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Full text of "Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812"

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V5GZA-Y 



HISTOIRE 

DE NAPOLÉON 

ET 

DE LA GRANDE ARMÉE 

EN 1812, 

PAR M LE GÉNÉRAL COMTE DE SÉGUR, 

PAIR DE FRANCE , MEMBRE DE I.'aCADKMÎE. 



9K*ihnr €Mtton. 




PARIS, 

HOUDAILLE , LIBRAIRE - ÉDITEUR , 

RUi- DU COQ-SAINT-HONORE, IL 

1854 



Qui de nous ignore 
obscurité , les regards de 
jrnent iniBs^paircmcnt vers 
ice passée , même lorsque cette 
lueur brille sur léeucil où se brisa sa fortune , et 
quand elle éclaire les débris du plus grand des 
naufrages. 

Moi-même , je l'avouerai , un sentiment irré- 
sistible me ramène sans cesse vers cette désastreuse 
époque de nos malheurs publics et privés. Je ne 
sais quel triste plaisir ma mémoire trouve à con- 
templer et à reproduire les traces douloureuses 
que tant d'horreurs lui ont laissées. L'ame aussi 
est-elle donc fière de ses profondes et nombreuses 
cicatrices? se plaît-elle à les montrer? est-ce une 
possession dont elle doive s'enorgueillir? ou plu- 
tôt, après le désir de connaître, son premier be- 
soin serait-il de faire partager ses sensations ? Sen- 
tir et faire éprouver, sont-ce là les plus puissans 
mobiles de notre ame? 

Mais enfin , quelle que soit la cause du senti- 
ment qui m'entraîne, je cède au besoin de retra- 



DE LA GRANDE ARMEE. 7 

cer toutes les sensations que j'ai éprouvées dans le 
cours de cette funeste guerre. Je veux occuper 
mes loisirs à démêler, à rassembler avec ordre, 
et à résumer mes souvenirs épars et confondus. 
Compagnons, j'invoque aussi les vôtres! ne lais- 
sez pas se perdre de si grands souvenirs , .achetés 
si chers , et qui sont pour nous le seul bien que le 
passé laisse à l'avenir. Seuls contre tant d'enne- 
mis , vous tombâtes avec plus de gloire qu'ils ne 
se relevèrent. Sachez donc être vaincus sans honte î 
relevez ces nobles fronts , sillonnés de toutes les 
foudres de l'Europe ! n'abaissez pas ces yeux qui 
ont vu tant de capitales soumises, tant de rois vain- 
cus! Le sort vous devait sans doute un plus glo- 
rieux repos ; mais , quel qu'il soit , il dépend de 
vous d'en faire un noble usage. Dictez à l'histoire 
vos souvenirs; la solitude et le silence du malheur 
sont favorables à ses travaux ; et qu'enfin la venté , 
toujours présenlc aux longues nuits de l'adversité , 
éclaire des veilles qui ne soient pas infructueuses. 

Pour moi , j'userai du privilège , tantôt cruel , 
tantôt glorieux , de dire ce que j'ai vu ; j'en re- 



trace 



AUX VETERANS DE LA GRANDE ARMEE. 

rai peut-être avec un soin trop scrupuleux jus- 
qu'aux moindres détails : mais j'ai cru que rien 
n'était minutieux dans ce prodigieux génie et ces 
faits gigantesques , sans lesquels nous ne saurions 
pas jusqu'où peut aller la force , la gloire , et l'in- 
fortune de l'homme. 







, fÎMt^ /*■■ 




HISTOIRE 

DE NAPOLÉON 



ET 



DE LA GRANDE ARMÉE 

EN 1812. 



£wxt f)r*mier* 



CHAPITRE I. 

Depuis 1807, l'intervalle entre le Rhin et le 
Niémen se trouvait franchi ; ces deux fleuves 
étaient devenus rivaux. Par ses concessions à Til- 
sitt, aux dépens de la Prusse , de la Suède et de la 
Turquie , Napoléon n'avait gagné qu'Alexandre. 
Ce traité était le résultat de la défaite de la Russie, 
et la date de sa soumission au système continen- 
tal. Il attaquait, chez les Russes, l'honneur, com- 
pris par quelques-uns , et l'intérêt, que tous 
comprennent. 



ÎO HISTOIRE DE NAPOLEON 



Par le système continental , Napoléon avait dé- 
claré une guerre à mort aux Anglais ; il y attachait 
son honneur , son existence politique , et celle de 
la France. Ce système repoussait du continent 
toutes les marchandises, ou anglaises, ou qui 
avaient payé un droit quelconque à l'Angleterre. 
Il ne pouvait réussir que par un accord unanime : 
on ne devait l'espérer que d'une domination uni- 
que et universelle. 

D'ailleurs, la France s'était aliéné les peuples 
par ses conquêtes , et les rois par sa révolution et 
sa dynastie nouvelle. Elle ne pouvait plus avoir 
d'amis ni de rivaux, mais seulement des sujets ; 
car les uns eussent été faux , et les autres impla- 
cables : il fallait donc que tous lui fussent soumis , 
ou elle à tous. 

C'est ainsi que son chef , entraîné par sa posi- 
tion , et poussé par son caractère entreprenant , 
se remplit du vaste projet de rester seul maître de 
l'Europe, en écrasant la Russie et en lui arra- 
chant la Pologne. Il le contenait avec tant de 
peine , que déjà il commençait à lui échapper de 
toutes parts. Les immenses préparatifs que néces- 
sitait une si lointaine entreprise , ces amas de vi- 
vres et de munitions, tous ces bruits d'armes, de 
chariots , et des pas de tant de soldats , ce mouve- 
ment universel , ce cours majestueux et terrible de 
(outes les forces de l'Occident contre l'Orient , 




ET DE LA GRANDE ARMEE. 

tout annonçait à l'Europe que ses deux colosses 
étaient près de se mesurer. 

Mais , pour atteindre la Russie , il fallait dépas- 
ser l'Autriche, traverser la Prusse, et marcher 
entre la Suède et la Turquie : une alliance offen- 
sive avec ces quatre puissances était donc indis- 
pensable. L'Autriche était soumise à l'ascendanfe 
de Napoléon, et la Prusse à ses armes ; il n'eut qu'à 
leur montrer son entreprise : l'Autriche s'y préci- 
pita d'elle-même ; il y poussa facilement la Prusse. 

Néanmoins la première s'y jeta sans aveugle- 
ment. Située entre les deux colosses du nord et de 
l'ouest, elle se plut à les voir aux prises; elle es- 
péra qu'ils s'affaibliraient mutuellement , et que sa 
force s'accroîtrait de leur épuisement. Le 1 4 mars 
1 8 1 1, elle promit trente mille hommes à la France, 
mais elle leur prépara en secret de prudentes ins- 
tructions. Elle obtint une promesse vague d'agran- 
dissement pour indemnité de ses frais de guerre, 
et se fit garantir la possession de la Gallicié. Tou- 
tefois , elle admit la possibilité à venir de la ces- 
sion d'une partie de cette province au royaume 
de Pologne ; elle eût reçu en dédommagement les 
provinces illyriennes : l'article 6 du traité secret 
en fait foi. 

Ainsi le succès de la guerre ne dépendit pas de 
la cession de la Gallicic, et des ménagemens qu'im- 
posait la jalousie autrichienne pour celle posses- 



12 HISTOIRE DE NAPOLEON 

sion. Napoléon aurait donc pu , dès son entrée à 
Vilna , proclamer ouvertement la libération de 
toute la Pologne , au lieu de tromper son attente , 
de l'étonner, de l'attiédir par des paroles incer- 
taines. 

Cétait là pourtant un de ces points saillants qui, 
dans toute affaire de politique comme de guerre , 
sont décisifs , auxquels tout se rattache , et sur les- 
quels il faut s'opiniâtrer. Mais , soit que Napoléon 
comptât trop sur l'ascendant de son génie , sur la 
force de son armée , et sur la faiblesse d'Alexan- 
dre , ou qu'envisageant ce qu'il laissait derrière 
lui, il crût une guerre si lointaine trop dange- 
reuse a faire lentement et méthodiquement ; soit , 
comme lui-même va le dire , incertitude sur le 
succès de son entreprise, il négligea ou n'osa point 
encore se décider à proclamer la libération du 
pays qu'il venait affranchir. 

Et cependant il avait envoyé un ambassadeur à 
sa diète. Lorsqu'on lui fit observer cette contradic- 
tion , il répliqua « que cette nomination était un 
« acte de guerre, qui ne l'engageait que pour la 
« guerre , tandis que Ses paroles l'engageraient et 
« pour la guerre et pour la paix ». Aussi ne l'a-t- 
on entendu répondre a l'enthousiasme lithuanien 
que par des paroles évasives, tandis qu'on Ta vu atta- 
quer Alexandre corps à corps jusque dans Moscou. 

Il négligea même de nettoyer les provinces po- 



ET I>E LA GRANDE ARMEE. 

lonaises du sud des faibles armées ennemies qui 
contenaient leur patriotisme , et de s'assurer, par 
leur insurrection , fortement organisée , une base 
solide d'opération. Accoutumé aux voies courtes , 
à des coups de foudre , il voulut s'imiter lui-même, 
malgré la différence des lieux et des circonstances : 
car telle est la faiblesse de l'homme , qu'il se con- 
duit toujours par imitation , ou des autres, ou de 
lui-même 5 c'est-à-dire, dans ce dernier cas , celui 
des grands hommes, par l'habitude , qui n'est 
qu'une imitation de soi-même ; aussi est-ce par 
leur côté le plus fort que ces hommes extraordi- 
naires périssent ! 

Celui-ci s'en remit au destin des batailles. Il s'é- 
tait préparé une armée de six cent cinquante mille 
hommes ; il crut que c'était avoir assez fait pour 
la victoire. Il attendit tout d'elle. Au lieu de tout 
sacrifier pour arriver à cette victoire , c'est par elle 
qu'il voulut arriver à tout : il s'en servit comme 
d'un moyen , quand elle devait être son but. Elle 
n'était déjà que trop nécessaire. Mais il lui confia 
tant d'avenir, il la surchargea d'une telle respon- 
sabilité, qu'il la fit pressante et indispensable. De 
là sa précipitation pour l'atteindre , afin de sortir 
d'une position si critique. 

Au reste, qu'on ne se presse point de juger un 
génie aussi grand et aussi universel : bientôt on 
l'entendra lui-même ; on verra combien de néces- 



HISTOIRE DE NAPOLEON 

,cc*s le précipitèrent , et qu'en admettant même 
que la rapidité' de son expédition ait été téméraire , 
le succès l'aurait vraisemblablement couronnée , si 
l'affaiblissement précoce de sa santé eût laissé aux 
forces physiques de ce grand homme toute la vi- 
gueur qu'avait conservée son esprit. 



ET I)K LA GHANDK ARM1Œ. 



CHAPITRE II. 



Quant à la Prusse , dont Napoléon était maître, 
on ne sait si ce fut son incertitude sur le sort qu'il 
lui reservait, ou sur l'époque de la guerre, qui 
lui fit refuser , en 181 1 , l'alliance qu'elle lui pro- 
posait, et dont il dicta lui-même les conditions 
en 1812. 

Son éloiguement pour Frédéric- Guillaume 
était remarquable. On avait souvent entendu Na- 
poléon reprocher au cabinet prussien ses traités 
avec la république française. « C'était , disait-il , 
« avoir abandonné la cause des rois. » Selon lui, 
« les négociations de la cour de Berlin avec le 
« Directoire décelaient une politique timide , inté- 
« ressée , sans noblesse ? qui sacrifiait sa dignité 
« et la cause générale des trônes à de petits agran- 
« dissemens ». Chaque fois que, sur ses cartes , il 
suivait le tracé des frontières prussiennes , il s'ir- 
ritait de les voir encore si étendues , et s'écriait : 
« Se peut-il que j'aie laissé à cet homme tant de 
pays ! » 

Cette aversion pour un prince pacifique et doux 



HISTOIRE DE NAPOLÉON 

. tonnait. Comme rien dans Napoléon n'est in- 
digne de l'histoire , on doit en rechercher les cau- 
ses. Quelques-uns en font remonter l'origine au re- 
fus que le premier consul éprouva de Louis XVIII, 
quand il lui fit offrir des arrangemens par l'in- 
termédiaire du roi de Prusse : ils croient que Na- 
poléon s'en prit au médiateur de l'inutilité de sa 
médiation. D'autres l'attribuent à l'enlèvement de 
l'agent anglais Rumbolt , que Napoléon fit saisir 
à Hambourg , et que Frédéric , protecteur de la 
neutralité du nord de l'Allemagne , l'obligea de 
rendre. Jusque-là une correspondance secrète 
avait lié Frédéric et. Napoléon ; elle était si intime 
qu'ils se confiaient jusqu'à des détails de leur in- 
térieur : cet événement la fit , dit-on , cesser. 

Cependant, au commencement de i8o5, la 
Russie , l'Autriche et l'Angleterre cherchaient en- 
core vainement à engager Frédéric dans leur 
troisième coalition contre la France. La cour de 
Berlin , les princes , la reine , Hardenberg , et 
toute la jeunesse militaire prussienne , excités par 
l'ardeur de faire valoir l'héritage de gloire que 
leur avait laissé le grand Frédéric , ou par le désir 
d'effacer la honte de la campagne de 1792, s'u- 
nissaient au vœu de ces trois puissances; mais la 
politique pacifique de Frédéric et de son ministre 
Haugwitz leur résistait, quand la violation du ter- 
ritoire prussien vers Anspach , par le passage d'un 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 17 

corps français , exaspéra tellement toutes les pas- 
sions , que leur cri de guerre prévalut. 

Alexandre était alors en Pologne ; on l'appelle 
à Potsdam ; il y court, et , le 3 novembre i8o5 , 
il engage Frédéric dans la troisième coalition. 
Aussitôt l'armée prussienne s'éloigne des fron- 
tières russes , et M. de Haugwitz se rend à Brunn 
pour en menacer Napoléon. Mais la bataille 
d'Austerlitz lui impose silence , et, quatorze jours 
après, l'habile ministre s' étant agilement retourne 
vers le vainqueur, signe avec lui le partage des 
fruits de la victoire. 

Cependant Napoléon dissimule son méconten- 
tement ; car il a son armée à réorganiser, le grand- 
duché de Berg à donner à Murât son beau- 
frère , Neufchâtel à Berthier , Naples à conquérir 
pour son frère Joseph , la Suisse à médiatiser , le 
corps germanique à dissoudre, la confédération 
du Rhin à former ; il veut s'en faire déclarer pro- 
tecteur ; changer en un royaume la république 
hollandaise et la donner a son frère Louis ; c'est 
pourquoi , le 1 5 décembre , il a cédé le Hanovre 
a la Prusse, en échange d'Anspach, de Clèves et 
de Neufchâtel. 

D'abord la possession du Hanovre séduisit Fré- 
déric; mais, quand il fallut signer, sa pudeur 
hésita; il ne voulut accepter cette province qu'à 
demi et comme un dépôt. Napoléon ne put con- 

U1ST01RS DE NAPOLÉON.. 2 



18 HISTOIRE DE NAPOLEON 

cevoir une politique si timide. « Ce prince, s'écria- 
« t-il , n'ose donc faire ni la paix ni la guerre ? Me 
« préfère- t-il les Anglais? est-ce encore une coali- 
« tion qui se prépare ? méprise-t-on mon alliance?» 
Cette supposition l'indigne , et le 8 mars , par un 
nouveau traité , il force Frédéric à déclarer la 
guerre à l'Angleterre , à s'emparer du Hanovre , 
et à recevoir des garnisons françaises dans FFesel 
et dans Hameîn. 

Le roi de Prusse se soumet seul ; sa cour , ses 
sujets s'exaspèrent; ils reprochent à leur roi de 
s'être laissé vaincre sans avoir osé combattre, et, 
s'exaltant de leurs souvenirs , ils se croient seuls 
appelés à triompher du vainqueur de l'Europe. 
Dans leur impatience ils insultent le ministre de 
Napoléon , ils ont aiguisé leurs armes sur le seuil 
de sa porte ; Napoléon lui-même , ils l'outragent. 
Leur reine elle-même , si brillante de grâces et 
d'attraits, revêt un habit de guerre ; leurs princes, 
l'un d'eux surtout, dont la démarche et les traits, 
dont l'esprit et l'intrépidité semblent leur promettre 
un héros, s' offrent à les conduire. Une ardeur, une 
fureur chevaleresque s'empare de tous les esprits. 

On assure qu'en même temps , des hommes , 
ou perfides , ou abusés , ont persuadé à Frédéric 
que Napoléon est forcé de se montrer pacifique , 
que ce guerrier ne veut point la guerre ; ils ajou- 
tent qu'il traite perfidement de la paix avec l'An- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 10 

«■le terre , au prix de la restitution du Hanovre , 
qu'il veut reprendre à la Prusse. Frédéric , en- 
traîne par le mouvement général , laisse enfin 
éclater toutes ces passions. Son armée s'avance, il 
en menace Napoléon, et quinze jours après il n'a 
plus d'armée, plus de royaume; il fuit seul, et 
Napoléon date de Berlin ses décrets contre l'An- 
gleterre. 

La Prusse humiliée et conquise , il devint im- 
possible à Napoléon de s'en dessaisir ; elle se se- 
rait rangée sous le canon des Russes. Ne pouvant 
la gagner, comme la Saxe , par un grand acte de 
générosité , il restait à la dénaturer , en la divi- 
sant : et cependant , soit pitié , soit effet de la pré- 
sence d'Alexandre , il ne se décida pas à la dé- 
membrer. Cette position était fausse , comme la 
plupart de celles où l'on s'arrête en chemin ; Na- 
poléon ne tarda pas à le sentir , et quand il s'é- 
criait : « Se peut-il que j'aie laissé à cet homme 
«tant de pays! » c'est que vraisemblablement il 
ne pardonnait pas à la Prusse la protection d'A- 
lexandre : il la haïssait, s'y voyant haï. 

En effet, les étincelles d'une haine jalouse et 
impatiente échappaient à la jeunesse prussienne , 
qu'exaltait une éducation patriotique , libérale et 
mystique. C'était au milieu d'elle que s'était levée 
une puissance formidable contre celle de Napo- 
léon : elle se composait de tout ce que sa victoire 

2. 



20 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

avait dédaigne ou offensé ; elle avait toutes les for- 
ces des faibles et des opprimés , le droit naturel, 
le mystère , le fanatisme , la vengeance ; la terre 
lui manquant , elle s'appuyait du ciel, et ses for- 
ces morales échappaient à la puissance matérielle 
de Napoléon. Animée de cet esprit de secte ar- 
dent , dévoué , infatigable , elle épiait \ous les 
mouvemens de son ennemi, tous ses côtés faibles, 
se glissait dans tous les intervalles de sa puissance ; 
et , se tenant prête à saisir toutes les occasions , 
elle savait attendre avec ce caractère patient et 
flegmatique des Allemands , cause de leur défaite , 
et contre lequel s'usait notre victoire. 

Cette vaste conspiration était celle des Amis de 
la vertu (i). Son chef, c'est-à-dire celui qui vint 

(-1) En 1808, plusieurs hommes de lettres de Kœnigsberg, affligés 
des maux qui désolaient leur patrie , s'en prirent à la corruption gé- 
nérale des mœurs ; elle avait , selon ces philosophes , étouffé le vé- 
ritable patriotisme dans les citoyens , la discipline dans l'armée , le 
courage dans le peuple. Les hommes de bien devaient donc se réunir 
pour régénérer la nation par l'exemple de tous les sacrifices. En con- 
séquence ceux-ci formèrent une association qui prit le nom à.' Union 
morale et scientifique. Le gouvernement l'approuva , en lui inter- 
disant toutefois la politique. Cette résolution , toute noble qu'elle 
était, se serait peut-être perdue, comme tant d'autres, dans le va- 
gue de la métaphysique allemande ; mais , vers le même temps , le 
prince Guillaume, dépossédé du duché de Brunswick, s'était retiré 
dans sa principauté d'Oels en Silésie : on dit que , du sein de ce re- 
fuge , il aperçut les premiers progrès de l'union morale dans la na- 
tion prussienne. Il s'y affilia ; et , le cœur tout rempli de haine et de 
vengeance , il conçut l'idée d'une autre ligue : elle devait se com- 
poser d'hommes déterminés à renverser la confédération du Rhin , 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 21 

a propos pour donner une expression précise , 
une direction et de l'ensemble à toutes ces volon- 
te's , fut Stein. Peut-être Napoléon eût-il pu le 
gagner ; il préféra le punir. Son plan venait d'être 
découvert par l'un, de ces hasards auxquels la po-- 
lice doit la plupart de ses miracles : mais quand 
les conjurations sont dans les intérêts, dans les 
passions , et jusque dans les consciences , on ne 
peut en saisir les fils; chacun s'entend sans se com- 
muniquer, ou plutôt tout est communication; c'est 
une sympathie générale et simultanée. 

Ce foyer répandait ses feux , gagnait, de proche 
en proche ; il attaquait la puissance de Napoléon 
dans l'opinion de toute l'Allemagne , s'étendait 
jusqu'en Italie , et menaçait toute son existence. 
Déjà l'on avait pu voir que , si les circonstances 

et à chasser les Français du sol, de la Germanie. Cette union , dont 
le but était plus réel et plus positif que celui de la première , l'attira 
tout entière dans son sein, et de ces deux associations se forma celle 
des Amis de la vertu. 

Déjà , vers le 31 mai 1809 , trois entreprises , celle de Katt , Dœrn- 
berg , et de Scliill , avaient signalé son existence. Celle du duc Guil- 
laume commença le 14 mai. Les Autrichiens la soutinrent d'abord. 
Après des fortunes diverses , ce chef , abandonné à lui-même au mi- 
lieu de l'Europe soumise , et seul avec deux mille hommes contre 
toute la puissance de Napoléon , ne céda pas ; il lui tint tête ; il se 
jeta sur la Saxe et sur le Hanovre j mais , n'ayant pu les soulever , il 
se fit jour à travers plusieurs corps français qu'il battit, atteignit la. 
mer à Elsfleth , et s'échappa du continent sur des vaisseaux anglais 
qui l'attendaient là pour recueillir sa haine et la gloire qu'il venait, 
d'acquérir. 



22 Histoire de napoléon 

nous devenaient contraires , les hommes ne man- 
queraient par pour les seconder. En 1809, même 
avant le malheur d'Esslingen , c'étaient des Prus- 
siens qui , les premiers , avaient osé lever contre 
Napoléon l'étendard de l'indépendance. Il les avait 
fait jeter dans les fers destinés aux galériens : tant 
ce cri de révolte, qui répondait à celui des Espa- 
gnols, et qui pouvait devenir général, lui avait 
paru important à étouffer. 

Enfin , sans toutes ces causes de haine , la po- 
sition de la Prusse entre la France et la Russie 
obligeait Napoléon à y être le maître : il ne pou- 
vait y régner que par la force ; il ne pouvait y être 
fort qu'en l'affaiblissant. 

Il ruinait ce pays , sachant bien pourtant que la 
pauvreté rend audacieux ; que l'espoir de gagner 
devient seul maître chez ceux qui n'ont plus rien à 
perdre; qu'enfin, ne leur laisser que du fer, 
c'était les forcer de s'en servir. Aussi, dès que 
l'année 18 12 s'approcha, avec la terrible lutte 
qu'elle apportait dans son sein , Frédéric , inquiet 
et fatigué de son asservissement , voulut en sortir 
par une alliance ou par la guerre. Ce fut en mars 
181 1 qu'il s'offrit comme auxiliaire de Napoléon 
pour l'expédition qui se préparait. Dans le mois 
de mai , et surtout en août suivant , il renouvelle 
celte proposition ; et , comme elle reste sans ré- 
ponse satisfaisante , il déclare que les grands mou- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 23 

veniens militaires qui environnent , ou traversent, 
ou épuisent la Prusse, lui font craindre qu'on ne 
médite son entière destruction ; « il arme donc , 
« puisque les circonstances en imposent impérieu- 
« sèment la nécessité , et que mieux vaut mourir 
« l'épée a la main que de succomber avec oppro- 
« bre. » 

On a dit qu'en même temps Frédéric offrit 
secrètement à Alexandre , Graudentz , ses maga- 
sins , et lui-même à la tête de tous ses sujets in- 
surgés , si l'armée russe s'avançait jusqu'en Silésie. 
S'il faut en croire les mêmes rapports , cette pro- 
position plut à Alexandre. Il envoie aussitôt à 
Bagration et à "Wittgenstein des ordres de marche 
cachetés. Ces généraux ne devaient les ouvrir qu'à 
la réception d'une nouvelle lettre de leur empereur, 
que ce prince n'écrivit pas ; il changea de résolu- 
tion , soit qu'il n'osât pas commencer le premier 
une si grande guerre , ou qu'il voulût mettre la 
justice du ciel et l'opinion des hommes de son côté, 
en ne paraissant pas l'agresseur ; soit plutôt que 
Frédéric, moins inquiet des projets de Napoléon, 
se fût décidé à suivre sa fortune ; soit enfin que 
les nobles sentimens qu'Alexandre exprima dans 
sa réponse a ce prince aient été ses seuls motifs : 
on assure qu'il lui écrivit « que , dans une guerre 
« qui pouvait commencer par des revers , et où 
« il faudrait de la persévérance , il ne se sentait 



24 HISTOIRE DE NAPOLEON 

<c assez de courage que pour lui seul, et que te 
« malheur d'un allié ébranlerait peut-être sa ré- 
« solution; qu'il répugnerait à enchaîner la Prusse 
« à sa mauvaise fortune ; que bonne , il la lui ferait 
« toujours partager , quel qu'eût été le parti que 
« la nécessité l'aurait forcé de prendre. » 

Un témoin , subalterne a la vérité, mais enfin 
un témoin , affirme ces détails. Au reste , qu'un 
tel conseil ait été donné par la générosité ou par la 
politique d'Alexandre, ou que la nécessité ait seule 
déterminé Frédéric , ce qui est certain , c'est qu'il 
était temps pour lui qu'il se décidât : car, en fé- 
vrier 1812, ces pourparlers avec Alexandre, s'ils 
existèrent , ou l'espoir d'obtenir de meilleures con- 
ditions de la France, l'ayant fait hésiter à répondre 
aux propositions définitives de Napoléon, celui-ci, 
impatient, fit occuper encore plus fortement Dant- 
zick , et poussa Davout en Poméranie ; ses ordres, 
pour cet envahissement d'une province suédoise, 
furent répétés, pressans, et motivés, d'abord sur 
le commerce illicite de la Poméranie avec les An- 
glais , et ensuite sur la nécessité de forcer la cour 
de Berlin à accéder à ses propositions. Le prince 
d'Eckmùhl reçut même l'ordre de se tenir prêt à 
s'emparer subitement de toute la Prusse et de son 
roi, si ce monarque, huit jours après la réception 
de cette instruction , n'avait conclu l'alliance of- 
fensive que la France lui dictait ; mais, tandis que 



ET DE LA GRANDE ARMEE. ?5 

le maréchal traçait le peu de marches nécessaires 
pour cette opération, il apprit que le traité du 24 
février 181 2 était ratifié. 

Cette soumission n'a point encore rassuré Napo- 
léon. A sa force il ajoute la feinte : les forteresses 
que , par pudeur , il laisse à Frédéric , sa défiance 
en convoite encore l'occupation ; il exige que ce 
monarque n'entretienne que cinquante ou quatre- 
vingts invalides dans les unes ; il veut qu'il souffre 
la présence de plusieurs officiers français dans les 
autres ; toutes doivent lui envoyer leurs rapports 
et recevoir ses ordres. Sa sollicitude s'étend à tout. 
« Spandau , dit-il dans ses lettres au maréchal Da- 
« vout, est la citadelle de Berlin, comme Pillauest 
« celle de Kœnigsberg ; » et déjà les troupes fran- 
çaises ont l'ordre de se tenir prêtes à s'y introduire 
au premier signal : il en indique même la manière. 
À Potsdam, que le roi s'est réservé , et dont l'en- 
trée est interdite à nos troupes, il veut que les of- 
ficiers français se montrent souvent pour observer, 
et pour accoutumer le peuple à leur vue. Il recom- 
mande les plus grands égards pour Frédéric et ses 
sujets ; mais il exige en même temps qu'on leur en- 
lève tout ce qui pourrait leur servir dans une ré- 
volte : il désigne tout, jusqu'à la moindre arme ; 
et , prévoyant la perte d'une bataille et des vêpres 
prussiennes , il ordonne que ses troupes soient, ou 
casernées, ou campées, et mille autres précautions 



2B HISTOIIIE DE NAPOLEON 

d'un détail infini. Enfin , dans le cas d'une descente 
des Anglais entre l'Elbe et la Yistule , et quoique 
Victor, et plus tard Augereau, dussent occuper la 
Prusse avec cinquante mille hommes , il s'est as- 
suré d'un secours de dix mille Danois. 

Au milieu de toutes ces précautions , sa défiance 
subsiste encore ; quand le prince d'Hatzfeld est venu 
lui demander un secours de vingt-cinq millions 
pour les frais de la guerre qui se prépare, il a ré- 
pondu à Daru « qu'il se garderait bien de donner 
« des armes contre lui-même à un ennemi. » C'est 
ainsi que Frédéric , enlacé dans un réseau de fer , 
qui l'environne et le saisit de toutes parts, s'est rési- 
gné à mettre vingt ou trente mille hommes et la 
plupart de ses forteresses et de ses magasins a la 
disposition de Napoléon (i). 

(l) Par ce traité, la Prusse s'engageait à fournir deux cent mille 
quintaux de seigle, vingt-quatre mille de riz, deux millions de bou- 
teilles de bière, quatre cent mille quintaux de froment, six cent 
cinquante mille de paille, trois cent cinquante mille de foin, six mil- 
lions de boisseaux d'avoine, quarante-quatre mille bœufs, quinze 
mille chevaux, trois mille six cents voitures attelées, conduites, ci 
portant chacune quinze cents pesant; enfin, des hôpitaux pourvus de 
tout pour vingt mille malades. Il est vrai que toutes ces fournitures 
devaient être faites en déduction du reste des taxes imposées par la 
conquête. 



ET DE LA GRANDE ARMEK. 27 



CHAPITRE III. 



Ces deux traités ouvraient à Napoléon le che- 
min de la Russie ; mais , pour pénétrer dans les 
profondeurs de cet empire, il fallait encore s'assu- 
rer de la Suède et de la Turquie. 

Toutes les combinaisons militaires s'étaient tel- 
lement agrandies , qu'il ne s'agissait plus , pour 
tracer un plan de guerre , de considérer la confi- 
guration d'une province , celle d'une chaîne de 
montagnes, ou le cours d'un fleuve. Quand des 
souverains tels qu'Alexandre et Napoléon se dis- 
putaient l'Europe , c'était la position générale et 
relative de tous les empires qu'il fallait embrasser 
d'un coup d'ceil universel ; ce n'était plus sur des 
cartes particulières , mais sur le globe entier que 
leur politique devait tracer ses plans guerriers. 

Or, la Russie est maîtresse des hauteurs de l'Eu- 
rope, ses flancs sont appuyés aux mers du Nord 
et du Sud. Son gouvernement ne peut que diffi- 
cilement être acculé et forcé à composer , dans un 
espace presque imaginaire, dont la conquête exige 
de longues campagnes , auxquelles son climat 



28 HISTOIRE DE NAPOLEON 

s'oppose. Il en résulte que , sans le secours de la 
Turquie et de la Suède , la Russie est moins atta- 
quable. C'était donc avec leur secours qu'il fallait 
la surprendre , attaquer au cœur cet empire dans 
sa moderne capitale , tourner au loin , en arrière 
de sa gauche , sa grande armée du Niémen , et non 
pas brusquer seulement des attaques sur une par- 
tie de son front , dans des plaines où l'espace em- 
pêche le désordre , et laisse toujours mille chemins 
ouverts à la retraite de cette armée. 

Aussi les plus simples dans nos rangs s'atten- 
daient-ils à apprendre la marche combinée du 
grand-visir vers Kief, et celle de Bernadotte en 
Finlande. Déjà huit monarques étaient rangés 
sous les drapeaux de Napoléon; mais les deux 
souverains les plus intéressés à sa querelle man- 
quaient encore à son commandement. Il était di- 
gne du grand empereur de faire marcher toutes les 
puissances, toutes les religions de l'Europe à l'ac- 
complissement de ses grands desseins : alors leur 
succès était assuré ; et si la voix d'un nouvel Ho- 
mère eût manqué à ce roi de tant de rois , la voix 
du dix-neuvième siècle , devenu le grand siècle , 
l'aurait remplacé ; et ce cri d'étonnement d'un âge 
entier , pénétrant et traversant l'avenir , aurait re- 
tenti de génération en génération jusqu'à la pos- 
térité la plus reculée. 

Tant de gloire ne nous était pas réservée. 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 29 

Qui de nous, dans l'armée française, ne se sou- 
vient de son étonnement, au milieu des champs 
russes , à la nouvelle des funestes traités des Turcs 
et des Suédois avec Alexandre , et comme alors 
nos regards inquiets se tournèrent vers notre 
droite découverte, vers notre gauche affaiblie, et sur 
notre retraite menacée ? Alors nous ne pensions 
qu'aux funestes effets de cette paix entre nos alliés 
et notre ennemi ; aujourd'hui nous éprouvons le 
besoin d'en connaître les causes. 

Les traités conclus vers la fin du siècle dernier 
avaient soumis à la Russie le faible sultan des 
Turcs : l'expédition d'Egypte l'avait armé contre 
nous. Mais depuis l'avènement de Napoléon , un 
intérêt commun bien entendu, et l'intimité d'une 
correspondance mystérieuse , avaient rapproché 
Sélim du premier consul : une étroite liaison s'était 
établie entre ces deux princes ; tous deux avaient 
même échangé leurs portraits. Sélim tentait une 
grande révolution dans les usages ottomans. Napo- 
léon l'excitait et l'aidait à introduire dans l'armée 
musulmane la discipline européenne, quand la 
victoire d'Iéna , la guerre de Pologne , et Sébas- 
tiani , décidèrent le sultan à secouer le joug d'A- 
lexandre. Les Anglais accoururent pour s'y oppo- 
ser ; mais ils furent chassés de la mer de Constan- 
tinople. Alors Napoléon écrivit ainsi à Sélim : 



30 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

Osterode, le 3 avril 1807. 

« Mon ambassadeur m'apprend la bonne con- 
« duiteetlabravouredesMusulmanscontrenoscn- 
« ncmis communs. Tu t'es montre le digne descen- 
« dant des Sélim et des Soliman. Tum'as demande 
« quelques officiers , je te \cs envoie. J'ai regretté 
« que tu ne m'eusses pas demandé quelques mil- 
« liers d'hommes : tu ne m'en as demandé que 
« cinq cents, j'ai ordonné aussitôt qu'ils partissent. 
« J'entends qu'ils soient soldés et habillés à mes 
« frais, et que tu sois remboursé des dépenses 
« qu'ils pourront t' occasionner. Je donne ordre 
« au commandant de mes troupes en Dalmatie 
« de t'envoyer les armes, les munitions, et tout ce 
<c que tu me demanderas. Je donne les mêmes 
« ordres à Naples, et déjà des canons ont été 
« mis à la disposition du pacha de Janina. Géné- 
« raux, officiers, armes de toute espèce , argent 
« même, je mets tout a ta disposition. Tu n'as 
« qu'à demander; demande d'une manière claire, 
« et tout ce que tu demanderas , je te l'enverrai 
« sur l'heure. Arrange-toi avec le schah de Perse, 
« qui est aussi l'ennemi des Russes; engage- le à 
« tenir ferme , et à attaquer vivement l'ennemi 
« commun. J'ai battu les Russes dans une grande 
« bataille ; je leur ai pris soixante-quinze canons, 
« seize drapeaux, et un grand nombre de prison- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 31 

« niers. Je suis à quatre-vingts lieues en avant de 
« Varsovie , et je vais profiter de quinze jours de 
« repos que je donne à mon armée, pour me ren- 
te dre à Varsovie, et y recevoir ton ambassadeur. 
« Je sens le besoin que tu as de canonniers et de 
« troupes. J'en avais offert à ton ambassadeur ; il 
« n'en a pas voulu , dans la crainte d'alarmer la 
« délicatesse des Musulmans. Confie-moi tous tes 
« besoins; je suis assez puissant et assez intéressé 
« à tes succès, tant par amitié que par politique , 
« pour n'avoir rien à te refuser. Ici on m'a pro- 
« posé la paix. On m'accordait tous les avantages 
« que je pouvais désirer ; mais on voulait que je 
« ratifiasse l'état de choses établi entre la Porte et 
« la Russie par le traité de Sistowe, et je m'y suis 
« refusé. J'ai répondu qu'il fallait qu'une indé- 
«c pendance absolue fût assurée à la Porte , et que 
« tous les traités qui lui ont été arrachés pendant 
« que la France sommeillait , fussent révoqués. » 

Cette lettre de Napoléon avait été précédée et 
suivie d'assurances verbales, mais formelles, qu'il 
ne remettrait pas l'épée dans le fourreau que la 
Crimée n'eût été rendue au Croissant. Il avait 
même autorisé Sébastiani à donner au divan la 
copte des instructions qui renfermaient ces pro- 
messes. 

Telles furent ses paroles; voici ses actions: d'a- 
bord elles s'accordèrent. Sébastiani demanda le 



M HISTOIRE DE NAPOLEON 

passage par la Turquie d'une armée de vingt -cinq 
mille Français. Il la commandera : elle se reunira 
à l'armée ottomane. Il est vrai qu'un incident im- 
prévu dérange ce projet ; mais alors Napoléon fait 
accepter à Sélim la promesse d'un secours de neuf 
mille Français, dont cinq mille artilleurs, que 
onze vaisseaux de ligne devront porter à Constan- 
tinople. En même temps , l'ambassadeur turc est 
accueilli avec des égards minutieux dans le camp 
français : il accompagne Napoléon dans ses revues, 
les soins les plus caressans lui sont prodigués , et 
déjà le grand-écuyer de France traitait avec lui 
d'une alliance offensive et défensive , quand une 
attaque inopinée des Russes vint interrompre 
cette négociation. Cet ambassadeur retourne à 
Varsovie , où la même considération l'environne. 
Il en jouissait encore le jour de la victoire dé- 
cisive de Friedland ; mais, les jours suivans, son 
illusion se dissipe ; il se voit négligé ; car ce n'est 
plus Sélim qu'il représente ; une révolution vient 
de renverser du trône ce souverain , l'ami de Na- 
poléon , et avec lui l'espoir de donner aux Turcs 
une armée régulière sur laquelle on pût s'appuyer. 
Napoléon ne sait donc plus s'il pourra compter 
sur le secours de ces barbares. Son système 
change : c'est désormais Alexandre qu'il veut ga- 
gner ; et , comme jamais son génie n'hésite , il est 
déjà prêt à lui abandonner l'empire d'Orient, 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 33 

pour qu'il le laisse s'emparer de l'empire d'Occi- 
dent. 

C'est surtout le système continental qu'il veut 
étendre : il faut qu'il en environne l'Europe , et la 
coopération de la Russie va compléter son déve- 
loppement. Alexandre promettra de fermer le 
nord aux Anglais ; il forcera la Suède à rompre 
avec ces insulaires ; en même temps, les Français 
les repousseront du centre , du midi et de l'ouest 
de l'Europe. Déjà même Napoléon médite l'expé- 
dition du Portugal , si ce royaume n'entre pas 
dans sa coalition. La Turquie n'est donc plus 
qu'un accessoire dans ses projets , et il consent à 
l'armistice et à l'entrevue de Tilsitt. 

Cependant une députation de Yilna vient lui 
demander la liberté , et lui offrir le même dévoue- 
ment qu'a montré Varsovie ; mais Berthier, satis- 
fait dans son ambition, et las de la guerre, repousse 
ces envoyés , qu'il appelle des traîtres à leur sou- 
verain. Le prince d'Eckmûhl les accueille ; il les 
présente à Napoléon , qui s'irrite contre Berthier, 
et reçoit avec bonté ces Lithuaniens , sans toute- 
fois leur promettre son appui. Davout représenta 
vainement que l'occasion était favorable , l'armée 
russe étant détruite ; mais Napoléon répondit « que 
« la Suède venait de lui dénoncer son armistice ; 
« que l'Autriche offrait sa médiation entre la 
u France et la Russie , démarche qu'il jugeait 

HISTOIRE DE HArOLÉo». 3 



34 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

« hostile ; que les Prussiens , en le voyant s'éloi- 
« gner autant de la France , pourraient revenir 
« de leur étonnement ; qu'enfin Sélim , son allié 
« fidèle, venait d'être détrôné, et que Mustapha IV, 
« dont il ignorait les dispositions, l'avait rem- 
et placé. » 

L'empereur de France continua donc à traiter 
avec la Russie : et l'ambassadeur turc, dédaigné, 
oublié, erre dans nos camps, sans être appelé aux 
négociations qui vont terminer la guerre : bientôt 
il retourne à Constantinople y porter son mécon- 
tentement. Ce ne fut ni la Crimée , ni la Moldavie 
et la Valachie , que le traité de Tilsitt rendit à cette 
cour barbare ; il y fut seulement stipulé la resti- 
tution de ces deux dernières provinces par un ar- 
mistice dont les conditions ne devaient pas être 
exécutées. Cependant, comme Napoléon s'était dit 
médiateur entre Mustapha et Alexandre , les mi- 
nistres des deux puissances s'étaient rendus à Pa- 
ris. Mais là , pendant la longue durée de cette 
feinte médiation , il ne daigna pas recevoir les plé- 
nipotentiaires turcs. 

Si même on doit tout dire , dans l'entrevue de 
Tilsitt et depuis, on assure qu'il fut question d'un 
traité de partage de la Turquie. On proposait à la 
Russie de s'emparer de la Valachie, de la Moldavie, 
de la Bulgarie , et d'une partie du mont Hémus. 
L'Autriche aurait eu la Servie et une partie de la 
Bosnie ; la France, l'autre partie de cette province, 
l'Albanie, la Macédoine, et toute la Grèce jusqu'à 



ET DE LA GRANDE ARMEE, 35 

Thessalonique : Constantin ople , Andrînople et la 
Thrace devaient rester turques. 

On ignore si les pourparlers sur ce partage fu- 
rent une proposition se'rieuse, ou seulement la com- 
munication d'une grande pensée : ce qui est sûr, 
c'est que , bientôt après l'entrevue de Tilsitt , 
Alexandre ne se trouva plus disposé à tant d'ambi- 
tion. De prudentes suggestions lui avaient fait envi- 
sager le danger de substituer à l'ignorante, aveugle 
et faible Turquie , un voisin actif, puissant et in- 
commode : aussi , dans ses conversations sur ce 
sujet , l'empereur russe répondit-il alors « qu'il 
« avait assez de terres désertes ; qu'il savait trop , 
« par l'occupation de la Crimée, encore dépeuplée, 
« ce que valaient ces conquêtes sur des religions et 
« des mœurs étrangères et ennemies ; que de plus, 
« la Ptussie et la France étaient trop fortes pour 
« devenir si voisines ; que deux corps si puissans , 
« en contact immédiat, se froisseraient; qu'il valait 
« mieux laisser entre eux des intermédiaires. » 

De son côté, l'empereur des Français n'insistait 
plus ; l'insurrection espagnole détournait son at^ 
tendon et l'appelait impérieusement avec toutes 
ses forces. Déjà même, avant l'entrevue d'Erfurt, 
quand Sébastiani était revenu de Constantinople f 
quoique Napoléon parût tenir encore à ce dépè- 
cement de la Turquie d'Europe, il avait cédé à ce 

raisonnement de son ambassadeur, « que, dans ce 

3» 



36 HISTOIRE DE NArOLÉON 

« partage, tout serait contre lui ; que la Russie et 
« l'Autriche acquerraient des provinces contigués 
« qui compléteraient leur ensemble , tandis qui! 
« nous faudrait sans cesse quatre-vingt mille Fran- 
ce çais en Grèce pour la contenir; qu'une telle ar- 
« mée, vu son ëloignement et ses pertes, suites des 
« longues marches, de la nouveauté, de l'insalu- 
« brité du climat, exigerait annuellement trente 
« mille recrues, ce qui épuiserait laFrance; qu'une 
« ligne d'opérations de Paris à Athènes était déme- 
« surée; que d'ailleurs elle était étranglée à son 
« passage àTrieste; que, sur ce point, deux mar- 
te ches suffiraient aux Autrichiens pour se mettre 
« en travers, et couper l'armée d'observation en 
« Grèce de toutes ses communications avec l'Ita- 
.« lie et la France. » 

Ici Napoléon s'était écrié « qu'en effet l'Autriche 
« compliquait tout, qu'elle était là comme un cm- 
« barras; qu'il en fallait finir , et partager l'Europe 
« en deux empires; que le Danube, depuis la mer 
« Noire jusqu'à Passau , les montagnes de Bo- 
« hême jusqu'à Kœnigsgratz, et l'Elbe jusqu'à la 
« Baltique, seraient leur démarcation. Alexandre 
« deviendrait l'empereur du nord, et lui, celui du 
« midi de l'Europe. » Alors, descendant de cette 
hauteur, et revenant aux observations de Sébas- 
liani sur le partage de la Turquie européenne, il 
avait terminé trois jours de conférences par ces 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 37 

mots : « C'est juste ! il n'y a rien à répondre à cela ! 
« J'y renonce. D'ailleurs , cela entre dans mes 
« vues sur l'Espagne : je vais la réunir à la France. 
« _ Comment donc! s'était alors écrie ÎSébas- 
« tiani ; la réunir ! Et votre frère ? — Eh, qu'im- 
« porte mon frère ! avait repris Napoléon : est-ce 
« qu'on donne un royaume comme l'Espagne ? 
« Je veux la réunir à la France. Je lui donnerai 
« une grande représentation nationale. J'y ferai 
« consentir l'empereur Alexandre , en le laissant 
« s'emparer de la Turquie jusqu'au Danube, et 
« en évacuant Berlin. Quant à Joseph , je le dé- 
« dommagerai. » 

Ce fut alors que le congrès d'Erfurt eut lieu. 
Son motif ne pouvait être celui d'y soutenir les 
droits des Ottomans. L'armée française , impru- 
demment engagée au milieu de l'Espagne, n'y était 
point heureuse. La présence de son chef, et celle 
de ses armées du Rhin et de l'Elbe, y devenaient 
déplus en plus nécessaires, et l'Autriche avait saisi 
cet instant pour s'armer. Inquiet sur l'Allemagne, 
Napoléon a donc voulu s'assurer des dispositions 
d'Alexandre, conclure avec lui une alliance offen- 
sive et défensive, et même occuper cet empereur 
par une guerre. C'est pourquoi il lui abandonne la 
Turquie jusqu'au Danube. 

Ainsi la Porte crut bientôt avoir à. nous repro- 
cher la guerre qui se ralluma entre elle elles Puisses, 



38 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Cependant, en juillet 1808, Mustapha renverse 
du trône, ayant fait place à Mahmoud, celui-ci 
avait annoncé son avènement à l'empereur des 
Français ; mais Napoléon , forcé de ménager Ale- 
xandre, et tout plein de regret de la mort de Sélim, 
détestant la barbarie des Musulmans, et mépri- 
sant un gouvernement si peu stable, ne répondait 
pas depuis trois ans au nouveau sultan, et parais- 
sait ne pas le reconnaître. 

Il était dans cette position douteuse avec les 
Turcs, quand tout-à-coup, le 21 mars 181 2, six 
semaines seulement avant la guerre de Russie , il 
demande à Mahmoud son alliance ; il exige que , 
cinq jours après cette communication, toute négo- 
ciation des Turcs avec les Russes soit rompue ; 
enfin, qu'une armée de cent mille Turcs, com- 
mandée par le sultan , soit rendue sur le Danube 
en neuf jours. Ce qu'il offre pour prixde cet effort, 
c'est cette même Yalachie, cette Moldavie que, 
dans cette circonstance , les Russes étaient trop 
heureux de rendre au prix d'une prompte paix ; 
c'est, aussi cette même Crimée promise 11 Sélim six 
ans plus tôt. 

On ignore si le temps que devait mettre cette 
dépêche à arriver fut mal calculé , si Napoléon 
crut l'armée turque plus forte qu'elle ne l'était, ou 
s'il espéra surprendre et enlever la détermination 
du divan par une proposition subite aussi avan- 



Et DE LA GRATIS ARMEE, 89 

tageuse. Ce qu'on ne peut pre'sumer , c'est qu'il 
ignorât qu'un usage, depuis long-temps invariable 
chez les Musulmans, s'opposait à ce que le grand- 
seigneur commandât en personne son armée. 

Il paraît que le génie de Napoléon ne put s'a- 
baisser jusqu'à supposer lastupide ignorance qu'il 
montra de ses veYitables intérêts. Après l'abandon 
qu'en 1807 l'empereur des Français avait fait des 
intérêts de la Turquie , peut-être ne calcula-t-il 
pas assez que les Musulmans se défieraient de ses 
nouvelles promesses ; qu'ils étaient trop ignorans 
pour apprécier le changement qu'à Tilsitt de nou- 
velles circonstances avaient imposé à sa politique; 
que ces barbares comprendraient encore moins 
tout l'éloignement qu'à cette époque ils lui avaient 
inspiré parla déposition et par le meurtre de Sélim, 
qu'il aimait , et avec lequel il avait espéré faire de 
la Turquie d'Europe une puissance militaire ca- 
pable de résister à la Russie. 

Peut-être aurait-il encore entraîné Mahmoud 
dans sa cause s'il se fût servi plus tôt de plus grands 
moyens ; mais, comme il l'a dit depuis, il répugna 
à sa fierté d'employer la corruption. Nous le 
verrons d'ailleurshésiter bientôt à s'engager contre 
Alexandre , ou trop compter sur l'effroi que ses 
immenses préparatifs inspireraient à ce prince. Il 
se peut encore que les dernières propositions qu'il 
avait à faire aux Turcs, étant une déclaration de 



40 HISTOIRE DE NAPOLEON 

guerre contre les Russes , il les ait retardées pour 
mieux tromper le czarsur l'époque de son invasion. 
Enfin, soit toutes ces causes, soit confiance mo- 
tivée sur la haine des deux nations, et sur son traité 
d'alliance avec l'Autriche , qui venait de garantir 
aux Turcs la Moldavie et la Yalachie, il retint 
dans sa route l'ambassadeur qu'il leur envoyait , 
et attendit , comme on vient de le voir , au dernier 
moment. 

Mais les envoyés russes, anglais, autrichiens , 
suédois même , entouraient le divain , et , d'uue 
commune voix , ils lui dirent « que les Turcs ne 
« devaient leur existence européenne qu'aux di- 
te visions des princes chrétiens ; que dès que ceux- 
« ci seraient réunis sous une même influence , les 
« Mahométans d'Europe seraient accablés, et que 
« l'empereur des Français étant près d'atteindre 
« à cet empire universel, c'était donc lui qu'ils 
« devaient le plus redouter. » 

A ces discours se joignirent les efforts des deux 
princes grecs Morozi. Ils étaient de la même re- 
ligion qu'Alexandre ; ils en attendaient la Molda- 
vie et la Yalachie. Riches de ses bienfaits et des 
trésors de l'Angleterre , ces drogmans éclairèrent 
l'ignorante insouciance des Turcs , sur l'occupa- 
tion et les reconnaissances militaires des frontières 
ottomanes par les Français. Ils firent bien plus : 
l'un d'eux se rendit maître de l'esprit du divan et 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 41 

de la capitale ; l'autre de celui du grand-visir et 
de l'armée, et, comme le fier Mahmoud résistait 
et ne voulait accepter qu'une paix honorable , ces 
perfides Grecs firent débander son armée , et le 
forcèrent, par des soulèvemens , à signer avec les 
Russes le traité honteux de Bucharest. 

Telle est dans le sérail la puissance de l'intrigue : 
deux Grecs, que les Turcs méprisaient, y déci- 
dèrent du sort de la Turquie malgré le sultan. 
Celui-ci, dépendant des intrigues de son palais, 
comme tous les despotes qui s'y renferment, céda: 
les Morozi l'emportèrent ; mais ensuite il leur fit 
trancher la tête. 



U HISTOIRE DE NAPOLEON 



=55 



CHAPITRE IV, 

Ce fut ainsi que nous perdîmes l'appui de la 
Turquie : mais la Suède nous restait encore , son 
prince sortait de nos rangs ; soldat de notre armée, 
c'était à elle qu'il devait sa gloire et son sceptre : 
dès la première occasion de montrer sa reconnais- 
sance déserterait-il notre cause ? On ne pouvait 
s'attendre a tant d'ingratitude ; mais ce qu'on pou- 
vait encore moins prévoir , c'est qu'il sacrifierait 
les véritables et éternels intérêts de la Suède à son 
ancienne jalousie contre Napoléon, et peut-être 
à une faiblesse trop commune aux nouveaux fa- 
voris de la fortune , si toutefois cette sujétion des 
hommes nouvellement parvenus aux grandeurs à 
ceux qui jouissent d'une illustration transmise, 
n'est point une nécessité de leur position plus 
qu'une erreur de leur amour-propre. 

Dans cette grande lutte de la démocratie contre 
l'aristocratie, celle-ci se recruta de l'un de ses en- 
nemis les plus acharnés. Bernadotte , jeté presque 
seul au milieu des noblesses et des cours ancien- 
nes , ne songea qu'à s'en faire adopter ; il réussit ; 



ET m LA GRANDE ARMEE, 43 

niais ce succès dut lui coûter cher : pour l'obtenir, 
il lui fallut d'abord abandonner, au moment du 
danger , les anciens compagnons et les auteurs de 
sa gloire. Plus tard il fit plus : on l'a vu marcher 
sur leurs corps sanglans, s'unir à tous leurs en- 
nemis , naguère les siens , pour e'eraser son an- 
cienne patrie, et par là mettre sa patrie adoptive à 
la merci du premier czar ambitieux de régner sur 
la Baltique. 

D'un autre côte', il semble que le caractère de 
Bernadette, et l'importance de la Suède dans la 
lutte décisive qui s'engageait, ne pesèrent pas assez 
dans la balance politique de Napoléon. Ardent et 
entier , son génie hasarda trop ; il surchargea si 
fort une base solide , qu'il la fit crouler. C'est ainsi 
qu'ayant justement apprécié les intérêts des Sué- 
dois , comme étant naturellement liés aux siens > 
dès qu'il voulait affaiblir la Russie , il crut pouvoir 
en exiger tout , sans leur promettre assez ; sa fierté 
ne calculant pas leur fierté , et les jugeant trop in- 
téressés à sa cause pour qu'ils voulussent jamais 
s'en détacher. 

Il faut, au reste, reprendre les choses de plus 
haut; les faits montreront que c'est à la jalouse 
ambition de Bernadotte , autant qu'à l'inflexible 
fierté de Napoléon , qu'il faut attribuer la défection 
de la Suède. Enfin , on verra que son nouveau 
prince s'est chargé d'une grande partie de la res- 



44 HISTOIRE DE NAPOLEON 

ponsabilité de cette rupture , eu mettant son al- 
liance au prix d'une perfidie. 

Qand Napoléon revint d'Egypte , cène fut pas 
d'un commun accord qu'il devint le chef de ses 
égaux. Alors ceux-ci, jaloux déjà de sa gloire , 
envièrent encore plus sa puissance. Ils ne pou- 
vaient contester l'une , ils essayèrent de se sous- 
traire à l'autre. Moreau et plusieurs généraux, 
soit entraînement, soit surprise, avaient coopéré 
au 18 brumaire; ils s'en repentaient. Bernadotte 
s'y était refusé. Seul , la nuit , chez Napoléon , au 
milieu de mille officiers dévoués qui attendaient 
les ordres de ce conquérant , Bernadotte , alors 
républicain, avait osé résister à ses raisonnemens, 
refuser la seconde place de la république , et ré- 
pondre à sa colère par des menaces. Napoléon le 
vit sortir fièrement et traverser la foule de ses 
partisans, emportant ses révélations , et se décla- 
rant son adversaire et même son dénonciateur. 
Cependant, soit considération pour l'alliance de 
ce général avec son frère, soit douceur, compagne 
ordinaire de la force, soit étonnement , il le laissa 
sortir. 

Dans cette même nuit , un conciliabule , formé 
de dix députés du conseil des cinq-cents , s'était 
rassemblé chez S....; Bernadotle s'y rend. On y 
convient que le lendemain , des neuf heures , la 
séance du conseil s'ouvrira; que ceux de leur opw 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 45 

nion en seront seuls avertis ; que Ton y décrétera 
que , pour imiter la sagesse que -vient de montrer 
le conseil des anciens en nommant Bonaparte gé- 
néral de sa garde , le conseil des cinq-cents choisit 
Bernadotte pour commander la sienne, et que 
celui-ci , tout armé, se tiendra prêt à y être appelé. 
C'est chez S.... que ce projet est formé , c'est S.... 
qui court le révéler à Napoléon . Une menace suffit 
pour contenir ces conjurés : aucun n'osa paraître 
au conseil , et le lendemain la révolution du 1 8 
brumaire s'accomplit. 

Depuis, Bernadotte satisfit à la prudence par 
une feinte soumission , mais Napoléon garda dans 
son cœur le souvenir de sa résistance. Il suivait 
des yeux tous ses mouvemens ; bientôt il l'entre- 
vit à la tête d'une conspiration républicaine qui se 
trama dans l'ouest contre lui. Une proclamation 
prématurée la découvrit ; un officier , arrêté pour 
d'autres causes , et complice de Bernadotte , en dé- 
nonça les auteurs. Cette fois Bernadotte était perdu 
si Napoléon eût pu l'en convaincre. 

Il se contenta de l'exiler en Amérique , sous le 
titre de ministre de la république. Mais la fortune 
aida Bernadotte , déjà à Rochefbrt , à retarder son 
embarquement jusqu'à ce que la guerre avec l'An 
gleterre eût éclaté. Alors il refuse de partir , et 
Napoléon ne peut plus l'y contraindre. 

Ainsi toutes leurs relations étaient haineuses; 



4« HISTOIRE DE NAPOLEON 

cette animadversion ne fit qu'augmenter. Bientôt 
on entendit Napoléon reprocher à Bernadotte son 
envieuse et perfide inaction pendant la bataille 
d'Auerstaedt , son ordre du jour de Wagram , 
dans lequel il s'attribuait l'honneur de la victoire. 
Il lui reprochait son caractère plus ambitieux que 
patriote, et peut-être la séduction de ses manières, 
toutes choses dangereuses à un pouvoir naissant ; 
et cependant grades, titres, décorations, il lui avait 
tout prodigué : mais celui-ci , toujours ingrat, 
semblait ne les avoir acceptés que de la justice , ou 
du besoin qu'on avait de lui. Ces griefs étaient 
fondés. 

De son côté Bernadotte^ abusant de la dou- 
ceur et des ménagemens de l'empereur, s'attirait 
de plus en plus son mécontentement, que son 
ambition appelait inimitié» Il demandait par quel 
motif Napoléon l'avait placé à Wagram dans une 
si dangereuse et si fausse position ; pourquoi le 
rapport de cette victoire lui avait été si désavanta- 
geux ; à quoi devait-il attribuer ce soin jaloux d'af- 
faiblir son éloge dans les journaux par des notes insi- 
dieuses? Jusque là pourtant cette obscure et sourde 
opposition de ce général contre son empereur était 
sans importance ; mais alors un champ plus vaste 
s'ouvrit à leur mésintelligence. 

A Tilsitt, la Suède, comme l'empire ottoman, 
avait été sacrifice à la Russie et au système conti- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 47 

nental. La fausse ou folle politique de Gustave IV 
fut la cause de ce malheur. Depuis 1804 , ce prince 
semblait s'être mis à la solde de l'Angleterre : lui- 
même avait rompu le premier l'ancienne alliance 
de la France et de la Suède. Il s'était opiniâtre 
dans cette fausse politique jusqu'à lutter d'abord 
contre la France victorieuse de la Russie, et bientôt 
contre la Russie reunie à la France. La perte de 
la Pomeranie en 1807 , celle même de la Finlande 
et des îles d' Aland , réunies à la Russie en 1808, 
n'avaient pas ébranlé son obstination. 

Ce fut alors que son peuple irrité ressaisit la puis- 
sance qui lui avait été ravie en 1772 et en 1 788 par 
Gustave III , et dont son successeur faisait un si 
mauvais usage. Gustave-Adolphe IV fut arrêté , 
déposé, sa descendance directe exclue du trône, 
son oncle mis à sa place , et le prince de Holstein- 
Augustembourg élu prince héréditaire de Suède. 
La guerre avait été la cause de cette révolution , 
la paix en fut le résultat : elle fut signée avec la 
Russie en 1809; mais le prince héréditaire nou- 
vellement élu mourut alors subitement. 

L'an 18 10 venait de commencer. Dès ses pre- 
miers jours la France avait rendu la Pomeranie et 
l'île de Riïgen à la Suède, pour prix de son acces- 
sion au système continental. Les Suédois, fatigués , 
appauvris, et devenus presque insulaires par la 
perte: de la Finlande, rompaient à contre-cœur avec 



48 HISTOIRE DE NAPOLEON 

l'Angleterre , et cependant ils s'y voyaient forces ; 
d'une autre part ils redoutaient la puissance si 
voisine et si conquérante des Russes : se sentant 
faibles et isoles , ils cherchèrent un appui. 

Bernadotte venait de commander le corps d'ar- 
mée français qui s'était emparé de la Poméranie : 
sa réputation militaire , et plus encore celle de sa 
nation et de son empereur, sa douceur attrayante, 
ses égards généreux , ses soins caressans pour les 
Suédois, avec lesquels il avait eu à traiter, con- 
duisirent quelques uns d'eux à jeter les yeux sur 
lui. Ils parurent ignorer la mésintelligence de ce 
maréchal avec son chef : ils s'étaient imaginé qu'en 
le choisissant pour leur prince ils se donneraient 
en lui , non seulement un général redouté , mais 
aussi un puissant conciliateur entre la France et la 
Suède , et dans son empereur un protecteur as- 
suré : il arriva tout le contraire. 

Dans les intrigues auxquelles cette circonstance 
donna lieu , Êernadotte à ses plaintes précédentes 
contre INapoléon crut pouvoir en ajouter d'autres. 
Quand , malgré Charles XIII et la plupart des mem- 
bres de la diète , il a été proposé pour la couronne 
de Suède; lorsque, soutenu dans cette prétention 
par le premier ministre de Charles, homme sans 
ancêtres, grand comme lui par lui-même, et par le 
comte de Wrede , le seul membre de la diète qui 
lui ait gardé sa voix, il vient demander à Napoléon 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 49 

son intervention , pourquoi celui-ci , auquel Char- 
les XIII a demandé ses ordres , a-t-il montre' tant 
d'indifférence? Pourquoi lui a-t-il préféré la réunion 
des trois couronnes du nord sur la tête d'un prince 
danois ? Si lui , Bernadotte , a réussi dans cette en- 
treprise, il ne le doit donc point à l'empereur des 
Français; il n'en est redevable qu'à la prétention 
du roi de Danemarck, qui a nui à celle du duc 
d'Augustembourg (i) son plus dangereux rival; à 
l'audacieuse reconnaissance du baron de Mœrner, 
le premier qui soit venu lui offrir de se mettre sur 
les rangs , et à l'aversion des Suédois pour les Da- 
nois ; il le doit sur-tout à un passe-port adroite- 
ment obtenu par son agent , du ministre de Napo- 
léon. Cette pièce a, dit-on, été audacieusement 
produite par l'émissaire secret de Bernadotte ; 
comme la preuve d'une mission autographe dont 
il se disait chargé , et du désir formel de l'empereur 
des Français de voir un de ses lieutenans et l'al- 
lié de son frère, sur le trône de Suède. 

Bernadotte sent d'ailleurs qu'il tient cette cou- 
ronne du hasard, qui l'a rapproché des Suédois, 
et qui leur a fait connaître les qualités de son carac- 
tère ; de la naissance de son fils, qui assurait l'héré- 
dité ; de l'adresse de ses agens , qui , autorisés ou 
non , ont fait briller aux yeux des Scandinaves qua- 

(1) Frère du prince défunt du même nom. 

HISTOIRE DE NAPOLEON* 4 



50 HISTOIRE DE NAPOLEON 

torzc millions dont son élection enrichirait le tré- 
sor de l'état ; enfin de ses soins caressans, qui lui 
ont gagné plusieurs Suédois naguère ses prisonniers. 
Mais pour Napoléon, que lui doit-il? Quelle fut 
sa réponse à la nouvelle de l'offre de quelques Sué- 
dois , que lui-même est venu lui annoncer? « Je 
« suis trop loin de la Suède, a répliqué l'empereur 
« des Français , pour me mêler de ses affaires : ne 
« comptez pas sur mon appui. » Il est vrai qu'en 
même temps, soit nécessité, soit qu'il redoutât l'é- 
lection du duc d'Oldenbourg, soit enfin par res- 
pect pour les volontés de la fortune , Napoléon 
ayant déclaré qu'il la laisserait en décider, Berna- 
dotte avait été élu prince de Suède. 

Alors le nouveau prince s'est rendu chez Napo- 
léon. Celui-ci l'accueille franchement. « On vous 
« offre donc la couronne de Suède, lui dit-il; je 
« vous permets de l'accepter. J'avais un autre dé- 
« sir , vous le savez ; mais enfin c'est votre épée qui 
« vous fait roi , et vous comprenez que ce n'est pas 
« à moi à m' opposer à votre fortune. » Il lui dé- 
couvre alors toute sa politique. Bernadolte paraît 
entraîné : tous les jours il se montre au lever de 
l'empereur avec son fils , se mêlant aux autres cour- 
tisans. Par ces marques de déférence, il pénètre 
dans le cœur de Napoléon. Il va partir, mais pau- 
vre. L'empereur ne veut pas qu'il se présente au 
trône de Suède ainsi dépourvu et comme un aven- 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 51 

turier : il lui donne généreusement deux millions 
de son trésor ; il accorde même à la famille du 
nouveau prince les dotations que celui-ci ne pou- 
vait plus conserver comme prince étranger ; enfin 
ils se séparent satisfaits. 

Mais les espérances de Napoléon sur l'alliance 
de la Suède s'étaient accrues de ce choix et de ses 
bienfaits. D'abord la correspondance de Berna- 
dotte fut celle d'un inférieur reconnaissant ; mais 
dès ses premiers pas hors de la France , se sen- 
tant comme soulagé d'une longue et pénible con- 
trainte , on dit que sa haine contre Napoléon 
s'exhala en discours menaçans : vrais ou faux . ils 
furent dénoncés à l'empereur. 

De son côté, ce souverain, forcé d'être absolu 
dans son système continental , gêne le commerce 
de la Suède ; il veut exclure jusqu'aux vaisseaux 
américains des ports de ce royaume ; enfin il dé- 
clare qu'il ne reconnaît plus pour amis que les en- 
nemis de la Grande-Bretagne. Bernadotte fut forcé 
de choisir : l'hiver et la mer le séparaient des se- 
cours ou de l'agression des Anglais ; les Français 
touchaient à ses ports : la guerre avec la France 
aurait donc été réelle et présente ; la guerre avec 
l'Angleterre pouvait n'être que fictive. Le prince de 
Suède choisit ce dernier parti. 

Cependant Napoléon , aussi conquérant dans la 
paix que dans la guerre, et se défiant des intentions 

4, 



HISTOIRE DE NAPOLEON 



de Bernadotte , avait demandé plusieurs équipages 
de vaisseaux à la Suède pour sa flotte de Brest, et 
l'envoi d'un corps de troupes qu'il solderait; affai- 
blissant ainsi ses alliés pour dompter ses ennemis, 
ce qui le laissait maître des uns et des autres. Il exige 
ensuite que les denrées coloniales soient soumises 
en Suède , comme en France , à un droit de cinq 
pour cent. On assure même qu'il fit demander à 
Bernadotte que des douaniers français fussent souf- 
ferts à G othembourg. Ces demandes furent éludées. 
Bientôt après , Napoléon proposa une alliance 
entre la Suède , Copenhague et, Varsovie : confé- 
dération du Nord, dont il se serait fait chef comme 
de celle du Rhin. La réponse de Bernadotte, sans 
être négative, eut le même effet ; il en fut de même 
pour un traité offensif et défensif que lui offrit en- 
core Napoléon. Depuis , Bernadotte a dit que qua- 
tre fois , dans ses lettres autographes , il exposa 
franchement l'impossibilité où il se trouvait d'ob- 
tempérer aux désirs de Napoléon , et protesta de 
son attachement pour son ancien chef, mais que 
celui-ci ne daigna pas lui répondre. Ce silence impo- 
litique (si le fait est vrai) ne peut s'attribuer qu'à la 
fierté de Napoléon, blessée des refus de Bernadotte. 
Il jugea sans doute les protestations de celui-ci 
trop fausses pour qu'elles méritassent une réponse. 
On s'irritait: les communications devenaient 
désagréables ; elles s'interrompirent avec Alquier, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. SS 

ministre de France en Suède , qui fut rappelé. Ce- 
pendant la prétendue déclaration de guerre de 
Bernadotte contre l'Angleterre restait sans effet , 
et Napoléon qu'on ne pouvait ni refuser ni trom- 
per impunément , faisait la guerre au commerce 
suédois par ses corsaires. Avec eux , et par l'enva- 
hissement de la Poméranie suédoise, le 27 jan- 
vier 181 2, il punit Bernadotte de ses déviations 
au système continental , et obtint , comme pri- 
sonniers , plusieurs de ces milliers de matelots et 
de soldats suédois , qu'il avait inutilement deman- 
dés comme auxiliaires. 

Alors se rompirent nos liens avec la Russie. 
Aussitôt Napoléon s'adresse au prince de Suède : 
ses notes furent d'un suzerain qui croit parler dans 
l'intérêt de son vassal ; qui sent ses droits à sa re- 
connaissance ou à sa soumission, et qui y compte. 
Il exigeait que Bernadotte déclarât une guerre réelle 
à l'Angleterre, qu'il lui fermât la Baltique, etqu'il 
armât quarante mille Suédois contre la Russie. 
En récompense , il lui promettait sa protection , 
la Finlande , et vingt millions , pour une valeur 
pareille de denrées coloniales , que les Suédois 
devraient d'abord livrer. L'Autriche se chargea 
d'appuyer cette proposition ; mais Bernadotte déjà 
fait au trône, répondit en prince indépendant. Os- 
tensiblement , il se déclarait neutre , ouvrait ses 
ports a toutes les nations , rappelait ses droits, ses 



54 HISTOIRE DE NaPOLEON 

griefs , invoquait l'humanité , conseillait la paix , 
et se proposait lui-même pour médiateur : secrè- 
tement , il s'offrait à Napoléon au prix de la Nor- 
wège, de la Finlande , et d'un subside. 

A la lecture de ce style nouveau et inattendu , 
Napoléon est saisi d'étonnement et de colère. Il 
y voit , non sans raison, une défection préméditée 
par Bernadette , un accord secret avec ses enne- 
mis; il s'agite d'indignation; il s'écrie, en frappant 
cette lettre et la table sur laquelle elle est ouverte : 
« Lui! le misérable! il me donne des conseils! il 
« veut me faire la loi ! il m'ose proposer une in- 
« famie (i)! Un homme qui tient tout de ma bonté! 
« Quelle ingratitude ! » 

Puis , se promenant à grands pas , il laisse par 
intervalles échapper ces paroles: « Je devais m'y 
« attendre! il a toujours tout sacrifié à ses intérêts! 
« C'est le même homme qui , pendant son court 
« ministère , a tenté la résurrection des infâmes 
« jacobins! Quand il n'espérait que dans le dés- 
« ordre, il s'est opposé au 18 brumaire! C'est 
« lui qui a conspiré dans l'ouest contre le rétablis- 
se sèment de la justice et de la religion! Son en- 
« vieuse et perfide inaction n'a-t-elle pas déjà trahi 
« l'armée française à Àuerstaedt ! Que de fois, par 

(1) Napoléon voulait sûrement parler de la proposition que lui fai- 
sait Bernadotte d'ôter la Norwège au Danemarck , son allié fidèle, 
pour acheter, par cette perfidie, le secours de la Suède. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 55 

« égard pour Joseph , j'ai pardonné à ses intrigues 
« et dissimulé ses fautes î Pourtant je l'ai lait gé- 
« néral en chef, maréchal, duc, prince, et roi en- 
« fin! Mais que font à un ingrat tant de bienfaits, 
« et le pardon de tant d'injures ! Depuis un siècle, 
« si la Suède, à demi dévorée par la Russie, existe 
« encore indépendante, c'est grâce à l'appui de la 
<t France ; mais il n'importe. Il faut h Bernadotte 
« le baptême de l'ancienne aristocratie ! un bap- 
« terne de sang, et de sang français! Et vous allez 
« voir que, pour satisfaire son envie et son ambi- 
« tion, il va trahir à-la-fois et son ancienne et sa 
« nouvelle patrie. » 

En vain on cherche à le calmer. On lui objecte 
tout ce qu'impose à Bernadotte sa nouvelle posi- 
tion ; que la cession de la Finlande à la Ptussie a 
séparé la Suède du continent, en a fait comme 
une île , et conséquemment Ta rangée sous le sys- 
tème anglais. Dans de si graves circonstances, tout 
le besoin qu'il a de cet allié ne peut vaincre sa 
fierté révoltée d'une proposition qu'il regarde 
comme outrageante ; peut-être aussi, dans le nou- 
veau prince de Suède , voit-il trop encore ce Ber- 
nadotte naguère son sujet, son inférieur militaire , 
et qui prétend enfin s'être fait une destinée indé- 
pendante de la sienne. Dès- lors ses instructions 
se ressentirent de cette disposition : son ministre 



56 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

en adoucit , il est vrai, l'amertume ; mais une rup- 
ture était ine'vitable. 

On ignore ce qui y contribua le plus, de la 
fierté de Napoléon, ou de l'ancienne jalousie de 
Bernadotte : ce qui est certain , c'est que du côté 
de l'empereur des Français les motifs furent ho- 
norables. « Le Danemarck était, disait-il ? son allié 
« le plus fidèle, son attachement à la France lui 
« avait coûté sa flotte et avait amené l'incendie de 
<c sa capitale. Fallait-il encore payer une fidélité 
« si cruellement prouvée , par une perfidie , en 
« lui arrachant la Norwège pour la donner à la 
« Suède! » 

Quant au subside qu'on lui demandait, il ré- 
pondit , comme pour la Turquie , « que s'il fallait 
« faire la guerre avec de l'argent, l'Angleterre ren- 
te chérirait toujours sur lui. » Et sur-tout, « qu'il y 
« avait de la faiblesse et de la honte à réussir par 
« la corruption. » Rentrant parla dans son orgueil 
blessé , il termina cette négociation en s' écriant : 
« Bernadotte m'imposcr des conditions! pense-t- 
ic il donc que j'aie besoin de lui? Je saurai bien . 
« l'enchaîner à ma victoire, et le forcer de suivre 
«mon impulsion souveraine ! » 

Cependant l'active et spéculative Angleterre, hors 
d'atteinte , jugeait sainement des coups qu'il fallait 
porter, et trouvait les Russes dociles à ses sugges- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 57 

tions. C'était elle qui, depuis trois ans, cherchait à 
attirer et à épuiser les forces de Napoléon dans les 
défilés de l'Espagne ; ce fut encore elle qui sut 
alors profiter de la vindicative inimitié du prince 
de Suède. 

Sachant que l'amour-propre actif et travailleur 
des hommes qui parviennent, reste toujours in- 
quiet et susceptible devant les hommes ancienne- 
ment parvenus, elle et Alexandre employèrent les 
promesses , et sur-tout les manières les plus sédui- 
santes, pour enivrer Bernadotte. Ainsi ils cares- 
sèrent ce prince , quand Napoléon irrité le mena- 
çait ; ils lui promirent la Norwège et un subside , 
quand celui-ci , forcé de lui refuser cette province 
d'un allié fidèle, faisait occuper la Poméranie. 
Quand Napoléon , prince né de lui-même , se fon- 
dant sur des traités, sur d'anciens bienfaits , et sur 
les intérêts réels de la Suède , exigeait des secours 
de Bernadotte , les souverains héréditaires de Lon- 
dres et de Pétersbourg lui demandaient des avis 
avec déférence , ils se soumettaient d'avance aux 
conseils de son expérience. Enfin, quand le génie 
de Napoléon , la grandeur de son élévation , l'im- 
portance de son entreprise , et l'habitude de leurs 
anciennes relations , classaient encore Bernadotte 
comme son lieutenant , ceux-ci semblaient déjà le 
regarder comme leur général. Gomment, d'une 
part , ne pas chercher à échapper à cette infériorité, 



58 HISTOIRE DE NAPOLEON 

et de l'autre résister à des formes et à des promesses 
si séduisantes ? Aussi l'avenir de la Suède y fut sa- 
crifié , et son indépendance livrée pour jamais à 
la foi des Russes parle traité de Pétersbcurg, que 
Bernadotte signa le 24 mars 1812. Celui de Bu- 
charest, entre Alexandre et Mahmoud, fut con- 
clu le 28 mai. Ce fut ainsi que nous perdîmes l'ap- 
pui de nos deux ailes. 

Néanmoins l'empereur des Français , a la tête 
de plus de six cent mille hommes , et déjà engagé 
trop avant , espéra que sa force déciderait de tout ; 
qu'une victoire sur le Niémen trancherait toutes 
ces difficultés diplomatiques , qu'il méprisa trop 
peut-être ; qu'alors tous les princes de l'Europe , 
forcés de reconnaître son étoile, s'empresseraient 
de rentrer dans son système , et qu'il entraînerait, 
dans son tourbillon tous ces satellites. 



£wxe £>ecûvîif> 



•+** 



CHAPITRE I. 



Cependant , Napoléon est encore à Paris , au 
milieu de ses grands, effrayés du terrible choc qui 
se prépare. Ceux-ci n'ont plus rien à acquérir, ils 
ont beaucoup à conserver : ainsi leur intérêt per- 
sonnel se réunit au vœu général des peuples , fati- 
gués de la guerre; et sans contester l'utilité de cette 
expédition , ils en redoutent les approches. Mais ils 
n'en parlent qu'entre eux, secrètement, soit qu'ils 
craignent de déplaire, de nuire à la confiance des 
peuples, ou d'être démentis par le succès : c'est 
pourquoi, devant Napoléon, ils se taisent, et sem- 
blent même ne pas être instruits d'une guerre qui, 
depuis long-temps, est le^sujet des conversations 
de toute l'Europe. 

Mais enfin ce respect silencieux , que lui-même 
avait pris soin d'imposer, l'importune ; il y soup- 
çonne plus d'improbation que de réserve ; l'obéis- 
sance ne lui suffit plus, il veut y ajouter la convie- 



60 HISTOIRE DE NAPOLEON 

tion : ce sera une nouvelle conquête ! Il sait d'ail- 
leurs mesurer , mieux que personne, cette puis- 
sance de l'opinion , qui , selon lui, crée ou tue les 
souverains. Enfin , soit politique , soit amour- 
propre , il aime à persuader. 

Telles étaient les dispositions de Napoléon et 
celles des grands qui l'entouraient, quand le voile 
étant près de se de'chirer et la guerre évidente, leur 
silences avec lui devint plus indiscret que quel- 
ques paroles hasardées à propos. Les uns prirent 
donc l'initiative ; l'empereur prévint les autres. 

On (i) parut d'abord concevoir toutes les né- 
cessités de sa position : « Il fallait achever Fou- 
« vrage commencé; on ne pouvait s'arrêter sur une 
« pente aussi rapide, et si près du sommet. L'em- 
« pire de l'Europe convenait à son génie ; la Fran- 
« ce en serait le centre et la base ; autour d'elle , 
« grande et entière , elle ne verrait que de faibles 
« états, tellement divisés , que toute coalition en- 
« tre eux deviendrait méprisable ou impossible : 
« mais , avec un tel but , pourquoi ne commen- 
« çait-il pas par soumettre et partager ce qui était 
« autour de lui ? » 

A. cette objection Napoléon répondit « que tel 
« avait été son projet en 1809, dans la guerre 
« d'Autriche , mais que le malheur d'Esslingen 

{i) L'archichancelier. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 61 

« avait dérangé son plan ; que cet événement 
« et les dispositions douteuses qu'avait depuis 
« montrées la Russie l'avaient conduit à épouser 
« une princesse autrichienne , et à s'appuyer 
« de l'empereur d'Autriche contre l'empereur 
« russe. 

« Qu'il ne créait pas les circonstances, mais qu'il 
« ne voulait pas les laisser échapper; qu'il les con- 
« cevait toutes, et se tenait prêt, tout ce qui était 
« possible devant arriver ; qu'il sentait bien que , 
« pour accomplir ses desseins , il lui fallait douze ans , 
« mais qu'il n'avait pas le temps de les attendre. 

« Qu'au reste il n'avait pas provoqué* cette guerre; 
« qu'il avait été fidèle à ses engagemens envers 
« Alexandre : la preuve s'en trouvait assez dans la 
« froideur de ses relations avec la Turquie et la 
« Suède, livrées à la Russie, l'une presque entière, 
« l'autredépossédée de la Finlande, et même de l'île 
« d'Aland, si voisine de Stockholm. Qu'il n'avait 
« répondu aux cris de détresse des Suédois qu'en 
« leur conseillant celte cession. 

« Quecependant, dès 1809, l'armée russe, desti- 
« née à agir de concert avec Poniatowski dans la 
« Gallicie autrichienne, s'était présentée trop tard, 
« trop faible, et avait agi perfidement ; que depuis , 
« Alexandre, par l'ukase du 3i décembre 18 10, 
« avait manqué au système continental, et avait, 
« par ses prohibitions, déclaré une guerre réelle au 



62 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« commerce français ; qu'il savait bien que Tinté- 
« rêt et l'esprit national des Russes avaient pu l'y 
« contraindre, mais qu'alors il avait fait dire à leur 
« empereur qu'il concevait sa position, et qu'il en- 
« trerait dans tous les arrangemens qu'exigerait 
« son repos ; et pourtant qu'Alexandre, au lieu de 
« modifier son ukase, avait rassemblé quatre-vingt- 
« dix mille hommes, sous prétexte de soutenir ses 
« douaniers ; qu'il s'était laissé gagner par f Angle- 
ce terre ; qu'enfin aujourd'hui, ce prince refusait de 
« reconnaître la trente-deuxième division militaire, 
« et demandait l'évacuation de la Prusse par les 
« Français : ce qui équivalait à une déclaration 
« de guerre. » 

A travers ces griefs, on croyait voir que la fierté 
de Napoléon était blessée de l'attitude indépen- 
dante que reprenait chaque jour la Russie. L'ex- 
propriation de la princesse russe d'Oldenbourg de 
son duché amena d'autres conjectures : on disait 
que des insinuations faites, soit àTilsilt, soit à Er- 
furt, sur un divorce, après lequel une alliance 
plus intime pourrait être contractée avec la Russie, 
n'avaient pas été encouragées, et que Napoléon 
s'en souvenait encore ; ce fait est affirmé par les 
uns et nié par d'autres. 

Au reste, toutes ces passions, qui gouvernent si 
despotiquement les autres hommes, étaient de 
trop faibles mobiles pour un génie aussi ferme et 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 63 

aussi vaste ; elles purent tout au plus déterminer 
en lui de premiers mouvemens qui l'engagèrent 
plus tôt qu'il n'eût voulu. Mais sans pénétrer si 
avant dans les replis de cette grande ame, une 
seule pensée, un fait évident suffisait pour le pré- 
cipiter tôt ou tard dans cette lutte décisive : c'était 
l'existence d'un empire rival du sien par une égale 
grandeur, mais jeune encore comme son prince , 
et grandissant chaque jour; quand l'empire fran- 
çais, déjà mûr comme son empereur, ne pouvait 
plus guère que décroître. 

A quelque hauteur qu'il eût élevé le trône du 
sud et de l'ouest de l'Europe, Napoléon aperce- 
vait le trône septentrional d'Alexandre, prêt en- 
core à le dominer par sa position éternellement 
menaçante. Sur ces sommets glacés de l'Europe , 
d'où jadis s'étaient précipités tant de flots de bar- 
bares, il voyait se former tous les élémens d'un 
nouveau débordement. Jusque là l'Autriche et la 
Prusse avaient été des barrières suffisantes, mais 
lui-même les avait renversées ou abaissées : il res- 
tait donc seul en présence, et seul le défenseur de 
la civilisation, de la richesse et de toutes les jouis- 
sances des peuples du sud, contre la rudesse igno- 
rante, contre les désirs avides des peuples pauvres 
du nord , et contre l'ambition de leur empereur 
et de sa noblesse. 

Il était évident que la guerre seule pouvait déci- 



64 HISTOIRE DE NAPOLEON 

der de ce grand débat, de cette grande et éternelle 
lutte du pauvre contre le riche ; et cependant, de 
notre côté , cette guerre n'était ni européenne ni 
même nationale. L'Europe y marchait à contre- 
cœur, parce que le but de cette expédition était d'a- 
jouter aux forces de celui qui l'avait conquise. La 
France épuisée voulait du repos ; ses grands, qui 
formaient la cour de Napoléon, s'effrayaient de ce 
redoublement de guerre, de la dispersion de nos 
armées de Cadix à Moscou ; et tout en concevant 
la nécessité à venir de ce grand débat, l'urgence ne 
leur en était pas démontrée. 

Ils savaient que c'était sur-tout dans l'intérêt de 
sa politique qu'il fallait chercher à ébranler un 
prince dont le principe était « qu'il y a des hom- 
« mes dont la conduite ne peut que rarement être 
« réglée par leurs sentiments, mais toujours par les 
« circonstances. » Dans cette pensée , ses ministres 
lui dirent, l'un (1), « que ses finances avaient be- 
« soin de repos ; » mais il répondit : « Au con- 
te traire, elles s'embarrassent, il leur faut la guerre. » 
« Un autre (2) ajouta ce qu'à la vérité jamais l'état 
« de ses revenus n'avait été plus satisfaisant : qu'a- 
ce près un compte rendu de trois à quatre milliards, 
« il était admirable qu'on se trouvât sans dettes 



(1) Le comte Mollien. 

(2) Le duc de Gaëte. 



ET DE LÀ GRANDE ARMEE. G 5 

« exigibles ; mais que tant de prospérités touchaient 
« à leur terme, puisqu'il paraissait qu'avec l'année 
« 1812 allait commencer une campagne ruineuse : 
« que jusque là, la guerre avait nourri la guerre ; 
« que partout on avait trouve la table mise ; mais 
« qu'à l'avenir nous ne pourrions plus vivre aux 
«dépens de l'Allemagne, devenue notre alliée: 
« bien loin de là, il faudrait nourrir ses conlin- 
« gens, et cela sans espoir de dédommagerons, 
« quel que fût le succès , car on aurait à payer de 
« Paris, chaque ration de pain qui se mangerait à 
« Moscou, les nouveaux champs de bataille n'of- 
« frant à recueillir, après la gloire , que des chan- 
« vres, des goudrons et des mâtures, qui ne ser- 
« viraient sans doute pas à acquitter les frais d'une 
« guerre continentale. Que la France n'e'tait pas 
« en état de défrayer ainsi l'Europe, surtout dans 
« l'instant où ses ressources s'écoulaient vers l'Es- 
« pagne ; que c'était mettre à-la-fois le feu aux ex- 
ce trémités, et qu'alors, refluant vers le centre épuisé 
« par tant d'efforts, il pourrait nous consumer 
« nous-mêmes. » 

Ce ministre avait été écouté : l'empereur le re* 
gardait d'un air riant, accompagné d'une caresse 
qui lui était familière. Il pensait avoir persuadé , 
mais Napoléon lui dit : « Vous croyez donc que 
« je ne saurai pas bien à qui faire payer les frais 
« de la guerre? » Le duc cherchait à comprendre 

HISTOIRE DE HArOLEOS. 5 



G6 HISTOIRE DE NAPOLEON 

sur qui tomberait ce fardeau, quand l'empereur, 
par un seul mot, dévoilant toute la grandeur de ses 
projets , ferma la bouche à son ministre étonne'. 

Il n'appréciait pourtant que trop bien toutes les 
difficultés de son entreprise. Ce fut là peut-être ce 
qui lui attira le reproche de s'être servi d'un moyen 
qu'il avait repoussé dans la guerre d'Autriche , et 
dont, en 1793, le célèbre Pitt avait donné l'exemple. 

Vers la fin de 181 1 , le préfet de police de Paris 
apprit , dit-on , qu'un imprimeur contrefaisait se- 
crètement des billets de banque russes: il l'envoie 
saisir ; celui-ci résiste : mais enfin sa maison est for- 
cée ; et il est conduit devant te magistrat , qu'il 
étonne par son assurance , et plus encore en se ré- 
clamant du ministre de la police. Cet imprimeur 
fut relâché sur-le-champ; on a même ajouté qu'il 
continua sa contrefaçon, et que, dès nos premiers 
pas en Lithuanie , nous répandîmes le bruit qu'à 
Yilna nous nous étions emparés de plusieurs mil- 
lions de billets de banque russes , dans les caisses 
de l'armée ennemie. 

Quelle qu'ait été l'origine de cette fausse mon- 
naie, ^Napoléon ne la vit qu'avec une extrême ré- 
pugnance : on ignore même s'il se décida à en faire 
usage; du moins est-il certain qu'aux jours de no- 
tre retraite , et quand nous abandonnâmes Yilna, 
la plupart de ces billets s'y retrouvèrent intacts, et 
furent brûlés par ses ordres. 



ET DE I A GRANDE ARMEE. 67 



CHAPITRE IL 

Cependant Poniatowski , à qui cette expédition 
semblait promettre un trône , se joignait généreu- 
sement aux ministres de l'empereur pour lui en 
montrer le danger. Dans ce prince polonais l'a- 
mour de la patrie était une noble et grande passion ; 
sa vie et sa mort l'ont prouve : mais elle ne l'a- 
veuglait pas. Il peignit la Lithuanie de'serte , peu pra- 
ticable ; sa noblesse déjà presque à demi russe, le 
caractère des habitans froid et peu empressé : mais 
l'empereur impatient l'interrompit ; il voulait des 
renseignemens pour entreprendre, et non pour 
s'abstenir. 

Il est vrai que la plupart de ces objections n'é- 
taient qu'une faible répétition de toutes celles 
qui , dès long-temps , s'étaient présentées à son es- 
prit. On ignorait jusqu'à quel point il avait mesuré 
Je danger ; ses efforts multipliés , depuis le 3o dé- 
cembre 1810, pour connaître le terrain qui tôt ou 
tard devait infailliblement devenir le théâtre d'une 
guerre décisive ; combien d'émissaires il avait en- 
voyés le reconnaître; la multitude de mémoires qu'il 
s'était lait donner sur la route de Pétersbourgetde 

5. 



68 HISTOIRE DE NA.POLEON 

Moscou ; sur l'esprit des habilans , principalement 
sur celui de la classe marchande ; enfin sur les res- 
sources de toute nature que le pays pourrait offrir. 
S'il persistait, c'est que, loin de s'abuser sur sa force, 
il ne partageait pas cette confiance qui peut-être 
empêchait d'apercevoir combien l'affaiblissement 
de la Russie importait à l'existence a Tenir du grand 
empire français. 

Dans cette vue , il s'adressa encore a trois de ses 
grands officiers (i), dont les services et l'attachement 
connu autorisaient la franchise ; tous les trois , 
comme ministres , envoyés et ambassadeurs , 
avaient , à différentes époques , connu la Russie. Il 
s'attacha à leur persuader l'utilité , la justice et la 
nécessité de cette guerre; mais l'un d'eux (2), sur- 
tout, l'interrompait souvent avec impatience : car, 
dès qu'une discussion était établie , Napoléon en 
souffrait les écarts. 

Ce grand officier, s'abandonnant à cette impé- 
tueuse et inflexible franchise qu'il tenait de son ca- 
ractère, de son éducation militaire, et peut-être 
aussi de la province où il était né, s'écriait « qu'il 
« ne fallait pas s'abuser, ni prétendre abuser les au- 
« très; qu'en s'emparant du continent, et même des 
« états de la famille de son allié , on ne pouvait ac- 

(1) Le duc de Frioul; îc comte de Bégur > père de railleur; le duc 
de Viccnce. 

(2' Le duc de Viccnce, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 69 

« cuser cet allie de manquer au système continental ! 
« Quand les armées françaises couvraient l'Europe, 
« comment reprocher aux Russes leur armée ? Etait- 
« ce à l'ambition de Napoléon à dénoncer l'ambi- 
u tion d'Alexandre ? 

« Qu'au reste , la détermination de ce prince 
« était prise ; que la Russie une fois envahie , il 
« n'y aurait plus de paix à attendre tant qu'un 
« Français resterait sur son territoire : qu'en cela 
« l'orgueil national et obstiné des Russes était 
« d'accord avec celui de leur empereur. 

« Qu'à la vérité ses sujets l'accusaient de fai- 
« blesse , mais que c'était à tort ; qu'il ne fallait 
« pas le juger d'après toutes les complaisances dont, 
a à Tilsitt et à Erfurt , son admiration, son inex- 
« périence et quelque ambition l'avaient rendu ca- 
« pable. Que ce prince aimait la justice ; qu'il te- 
<c nait à mettre le bon droit de son côté , et pou- 
« vait hésiter jusqu'à ce qu'il s'en crût appuyé , 
«mais qu'alors il devenait inflexible; qu'enfin, en 
« le considérant par rapporta ses sujets, il y au- 
« rait plus de danger pour lui à faire une honteuse 
« paix, qu'à soutenir une guerre malheureuse. 

« Comment au reste ne pas voir que, dans cette 
« guerre, tout était à craindre, jusqu'à nos alliés? 
« Napoléon n'entendait-il pas leurs rois inquiets 
« dire qu'ils n'étaient que ses préfets ? Pour se 
« tourner contre lui , tous n'attendaient qu'une; 



70 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« occasion ; pourquoi risquer de la faire naître?» 
Alors, appuyé de ses deux collègues, ce général 
ajoutait « que, depuis i8o5, un système de guerre 
« qui forçait au maraudage le soldat le plus disci- 
« pliné avait semé de haines toute cette Allemagne 
« qu'aujourd'hui l'empereur voulait franchir. Al- 
« lait— il donc se jeter, avec son armée, par-delà 
« tous ces peuples qui n'ont point encore cica- 
« trisé les plaies qu'ils nous doivent? Que d'ini- 
« initiés, que de vengeances ce serait mettre entre 
« la France et lui ! 

« Et à qui demandait-il ses points d'appui ? A 
« cette Prusse que nous dévorons depuis cinq ans, 
« et dont l'alliance est feinte et forcée. Il va donc 
« tracer la plus longue ligne d'opérations qui fut 
« jamais, sur une terre où règne une crainte silen- 
ce cieuse, souple, perfide, qui, telle que celte cen- 
« dre des volcans, cache des feux terribles dont le 
a moindre choc peut produire l'éruption (i) ! 

« Après (2) tout enfin, que lui re viendra- t-il 
« de tant de conquêtes? de substituera des rois des 
« lieutenans, qui, plus ambitieux que les géné- 
« raux d'Alexandre, les imiteront peut-être, sans 
« attendre la mort de leur souverain : mort qu'au 
<c reste il rencontrera infailliblement sur tant de 
c< champs de bataille , et cela avant d'avoir conso- 

(1) Le duc de Vicence ; le comte de Ségur, père de l'auteur. 

(2) Le comte de Ségur. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 71 

« lidé son ouvrage, chaque guerre réveillant dans 
« l'intérieur l'espoir de tous les partis, et remet- 
te tant en question ce qui était résolu. 

« Voulait-il connaître les discours de l'armée ? 
« Eh bien ! on y disait que ses meilleurs soldats 
« étaient en Espagne ; que les régimens, trop 
« souvent recrutés, manquaient d'ensemble ; qu'ils 
« ne se connaissaient pas entre eux ; qu'on était 
« incertain si l'on pourrait compter l'un sur Fau- 
te tre dans le danger ; que le premier rang cachait 
« en vain la faiblesse des deux autres; que déjà, 
« faute d'âge et de santé , beaucoup succombaient 
« dans les premières marches , sous le seul poids 
<e de leurs sacs et de leurs armes. 

« Et pourtant, dans cette expédition, c'était 
a moins la guerre qui déplaisait que le pays où 
« l'on allait la porter (i). Les Lithuaniens nous 
« appelaient, disait-on; mais sur quel sol ? dans 
a quel climat? au milieu de quelles mœurs? On 
« les connaissait trop par la campagne de 1806 
« o ùpouvoir jamais s'arrêter dans ces plaines pla- 
ce tes et dénuées de toute espèce de position forti- 
« fiée par l'art ou la nature ? 

ce Ne savait- on pas que tous les élémens défen- 
« daient ces contrées depuis le premier d'octobre 
« jusqu'au premier de juin; que, hors du court 
« intervalle compris entre ces deux époques , une 

(i) Le duc de Frioul , le comte de Ségur , le duc de Viccnce. 



72 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

« armée engagée dans ces déserts de boue ou de 
« glace y pouvait périr tout entière et sans gloire ! » 
Et ils ajoutaient « que la Lithuanie était déjà l'Asie 
« plus encore que l'Espagne n'était l'Afrique ; et 
« l'armée française, comme exilée de la France 
« par une guerre perpétuelle , voulait du moins 
« rester européenne. 

« Enfin, quand on serait en présence de l'en- 
« nemi dans ces déserts , par quels motifs diffé- 
« rens chaque armée serait-elle animée? Pour les 
« Russes, la patrie, l'indépendance, tous les inté- 
« rets privés et publics, jusqu'aux vœux secrets de 
« nos alliés! Pour nous, et contre tant d'obstacles, 
« la gloire toute seule, même sans la cupidité, que 
« l'affreuse pauvreté de ces climats ne pourrait 
« tenter. 

« Et quel but pour tant de travaux ? Les Fran- 
« çais ne se reconnaissaient déjà plus au milieu 
« d'une patrie qu'aucune frontière naturelle ne 
« limitait plus, et tant y devenait grande la diver- 
« site des mœurs, des figures et des langages. » A 
ce propos le plus âgé de ces grands officiers (i) 
ajouta « qu'on ne s'étendait pas ainsi sans s'af- 
« faiblir ; que c'était perdre la France dans l'Eu- 
« rope, car enfin, quand la France serait l'Eu- 
« rope , il n'y aurait plus de France. Déjà même 
« un tel départ ne va-t-il pas la laisser solitaire , 
(1) %. de gépr. 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 73 

« déserte , sans chef, sans armée , accessible à 
« toute diversion? qui donc la défendra ? Ma re- 
«nommée! s'écria l'empereur. J'y laisse mon 
« nom et la crainte qu'inspire une nation armée!» 

Et, sans paraître ébranlé par tant d'objections, 
il annonçait « qu'il allait organiser l'empire en 
« cohortes de ban et d' arrière-ban , et laisser, 
m sans défiance, à des Français, la garde de la 
« France, de sa couronne et de sa gloire. 

« Que quant à la Prusse, il s'était assuré de sa 
« tranquillité, par l'impossibilité où il l'avait mise 
« de remuer, même dans le cas d'une défaite , ou 
« d'une descente des Anglais sur les côtes de la 
« mer du Nord et sur nos derrières. Qu'il tenait 
« dans sa main la police civile et militaire de ce 
« royaume ; qu'il était maître de Stettin , Custrin , 
« Glogau, Torgau, Spandau, et de Magdebourg ; 
« qu'il aurait des officiers clairvoyans à Colberg 
« et une armée à Berlin ; qu'avec ces moyens et 
« la loyauté de la Saxe, il n'avait lien à craindre 
« de l'inimitié prussienne. 

« Que pour le reste de l'Allemagne , une vieille 
« politique l'attachait à la France , ainsi que les 
« mariages avec les maisons de Bade, de Bavière, 
« et d'Autriche ; qu'il comptait sur ceux de ses 
« rois qui lui devaient leur nouveau titre. Qu'après 
« avoir enchaîné l'anarchie, et s'être rangé du parti 
« des rois , fort comme il l'était, ceux-ci ne pour 



74 HISTOIRE m JNA OLEON 

« raient l'attaquer qu'en soulevant lem^s peuples 
« par les principes de la démocratie : mais que sans 
« doute les souverains ne s'alliaient pas à cette en- 
te nemie naturelle des trônes, qui sans lui les 
« aurait renverses , et contre laquelle lui seul 
« pouvait les défendre. 

« Que d'ailleurs les Allemands étaient d'un gé- 
« nie méthodique et lent, et qu'avec eux il aurait 
« toujours le temps pour lui ; qu'il régnait dans 
« toutes les forteresses de la Prusse ; que Dantzick 
« était un second Gibraltar. » Ce qui est inexact, 
surtout en hiver. « Que la Russie devait effrayer 
« l'Europe de son gouvernement militaire et con- 
« quérant, comme de sa population sauvage, déjà 
« si nombreuse, et qui augmentait d'un clemi-mil- 
« lion tous les ans : n'avait-on pas vu ses armées 
« dans toute l'Italie, en Allemagne, et jusque sur 
« le Rhin ! Qu'en demandant l'évacuation de la 
« Prusse, elle voulait une chose impossible , par- 
te ce que se dessaisir de la Prusse, après l'avoir tant 
« ulcérée, c'était la donner à la Russie, qui s'en 
« servirait contre nous. » 

Poursuivant ensuite avec plus de chaleur, il 
s*écriait : « Pourquoi menacer mon absence des 
« différens partis encore existans dans l'intérieur 
« de l'empire ? Où sont-ils? je n'en vois qu'un seul 
« contre moi , celui de quelques royalistes , la 
« plupart de l'ancienne noblesse, vieux , et sans 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 75 

« expérience. Mais ils redoutent plus ma perte qu'ils 
« ne la désirent. Voici ce que je leur ai dit en Nor- 
« mandie : On me vante fort comme grand capi- 
« taine, comme politique habile, et l'on ne parle 
« guère de moi comme administrateur ; pourtant ce 
« que j'ai fait de plus difficile et de plus utile a été 
« d'arrêter le torrent révolutionnaire; il aurait tout 
« englouti, l'Europe et vous! J'ai réuni les partis les 
« plus opposés, mêlé les classes rivales ; et parmi 
« vous cependant quelques nobles obstinés résis- 
« tent : ils refusent mes places ! Eh ! que m'importe 
« à moi ? c'est pour votre bien, pourvotre salut que 
« je vous les offre. Que feriez- vous seuls et sans 
« moi? Vous êtes une poignée contre des masses! 
« Ne voyez-vous pas qu'il faut éteindre cette guerre 
« du tiers-état contre la noblesse, par un mélange 
« complet de ce qu'il y a de mieux dans les deux 
« classes ? je vous tends la main, et vous la repous- 
« scz ! Mais qu'ai-je besoin de vous ? Quand je 
« vous soutiens , je me fais tort à moi-même dans 
« l'esprit du peuple ; car que suis-je moi ? roi du 
« tiers-élat : n'est-ce point assez? » 

Alors, passant avec plus de calme à une autre 
question, « il connaissait, disait-il, l'ambition de 
« ses généraux; mais elle était détournée par la 
« guerre , et ne serait pas appuyée dans ses excès 
« par des soldats français, trop fiers et trop attachés 
« à leur belle pairie. Que si la guerre était péril- 



76 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

« leuse , la paix avait aussi ses dangers ; qu'en ra- 
« menant ses années dans l'intérieur , elle y ren- 
« fermerait et y concentrerait trop d'intérêts et de 
« passions audacieuses, que le repos et leur réu- 
« nion feraient fermenter, et qu'il ne pourrait 
« plus contenir ; qu'il fallait donner un cours à 
« toutes ces ambitions; qu'après tout, 11 en crai- 
« gnait moins l'effet au dehors qu'au dedans. » 

Enfin il ajouta : « Vous craignez la guerre pour 
« mes jours? C'est ainsi qu'au temps des conspi- 
« rations on voulait m'effrayer de Georges : il se 
« trouvait partout sur mes pas ; ce misérable de- 
« vait tirer sur moi. Eh bien ! il aurait tué mon 
« aide-de-camp tout au plus : mais me tuer, moi , 
« c'était impossible ! avais -je donc accompli les vo- 
te lontés du destin ? Je me sens poussé vers un 
« but que je ne connais pas : quand je l'aurai 
« atteint, dès que je n'y serai plus utile, alors un 
« atome suffira pour m'abattre ; mais jusque-là tous 
« les efforts humains ne pourront rien contre moi. 
« Paris ou l'armée, c'est donc une même chose; 
« quand mon heure sera venue, une fièvre, une 
« chute de cheval à la chasse , me tueront aussi 
« bien qu'un boulet : les jours sont écrits ! » 

Cette opinion, utile au moment du danger, 
aveugle trop souvent les conquérans sur le prix 
auquel les grands résultats qu'i]s obtiennent sont 
achetés, Ils aiment à croire à la prédestination, soit 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 77 

que plus que d'autres ils aient éprouvé tout ee 
qu'il y a d'inattendu dans les affaires des hommes, 
soit qu'elle les décharge d'une trop pesante res- 
ponsabilité'. C'était en revenir au temps des croi- 
sades , où ces mots , Dieu le veut, répondaient à 
toutes les objections d'une politique pacifique et 
prudente. 

En effet, l'expédition de Napoléon en Piussie a 
une triste ressemblance avec celle de saint Louis 
en Egypte et en Afrique. Ces invasions entre- 
prises , les unes pour les intérêts du ciel , l'autre 
pour ceux de la terre, eurent une fin pareille , et 
ces deuxgrands désastres apprennent au monde 
que les grands et profonds calculs politiques du 
siècle des lumières peuvent avoir le même résul- 
tat que les élans désordonnés des passions reli- 
gieuses des siècles de l'ignorance et de la supers- 
tition. 

Toutefois dans ces deux entreprises , ne com- 
parons ni leur opportunité , ni leurs chances de 
succès. Celle-ci était indispensable à l'achèvement 
d'un grand dessein presque accompli ; son but n'é- 
tait point hors de portée ; les moyens pour l'at- 
teindre étaient suffisans : il se peut que l'instant 
ait été mal choisi, que la marche ait été tantôt trop 
hâtée, tantôt incertaine; et, à cet égard, les faits 
parleront , c'est à eux à en décider. 



HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE III. 



Ainsi Napoléon répondait à tout ; son habile 
main savait saisir et manier à propos tous les es- 
prits; et, en effet, dès qu'il voulait séduire , il y 
avait dans son entretien une espèce d'enchante- 
ment dont il était impossible de se défendre : on 
se sentait moins fort que lui , et comme contraint 
de se soumettre à son influence. C'était , si Ton 
peut s'exprimer ainsi , une espèce de puissance 
magnétique ; car son génie ardent et mobile est 
tout entier dans chacun de ses désirs, le moindre 
comme le plus important ; il veut , et toutes ses 
forces, toutes ses facultés se réunissent pour accom- 
plir ; elles accourent , se précipitent, et , dociles , 
elles prennent à l'instant même les formes qui lui 
plaisent. 

Aussi la plupart de ceux qu'il avait en vue d'en- 
gager se trouvaient-ils entraînéscomme hors d'eux- 
mêmes. On se sentait flatté de voir ce maître de 
l'Europe sembler n'avoir plus d'autre ambition, 
d'autre volonté que celle de vous convaincre ; de 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 79 

voir ces traits, pour tant d'autres si terribles, n'ex- 
primer pour vous qu'une douce et touchante bien- 
veillance ; d'entendre cet homme mystérieux , et 
dont chaque parole était historique, céder comme 
pour vous seul à l'irrésistible attrait du plus naïf 
et du plus confiant épanchement : et cette voix, 
en vous parlant, si caressante, n'était-ce pas 
celle dont le moindre son retentissait dans 
toute l'Europe, déclarait des guerres, décidait des 
batailles, fixait le sort des empires, élevait ou dé- 
truisait les réputations! Quel amour-propre pouvait 
résister au charme d'une si grande séduction! on 
en était saisi de toutes parts ; son éloquence était 
d'autant plus persuasive, que lui-même semblait 
persuadé. 

Dans cette occasion , il n'y eut pas de teintes si 
variées dont sa vive et fertile imagination ne colo- 
rât son projet pour convaincre et entraîner. Le 
même texte lui fournissait mille argumens divers : 
c'est le caractère et la position de chacun de ses 
interlocuteurs qui l'inspirent ; il l'entraîne dans 
son entreprise , en la lui faisant envisager sous 
la forme, avec la couleur, et du côté qui doit lui 
plaire. 

Voilà comme il fait entrevoir à celui qu'effraie 
la dépense , qu'un autre paiera celte conquête de 
la Russie , qu'il veut lui faire approuver. 

Il dit au militaire que cette expédition hasardeuse 



80 HISTOIRE DE NAPOLEON 

étonne, mais qui doit être facilement séduit par la 
grandeur d'une idée ambitieuse , que la paix est à 
Gonstantinople, c'est-a-dire à la fin de l'Europe: 
il lui est libre d'entrevoir qu'alors ce ne sera pas 
seulement à un bâton de maréchal, mais à un 
sceptre qu'on pourra prétendre. 

Il répond au ministre (i) élevé dans l'ancien 
monde, et qu'épouvanterait tant de sang à verser, 
et d'ambition à satisfaire , « que c'est une guerre 
« toute politique ; que ce sont les Anglais seule- 
ce ment qu'il va attaquer en Russie ; que la cam- 
« pagne sera courte : qu'après on se reposera ; 
« que c'est le cinquième acte, le dénouement. » 

Avec d'autres, c'est la puissance , l'ambition 
des Russes et la force des évènemens qui l'entraî- 
nent a la guerre malgré lui. Devant les hommes 
superficiels et sans expérience, avec lesquels il ne 
veut ni s'expliquer, ni se donner la peine de fein- 
dre, il s'écrie brusquement: « Yous ne compre- 
« nez rien à tout ceci, vous en ignorez les anté- 
« cédens et les conséquens ! » 

Mais avec les princes de sa famille, il s'est dé- 
claré depuis long-temps ; il s'est plaint de ce qu'ils 
n'appréciaient pas assez sa position. « Ne voyez- 
« vous pas , leur a-t-il dit , que je ne suis point 
« né sur le trône; que je dois m'y soutenir comme 

(i) Le ceinte Mole. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 



« j'y suis monté, par la gloire; qu'il faut qu'elle 
« aille en croissant; qu'un particulier devenu sou- 
« verain , comme moi, ne peut plus s'arrêter ; 
« qu'il faut qu'il monte sans cesse, et qu'il est 
« perdu s'il reste stationnaire? » 

Alors, il montrait toutes les anciennes dynasties 
armées contre la sienne , tramant des complots , 
préparant des guerres , et cherchant à détruire en 
lui le dangereux exemple d'un roi né de lui-même. 
Voilà pourquoi toute paix, à ses yeux, était une 
conspiration âcs faibles contre le fort, des vaincus 
contre le vainqueur, et surtout des grands par leur 
naissance contre les grands par eux-mêmes. Tant 
de coalitions successives l'avaient confirmé dans 
cette appréhension ! Aussi pensait-il souvent à ne 
plus souffrir de puissance ancienne en Europe , et 
voulait-il seul faire époque, être une ère nouvelle 
pour les trônes, et qu'enfin tout datât de lui. 

Il se découvrait ainsi tout entier aux yeux de sa 
famille, par ces vives peintures de sa position poli- 
tique, qui ne paraîtront peut-être plus aujourd'hui 
ni fausses , ni trop chargées; et pourtant la douce 
Joséphine , toujours occupée à le retenir et à le cal- 
mer, lui avait souvent fait entendre, «qu'avec le sen- 
« timentde la supériorité de son génie, il semblait 
« n'avoir jamais assez celui de sa puissance ; que , 
« comme à ces caractères jaloux, il lui en fallait sans 
« cesse des preuves. Comment, à travers les bruyan- 

II1ST01RE DE NAPOLÉON. 6 



82 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« tes acclamations de l'Europe, son oreille inquiète 
« pouvait-elle entendre quelques voix isolées qui 
« contestaient sa légitimité ? qu'ainsi son esprit in- 
« quiet cherchait toujours l'agitation comme son 
« élément ; que, fort pour désirer, faible pour jouir, 
« il serait donc le seul qu'il n'eût pu vaincre. » 

Mais, en 181 1 , Joséphine était séparée de Napo- 
léon ; et , quoiqu'il allât encore lui rendre des soins 
dans sa retraite , la voix de cette impératrice avait 
perdu cette influence que donnent une présence 
continuelle , de tendres habitudes , et le besoin 
des doux épanche mens. 

Cependant , de nouveaux démêlés avec le pape 
compliquaient la position de la France. Napoléon 
s'adressait alors au cardinal Fesch. C'était un prê- 
tre zélé , et tout bouillant d'une vivacité italienne : 
il défendait les droits ultramontains avec une ar- 
dente opiniâtreté ; et telle était la chaleur de ses dis- 
cussions avec l'empereur, que , dans une occasion 
précédente, celui-ci, tout irrité, s'était emporté jus- 
qu'à lui crier, « qu'il le réduirait à obéir! — Eh! 
« qui conteste votre puissance ? répondit le cardinal : 
« mais force n'est pas raison ; car si j'ai raison, toute 
« votre puissance ne me fera point avoir tort. D'ail- 
« leurs , Yotre Majesté sait que je ne crains pas le 
«martyre. — Le martyre! répliqua Napoléon en 
« passant de la violence au sourire , ah! n'y comp- 
te tcz pas, monsieur le cardinal; c'est une affaire 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 83 

« où il faut être deux , et quant à moi je ne veux 
« martyriser personne. » 

Ces discussions prirent, dit-on, un caractère plus 
grave vers la fin de 181 1. Un témoin assure qu'a- 
lors le cardinal , jusque là étranger à la politique, 
la mêla à ses controverses religieuses ; qu'il con- 
jura Napoléon de ne pas s'attaquer ainsi aux hom- 
mes, aux élémens , aux religions, à la terre et au 
ciel à-la-fois; et qu'enfin il lui montra la crainte 
de le voir succomber sous le poids de tant d'ini- 
mitiés. 

Pour toute réponse à cette vive attaque, l'empe- 
reur le prit par la main , le conduisit à la fenêtre, 
l'ouvrit et lui dit : « Yoyez-vous là-haut cette 
« étoile ? — Non , sire. — Regardez bien. — Sire, je 
« ne la vois pas. — Eh bien! moijelavois! » s'écria 
Napoléon. Le cardinal, saisi d'étonnement, se tut, 
s'imaginant qu'il n'y avait plus de voix humaine 
assez forte pour se faire entendre d'une ambition 
si colossale qu'elle atteignait déjà les cieux. 

Quant au témoin de cette scène singulière , il 
comprit tout autrement ies paroles de son chef 
Elles ne lui parurent point l'expression d'une con- 
fiance exagérée dans sa fortune , mais plutôt celle 
de la grande différence que Napoléon établissait en- 
tre les aperçus de son génie et ceux de la politique 
du cardinal. 

6. 



8i HISTOIRE DE NAPOLEON 

• 

Mais, en supposant même que l'ame de Napo- 
léon n'ait point e'té exempte d'un penchant à la 
superstition, son esprit était à-la-fois trop ferme 
et trop éclairé, pour laisser dépendre d'une fai- 
blesse d'aussi grandes destinées. Une grande in- 
quiétude le préoccupait : c'était la pensée de cette 
même mort qu'il semblait braver. Il sentait ses for- 
ces s'affaiblir , et craignait qu'après lui cet empire 
français , ce grand trophée de tant de travaux et 
de victoires, ne fût démembré. 

« L'empereur russe était, disait-il, le seul sou- 
« verain qui pesât encore sur le sommet de cet im- 
« mense édifice. Jeune et plein de vie , les forces 
« de ce rival croissaient encore, quand déjà les sien- 
ce nés déclinaient. » Il lui semblait que, des bords 
du Niémen , Alexandre n'attendait que la nouvelle 
de sa mort pour se saisir du sceptre de l'Europe, . 
et l'arracher des mains de son faible successeur. 
« Quand l'Italie entière, la Suisse, l'Autriche, la 
« Prusse , et toute l'Allemagne , marchaient sous 
« ses aigles , qu'attendrait-il donc pour prévenir ce 
« danger, et pour consolider le grand empire, en 
« rejetant Alexandre et la puissance russe, affai- 
« blie de la perte de toute la Pologne, au-delà du 
« Borysthène ! » 

Telles furent ses paroles prononcées dans le se- 
cret de l'intimité ; elles renferment sans doute le 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 85 

véritable motif de cette terrible guerre. Quant à 
sa précipitation à la commencer, il semblait qu'il se 
hâtât, pousse par l'instinct d'une mort prochaine. 
Une humeur acre répandue dans son sang , et 
qu'il accusait de son irascibilité , « mais sans la- 
« quelle, disait-il , on ne gagnait pas de batailles , » 
le dévorait. 

Qui de nous a su pénétrer assez avant dans l'or- 
ganisation humaine, pour affirmer que ce vice 
caché ne fut pas l'une des causes de cette inquiète 
activité qui hâtait les évènemens , et qui fit sa gran- 
deur et sa chute ? 

Cet ennemi intérieur manifestait de plus en plus 
sa présence par une douleur secrète , et par de 
violentes convulsions d'estomac qu'il lui faisait 
éprouver. Dès 1806, à Varsovie , dans une de ces 
crises douloureuses, on (1) avait entendu Napo- 
léon s'écrier « qu'il portait en lui le principe d'une 
« fin prématurée , et qu'il périrait du même mal 
« que son père. » 

Déjà pour lui les courts exercices de la chasse , 
le galop des chevaux les plus doux , étaient une fa- 
tigue: comment soutiendrait-il donc les longues 
journées et les mouvemens rapides et violens 
par lesquels les combats se préparent ? Aussi pen- 
dant que , même autour de lui? la plupart le 

(ï) U comté 4s Lobau, 



86 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

croyaient emporté vers la Russie par sa grande 
ambition, par l'inquiétude de son esprit et par 
son amour pour la guerre, seul et presque sans 
témoin il en pesait l'énorme poids , et , poussé par 
la nécessité, il ne s'y décidait qu'après une pénible 
hésitation. 

Enfin, le 3 août 1811 , dans une audience], au 
milieu des envoyés de toute l'Europe, il éclate; 
mais cet emportement, présage de la guerre, est 
une preuve de plus de sa répugnance à la commen- 
cer. Peut-être la défaite que viennent d'essuyer 
les Russes à Routschouk a-t-elle enflé son espoir, 
et pense-t-il qu'en menaçant il aiTetera les pré- 
paratifs d'Alexandre. 

C'est au prince Kourakin qu'il s'est adressé. Cet 
ambassadeur vient de protester des intentions paci- 
fiques de son souverain, il l'interrompt : « Non, 
« son maître veut la guerre ! il sait par ses géné- 
« raux que les armées russes accourent sur le 
« Niémen ! L'empereur Alexandre trompe et ga- 
« gne tous ses envoyés ! » Puis apercevant Caulain- 
court, il traverse rapidement la salle, et l'inter- 
pellant avec violence : « Oui , vous aussi vous êtes 
« devenu Russe. Vous êtes séduit par l'empereur 
« Alexandre. » Le duc répliqua fermement : « Oui, 
« sire, parce que, dans cette question , je le crois 
« Français. » Napoléon se tut, mais depuis ce 
moment il traita froidement ce grand officier , sans 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 87 

pourtant le rebuter ; plusieurs fois même il essaya, 
par de nouveaux raisonnemens , entremêlés de 
caresses familières, de le faire rentrer dans son 
opinion, mais inutilement; il le trouva toujours 
inflexible, prêt à le servir, mais sans l'approuver. 



88 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE IV. 



Pendant que Napoléon, entraîne par son ca- 
ractère, par sa position, et par les circonstances , 
paraissait ainsi désirer et hâter l'instant des com- 
bats, il gardait le secret de sa perplexité ; l'année 
1 8 1 1 s'écoulait en pourparlers de paix et en prépa- 
ratifs de guerre, 1812 venait de commencer, et 
déjà l'horizon s'obscurcissait. Nos armées d'Espa- 
gne avaient fléchi : Ciudad-Rodrigo venait d'être 
reprise par les Anglais (19 janvier [812); les dis- 
cussions de Napoléon avec le pape s'aigrissaient ; 
Kutusof avait détruit l'armée turque sur le Danube 
(8 décembre 181 1); la France même devenait 
inquiète pour ses subsistances : tout enfin semblait 
détourner les regards de Napoléon de la Russie, 
les ramener sur la France, et les y fixer ; et lui , 
bien loin de s'aveugler , il reconnaissait dans ces 
contrariétés les averlissemcns d'une fortune tou- 
jours fidèle, 

Ce fut surtout au milieu de ces longues nuits 
ÉThiver, où l'on reste long-temps seul avec spj* 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 89 

même , que son étoile parut l'éclairer de sa plus 
vive lumière : elle lui montre les différens génies 
de tant de peuples vaincus, attendant en silence le 
moment de venger leur injure ; les dangers qu'il 
court affronter, ceux qu'il laisse derrière lui, même 
chez lui ; que , comme les états de son armée, les 
tables de la population de son empire étaient 
trompeuses, non parleur force numérique , mais 
par leur force réelle : on n'y compte que des 
hommes vieillis par le temps ou par la guerre, et 
des enfans ; presque plus d'hommes faits ! Où 
étaient-ils? Les pleurs des femmes, les cris des 
mères le disaient assez ! penchées laborieusement 
sur cette terre qui sans elles resterait inculte, elles 
maudissent la guerre en lui ! 

Et cependant, il irait attaquer la Russie sans 
avoir soumis l'Espagne ; oubliant ce principe, dont 
lui-même donna si souvent le précepte et l'exem- 
ple , « de ne jamais entreprendre sur deux points 
« à-la-fois, mais surunseul, et toujours en masse! » 
Pourquoi enfin sortirait-il d'une situation brillan- 
te , quoique non assurée , pour se jeter dans une 
position si critique, où le moindre échec pouvait 
tout perdre v où tout revers serait décisif? 

En ce moment , aucune nécessité de position , 
aucun sentiment d'amour-propre ne pouvait forcer 
Napoléon à combattre s>e?, propres raisonnemens , 
ç\ l'empêcher de s'écpute? Jui-TOcnne, Aussi ife- 



90 HISTOIRE DE NAPOLEON 

vient-il soucieux et agite'. Il rassemble les différens 
états de situation de chaque puissance de l'Europe; 
il s'en fait composer un résumé exact et complet, 
et s'absorbe dans cette lecture : son anxiété s'accroît ; 
pour lui surtout , l'irrésolution est un supplice. 

Souvent on le voit à demi renversé sur un sofa, 
où il reste plusieurs heures, plongé dans une mé- 
ditation profonde; puis il en sort tout-à-coup, 
comme en sursaut, convulsivement, et par des 
exclamations : il croit s'entendre nommer, et s'é- 
crie : « Qui m'appelle?» Alors se levant, et mar- 
chant avec agitation : « Non, sans doute, s'est-il 
« enfin écrié, rien n'est assez établi autour de moi, 
« même chez moi, pour une guerre aussi lointaine! 
« il faut la retarder de trois ans. » Et il donne 
ordre qu'on laisse toujours sur sa table le résumé 
qui l'éclairé sur les dangers de sa position, Sou- 
vent il le relit, et chaque fois il approuve et répète 
ses premières conclusions. 

On ignore ce que lui dicta une si salutaire ins- 
piration ; ce qui est certain, c'est que vers cette 
époque (le 25 mars 1812) Czernicheff porta de 
nouvelles propositions à son souverain. Napoléon 
offrait de déclarer qu'il ne contribuerait ni direc- 
tement ni indirectement au rétablissement d'un 
royaume de Pologne , et de s'entendre sur les 
autres griefs. 

Plus tard, le 1 7 avril, le duc de Bassano proposa 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 91 

à Castlereagh un arrangement relatif à la pénin- 
sule et au royaume des Deux-Siciles ; et pour le 
reste, de traiter sur cette base, que chacune des 
deux puissances garderait ce que l'autre ne pou- 
vait pas lui ôter par la guerre. Mais Castlereagh 
re'pondit , que des engagemens de bonne foi ne 
permettraient pas à l'Angleterre de traiter, sans 
préalablement reconnaître Ferdinand VII pour 
roi d'Espagne. 

Le 25 avril, Maret, en faisant part au comte 
Romanzof de cette communication, répétait une 
partie des griefs de Napoléon contre la Russie. 
C'était, premièrement, l'ukase du 3i décembre 
1810, qui prohibait l'entrée en Russie de la plu- 
part des productions françaises, et détruisait le 
système continental ; secondement, la protestation 
d'Alexandre contre la réunion du duché d'Olden- 
bourg ; troisièmement, les arméniens de la Russie. 

Ce ministre rappelait que Napoléon avait offert 
d'accorder une indemnité au duc d'Oldenbourg, 
et de s'engager formellement à ne jamais concourir 
au rétablissement de la Pologne; qu'en 181 1, il 
avait proposé à Alexandre de donner au prince 
Kourakin les pouvoirs nécessaires pour qu'il traitât 
avec le duc de Bassano sur tous leurs griefs ; mais 
que l'empereur russe avait éludé celte invitation , 
en promettant d'envoyer Nesselrode à Paris, pro- 
messe qui n'avait point eu de suite. 



02 HISTOIRE DE NAPOLEON 

L'ambassadeur moscovite remit presque en 
même temps l'ultimatum d'Alexandre. Il voulait 
l'entière évacuation de la Prusse, celle de la Po- 
méranie suédoise, une diminution de la garnison 
de Dantzick ; du reste il offrait d'accepter une in- 
demnité pour le duché d'Oldenbourg; il se prêtait 
à des arrangemens de commerce avec la, France , 
et enfin à de vaines modifications à l'ukase du 3i 
décembre 1810. 

Mais il était trop tard: d'ailleurs, au point où 
l'on en était venu, cet ultimatum entraînait la guerre. 
Napoléon était trop fier et de lui-même et de la 
France ; il était trop commandé par sa position , 
pour céder devant un négociateur menaçant, pour 
laisser la Prusse libre de se jeter dans les bras que 
lui tendaient les Russes, et pour abandonner ainsi 
la Pologne. Il s'était engagé trop avant , il fallait 
rétrograder pour trouver un point d'arrêt ; et , 
dans sa position, Napoléon considérait tout pas 
rétrograde comme le commencement d'une chute 
complète. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 93 



CHAPITRE V. 



Ses vœux tardifs n'étant pas exaucés, il envi- 
sage rénormité de ses forces, il revient sur les 
souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt, il accueille des 
renseignemens inexacts sur le caractère de son 
rival. Tantôt il espère qu'Alexandre fléchira de- 
vant l'approche d'une si menaçante invasion , 
tantôt il cède à son imagination conquérante ; il 
la laisse avec complaisance se déployer de Cadix à 
Kasan > et couvrir l'Europe entière. Alors son génie 
semble ne plus se plaire qu'à Moscou. Cette ville 
est à huit cents lieues de lui, et déjà il prend sur 
elle des renseignemens comme sur un lieu qu'on 
est à la veille d'occuper. Un Français, un me'de- 
cin, arrivait de cette capitale ; il l'interroge sur les 
maladies qui y régnent : il remonte même jusqu'à 
la peste qui jadis a désole cette ville ; il en veut 
connaître l'origine, les progrès, la fin. Les répon- 
ses de ce médecin le satisfont ; il l'attache à son 
service. 

Toutefois, sentant le péril où il s'engage, il cher- 



94 HISTOIRE DE NAPOLEON 

che à s'entourer de tous les siens. Talleyrand 
même a L été rappelé ; il devait être envoyé à Var- 
sovie, mais la jalousie d'un compétiteur et une in- 
trigue le rejettent dans la disgrâce. Napoléon, abusé 
par une calomnie adroitement répandue, crut en 
avoir été trahi. Sa colère fut extrême, son expres- 
sion terrible. Savary fit, pour l'éclairé i\ de vains 
efforts, qu'il prolongea jusqu'à l'époque de notre 
entrée à Yilna ; là, ce ministre envoyait encore à 
l'empereur une lettre de Talleyrand : elle mon- 
trait l'influence de la Turquie et de la Suède sur la 
guerre de Russie, et offrait son zèle pour ces deux 
négociations. 

Mais Napoléon n'y répondit que par une excla- 
mation de dédain : « Cet homme se croyait-il si 
« nécessaire ! pensait-il l'instruire ! » Puis il força 
son secrétaire d'envoyer cette lettre à celui-là même 
de ses ministres qui redoutait le plus le crédit de 
Talleyrand. 

Il ne serait pas exact de dire qu'autour de Na- 
poléon tous virent cette guerre d'un œil inquiet : 
on entendit dans l'intérieur du palais, comme au- 
dehors , l'ardeur de beaucoup de militaires répon- 
dre à la politique de leur chef. La plupart s'accor- 
dèrent sur la possibilité de conquérir la Russie , 
soit que leur espoir y vît à acquérir, suivant leur 
position , depuis un simple grade jusqu'à un trône ; 
soit qu'ils se fussent laissé prendre à l'enthousiasme 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 95 

des Polonais ; ou qu'en effet cette expédition , con- 
duite avec sagesse, dût réussir ; soit enfin qu'avec 
Napoléon tout leur parût possible. 

Parmi les ministres de l'empereur, plusieurs 
désapprouvèrent ; le plus grand nombre se tut ; un 
seul fut accusé de flatterie , et ce fut sans fonde- 
ment. On l'entendait, il est vrai, répéter, « que 
« l'empereur n'était pas assez grand , qu'il fallait 
« qu'il fût plus grand encore pour pouvoir s'arrê- 
te ter. »Mais ce ministre était réellement ce que tant 
de courtisans veulent paraître : il avait une foi ré- 
elle et absolue dans le génie et dans l'étoile de son 
souverain. 

Au reste, c'est à tort qu'on impute à ses con- 
seils une grande partie de nos malheurs ; on n'in- 
fluençait pas Napoléon : dès que son but était mar- 
qué et qu'il marchait pour l'atteindre, il n'admet- 
tait plus de contradictions. Lui-même semblait vou- 
loir n'accueillir que ce qui flattait sa détermination ; 
il repoussait avec humeur, et même avec une ap- 
parente incrédulité, les nouvelles fâcheuses, comme 
s'il eût craint de se laisser ébranler par elles. Cette 
façon d'être changea de nom suivant sa fortune : 
heureux , on l'appela force de caractère ; malheu- 
reux , on n'y vit plus que de l'aveuglement. 

Une telle disposition reconnue conduisit quel- 
ques subalternes à lui faire des rapports infidèles. 
"Un ministre lui-même se crut parfois obligé de gar- 



96 HISTOIRE DE NAPOLEON 

der un silence dangereux. Les premiers enflaient 
les espérances de succès, pour imiter la fière assu- 
rance de leur chef, et pour que leur aspect laissât 
dans son esprit l'impression d'un heureux pre'sage; 
le second taisait quelquefois les mauvaises nou- 
velles , pour éviter , a-t-il dit , les brusques repous- 
semens dont alors il était accueilli. 

Mais cette crainte , qui n'arrêtait pas Caulanv- 
court et plusieurs autres , n'eut pas plus d'influence 
sur Duroc , Daru , Lobau , Rapp , Lauriston , et 
parfois même sur Berthier. Ces ministres et ces 
généraux, chacun en ce qui le concernait, n'épar- 
gnaient pas la vérité à l'empereur. S'il arrivait qu'elle 
l'irritât, alors Duroc, sans céder, s'enveloppait 
d'impassibilité ; Lobau résistait avec rudesse ; Ber- 
thier gémissait et se retirait les larmes aux yeux ; 
Caulaincourt et Daru , l'un pâlissant , l'autre rou- 
gissant de colère , repoussaient les vives dénéga- 
tions de l'empereur , le premier avec une impé- 
tueuse opiniâtreté, et le second avec une fermeté 
nette et sèche. 

On doit au reste ajouter ici que ces discussions 
animées n'eurent jamais de suites fâcheuses : on se 
retrouvait l'instant d'après, sans qu'il y parût au- 
trement que par un redoublement d'estime de Na- 
poléon pour la noble franchise qu'on venait de 
lui montrer. 

J'ai donné ces détails parce qu'ils ne sont point 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 97 

ou qu'ils sont mal connus, parce que Napoléon , 
dans son intérieur , ne ressemblait pas à l'empe- 
reur en public, et que cette partie du palais est restée 
secrète. Car, dans cette cour sérieuse et nouvelle, 
on parlait peu : tout était classé sévèrement, de 
sorle qu'un salon ignorait l'autre. Enfin, parce 
qu'on ne peut bien comprendre les grands évène- 
mens de l'histoire, qu'en connaissant bien les carac- 
tères et les mœurs de ses principaux personnages. 

Cependant , une famine s'annonçait en France. 
Bientôt la crainte universelle accrut le mal par les 
précautions qu'elle suggéra. L'avarice , toujours 
prête à saisir toutes les voies de fortune, s'empara 
des grains, encore à vil prix, et attendit que la 
famine les lui redemandât au poids de l'or. Alors 
l'alarme devint générale. Napoléon fut forcé de sus- 
pendre son départ : impatient, il pressait son con- 
seil; mais les mesures à prendre étaient graves , sa 
présence nécessaire ; et cet te guerre , où chaque heure 
perdue était irréparable , fut retardée de deux mois. 

L'empereur ne recula pas devant cet obstacle ; 
d'ailleurs ce retard donnait aux moissons nou- 
velles des Pxusses le temps de croître. Elles nour- 
riront sa cavalerie ; son armée traînera moins de 
transports à sa suite ; sa marche étant plus légère, 
en sera plus rapide : il atteindra donc l'ennemi, 
et cette grande expédition , comme tant d'autres , 
sera terminée par une bataille. 

BICTOIRR DR NAPOLÉON. 7 



98 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

Tel fut son espoir ! car , sans s'abuser sur sa for- 
tune , il en calculait la puissance sur les autres , 
elle entrait dans F évaluation de ses forces. C'est 
ainsi qu'il la mettait partout où le reste lui man- 
quait, l'ajoutant à ce que ses moyens avaient d'in- 
suffisant , sans craindre de l'user à force de l'em- 
ployer , sûr que ses alliés , que ses ennemis y croi- 
raient en ore plus que lui-même. Toutefois , dans 
la suite de cette expédition , on verra qu'il fut trop 
confiant dans cette^ puissance , et qu'Alexandre 
sut y échapper. 

Tel était Napoléon ! au-dessus des passions des 
hommes par sa propre grandeur , et aussi parce 
qu'une plus grande passion le dominait ; car ces 
maîtres du monde le sont-ils jamais entièrement 
d'eux-mêmes ? Et cependant le sang allait couler; 
mais dans leur grande carrière les fondateurs d'em- 
pires marchent vers leur but, comme le deslin, dont 
ils semblent être les ministres, et que n'ont jamais 
arrêté ni guerre , ni tremblement de terre , ni tous 
ces fléaux que le ciel permet, sans daigner en faire 
comprendre l'utilité à ses victimes. 



«=SK§J«Û^- 



£mt txomkïïit 



<•»> 



CHAPITRE L 



Le temps de délibérer était passe, et celui d'agir 
enfin venu. Le 9 mai 181 2, Napoléon , jusque-là 
toujours triomphant, sort d'un palais où il ne de- 
vait plus rentrer que vaincu. 

De Paris à Dresde sa marche fut un triomphe 
continuel. C'était d'abord la France orientale qu'il 
avait à traverser ; cette partie de l'empire lui était 
dévouée: bien différente de l'ouest et du sud, elle 
ne le connaissait que par des bienfaits et des triom- 
phes. De nombreuses et brillantes armées que 
la fertile Allemagne attirait, et qui croyaient mar- 
cher à une gloire prompte et certaine, traversaient 
fièrement ces contrées, y répandaient de l'argent, 
en consommaient les produits. La guerre de ce 
côté avait toujours l'apparence de la justice. 

Plus tard, quand nos heureux bulletins y arri- 
vèrent, l'imagination, étonnée de se voir dépassée 
parla réalité, s'enflamma; l'enthousiasme saisit ces 

7. 



100 HISTOIRE DE NAPOLEON 

peuples, comme aux temps d'Austerlitz et d'Iéna: 
on formait des groupes nombreux autour des 
courriers, on les écoutait avec ivresse , et, trans- 
porté de joie, l'on ne se séparait qu'aux cris de 
« Yive l'empereur ! Yive notre brave armée ! » 

On sait d'ailleurs que de tout temps cette partie 
de la France fut belliqueuse. Elle est frontière : on y 
est élevé au bruit des armes, et les armes y sont en 
honneur. On y disait que cette guerre devait affran- 
chir la Pologne, tant aimée de la France; que les 
barbares d'Asie, dont on menaçait l'Europe, 
allaient être repoussés dans leurs déserts ; que Na- 
poléon rapporterait encore une fois tous les fruits 
de la victoire. Ne seraient-ce pas les départemens 
de l'est qui les recueilleraient? Jusque-là n'avaient- 
iîs pas dû leurs richesses à la guerre, qui faisait 
passer par leurs mains tout le commerce de la 
France avec l'Europe ! En effet, bloqué partout 
ailleurs, l'empire ne respirait et ne s'alimentait 
que par ses provinces de l'est. 

Depuis dix ans, leurs routes étaient couvertes de 
voyageurs de tous les rangs, qui venaient admirer 
la grande nation , sa capitale chaque jour embellie, 
les chefs-d'œuvre de tous les arts et de tous les 
siècles, que la victoire y avait rassemblés ; et sur- 
tout cet homme extraordinaire , prêt à porter la 
gloire nationale au-delà de toutes les gloires con- 
nues. Salkvfoits dons leurs intérêts, comblés dans 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 101 

leur amour- propre, les peuples de l'est de la Fran- 
ce devaient donc tout à la victoire. Ils ne se mon- 
trèrent point ingrats; aussi accompagnèrent-ils 
l'empereur de tous leurs vœux: ce fut partout des 
acclamations et des arcs de triomphe, partout un 
même empressement. 

En Allemagne, on trouva moins d'affection, 
mais plus d'hommages peut-être. Vaincus et sou- 
mis, les Allemands , soit amour-propre, soit pen- 
chant pour le merveilleux, étaient tente's de voir 
dans Napoléon un être surnaturel. Etonnés , 
comme hors d'eux-mêmes, et emportés par le mou- 
vement universel , ces bons peuples s'efforçaient 
d'être de bonne foi ce qu'il fallait paraître. 

Ils vinrent border la longue route que suivait 
l'empereur. Leurs princes quittèrent leurs capi- 
tales et remplirent les villes où devait s'arrêter 
quelques instans cet arbitre de leurs destins. Kim- 
pératrice et une cour nombreuse suivaient Napo- 
léon ; il marchait aux terribles chances d'une 
guerre lointaine et décisive , comme on en revient 
vainqueur et triomphant. Ce n'était pas ainsi que 
jadis il avait coutume de se présenter au combat. 

Il avaitsouhaité que l'empereur d'Autriche, plu- 
sieurs rois et une foule de princes vinssent à Dresde 
sur son passage; son désir fut satisfait; tous accou- 
rurent : les uns guidés par l'espoir, d'autres pous- 
sés par la crainte ; pour lui , son motif fut do 



102 HISTOIRE DE NAPOLEON 

s'assurer de son pouvoir, de le montrer , et d'en 
jouir. 

Dans ce rapprochement avec l'antique maison 
d'Autriche, son ambition se plut à montrer à l'Alle- 
magne une réunion de famille. Il pensa que cette 
assemblée brillante de souverains contrasterait 
avec l'isolement du prince russe ; qu'ir s'effraie- 
rait peut-être de cet abandon général. Enfin cette 
réunion de monarques coalisés semblait déclarer 
que la guerre de Russie était européenne. 

Là, il était au centre de l'Allemagne, lui mon- 
trant son épouse , la fille des Césars , assise à ses 
côtés. Des peuples entiers s'étaient déplacés pour 
se précipiter sur ses pas ; riches et pauvres, nobles 
comme plébéiens, amis et ennemis, tous accou- 
raient. On voyait leur foule curieuse, attentive , se 
presser dans les rues , sur les routes , dans les 
places publiques; ils passaient des jours, des nuits 
entières, les yeux fixés sur la porte et sur les fenê- 
tres de son palais. Ce n'est point sa couronne, son 
rang, le luxe de sa cour, c'est lui seul qu'ils 
viennent contempler; c'est un souvenir de ses 
traits qu'ils cherchent à recueillir : ils veulent 
pouvoir dire à leurs compatriotes , à leurs descen- 
dans moins heureux, qu'ils ont vu Napoléon. 

Sur les théâtres, des poètes s'abaissèrent jusqu'à 
le diviniser ; ainsi des peuples entiers étaient ses 
flatteurs. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 103 

Dans ces hommages d'admiration, il y eut peu 
de différence entre les rois et leurs peuples ; on 
n'attendit pas même à s'imiter , ce fut un accord 
unanime. Pourtant les sentîmens intérieurs n'é- 
taient pas les mêmes. 

Dans cette importante entrevue , nous étions 
attentifs à considérer ce que ces princes y appor- 
teraient d'empressement, et notre chef de fierté. 
Nous espérions en sa prudence , ou que , blasé sur 
tant de puissance , il dédaignerait d'en abuser ; 
mais celui qui , inférieur encore , n'avait parlé 
qu'en ordonnant, même à ses chefs , aujourd'hui 
vainqueur et maître de tous , pourrait-il se plier à 
des égards suivis et minutieux? Cependant il se 
montra modéré, et chercha même à plaire; mais 
ce fut avec effort , en laissant apercevoir la fatigue 
qu'il en éprouvait. Chez ces princes , il avait plu- 
tôt l'air de les recevoir que d'en être reçu. 

De leur côté , on eût dit que , connaissant sa 
fierté , et n'espérant plus le vaincre que par lui- 
même , ces monarques et leurs peuples ne s'abais- 
saient tant autour de lui , que pour accroître dis- 
proportionnément son élévation et l'en éblouir. 
Dans leurs réunions , leur attitude , leurs paroles , 
jusqu'au son de leur voix, attestaient son ascen- 
dant sur eux. Tous étaient là pour lui seul ! Ils dis- 
cutaient à peine , toujours prêts à reconnaître sa 
supériorité , que lui ne sentait déjà que trop bien. 



104 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Un suzerain n'eût pas beaucoup plus exigé de ses 
vassaux. 

Son lever offrait un spectacle encore plus re- 
marquable! Des princes souverains y vinrent at- 
tendre l'audience du vainqueur de l'Europe : ils 
étaient tellement mêlés à ses officiers, que sou- 
vent ceux-ci s'avertissaient de prendre garde , et 
de ne point froisser involontairement ces nouveaux 
courtisans , confondus avec eux. Ainsi la présence 
de Napoléon faisait disparaître les différences ; il 
était autant leur chef que le nôtre. Cette dépen- 
dance commune semblait tout niveler autour de 
lui. Peut-être alors, l'orgueil militaire mal con- 
tenu de plusieurs généraux français choqua ces 
princes : on se croyait élevé jusqu'à eux ; car en- 
fin quels que soient la noblesse et le rang du vaincu, 
le vainqueur est son égal. 

Cependant les plus sages d'entre nous s'ef- 
frayaient : ils disaient , mais sourdement , qu'il fal- 
lait se croire surnaturel pour tout dénaturer et dé- 
placer ainsi , sans craindre d'être entraîné soi-mê- 
me dans ce bouleversement universel. Us voyaient 
ces monarques quitter le palais de Napoléon , l'œil 
et le sein gonflés àcs plus amers ressentimens. Ils 
croyaient les entendre la nuit, seuls avec leurs mi- 
nistres , faisant sortir de leurs cœurs celte multi- 
tude de chagrins qu'ils avaient dévorés. Tout avait 
aigri leur dovuVir! Qu'elle était importune celte 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 105 

foule qu'il leur avait fallu traverser , pour parvenir 
à la porte de leur superbe dominateur! et cepen- 
dant la leur restait déserte ; car tout , même leurs 
peuples , semblait les trahir. En proclamant son 
bonheur , ne voyait-on pas qu'on insultait à leur 
infortune? Ils étaient donc venus à Dresde pour 
relever l'éclat du triomphe de Napoléon ; car c'é- 
tait d'eux qu'il triomphait ainsi : chaque cri d'ad- 
miration pour lui étant un cri de reproche contre 
eux ; sa grandeur étant leur abaissement; ses vic- 
toires, leurs défaites. 

Ils répandaient sans doute ainsi leur amertume, 
et. chaque jour la haine se creusait dans leur sein 
de plus profondes demeures. On vit d'abord un 
prince se soustraire a cette pénible position par un 
départ précipité. L'impératrice d'Autriche , dont le 
général Bonaparte avait dépossédé les aïeux en Ita- 
lie , se distinguait par son aversion , qu'elle dégui- 
sait vainement : elle lui échappait par de premiers 
mouvemens que saisissait Napoléon, et qu'il 
domptait en souriant; mais elle employait son es- 
prit et sa grâce à pénétrer souvent dans les cœurs 
pour y semer sa haine. 

L'impératrice de France augmenta involontai- 
rement cette funeste disposition. On la vit effacer 
sa belle-mère par l'éclat de sa parure : si Napoléon 
exigeait plus de réserve, elle résistait, pleurait 
même, et l'empereur cédait, soit attendrissement, 



106 HISTOIRE DE NAPOLEON 

fatigue ou distraction. On assure encore que , mal- 
gré son origine, il échappa à cette princesse de 
mortifier l' amour-propre allemand par des com- 
paraisons peu mesurées entre son ancienne et sa 
nouvelle patrie. Napoléon l'en grondait, mais dou- 
cement ; ce patriotisme qu il avait inspiré lui plai- 
sait; il croyait réparer ces imprudences 4 par des 
présens. 

Cette réunion ne put donc que froisser beau- 
coup de sentimens. Plusieurs amours-propres en 
sortirent blessés. ToutefoisNapolé on , s'étant ef- 
forcé de plaire , pensa les avoir satisfaits : en atten- 
dant à Dresde le résultat des marches de son ar- 
mée , dont les nombreuses colonnes traversaient 
encore les terres des alliés il s'occupa, donc sur- 
tout de sa politique. 

Le général Lauriston , ambassadeur de France 
à Pétersbourg , reçut l'ordre de demander à l'em- 
pereur russe qu'il l'autorisât a venir lui communi- 
quer à Yilna des propositions définitives. Le gé- 
néral Narbonne, aide-de-camp de Napoléon, par- 
tit pour le quai'tier impérial d'Alexandre , afin 
d'assurer ce prince des dispositions pacifiques de la 
France , et pour l'attirer , dit-on , à Dresde. L'ar- 
chevêque de Malincs fut envoyé pour diriger les 
élans du patriotisme polonais. Le roi de Saxe s'at- 
tendait à perdre le grand-duché ; il fut ilatté de l'es- 
poir d'une indemnité plus solide. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 107 

Cependant , dès les premiers jours , on s'était 
étonné de n'avoir point vu le roi de Prusse gros- 
sir la cour impériale; mais bientôt on apprit qu'elle 
lui était comme interdite. Ce prince s'effraya d'au- 
tant plus qu'il avait moins de torts. Sa présence 
devait embarrasser. Toutefois, encouragé par Nar- 
bonnc , il se décide à venir. On annonce son arri- 
vée à l'empereur: celui-ci irrité refuse d'abord de 
le recevoir : « Que lui veut ce prince? N'était-ce 
« pas assez de Timportunité de ses lettres et de 
« ses réclamations continuelles ? Pourquoi vient-il 
« encore le persécuter de sa présence ? Qu'a-t-ii 
« besoin de lui ? » Mais Duroc insiste; il rappelle le 
besoin que Napoléon a de la Prusse contre la Rus- 
sie , et les portes de l'empereur s'ouvrent au mo- 
narque. Il fut reçu avec les égards que l'on devait 
à son rang suprême. On accepta les nouvelles as- 
surances de son dévouement, dont il donna des 
preuves multipliées. 

On dit qu'alors on fit espérer à ce monarque la 
possession des provinces russes allemandes , que 
ses troupes devaient être chargées d'envahir. On 
assure même qu'après leur conquête il en demanda 
l'investiture à Napoléon. On a dit encore, mais 
vaguement , que Napoléon laissa le prince royal de 
Prusse prétendre à la main de l'une de ses nièces. 
C'était là le prix des services que lui rendrait la 
Prusse dans cette nouvelle guerre. Il allait, disait-il, 



108 HISTOIRE DE NAPOLEON 

l'essayer. Ainsi Frédéric', devenu l'allié de Napo- 
léon, pourrait conserver une couronne affaiblie ; 
mais les preuves manquent pour affirmer que cette 
union séduisit le roi de Prusse, comme l'espoir 
d'une alliance pareille avait séduit le prince d'Es- 
pagne. 

Telle était alors la résignation des souverains à 
la puissance de JNapoléon. Ceci est un exemple de 
l'empire de la nécessité sur tous, et montre jus- 
qu'où peut conduire, chez les princes, comme 
chez les particuliers , l'espoir d'acquérir et la crainte 
de perdre. 

Cependant Napoléon attendait encore le résul- 
tat des négociations de Lauriston et du général 
Narbonne. Il espérait vaincre Alexandre par le 
seul aspect de son armée réunie , et surtout par 
l'éclat menaçant de son séjour à Dresde. A Posen, 
quelques jours après, lui-même en convint, quand 
il répondit au général Dessoles : « La réunion de 
« Dresde n'ayant pas déterminé Alexandre à la 
« paix , il ne faut plus l'attendre que de la guerre. » 

Ce jour-là , il ne parla que de ses anciennes vic- 
toires. Il semblait que, doutant de l'avenir, il se 
retranchât dans le passé , et qu'il eût besoin de 
s'armer de tous ses plus glorieux souvenirs contre 
un grand péril. En effet, alors comme depuis , il 
sentit le besoin de se faire illusion sur la faiblesse 
prétendue de son rival Aux approches d'une si 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 109 

grande invasion , il hésitait à l'envisager comme 
certaine ; car il n'avait plus la conscience de son in- 
faillibilité , ni cette assurance guerrière que don- 
nent la force et le feu de la jeunesse , ni ce senti- 
ment de succès qui l'assure. 

Au reste , ces pourparlers étaient , non seule- 
ment une tentative de paix, mais encore une ruse 
de guerre. Par eux , il espérait rendre les Russes , 
ou assez négligens pour se laisser surprendre dis- 
persés, ou assez présomptueux, s'ils étaient réunis, 
pour oser l'attendre. Dans l'un ou l'autre cas, la 
guerre se serait trouvée terminée par un coup de 
main , ou par une victoire. Mais Lauriston ne fut 
pas reçu. Pour Narbonne , il revint. « Il avait , dit- 
« il , trouvé les Ptusses sans abattement et sans jac- 
« tance. De tout ce que leur empereur lui avait 
« répondu , il résultait qu'on préférait la guerre à 
« une paix honteuse ; qu'on se garderait bien de 
« s'exposer à une bataille contre un adversaire 
« trop redoutable; qu'enfin on saurait se résoudre 
« à tous les sacrifices pour traîner la guerre en 
« longueur et rebuter Napoléon.» 

Celte réponse , qui arrivait à l'empereur au mi- 
lieu du plus grand éclat de sa gloire , fut dédai- 
gnée. S'il faut tout dire , j'ajouterai qu'un grand 
seigneur russe avait contribué à l'abuser : soit er- 
reur ou feinte , ce Moscovite avait su lui persuader 
que son souverain se rebutait devant les difficultés , 



110 HISTOIRE DE NAPOLEON 

et se laissait facilement abattre par les revers. Mal- 
heureusement le souvenir des complaisances d'A- 
lexandre à Tilsitt et à Erfurt , confirma l'empereur 
de France dans cette fausse opinion. 

Il resta jusqu'au 29 mai à Dresde , fier de ces 
hommages qu'il savait apprécier; montrant à l'Eu- 
rope les princes et les rois issus des plus antiques 
familles de l'Allemagne , formant une cour nom- 
breuse à un prince né de lui seul. Il semblait se 
plaire à multiplier les effets de ces grands jeux du 
sort , comme pour en entourer et rendre plus na- 
turel celui qui l'avait placé sur le trône , et pour y 
accoutumer ainsi les autres et lui-même. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 1 1 i 



CHAPITRE II. 



Enfin,. impatient de vaincre les Russes et d'é- 
chapper aux hommages des Allemands, Napoléon 
quitte Dresde. Il ne reste à Posen que le temps 
nécessaire pour plaire aux Polonais. Il néglige 
Varsovie, où la guerre ne l'appelait pas assez im- 
périeusement, et où il aurait retrouvé la politique. 
Il séjourne à Thorn pour y voir ses fortifications, 
ses magasins, ses troupes. Là, les cris des Polo- 
nais, que nos alliés pillent impitoyablement , et 
qu'ils insultent, se firent entendre. Napoléon 
adressa des reproches sévères au roi de West- 
phalie, même des menaces: mais on sait qu'il les 
prodigue vainement ; que leur effet se perd au 
milieu d'un mouvement trop rapide; que d'ailleurs 
ainsi que tous les autres accès , ceux de sa colère 
sont suivis d'affaissement ; qu'alors rendu à sa 
douceur naturelle , il regrette et cherche même 
souvent à atténuer la peine qu'il a causée ; qu'en- 
fin , lui-même peut se reprocher d'être la cause de 
ces désordres qui l'irritent : car, de l'Oder à la 
Yistule et jsqu'au Niémen, si les vivres sont suf- 



112 HISTOIRE DE NAPOLEON 

fisansct bien places, les fourrages, moins portatifs, 
manquent. Déjà nos cavaliers ont été forcés 
de couper les seigles verts, et de dépouiller les 
maisons de leurs toits de chaume pour en nourrir 
leurs chevaux. Il est vrai que tous ne s'en sont 
pas tenus là ; mais quand un désordre est autorisé, 
comment défendre les autres? 

Le mal s' accrut au-delà du INiémen. L'empereur 
avait compté sur une multitude de voitures légères 
et sur de gros fourgons, destinés chacun à porter 
plusieurs milliers de livres pesant , dans des sables 
que des chariots du poids de quelques quintaux 
traversent avec peine. Ces transports étaient orga- 
nisés en bataillons et en escadrons. Chaque ba- 
taillon de voitures légères, dites comtoises, était de 
six cents chariots, et pouvait porter six mille quin- 
taux de farine ; le bataillon de voitures lourdes , 
traînées par des bœufs , portait quatre mille huit 
cents quintaux. Il y avait en outre vingt-six esca- 
drons de voitures chargées d'équipages militaires ; 
une multitude de chariots d'outils de toute espè- 
ce, ainsi que des milliers de caissons d'ambulance 
et d'artillerie ; six équipages de ponts et un de siège. 

Les voilures de vivres devaient recevoir leur 
chargement des magasins établis sur la Yistule. 
Quand l'armée passa ce fleuve, elle reçut l'ordre 
de prendre, sans s'arrêter, pour vingt-cinq jours 
de vivres, mais de ne s'en servir qu'au-delà du 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 113 

Niémen. Au reste, la plupart de ces moyens de 
transport manquèrent, soit que cette organisation 
de soldats conducteurs de convois militaires fût 
vicieuse, l'honneur et l'ambition n'y soutenant pas 
la discipline ; soit surtout que ces voilures fussent 
trop pesantes pour le sol , les dislances trop con- 
sidérables, et les privations et les fatigues trop 
fortes ; le plus grand nombre atteignit à peine la 
Yistule. 

On s'approvisionna en marchant. Le pays étant 
fertile , chevaux , chariots , bestiaux , vivres de 
toute espèce , tout fut enlevé ; on entraîna tout, 
ainsi que les habitans nécessaires pour conduire 
ces convois. Quelques jours après, au Niémen , 
l'embarras du passage , et la rapidité des premières 
marches de guerre , firent abandonner tous les 
fruits de ces réquisitions, avec autant d'indiffé- 
rence qu'on avait mis de violence à s'en saisir. 

Toutefois, dans ces moyens irréguliers, il y en 
avait que l'importance du but pouvait excuser. Il 
s'agissait de surprendre l'armée russe, ensemble 
ou dispersée , de faire un coup de main avec qua- 
tre cent mille hommes. La guerre, le pire de 
tous les fléaux, en eût été plus courte. Nos longs 
et lourds convois auraient appesanti notre marche; 
il était plus à propos de vivre du pays: on eût pu 
l'en dédommager ensuite ; mais on fit le mal né- 
cessaire et le mal superflu , car qui s'arrête dans le 



mSTOIRE DE KAPOLEOIN'. 



114 HISTOIRE DE NAPOLEON 

mal ? Quel chef pouvait répondre de cette foule 
d'officiers et de soldats répandus dans le pays , 
pour en ramasser les ressources? à qui porter ses 
plaintes? qui punir? tout se faisait en courant; on 
n'avait le temps ni de juger , ni même de reconnaî- 
tre les coupables. Entre l'affaire de la veille et celle 
du jour suivant, tant d'autres s'étaient élevées ! car 
alors les affairesd'unmoiss'cntassaientdans un jour. 

D'ailleurs quelques chefs donnèrent l'exemple : 
il y eut émulation dans le mal. En ce genre , plu- 
sieurs de nos alliés surpassèrent les Français. Nous 
fûmes leurs maîtres en tout ; mais, en imitant nos 
qualités , ils outrèrent nos défauts. Leur pillage 
grossier et brutal révolta. 

Cependant l'empereur voulait de l'ordre dans 
le désordre. Au milieu des cris accusateurs des 
deux peuples alliés, sa colère distingua quelques 
noms. On trouve clans ses lettres : « J'ai mis à 
« l'ordre les généraux*** et***. J'ai supprimé la bri- 
« gade***; je l'ai mise à l'ordre de l'armée, c'est- 
« à-dire de l'Europe. J'ai fait écrire au*** qu'il 
« courait risque des plus grands désagrémens , 
« s'il n'y mettait ordre. » Quelques jours après il 
rencontra ce*** à la tête de ses troupes ; et encore 
tout irrité, il lui cria : « Vous vous déshonorez ; 
« vous donnez l'exemple du pillage. Taisez- vous , 
« ou retournez chez votre père , je n'ai pas besoin 
« de vous, » 




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ET DE LA GRANDE ARMEE. 115 

De Thorn, Napoléon descendit la Yistule. Grau- 
dentz e'tait prussienne ; il évite d'y passer ; cette 
forteresse importait à la sûreté de l'armée ; un of- 
ficier d'artillerie et des artificiers y furent envoyés: 
le motif apparent était d'y faire des cartouches, le 
motif réel resta secret ; car la garnison prussienne 
était nombreuse : elle se tint sur ses gardes, eti'ern^ 
pereur, qui avait passé outre, n'y songea plus. 

Ce fut à Marienbourg que l'empereur revit Da- 
vout. Soit fierté naturelle ou acquise, ce maréchal 
n'aimait à reconnaître pour son chef que celui de 
l'Europe. D'ailleurs son caractère est absolu , opi- 
niâtre, tenace ; il ne plie guère plus devant les cir- 
constances que devant les hommes. En 1809, 
Berthier avait été son chef pendant quelques jours, 
et Davout avait gagné une bataille et sauvé l'armée 
en lui désobéissant. De là une haine terrible : 
pendant la paix, elle s'augmenta, mais sourdement; 
car ils vivaient éloignés l'un de l'autre, Berlhier à 
Paris , Davout à Hambourg ; mais cette guerre de 
Piussie les remit en présence. 

Berlhier s'affaiblissait. Depuis i8o5, toute 
guerre lui était odieuse. Son talent était surtout 
dans son activité et dans sa mémoire. Il savait re- 
cevoir et transmettre, à toutes les heures du jour et 
de la nuit, les nouvelles et les ordres les plus mul- 
tipliés. Mais dans cette occasion, il se crut endroit 
d'ordonner lui-même. Ces ordres déplurent à 



1 i G HISTOIRE DE NAPOLEON 

Davout. Leur première entrevue fut une violente 
altercation; elle eut lieu à Marienbourg, où l'em- 
pereur venait d'arriver , et devant lui. 

Davout s'expliqua durement ; il s'emporla jus- 
qu'à accuser Bcrihicr d'incapacité ou de trahison. 
Tous deux se menacèrent ; et quand Berthier fut 
sorti, Napoléon, entraîne par le caractère natu- 
rellement soupçonneux du maréchal, s'e'cria: «Il 
« m'arrivc quelquefois de douter de la fidélité de 
« mes plus anciens compagnonsd'armes : mais alors 
« la tête me tourne de chagrin , et je m'empresse 
« de repousser de si cruels soupçons. » 

Pendant que Davout jouissait peut-être du dan- 
gereux plaisir d'avoir humilié son ennemi, l'empe- 
reur se rendait à Dantzick , et Berlhier , plein de 
vengeance , l'y suivait. Dès-lors, le zèle , la gloire 
de Davout, ses soins pour cette nouvelle expédition, 
tout ce qui devait le servir commença à lui devenir 
contraire. L'empereur lui avait écrit « qu'on allait 
« faire la guerre dans un pays nu, où l'ennemi dé- 
« trairait tout , et qu'il fallait se préparer à s'y 
« suffire à soi-même. » Davout lui répondit par 
1'énumération de ses préparatifs. « Il a soixante - 
«dixmille hommes dont l'organisation est complète; 
« ils portent pour vingt- cinq jours de vivres. Chaque 
« compagnie renferme des nageurs, des maçons , 
« des boulangers , des tailleurs, des cordonniers , 
« des armuriers , enfin des ouvriers de toule 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 117 

« espèce. Elles portent tout avec elles ; son armée 
« est une colonie : des moulins à bras suivent. Il a 
« prévu tous les besoins: tous les moyens d'y sup- 
« pléer sont prêts. » 

Tant de soins devaient plaire, ils déplurent: ils 
furent mal interprétés. D'insidieuses observations 
furent entendues de l'empereur. « Ce maréchal , 
« lui disait-on, veut avoirtout pre'vu. tout ordonné, 
« tout exécuté. L'empereur n'est-il donc que le 
« témoin de cette expédition ? la gloire en doit- 
ce elle être à Davout? — En effet, s'écria l'empe- 
« reur, il semble que ce soit lui qui commande 
« l'armée. » 

On alla plus loin, on réveilla d'anciennes crain- 
tes : « N'était-ce pas Davout qui , après la victoire 
« d'Iéna, avait attiré l'empereur en Pologne ? N'est- 
ce ce pas encore lui qui a voulu celte nouvelle 
ce guerre de Pologne ? lui qui déjà possède de si 
ce grands biens dans ce pays, dont l'exacte et sévère 
ce probité a gagné les Polonais, et qu'on accuse 
ce d'espérer leur trône. » 

On ne sait si la fierté de Napoléon fut choquée 
de voir celle de ses lieutenans se rapprocher 
autant de la sienne ; ou si , dans celte guerre si 
irrégulière , il se sentit de plus en plus gêné par 
le génie méthodique de Davout ; mais cette im- 
pression fâcheuse s'approfondit , elle eut des suites 
funestes ; elle éloigna de sa confiance un guerrier 



118 HISTOIRE DE NAPOLEON 

hardi, tenace et sage; et favorisa son penchant 
pour Murât , dont la témérité flatta bien mieux ses 
espérances. Au reste, cette de'sunion entre ses 
grands ne déplaisait pas à Napoléon, elle l'ins- 
truisait: leur accord l'eût inquiété. 

De Dantzick l'empereur se rendit, le 12 juin, à 
Kœnigsberg. Là se termina la revue de ses im- 
menses magasins, et du deuxième point de repos 
et de départ de sa ligne d'opération. Des approvi- 
sionnemcns de vivres , énormes comme l'entre- 
prise, y étaient rassemblés. Aucun détail n'avait 
été négligé. Le génie actif et passionné de Napo- 
léon était alors fixé tout entier sur cette partie im- 
portante, et la plus difficile de son expédition. Il 
fut en cela prodigue de recommandations, d'or- 
dres, d'argent même : ses lettres l'attestent. Les 
jours se passaient à dicter des instructions sur cet 
objet ; la nuit il se relevait pour les répéter encore. 
Un seul général reçut , dans une seule journée , 
six dépêches de lui , toutes remplies de cette solli- 
citude. 

Dans l'une, on remarque ces mots: « Pour des 
« masses comme celles-ci , si les précautions ne 
« sont pas prises, les moutures d'aucun pays ne 
« pourront suffire. » Dans une autre : c< Il faut , 
«dit-il, que tous les caissons puissent être cm- 
« ployés et chargés de farine, pain, riz, légumes et 
« cau-de-vie, hormis ce qui est nécessaire pour les 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 119 

« ambulances. Le résultat de tous mes mouve- 
« mens réunira quatre cent mille hommes sur un 
« seul point. Il n'y aura rien alors à espérer du 
« pays , et il faudra tout avoir avec soi. » 

Mais d'une part les moyens de transport furent 
mal calculés 5 et de l'autre, il se laissa emporter 
dès qu'il fut en mouvement. 



120 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE III. 



De Kœnigsberg à Gumbinnen , Napoléon passa 
en revue plusieurs de ses armées ; parlant aux 
soldats d'un air gai , ouvert et souvent brusque: 
sachant bien qu'avec ces hommes simples et en- 
durcis , la brusquerie est franchise ; la rudesse , 
force ; la hauteur, noblesse ; et que les délicatesses 
et les grâces que quelques uns apportent de nos 
salons sont à leurs yeux faiblesse, pusillanimité; 
que c'est pour eux comme une langue étrangère 
qu'ils ne comprennent pas, et dont l'accent les 
frappe en ridicule. 

Suivant son usage, il se promène devant les 
rangs. 11 sait quelles sont les guerres que chaque 
régiment a faites avec lui. 11 s'arrête aux plus vieux 
soldats : à l'un c'est la bataille des Pyramides , à 
l'autre celles de Marcngo, d'Austcrlilz, d'Iéna, 
ou de Fricdland, qu'il rappelle d'un mot, accom- 
pagné d'une caresse familière ; et le vétéran qui se 
croit reconnu de son empereur , se grandit tout 
glorieux au milieu de ses compagnons moins an- 
ciens , qui l'envient. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 121 

Napoléon continue, il ne néglige pas les plus 
jeunes ; il semble que pour eux tout l'intéresse ; 
leurs moindres besoins lui sont connus ; il les in- 
terroge. Leurs capitaines ont-ils soin deux? leur 
solde est- elle payée ? ne leur manque-t-il aucun 
effet ? Il veut voir leurs sacs. 

Enfin il s'arrête au centre du régiment. Là , il 
s'informe des places vacantes , et demande à haute 
voix quels en sont les plus dignes. Il appelle à lui 
ceux désignés, et les questionne. Combien d'an- 
nées de service? quelles campagnes? quelles bles- 
sures? quelles actions d'éclat? puis il les nomme 
officiers et les fait recevoir sur-le-champ , en sa 
présence, indiquant la manière: particularités qui 
charment le soldat! ils se disent que ce grand em- 
pereur, qui juge des nations en masse , s'occupe 
d'eux dans le moindre détail ; qu'ils sont sa plus 
ancienne , sa véritable famille! C'est ainsi qu'il fait 
aimer la guerre , la gloire et lui. 

Cependant l'armée marchait delà Vistule sur le 
Niémen. Ce fleuve , depuis Grodno jusqu'à Kow- 
no , coule parallèlement à la Yistule. La rivière 
Prcgel va de l'un vers l'autre ; elle fut chargée de 
vivres. Deux cent vingt mille hommes s'y rendirent 
sur quatre points différons. Ils y trouvèrent du pain 
et quelques fourrages. Ces approvisionnemens re- 
montèrent avec eux cette rivière tant que sa direc- 
tion le permit. 



122 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Quand il fallut que l'armée quittât sa flotte, ses 
corps d'élite prirent assez de vivres pour atteindre 
et traverser le Niémen , préparer une victoire , et 
arriver à Yilna. Là , l'empereur comptait sur les 
magasins des habitans, sur ceux de l'ennemi et 
sur \es siens , qu'il ferait venir de Dantziek , par le 
Frischhaff , le Pregel , la Deine , le canal Frédéric 
et la Yilia. 

INous touchions à la frontière russe; de la droite 
à la gauche , ou du midi au nord , l'armée était 
ainsi disposée devant le Niémen. D'abord, à l'extrê- 
me droite , et sortant de la Gallicie sur Drogiczin, 
le prince Schwartzemberg et trente-quatre mille 
Autrichiens ; à leur gauche, venant de Varsovie et 
marchant sur Bialystock et Grodno, le roideWest- 
phalie, à la tête de soixante-dix-neuf mille deux 
cents Westphaliens, Saxons et Polonais ; à côté 
d'eux, le vice-roi d'Italie, achevant de réunir vers 
Marienpol et Pilony soixante-dix-neuf mille cinq 
cents Bavarois, Italiens et Français ; puis l'em- 
pereur avec deux cent vingt mille hommes, com- 
mandés par le roi de Naplcs, le prince d'Eckmiïhl, 
les ducs de Dantziek, d'Istrie, de Reggio et d'El- 
chingen. Ils venaient de Thorn, de Marienverder 
etd'Elbing, et se trouvaient le 20 juin,enunc seule 
masse, vers Nogarisky, à une lieue au-dessus de 
Kowno. Enfin, devant Tilsitt, Macdonald et tren- 
te-deux mille cinq cents Prussiens, Bavarois et 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 123 

Polonais formaient l'extrême gauche de la grande 
arme'e. 

Tout e'tait prêt. Des bords duGuadalquivir et de 
la mer des Calabres jusqu'à ceux de la Yislulc, six 
cent dix-sept mille hommes, dont quatre cent qua- 
tre-vingt mille déjà présens; six«équipages de pont, 
un de siège, plusieurs milliers de voitures de vivres, 
d'innombrables troupeaux de bœufs, treize cent 
soixante-douze pièces de canon, et des milliers de 
caissons d'artillerie et d'ambulance , avaient été 
appelés, réunis et placés à quelques pas du fleuve 
des Russes. La plus grande partie des voitures de 
vivres étaient seules en retard. 

Soixante mille Autrichiens, Prussiens et Espa- 
gnols venaient verser leur sang pour le vainqueur 
de Wagram, d'Iéna et de Madrid ; pour celui qui 
avait terrassé quatre fois l'Autriche, abattu la 
Prusse, et qui envahissait l'Espagne. Et cependant 
tous lui furent fidèles. Lorsque l'on considérait 
que le tiers de l'armée de Napoléon lui était étran- 
ger ou ennemi, on ne savait de quoi s'étonner le 
plus, ou de l'audacedel'un, ou de la résignation des 
autres. Ainsi Piome faisait servir ses conquêtes à 
conquérir. 

Quant à nous, Français, il nous trouva remplis 
d'ardeur. Dans les soldats, l'habitude, la curiosité, 
le plaisir de se montrer en maîtres dans de nou- 
veaux pays ; la vanité des plus jeunes surtout , qui 



124 HISTOIRE DE NAPOLEON 

avaient besoin d'acquérir quelque gloir?, qu'ils 
pussent raconter avec ce charlatanisme tant aimé 
des soldats ; ces récits toujours enflés de leurs 
hauts faits, étant d'ailleurs indispensables à leur 
désœuvrement, des qu'ils ne sont plus sous les 
armes. A cela il faut bien ajouter l'espoir du pil- 
lage ; car F exigeante ambition de Napoléon avait 
souvent rebuté ses soldats, comme les désordres 
de ceux-ci avaient gâté sa gloire. Il fallut transiger: 
depuis i8o5, ce fut comme une chose convenue : 
eux souffrirent son ambition ; lui, leur pillage. 

Toutefois ce pillage , ou plutôt celte maraude , 
ne portait en général que sur des vivres, qu'à dé- 
faut de distributions, on exigeait de l'habitant, mais 
souvent avec trop peu de mesure. Les pillages plus 
condamnables, c'étaient les t raine urs, toujours 
nombreux dans des marches souvent forcées , qui 
s'en rendaient coupables. Or ces désordres ne fu- 
rent jamais tolérés. Pour les réprimer, Napoléon 
laissait des gendarmes et des colonnes mobiles sur 
les traces de l'armée ; puis, quand ces train eurs 
rejoignaient leurs corps, leurs sacs étaient examinés 
par leurs oihcicrs , ou même, comme à Austerlitz , 
par leurs compagnons d'armes ; et ils se faisaient 
entre eux une sévère justice. 

Les dernières levées étaient trop jeunes et trop 
faibles, il est vrai : mais l'armée avait encore beau- 
coup de ces hommes forts et tout d'exécution, ac- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 125 

coutumes aux situations critiques, et que rien n'é- 
tonnait. On les reconnaissait d'abord à leurs figures 
martiales et à leurs entretiens ; ils n'avaient de 
souvenir et d'avenir que la guerre ; ils ne parlaient 
que d'elle. Leurs officiers étaient dignes d'eux, ou 
le devenaient : car pour conserver l'ascendant de 
son grade sur de pareils hommes , il fallait avoir à 
leur montrer des cicatrices, et pouvoir se citer 
soi-même. 

Telle était alors la vie de ces hommes; tout y 
était action , même la parole. Souvent on se van- 
tail trop, mais cela engageait: car on était sans 
cesse mis à l'épreuve, et là il fallait être ce qu'on 
avait voulu paraître. Les Polonais surtout, sont 
ainsi ; ils se disent d'abord plus qu'ils n'ont éle, 
mais non pas plus qu'ils ne peuvent être. C'est 
une nation de héros! se faisant valoir au-delà de la 
vérité, mais ensuite mettant leur honneur à rendre 
vrai ce qui d'abord n'avait été ni vrai , ni même 
vraisemblable. 

Quant aux anciens généraux, quelques uns n'é- 
taient plus ces durs et simples guerriers de la répu- 
blique ; les honneurs, les fatigues, l'âge, et l'em- 
pereur surtout, en avaient amolli plusieurs. Na- 
poléon forçait au luxe par son exemple et par ses 
ordres : c'était, selon lui, un moyen d'imposer à la 
multitude. Peut-être aussi cela empêchait d'accu- 
muler, ce qui aurait rendu indépendant ; car étant 



126 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

la source des richesses, il était bien aise d'entre- 
tenir le besoin d'y puiser, et ainsi de ramener tou- 
jours à lui. Il avait donc poussé ses généraux dans 
un cercle dont il était difficile de sortir, les forçant 
à passer sans cesse du besoin à la prodigalité, et 
de la prodigalité au besoin , que lui seul pouvait 
satisfaire. 

Plusieurs n'avaient que des appointemens qui 
accoutumaient à une aisance dont on ne pouvait 
plus se passer. S'il accordait des terres, c'était sur 
ses conquêtes , que la guerre exposait ensuite , et 
que la guerre pouvait seule conserver. 

Mais pour les retenir dans la dépendance, la 
gloire, habitude chez les uns, passion chez les au- 
tres, besoin pour tous, suffisait; et Napoléon, 
maître absolu de son siècle, et commandant même 
à l'histoire , était le dispensateur de cette gloire. 
Quoiqu'il la mît à un prix fort haut, on n'osait pas 
se rebuter; on aurait eu honte de convenir de sa 
faiblesse devantsa force, et de s'arrêter devant un 
homme qui ne s'arrêtait pas encore, quoique si 
haut parvenu. 

D'ailleurs le bruit d'une si grande expédition at- 
tirait ; son succès paraissait certain : ce serait une 
marche militaire jusqu'à Pétersbourg et Moscou. 
Encore cet effort, et tout serait peut-être terminé. 
C'était une dernière occasion qu'on se repentirait 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 1 27 

d'avoir laisse échapper; on serait importuné des 
récits glorieux qu'en feraient les autres. La victoire 
du jour vieillirait tant celle de la veille î on ne vou- 
lait pas vieillir avec elle ! 

Et puis, quand la guerre était partout, com- 
ment l'éviter ? Les champs de bataille n'é{ aient 
pas indifférons : ici Napoléon commanderait en 
personne ; ailleurs c'était bien pour la même cause 
qu'on combattrait, mais ce serait sous un autre 
chef. La renommée qu'on partagerait avec lui se- 
rait étrangère à Napoléon, de qui pourtant dépen- 
dait tout, gloire et fortune ; et l'on savait que, soit 
penchant, ou politique, il n'en dispensait abon- 
damment les faveurs qu'à ceux dont la gloire rap- 
pelait sa gloire; qu'il récompensait moins généreu- 
sement les exploits qui n'étaient pas aussi les siens. 
Il fallait donc être de l'armée qu'il commandait. 
De là l'empressement de tous pour y accourir, 
jeunes ou vieux. Quel chef eut jamais tant de 
moyens de puissance ! Il n'y avait pas d'espoir qu'il 
ne pût. flatter, exciter, rassasier. 

Enfin nous aimions en lui le compagnon de nos 
travaux ; le chef qui nous avait conduits à la re- 
nommée. L'étonnement, l'admiration qu'il inspi- 
rait, flattaient notre amour-propre ; car tout nous 
était commun avec lui. 

Quant à cette jeunesse d'élite qui, dans ces temps 
de gloire, remplissait nos camps, son effervescence 



128 HISTOIRE DE NAPOLEON 

était naturelle. Qui de nous, dans ses premières 
années , ne s'est point enflammé à la lecture de 
ces hauts faits de guerre des anciens et de nos an- 
cêtres? alors n'aurions-nous pas voulu tous être 
ces héros dont nous lisions l'histoire réelle ou ima- 
ginaire ? Dans cette exaltation, si tout-à-coup ces 
souvenirs s'étaient réalisés pour nous; N si nos yeux, 
au lieu de lire, avaient vu ces merveilles; que nous 
en eussions senti les lieux à notre portée, et que 
des places se fussent offertes à côté de ces paladins 
dont notre jeune et vive imagination enviait la vie 
aventureuse et la brillante renommée ; qui de nous 
aurait hésité, et ne se serait pas élancé plein de 
joie et d'espoir, en méprisant un odieux et hon- 
teux repos ! 

Telles étaient les générations nouvelles. Alors on 
était libre d'être ambitieux! Temps d'ivresse et de 
prospérité, où le soldat français, maître de tout 
par la victoire , s'estimait plus que le seigneur, ou 
même le monarque dont il traversait les états ! Il 
lui semblait que les rois de l'Europe ne régnaient 
que par la permission de son chef et de ses armes. 

Ainsi l'habitude entraînait les uns, l'ennui des 
cantonnemens les autres ; la plupart la nouveauté 
et surtout la passion de la gloire, tous l'émula- 
tion; enfin la confiance dans un chef toujours heu- 
reux, et l'espoir d'une prompte victoire, qui termi- 
nerait tout d'un coup la guerre , et nous rendrait à 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 129 

nos loyers; car, pour l'armée entière de Napo- 
léon , comme pour quelques volontaires de la cour 
de Louis XIV , une guerre n'était souvent qu'une 
bataille ou ou'un brillant et court voyage. 

Aujourd'hui on allait atteindre aux confins de 
l'Europe , où jamais armée européenne n'avait été ! 
on allait poser les colonnes d'Hercule ! la grandeur 
de l'entreprise , l'agitation de l'Europe qui y coopé- 
rait, l'appareil imposant d'une armée de quatre cent 
mille fantassins et de quatre-vingt mille cavaliers, 
tant de bruits de guerre, de sons belliqueux, exal- 
taient jusqu'aux vétérans ! Les plus froids ne pou- 
vaient échapper à ce mouvement général , à cet en- 
tranement universel. 

Enfin , sans tous ces motifs d'ardeur, le fond de 
l'armée était bon , et toute bonne armée veut la 
guerre. 




HISTOIRE DE NAPOLEON. 



Ct»re ipirtrième* 



CHAPITRE I. 



Napoléon satisfait se déclare. « Soldats , dit-il , 
« la seconde guerre de Pologne est commencée. 
« La première s'est terminée à Friedland et à Til- 
« sitl. A Tilsilt, la Russie a juré éternelle alliance 
« à la France et guerre à l'Angleterre. Elle viole 
« aujourd'hui ses sermens. Elle ne veut donner 
« aucune explication de son étrange conduite , que 
« les aigles françaises n'aient repassé le Rhin , lais- 

« sant par là nos alliés à sa discrétion La Rus- 

« sic est entraînée par la fatalité ; ses destins doi- 
« vent s'accomplir. Nous croit-elle donc dégénérés? 
* Ne serions-nous donc plus les soldats d'Austcr- 
« lilz? Elle nous place entre le déshonneur et la 
«guerre; le choix ne saurait être douteux! Mar- 
te chons donc en avant; passons le Niémen, por- 
« tons la guerre sur son territoire. La seconde 
« guerre de Pologne sera glorieuse aux armes 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 131 

« françaises comme la première : mais la paix que 
« nous conclurons portera avec elle sa garantie ; 
« elle mettra un terme à la funeste influence que la 
« Russie exerce depuis cinquante ans sur les affai- 
« res de l'Europe. » 

Ces accens, qu'on croyait alors prophétiques, 
convenaient à une expédition presque fabuleuse. 
Il fallait bien invoquer le destin et croire à son 
empire , quand on allait lui livrer tant d'hommes 
et tant de gloire. 

L'empereur Alexandre harangua aussi son ar- 
mee, mais tout autrement. Quelques uns virent 
dans ces proclamations la différence des deux peu- 
ples, celle des deux souverains , et de leur position 
mutuelle. En effet , l'une, défensive, fut simple et 
modérée; l'autre, offensive, pleine d'audace et res- 
pirant la victoire : la première s'appuya de la reli- 
gion , l'autre de la fatalité; celle-ci de l'amour de 
la patrie , celle-là de l'amour de la gloire ; mais au- 
cune ne parla de l'affranchissement de la Pologne, 
qui était le véritable sujet de celle guerre. 

Nous marchions vers l'orient, notre gauche au 
nord , notre droite au midi. A notre droite , la Yol- 
hinie nous appelait de tous ses vœux; au centre, 
c'était Yilua, Minsk, toute la Lilhuanic et la Sa- 
mogitie ; devant notre gauche , la Courlande et la 
Livonie attendaient leur sort en silence. 

L'armée d'Alexandre, forte de trois cent mille 



132 HISTOIRE DE NAPOLEON 

hommes, conlenait ces peuples. Des bords de la 
Yislulc , de Dresde , de Paris même, Napoléon l'a- 
vait jugée. Il avait vu que son centre, commande 
par Barclay, s'étendait de Yilna et Kowno jusqu'à 
Lida et Grodno, s'appuyant à droite à la Yilia, et 
à gauche an Niémen. 

Ce fleuve couvrait le front des Puisses ^par le dé- 
tour qu'il (ail de Grodno à Kowno, car c'est de 
l'une à l'autre de ces deux villes seulement que le 
Niémen, en courant vers le nord, se présentait 
en travers de notre atlaque, et servait de fronlière 
à la Lithuanic. Avant Grodno, et depuis Kowno, 
il coule vers l'ouest. 

Au sud de Grodno, Bagration, avec soixante- 
cinq mille hommes xers Wolkowisk; au nord de 
Kowno, à Bossiana et Kcydani, Willgcnstein avec 
vingt-six mille hommes, remplaçaient cette fron- 
tière naturelle par leurs baïonnettes. 

En même temps une autre armée , forte de cin- 
quante mille hommes, et dite de réserve, se rassem- 
blait à Lutsken Volhinie, pour contenir cette pro- 
vince et observer Schwaiizcmbcrg : elle était con- 
fiée à Tormasof, jusqu'à ce que le traité prêt à 
être signé à Bucharest eût permis à Tchilchakof et 
à la meilleure partie de l'armée de Moldavie de le 
rejoindre. 

Alexandre et sous lui Ban lay de Tolly , son mi- 
nistre de la guerre , dirigeaient toutes ces forces. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 133 

Elles étaient partagées en trois armées, diles pre- 
mière d'occident sous Barclay , seconde d'occident 
sous Bagration, et armée de reserve sous Tormasof. 
Deux autres corps se formaient , l'un à Mozyr, aux 
environs de Bobruisk, et l'autre à Riga et à Diina- 
bourg. Les réserves étaient à Vilna et Swcntziany. 
Enfin un vaste camp rclranehé s'élevait devant 
Drissa , dans un repli de la Diïna. 

L'empereur français jugea que cette position 
derrière le Niémen n'était ni offensive , ni défen- 
sive, et que l'armée russe n'élait guère mieux placée 
pour opérer une retraite; que cette armée, ainsi 
répandue sur une ligne de soixante lieues, pouvait 
être surprise, dispersée , ce qui lui arriva ; que bien 
plus, la gauche de Barclay et l'armée de Bagralion 
toute entière, se trouvant à Lida et à Wolkowisk, 
en avant (hs marais de la Bérésina , qu'elles cou- 
vraient au lieu de s'en couvrir , pourraient y être 
refoulées et prises; ou du moins qu'une attaque 
brusque et directe sur Kowno et Vilna les couperait 
de leur ligne d'opération , qu'indiquaient Swcnt- 
ziany et le ramp retranché de Drissa. 

En effet, Doclorol et Bagralion étaient déjà sé- 
parés de cette ligne; et au. lieu d'être restés en 
masse avec Alexandre, devant .les routes qui con- 
duises à la Diïna, pour les défendre ou pour s'en 
servir, ils se trouvaient placés a quarante lieues à 
leur droite. 



134 HISTOIRE DE NAPOLEON 

C'est pourquoi Napoléon a partagé ses forées en 
cinq armées. Pendant que Schvyarlzembcrg , sor- 
tant delà Galiicie avec ses trente mille Autrichiens, 
dont il a l'ordre d'exagérer le nombre, contiendra 
Tormasof, et attirera vers le sud l'attention de Ba- 
gration ; tandis que le roi de Wcstphalic, avec ses 
quatre-vingt mille hommes, occupera en face ce 
général vcrsGrodno, sans le pousser d'abord trop 
vivement, et que le vice-roi d'Italie, \ers Pilony, 
se tiendra prêt à s'interposer entre ce même Bagra- 
tion et Barclay; enfin, pendant qu'à l'extrême gau- 
che, Macdonald, débouchant de Tilsitt, envahira le 
nord de la Lithuanic et débordera la droite deWilt- 
genstein, lui, Napoléon, avec deux cent mille hom- 
mes, se précipitera sur Kowno, sur Yilna, sur son 
rival, ci le détruira du premier choc. 

Si l'empereur russe plie et cède, il le poussera, 
il le rejettera sur Drissa, et jusqu'à la naissance de 
sa ligne d'opération; puis tout-à-la-fois, lançant 
des détachemens à droite, il enveloppera Bagra- 
tion et tous les corps de la gauche des Russes, que, 
par cette brusque irruption , il aura séparés de leur 
droite. 

Je vaisme hâter de tracer un court précis de l'his- 
toire de nos deux ailes, pressé de revenir au centre 
et de pouvoir m'occuper sans distraction à repro- 
duire les grandes scènes qui s'y sont passées. Mac- 
donald commandait l'aile gauche. Son invasion s'ap- 



ET DE LÀ GRANDE ARMEE. 135 



puyait à la Baltique, débordait l'aile droite russe; 
elle menaçait Rcvcl, puis Riga, et jusqu'à Pétcrs- 
bourg. Riga le vit bientôt. La guerre se fixa sous 
ses murs : quoique peu importante, elle fut sou- 
tenue par Macdonald avec sagesse, science, et 
gloire , même dans sa retraite , qui ne lui fut com- 
mandée ni par l'hiver, ni par l'ennemi, mais seu- 
lement par Napoléon. 

Quant à son aile droite, l'empereur avait comp- 
te sur l'appui de la Turquie ; il lui manqua. Il 
avait pensé que l'armée russe de Yolhinie suivrait 
le mouvement général de retraite d'Alexandre, et 
Tormasofau contraire s'avança sur nos derrières. 
L'armée française se trouva donc découverte , et 
menacée d'être tournée dans ces vastes plaines. 
La nature n'y offrant point de garantie comme à 
l'aile gauche, il fallut s'y suffire et s'appuyer sur soi- 
même. Quarante mille Saxons, Autrichiens et Po- 
lonais y restèrent en observation. 

Tormasof fut battu; mais une autre armée, que 
la paix de Bucharcst rendit disponible , vint se join- 
dre aux restes de la première. Dès-lors la guerre 
sur ce point devint défensive. Elle se fit molle- 
ment, comme on devait s'y attendre, et quoique, 
avec cette armée d'Autrichiens, on eût laissé des 
Polonais et un général français. La renommée 
vantaitcelui-cidepuislong-temps, avec obstination, 
malgré des revers , et ce n'était point un caprice. 



136 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Aucun succès, aucun revers ne fut décisif. 
Mais la position de ce corps , presque tout autri- 
chien , devint de plus en plus importante , quand 
la grande armée se retira sur lui. On jugera si 
Schwarlzemberg trompa sa confiance, s'il nous 
laissa envelopper sur la Bérésina, et s'il est vrai 
qu'il parut alors ne vouloir plus èlre qu'un témoin 
armé de ce grand différend. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 137 



CHAPITRE II. 



Entre ces deux ailes, la grande armée marchait 
au Niémen en trois masses séparées. Le roi de 
Westphalic , avec quatre-vingt mille hommes , se 
dirigeait sur Grodno ; le vice-roi d'Italie, avec 
soixante-quinze mille hommes , sur Pilony; Napo- 
léon , avec deux cent vingt mille hommes, sur No- 
garaïski, ferme située à trois lieues au-dessus de 
Kowno. Le 23 juin , avant le jour , la colonne im- 
périale atteignit le Niémen , mais sans le voir. La 
lisière de la grande foret prussienne de Pilwisky 
et les collines qui bordent le fleuve cachaient cette 
grande armée prête à le franchir. 

Napoléon, qu'une voiture avait transporté jusque 
là , monta à cheval à deux heures du malin. Il re- 
connut le fleuve russe, sans se déguiser, comme on 
l'a dit faussement , mais en se couvrant de la nuit 
pour franchir (elle frontière, que, cinq mois après, 
il ne put repasser qu'à la faveur d'une même obs- 
curité. ( omme il paraissait devant celle rive, son 
cheval s'abattit tout-à-coup, et le précipita sur le 
sable. Une vo.x s'écria: « Ceci est d'un mauvais 



138 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« présage ; un Romain reculerait ! » On ignore si 
ce fut lui , ou quelqu'un de sa suite, qui prononça 
ces mots. 

Sa reconnaissance faite, il ordonna qu'à la chute 
du jour suivant, trois ponts fussent jetés sur le fleuve 
près du village de Poniémen; puis il se retira dans 
son quartier, où il passa toute cette journée, tan- 
tôt dans sa tente , tantôt dans une maison polo- 
naise , étendu sans force dans un air immobile, au 
milieu d'une chaleur lourde, et cherchant en vain 
le repos. 

Dès que la nuit fut revenue , il se rapprocha du 
fleuve. Ce furent quelques sapeurs, dans une na- 
celle, qui le traversèrent d'abord. Etonnés, ils 
abordent, et descendent sans obstacle sur la rive 
russe. Là ils trouvent la paix; c'est de leur côté 
qu'est la guerre: tout est calme sur cette terre 
étrangère , qu'on leur a dépeinte si menaçante. 
Cependant un simple officier de Cosaks , com- 
mandant une patrouille, se présente bientôt à eux. Il 
est seul ; il semble se croire en pleine paix, et igno- 
rer que l'Europe entière en armes est devant lui. 
Il demande à ces étrangers qui ils sont. — « Fran- 
« çais, » lui répondirent-ils. — « Que voulez-vous, 
« reprit cet officier, et pourquoi venez-vous en 
« Russie ? » Un sapeur lui répliqua brusquement : 
« Vous faire la guerre ! prendre Yilna ! délivrer la 
« Pologne ! » Et le Cosak se retire ; il disparaît 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 139 

dans les bois, sur lesquels trois de nos soldats , em- 
portes d'ardeur, et pour sonder la foret, déchar- 
gent leurs armes. 

Ainsi le faible bruit de trois coups de feu, aux- 
quels on ne répondit pas, nous apprit qu'une nou- 
velle campagne s'ouvrait, et qu'une grande inva- 
sion était commencée. 

Ce premier signal de guerre irrita violemment 
l'empereur, soit prudence ou pressentiment. Trois 
cents voltigeurs passèrent aussitôt le fleuve , pour 
protéger l'établissement des ponts. 

Alors sortirent des vallons et de la foret toutes 
les colonnes françaises. Elles s'avancèrent silen- 
cieusement jusqu'au fleuve, à la faveur d'une pro- 
fonde obscurité. Il fallait les toucher pour les re- 
connaître. On défendit les feux et jusqu'aux étin- 
celles. On se reposa les armes à la main , comme 
en présence de l'ennemi. Les seigles verts et mouil- 
lés d'une abondante rosée servirent de lits aux hom- 
mes et de nourriture aux chevaux. 

La nuit , sa fraîcheur qui interrompait le som- 
meil , son obscurité qui alonge les heures et 
augmente les besoins , enfin les dangers du len- 
demain, tout rendait grave cette position. Mais 
l'attente d'une grande journée soutenait. La pro- 
clamation de Napoléon venait d'être lue ; on s'en 
répétait à voix basse les passages les plus remar- 
quables, et le génie des conquêtes enflammait no- 
tre imagination. 



140 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Devant nous était la frontière russe. Déjà, à tra- 
vers les ombres , nos regards avides cherchaient à 
envahir celle terre promise à notre gloire. Il nous 
semblait entendre les cris de joie des Lithuaniens 
a l'approche de leurs libérateurs. Nous nous figu- 
rions ce fleuve bordé de leurs mains suppliantes. 
Ici tout nous manquait, là tout nous serait pro- 
digue' ! Ils s'empresseraient de pourvoir à nos be- 
soins : nous allions être entourés d'amour et de 
reconnaissance. Qu'importe une mauvaise nuit! 
le jour allait bientôt renaître, et avec lui sa cha- 
leur et toutes ses illusions! Le jour parut! il ne 
nous montra qu'un sable aride, désert, et de mor- 
nes et sombres forets! Nos yeux alors se tour- 
nèrent tristement sur nous-mêmes , et nous nous 
sentîmes ressaisis d'orgueil et d'espoir par le spec- 
tacle imposant de notre armée réunie. 

A trois cents pas du fleuve, sur la hauteur la 
plus élevée, on apercevait la tente de l'empereur. 
Autour d'elle toutes les collines, leurs pentes, les 
vallées , étaient couvertes d'hommes et de chevaux. 
Dès que la terre eut présenté au soleil toutes ces 
masses mobiles, revêtues d'armes élincelantes , le 
signal fut donné, et aussitôt cette multitude com- 
mença à s'écouler en trois colonnes vers les trois 
ponts. On les voyait serpenter en descendant la 
courte plaine qui les séparait du Niémen, s'en 
approcher, gagner les trois passages, s'alonger, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. lit 

se rétrécir pour les traverser, et atteindre enfin ce 
sol e't ranger, qu'ils allaient dévaster , et qu'ils de- 
vaient bientôt couvrir de leurs vastes débris. 

L'ardeur était si grande, que deux divisions d'a- 
vant-garde, se disputant l'honneur de passer les 
premières, furent près d'en venir aux mai ris ; on 
eul quelque peine à les calmer. Napoléon se hâta 
de poser le pied sur les terres russes. Il fit sans 
hésiter ce premier pas vers sa perte. 11 se tint 
d'abord près du pont , encourageant \cs soldats de 
ses regards. Tous le saluèrent de leur cri accou- 
tumé. Ils parurent plus animés que lui, soit qu'il 
se sentît peser sur le cœur une si grande agression ; 
soit que son corps affaibli ne pût supporter le 
poids d'une chaleur excessive , ou que déjà il fût 
étonné de ne rien trouver à vaincre. 

L'impatience enfin le saisit. Tout-à-coup il s'en- 
fonça à travers le pays , dans la foret qui bordait le 
fleuve. Il courait de toute la vitesse de son cheval; 
dans son empressement il semblait qu'il voulût 
tout seul atteindre l'ennemi. Il fit plus d'une lieue 
'dans celle direction , toujours dans la même soli- 
tude, après quoi il fallut bien revenir près des 
ponts , d'où il redescendit avec le fleuve et sa garde 
vers Kowno. 

On croyait entendre gronder le canon. Nous 
écoutions , en marchant , de quel côté le combat 
s'engageait. Mais, à l'exception de quelques troupes 



142 HISTOIRE DE NAPOLEON 

de Cosaks , ce jour-là, comme les suivans, le ciel 
seul se monlra notre ennemi. En effet , à peine 
l'empereur avait-il passe le fleuve qu'un bruit sourd 
avait agité l'air. Bientôt le jour s'obscurcit , lèvent 
s'éleva et nous apporta les sinistres roulemens du 
tonnerre. Ce ciel menaçant , cette terre sans abri 
nous attrista. Quelquesunsmême, naguère enthou- 
siastes, en lurent effrayés comme d'un funeste pré- 
sage. Ils crurent que ces nuées enflammées s'a- 
moncelaient sur nos têtes , et s'abaissaient sur 
cette terre, pour nous en défendre l'entrée. 

Il est vrai que cet orage fut grand comme l'en- 
treprise. Pendant plusieurs heures, ses lourds et 
noirs nuages s'épaissirent et pesèrent sur toute l'ar- 
mée ; de la droite à la gauche et sur cinquante 
lieues d'espace, elle fut tout entière menacée de ses 
feux et accablée de ses torrens : les roules et les 
champs furent inondés; la chaleur insupportable 
de l'atmosphère fut changée subitement en un 
froid désagréable. Dix mille chevaux périrent dans 
la marche , cl surtout dans les bivouacs qui sui- 
virent. Une grande quantité d'équipages resta aban- 
donnée dans les sables ; beaucoup d'hommes suc- 
combèrent ensuite. 

Un couvent servit d'abri à l'empereur contre 
la première fureur de cet orage. Il en partit bien- 
tôt pour Kowno, ou rognait le plus grand dés- 
ordre. Le fracas des coups de tonnerre n'était 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 14$ 

plus entendu; ces bruits menaçans, qui gron- 
daient encore sur nos tètes , semblaient oubliés. 
Car si ce phénomène, commun dans cette saison, 
a pu étonner quelques esprits , pour la plupart 
le temps des présages est passé. Un scepticisme, 
ingénieux chez les uns, insouciant ou grossier chez 
les autres ; de terrestres passions , des besoins im- 
périeux , ont détourné l'âme des hommes de ce 
ciel d'où elle vient et où elle doit retourner. Aussi 
dans ce grand désastre l'armée ne vit qu'un ac- 
cident naturel arrivé mal à propos ; et loin d'y 
reconnaître la réprobation d'une si grande agres- 
sion , dont au reste elle n'était pas responsable , 
elle n'y trouva qu'un motif de colère contre le 
sort , ou le ciel qui , par hasard ou autrement , 
lui donnait un si terrible présage. 

Ce jour-là même, un malheur particulier vint 
se joindreàce désastre général. Au-delà de Kowno, 
Napoléon s'irrite contre la Yilia , dont les Cosaks 
ont rompu le pont, et qui s'oppose au passage 
d'Oudinot. Il affecte de la mépriser, comme tout 
ce qui lui faisait obstacle , et il ordonne à un esca- 
dron des Polonais de sa garde , de se jeter dans 
cette rivière. Ces hommes d'élite s'y précipitèrent 
sans hésiter» 

D'abord ils marchèrent en ordre ; et quand le 
fond leur manqua, ils redoublèrent d'efforts. Bien- 
tôt ils atteignirent à la nage le milieu des flots. Mais 



144 HISTOIRE DE NAPOLEON 

ce fut là que le courant, plus rapide, les désunit. 
Alors leurs chevaux s'effraient, ils dérivent, et 
sont emportes par la violence des eaux. Ils ne na- 
gent plus, ils fiollenl dispersés. Leurs cavaliers lut- 
tent et se déballent vainement, la force les aban- 
donne ; enfin ils se résignent. Leur perte est cer- 
taine : mais c'est à leur patrie , c'est devant elle , 
c'est pour leur libérateur qu'ils se sont dévoués; 
et près d'élrc engloutis, suspendant leurs efforts, 
ils tournent la tête vers Napoléon et s'écrient: Vive 
VEmpercuA On en remarqua trois surtout, qui, 
ayant encore la bouche hors de l'eau , répétèrent 
ce cri, et périrent aussitôt. L'armée était saisie 
d'horreur et d'admiration. 

Quant à Napoléon , il ordonna vivement et avec 
précision tout ce qu'il fallut pour en sauver le plus 
grand nombre, mais sans paraître ému: soit habi- 
tude de se maîtriser ; soit qu'à la guerre il regardât 
les émotions du cœur comme des faiblesses , dont il 
ne devait pas donner l'exemple , et qu'il fallait vain- 
cre ; soit , enfui, qu'il entrevît de plus grands mal- 
heurs , devant lesquels celui-ci n'était rien. 

Un pont , jeté sur cette rivière , porta le maréchal 
Oudinot ci le deuxième corps vers Keydani. Pendant 
ce temps le reste de l'armée passait encore le Nié- 
men. Il lui fallut trois jours entiers. L'armée d'Italie 
ne le traversa que le 29, devant Pilony. L'armée du 
roi de Weslphalie n'entra dans Grodno que le 3o 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 14f 

De Kowno , Napoléon se rendit en deux jours 
jusques aux défilés qui défendent la plaine de Yilna. 
Il attendit pour s'y montrer des nouvelles de ses 
avant-postes. Il espérait qu'Alexandre lui dispu- 
terait cet le capitale. Le bruit de quelques coups 
de feu flattait déjà son espoir, quand on vint lui 
annoncer que la ville était ouverte. Il s'avance sou- 
cieux et mécontent. Il accuse ses généraux d'avant- 
garde d'avoir laissé s'échapper l'armée russe. C'est 
à Monlbrun, au plus actif, qu'il adresse ce repro- 
che, et il s'emporte jusqu'à le menacer. Paroles 
sans effet , violence sans aucune suite, et, dans 
un homme d'action, moins condamnables que 
remarquables, en ce qu'elles prouvaient toute l'im- 
portance qu'il attachait à une prompte victoire. 

Au milieu de son emportement, il mit de l'a- 
dresse dans vSes dispositions pour entrer à Yilna. 
11 se fit précéder et suivre par des régimens polo- 
nais. Mais, plus occupé de la retraite des Russes 
que des cris d'admiration et de reconnaissance des 
Lithuaniens, il traversa rapidement la ville, et 
courut aux avant-postes. Plusieurs des meilleurs 
hussards du 8 e , engagés sans être soutenus dans 
un bois , venaient d'y périr sous les efforts de 
la garde russe: Ségur(i), qui les commandait, 
après une défense désespérée , était tombé percé 
de coups. 

(1) Frère de l'auteur. 

HISTOIRE DE HAP0LÉO3. 10 



14G HISTOIRE DE NAPOLEON 

L'ennemi avait brûle ses ponts, ses magasins : 
il fuyait par plusieurs routes , mais toutes dans la 
direction de Drissa. Napoléon fit recueillir ce que 
le feu avait épargné , et re'tablir les communica- 
tions. Il poussa Murât et sa cavalerie sur les traces 
d'Alexandre; en même temps il jeta Ney sur sa 
gauche, pour appuyer Oudinot , qui, ,ce jour-là 
même, culbutait Wittgcnstcin depuis Devcltowo 
jusqu'à Wiikomir; puis il revint occuper dans 
Yilrra la place d'Alexandre. 

Là , ses cartes déployées, les rapports militaires, 
et une foule d'officiers demandant ses ordres , 
l'attendaient. Il était sur le théâtre de la guerre, et 
dans 1 instant de sa plus vive action; il avait de 
promptes et imminentes décisions à prendre, des 
ordres de mouvement à donner, des hôpitaux, des 
magasins , àcs lignes d'opération à établir. 

Il fallait questionner, lire, comparer ensuite, 
enfin trouver et saisir la vérité, qui semble tou 
jours fuir et se cacher au milieu de mille réponses 
cl rapports contradictoires. 

Ce n'était pas tout. Napoléon , dans Vilna, avait 
un nouvel empire à organiser, la politique de 
l'Europe , la guerre d'Espagne , le gouverne- 
ment de la France à diriger. Sa correspondance 
politique, militaire et administrative , qu'il avait 
laissée s'accumuler depuis plusieurs jours , l'appe- 
lait impérieusement. Car tel était son usage , dans 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 147 

l'attente d'un grand événement qui de'cidait de 
plusieurs de ses réponses , et dont toutes se ressen- 
taient. Il rentra donc; et d'abord il se jeta sur un 
lit , moins pour dormir que pour méditer en re- 
pos ; et bientôt, se levant comme en sursaut, il 
dicta rapidement les ordres qu'il venait de conce- 
voir. 

Il vint alors des nouvelles de Varsovie et de 
l'armée autrichienne. Le discours d'ouverture de 
la dicte polonaise déplut à l'empereur ; il s'écria en 
le jetant: « C'est du français; il fallait du polo- 
« nais! » Quant aux Autrichiens, on ne lui dissi- 
mula pas que , dans toute leur armée, il ne devait 
compter que sur leur chef. Celte assurance lui pa- 
rut suffisante. 



to. 



148 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE III, 



Cependant, tout remuait, au fond des cœurs li- 
thuaniens , un patriotisme vivant encore, quoique 
déjà vieilli : d'un côté, la retraite précipitée des 
Russes et la présence de Napoléon ; de l'autre, le 
cri d'indépendance qu'avait jeté Varsovie , et sur- 
tout la vue de ees héros polonais qui rentraient 
avec la liberté sur ce sol dont ils s'étaient exilés 
avec elle. Aussi les premiers jours fuient-ils tout 
entiers à la joie ; le bonheur parut général , l'é- 
pa ne lie ment universel. 

On crut voir partout les mêmes sentimens , 
dans l'intérieur des maisons, comme aux fenêtres, 
et sur les places publiques. On se félicitait , on 
s'embrassait sur les chemins 5 les vieil laids repa- 
rurent vêtus de leur ancien costume, qui rappe- 
lait des idées de gloire et d'indépendance. Ils pleu- 
raient de joie à la vue des bannières nationales, 
qu'on venait enfin de relever; une foule immense 
les suivait , en faisant retentir l'air d'acclamations. 
Mais cette exaltation , irréfléchie chez les uns , ex- 
citée chez les autres, dura peu. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 149 

De leur cote , les Polonais du grand-duché brû- 
laient toujours du plus noble enthousiasme : dignes 
de la liberté , ils lui sacrifiaient tous les biens aux- 
quels la plupart des hommes la sacrifient. Dans 
celte occasion, ils ne se démentirent pas : la 
dicte de Varsovie se constitua en confédération 
générale, déclara le royaume de Pologne rétabli; 
convoqua les diétines, invita toute la Pologne à 
se confédérer, somma tous les Polonais de l'ar- 
mée russe d'abandonner la Pvussic , se fit repré- 
senter par un conseil-général, maintint du reste 
l'ordre établi ; et enfin envoya une députation au 
roi de Saxe , cl une adresse à Napoléon. 

Le sénateur Wibicki la lui porta à Vilna. Il lui 
dit « que les Polonais n'avaient été soumis , ni 

< par la paix, ni par la guerre, mais par la trahi- 
c son ; qu'ils étaient donc libres de droit devant 
t Dieu, comme devant les hommes; qu'aujour- 

< d'hui , pouvant l'être de fait, ce droit devenait 
un devoir; qu'ils réclamaient l'indépendance de 

< leurs frères , les Lithuaniens , encore esclaves ; 
qu'ils s'offraient comme centre de réunion à 
toulc la famille polonaise; mais que c'était à cc- 

c lui qui dictait au siècle son histoire , en qui la 
force de la Providence résidait, à appuyer des 

< efforts qu'elle devait approuver; qu'ainsi, ils 
venaient demander à Napoléon-le-Grand , de 
prononcer ces seules paroles : Que le royaume 



1 50 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« de Pologne existe, et qu'il existerait; que tous 
« les Polonais se dévoueraient aux ordres du chef 
v de la quatrième dynastie française , devant qui 
« les siècles n'étaient qu'un moment , et l'espace 
« qu'un point. » 

Napoléon répondit : « Gentilshommes , députes 
« de la confédération de Pologne, j'ai entendu avec 
« intérêt ce que vous venez de me dire. Polonais, 
« je penserais et agirais comme vous ; j'aurais voté 
« comme vous dans l'assemblée de Varsovie. L'a- 
it mour de son pays est le premier devoir de 
ci l'homme civilisé. 

« Dans ma situation, j'ai beaucoup d'intérêts 
« à concilier et beaucoup de devoirs à remplir. Si 
« j'avais régné pendant le premier, le second ou le 
« troisième part âge de la Pologne, j'aurais armé mes 
« peuples pour la défendre. Aussitôt que la victoire 
« m'eut mis en état de rétablir vos anciennes lois 
« dans votre capitale, et dans une partie de vos 
« provinces, je le fis sans chercher à prolonger 
« la guerre, qui aurait continué à répandre le sang 
« de in^s sujets. 

« J'aime votre nation ! Pendant seize ans j'ai 
« vu vos soldats à mes côtés, dans les champs de 
« l'Italie et dans ceux de l'Espagne. J'applaudis à 
« ce que vous avez fait | j'autorise les efforts que 
« vous voulez faire : je ferai tout ce qui dépen- 
« dra de moi pour seconder vos résolutions. Si 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 151 

« vos efforts sont unanimes, vous pouvez conec- 
« voir l'espoir de réduire vos ennemis à reconnaî- 
« tre vos droits ; mais dans des contrées si éloi- 
« gnées et si étendues, c'est entièrement dans l'u- 
« nanimilé des efforts de la population qui les 
« couvre , que vous pouvez trouver l'espoir du 
« succès. 

« Je vous ai tenu le même langage dès ma prê- 
te mière entrée en Pologne. Je dois y ajouter que 
« j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité 
« de ses domaines, et que je ne puis sanctionner 
« aucune manoeuvre, ou aucun mouvement, qui 
« tende à troubler la paisible possession de ce qui 
« lui reste des provinces de la Pologne. 

« Faites que la Liihuanie , la Samogitie, Vi- 
te tepsk , Pololsk , Mohilcf, la Volhinie , l'Ukraine, 
« la Podolic, soient animées du même esprit que 
« j'ai vu dans la grande Pologne ; et la Providence 
« couronnera votre bonne cause par des succès. 
« Je récompenserai ce dévouement de vos con- 
te trées, qui vous rend si inléressans, et vous ac- 
te quiert tant de titres à mon estime et à ma pro- 
« teclion , par tout ce qui pourra dépendre de moi 
te dans les circonstances. » 

Les Polonais avaient cru s'adresser à l'arbitre 
souverain du monde; à celui dont chaque parole 
était un décret, et qu'aucun ménagement politi- 
que n'était capable d'arrêter; ils ne surent à quoi at- 



152 HISTOIRE DE NAPOLEON 

tribucr la circonspection de cette réponse. Ils dou- 
tèrent des intentions de Napoléon : le zèle des uns 
en Tut glace', la tiédeur des autres justifie'e ; tous 
s'étonnèrent. Même autour de lui , on se demanda 
les motifs de cette prudence , qui paraissait intem- 
pestive , et à laquelle il n'avait pas accoutumé : 
« Quel était donc le but de cette guerre? craignait-il 
« l'Autriche ? la retraite des Russes l' avait-elle dé- 
« concerté? doutait-il de sa fortune, et ne voulait- 
« il pas prendre, devant l'Europe, des engage- 
« mens qu'il n'était pas sûr de pouvoir tenir? 

« Enfin la froideur de la Lithuaniel'avait-cllega- 
« gné? ou plutôt se défiait-il de l'explosion d'un pâ- 
te triolisme qu'il n'aurait pas pu maîtriser, et ne 
« s'étail-il pas encore décidé sur le sort qu'il lui 
« réservait ? » 

Quels que fussent ses motifs, il voulut que les 
Lilhuaniens parussent s'affranchir d'eux-mêmes; 
et comme , en même temps , il leur créait un gou- 
vernement , et leur dictait jusqu'aux élans de leur 
patriotisme , cela le plaça , ainsi qu'eux , dans une 
fausse position , où tout devint fautes , contradic- 
tions , cl de mi- mesures. On ne se comprit pas ré- 
ciproquement ; une défiance mutuelle en résulta. 
Pour tant de sacrifices que les Polonais avaient à 
faire, ils voulurent des engagemens plus positifs. 
Mais leur réunion en un seul royaume n'ayant 
pas été prononcée, la crainte ordinaire à l'instant 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 153 

des grandesdécisions, s'accrut; et la confiance qu'ils 
venaient de perdre en lui , ils la perdirent en eux- 
mêmes. 

Ce fut alors qu'il désigna sept Lithuaniens pour 
composer le nouveau gouvernement. Ce choix fut 
malheureux en quelques points, il déplut à la fierté 
jalouse d'une noblesse difficile à contenter. 

Les qualre provinces lithuaniennes de Vilna , 
Minsk, Grodno, et Bialystock, curent chacune 
une commission de gouvernement et dessous-pré- 
fets nationaux. Chaque commune dut avoir sa mu- 
nicipalité; mais la Lithuanicfut en effet gouvernée 
par un commissaire impérial et par qualre auditeurs 
français, avec le titre d'intendans. 

Enfin , de ces fautes inévitables peut-être , et sur- 
tout des désordres d'une armée placée dans l'alter- 
native de piller ses alliés ou de mourir de faim. , il 
résuit a un refroidissement général. L'empereur n'en 
put douter; il comptait sur qualre millions de Li- 
thuaniens, quelques milliers seulement le secon- 
dèrent ! Leur pospolile, qu'il avait estimée à plus 
de cent mille hommes , lui avait décerné une garde 
d'honneur; trois cavaliers seulement le suivirent! 
La populeuse Volhinic resta immobile, et Napoléon 
en appela encore à la victoire. Heureux , cette froi- 
deur ne l'inquiéta pas assez; malheureux, il ne 
s'en plaignit pas, soit fierté , soit justice. 

Pour nous, toujours confians en lui et en nous- 



1S4 HISTOIRE DE NAPOLEON 

mêmes, d'abord les dispositions des Lithuaniens 
nous occupèrent peu; mais quand nos forces di- 
minuèrent , nous regardâmes autour de nous , avec 
notre attention s'éveilla notre exigence. Trois géné- 
raux lithuaniens, grands par leurs noms, leurs 
biens et leurs sentimens , suivaient l'empereur. 
Les généraux français leur reprochèrept enfin la 
froideur de leurs compatriotes. L'ardeur des Var- 
soviens en 1806 leur fut proposée pour exemple. 
La vive discussion qui s'en suivit, comme plusieurs 
autres pareilles, qu'il faut réunir, se passa chez 
INapoléon , près du lieu où il travaillait ; et comme 
on fut vrai de part et d'autre , comme dans ces dis- 
cours les allégations opposées se combattent sans 
se détruire , comme enfin les premières et der- 
nières causes de la froideur des Lithuanienss'y trou- 
vent développées, il est impossible de les omettre. 

Ces généraux répondirent donc « qu'ils croyaient 
« avoir bien reçu la liberté que nous leur avions 
« apportée. Qu'au reste chacun aimait avec son ca- 
« ractère : que les Lithuaniens étaient plus froids 
« que les Polonais, cl conséquemmentmoinscom- 
« municatifs. Qu'après tout, les sentimens pou- 
« vaient être les mêmes, quoique l'expression fût 
« dilfe rente. 

« Que d'ailleurs les positions n'étaient pas à com- 
« parer. Qu'en 1806, c'était après avoir vaincu les 
« Prussiens , que les Français en avaient délivré la 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 155 

« Pologne ; au lieu qu'aujourd'hui , s'ils affranchis- 
« saient la Lilhuanie du joug russe, c'était avant 
« d'avoir subjugue' la Russie. Qu'ainsi les uns avaient 
« dû accueillir avec transport une liberté victorieuse 
« et certaine ; et les autres plus gravement, une li- 
« berié incertaine et périlleuse. Qu'on n'achetait 
« pas :-m bien , du même air qu'on le recevait gra- 
« tuilement. Qu'à Varsovie, six ans plus tôt, on 
« n'avait eu qu'à se préparer à des fêtes; tandis 
« qu'aujourd'hui , à Yilna, où l'on venait de voir 
« tonte la puissance des Russes , où l'on savait leur 
« armée intacte, et les motifs de leur retraite ,c'c- 
« tait à des combats qu'on avait à se préparer. 

« Et avec quels moyens ? Pourquoi la liberté ne 
« leur avait-elle pas été apportée en 1807? Alors la 
« Liliiuanicétait richect peuplée! depuis, le système 
« continental, en fermant à ses productions leur 
« seul débouché , l'a appauvrie , en même temps 
« que la prévoyance des Ptusscs l'a dépeuplée de 
« recrues, et plus récemment, d'une foule de sei- 
« gneurs, de paysans, de chariots et de bestiaux 
« que l'armée russe venait d'entraîner avec elle. » 

A ces causes ils ajoutèrent : « La disette , résul- 
te tat de l'inclémence du ciel de 181 1, et les ava- 
it ries auxquelles les blés trop gras de ces contrées 
« sont sujets. Mais pourquoi ne s'adressait-on pas 
« aux provinces du sud ? Là étaient les hommes , 
« les chevaux, les vivres de toute espèce. Il ne faU 



166 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« laitqu'en chasser Tormasof etson armée. Schwart- 
« zembcrg peut-être y marchait; mais était-ce bien 
« à des Autrichiens, usurpateurs inquiets de la Gal- 
« licie, qu'on devait confier la délivrance de la Yol- 
« hinie? voudraient-ils asseoir la liberté si près de 
« l'esclavage ? Que n'y envoyait-on des Français 
« et des Polonais? mais alors il faudrait s'arrc- 
« ter, faire une guerre plus méthodique, se don- 
« ncr le temps d'organiser; et Napoléon, sans doute 
« pressé par l'éloignement où il se trouvait de ses 
« étals, par la dépense que nécessitait chaque jour 
« l'entretien de son armée, s'en tenant à elle, et 
« courant après une victoire , sacrifiait tout à l'es- 
« poir de finir la guerre d'un seul choc. » 

Ici , on les interrompit : ces raisons , quoique 
vraies, parurent des excuses insuffisantes. «Ils lai- 
te saient la plus forte cause de l'immobilité de 
« leurs compatriotes; elle se trouvait dans l'atta- 
« chôment intéressé des grands pour la politique 
« adroite des Russes, qui flattait leur autour- 
« propre , respectait leurs usages, et assurait leurs 
« droits sur des paysans, que les Français venaient 
« affranchir. On ajouta que, sans doute, l'indé- 
« pendanec nationale leur paraissait trop chère à 
« ce prix. » 

Ce reproche était fondé, et, bien qu'il ne fût 
pas personnel, les généraux lithuaniens s'en irri- 
tèrent. L'un d'eux s'écria : « Vous parlez de notre 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 157 

« indépendance: mais il faut qu'elle soit bien pé- 
« rilleusc, puisque vous, à la tête de quatre cent 
« mille hommes , vous craignez de vous compro- 
« met Ire en la reconnaissant; car vous ne l'avez 
« reconnue ni par vos discours , ni par vos ac- 
« tions. Ce sont vos auditeurs, hommes tout neufs, 
« avec une administration toute nouvelle, qui 
« gouvernent nos provinces. Ils exigent hnpéricu- 
« sèment , et nous laissent ignorer à qui nous fai- 
« sons des sacrifices qu'on ne fait qu'à sa patrie. 
« Ils nous montrent partout l'empereur, et nulle 
« part encore la république. Vous ne donnez 
« point de but à notre marche, et vous vous éton- 
« nez qu'elle soit incertaine. Ceux que nous n'ai- 
« suons pas comme compatriotes, vous nous les 
« donnez pour chefs. Yilna , maigre nos prières, 
« reste séparée de Varsovie; désunis, vous nous 
« demandez cetlc confiance dans nos forces que 
« l'union seule peut donner. Les soldais que vous 
« attendiez de nous vous sont offerts : trente mille 
« seraient déjà prêts ; mais vous leur refusez les 
« armes , les habits et l'argent qui nous man- 
« quent. » 

Toutes ces imputations pouvaient peut-être en- 
core être combattues; mais il ajoula : « Certes, 
« nous ne marchandons pas la liberté ; mais nous 
« trouvons, en effet, qu'elle ne s'offre pas désin- 
« téressée. Partout le bruit de vos désordres vous 



158 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« précède : ifs ne sont pas partiels , car votre ar- 
« mée marche sur cinquante lieues de front. A 
« Yilna même, maigre les ordres multiplies de votre 
« empereur, les faubourgs ont été pilles , et l'on 
« s'y défie d'une liberté qu'apporte la licence. 

« Qu'at tendez-vous donc de notre zèle ? un vi- 
te sage satisfait, des cris de joie , des accens de rc- 
« connaissance? quand , chaque jour , chacun de 
« nous apprend que ses villages , que ses granges, 
« sont dévastés ; carie peu que les Russes n'ont 
« point entraîné avec eux, vos colonnes affamées 
« le dévorent. Dans leurs marches rapides, il s'é- 
« chappe de leurs flancs une foule de maraudeurs 
« de toutes nations dont il faut se défendre. 

« Qu'exigez-vous encore? que nos compatriotes 
«accourent sur voire passage, vous apportant 
« leurs blés, vous conduisant leurs troupeaux? 
« qu'ils s'offrent eux-mêmes tout armés et prêts à 
« vous suivre? Eh! qu'ont-ils à vous donner? vos 
« pillards prennent tout : on n'a pas le temps de 
« vous offrir. Regardez d'ici l'eut rée du quartier 
« impérial; y voyez-vous cet homme? Il est pres- 
« que nu! il gémit, il vous tend une main sup- 
« pliante! eh bien! ce malheureux qui excite votre 
« pitié , c'est un de ces nobles dont vous attendiez 
« les secours : hier il accourait vers vous plein d'ar- 
« deur, aveesa fille , ses vassaux et ses biens; il vê- 
te nait s'offrir à votre empereur; mais il a encon- 



ET DE LA GRANDE AHMEE. 159 

« tré des pillards wurtembergeois , et il est dé- 
« pouillé : il n'est plus père, à peine est-il homme. » 

Chacun gémit et l'alla secourir. Français, Alle- 
mands cl Lithuaniens , tous s'accordaient pour dé- 
plorer ces désordres, aucun n'en pouvait trouver le 
remède. Comment, en effet, rétablir la discipline 
dans de si grandes masses, poussées si précipitam- 
ment, conduites par tant de chefs, de mœurs, de 
caractères et de pays différens, et forcées de vivre 
de maraude? 

En Prusse, l'empereur n'avait fait prendre à son 
armée que pour vingt jours de vivres. C'était ce qu'il 
en fallait pour gagner Yilna par une bataille. La vic- 
toire devait faire le reste ; mais la fuite de l'ennemi 
ajourna cette victoire. L'empereur pouvait atten- 
dre ses convois; mais en surprenant les Russes il 
les avait désunis, il ne voulut pas lâcher prise et 
perdre son avantage. Il lança donc sur leurs tra- 
ces quatre cent mille hommes, avec vingt jours de 
vivres, dans un pays qui n'avait pas pu nourrir les 
vingt mille Suédois de Charles XII. 

Ce ne fut pas défaut de prévoyance , car d'im- 
menses convois de bœufs suivaient l'armée, la plu- 
part en troupeaux , le reste attelé à des chariots de 
vivres. On avait organisé leurs conducteurs en ba- 
taillons. Il est vrai que ceux-ci, ennuyés de la len- 
teur de ces pesans animaux, les assommaient ou 
les laissaient périr d'inanition. On en vit pourtant 



160 HISTOIRE DE NAPOLEON 

un grand nombre a Yilna et à Minsk ; quelques 
uns atteignirent Smolensk , mais trop tard ; ils ne 
purent servir qu'aux recrues et aux renforts qui 
nous suivirent. 

D'un aulre côté , Dantzick renfermait tant de 
grains, qu'elle seule eût pu nourrir l'armée : elle 
alimentait Kœnîgsbcrg. On avait vu ses vivres re- 
monter le Pregcl sur de grands bateaux jusqu'à 
Yehlau , et sur de plus légers jusqu'à Inslerburg. 
Les autres convois allaient par terre de Kœnigs- 
fcerg à Labiau , et de là , par le Niémen et la Yilia , 
jusqu'à Kowno et Yilna. Mais la Yilia desséchée 
se refusa à ces transports; il fallut y suppléer. 

Napoléon haïssait les trait ans. Il voulut que 
l'administration de l'armée organisai des chariots 
lithuaniens; cinq cents furent rassemblés ; leur vue 
l'en dégoûta. Il permit alors qu'on traitât avec 
des juifs , qui sont les seuls commerçans de ce 
pays; et les vivres arrêtés à Kowno arrivèrent en- 
fin à Yilna : mais l'armée en était partie. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 161 



CHAPITRE IV, 



Ce fut la grande colonne, celle du centre, qui 
souffrit le plus : elle suivait le chemin que les Rus- 
ses avaient ruine' , et que l'avant-garde française 
venait d'achever de dévorer. Les colonnes qui pri- 
rent des routes latérales y trouvèrent le nécessaire; 
mais elles ne mirent point assez d'ordre pour le 
recueillir et pour le ménager. 

Le poids des calamités qu'entraîna cette marche 
rapide ne doit donc pas peser tout entier sur Na- 
poléon; car l'ordre et la discipline se maintinrent 
dans l'armée de Davout ; elle souffrit moins de la 
disette : il en fut à peu près de même de celle du 
prince Eugène. Dans ces deux corps, lorsqu'on 
eut recours à la maraude, ce fut avec méthode; 
on ne fit que le mal nécessaire ; on obligea le 
soldat de porter plusieurs jours de vivres; on l'em- 
pêcha de les gaspiller. Ailleurs les mêmes précau- 
tions eussent donc pu être prises : mais soit habi- 
tude de faire la guerre dans des pays fertiles , soit 
ardeur, plusieurs des autres chefs pensèrent plus 
à combattre qu'à administrer. 

HISTOIRE DE HAPOLEOS. 11 



162 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Aussi Napoléon était-il le plus souvent forcé de 
fermer les yeux sur un maraudage qu'il défendait 
vainement : sachant d'ailleurs trop bien tout l'at- 
trait qu'a pour le soldat cette manière de subsister, 
qu'elle lui fait aimer la guerre qui l'enrichit; qu'elle 
lui plaît par l'autorité que souvent elle lui donne 
sur des classes supérieures à la sienne ^ qu'elle a 
pour lui tout l'attrait de la guerre du pauvre con- 
tre le riche ; enfin que le plaisir d'être et de prou- 
ver qu'on est le plus fort s'y fait sentir sans 
cesse. 

Pourtant, à la nouvelle de ces excès, il s'indigne! 
Il fait proclamer ses menaces ; il charge des colon- 
nes mobiles de Français et de Lithuaniens de les 
exécuter ; et nous , que la vue de ces pillards irri- 
tait , nous voulions courir et punir; mais quand 
on leur avait arraché le pain ou le bétail qu'ils 
avaient ravi, et qu'on les voyait se retirer lentement, 
vous regardant, tantôt avec un désespoir concentré, 
tantôt en versant des larmes, et qu'on les entendait 
murmurer, « que non content de ne leur rien 
« donner on leur arrachait tout, qu'on voulait 
« donc qu'ils périssent d'inanition! » alors on s'ac- 
cusait de barbarie envers les siens, on les rappe- 
lait , on leur rendait leur proie ; car c'était l'im- 
périeuse nécessité qui poussait au maraudage. 
L'officier lui-même ne vivait que de la part que lui 
en faisaient ses soldats. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 163 



Une position si excessive amena des excès. Ces 
hommes rudes et armés, assaillis par tant de besoins 
immodérés, ne purent rester modérés. Ils arri- 
vaient affamés prés des habitations : ils deman- 
daient d'abord ; mais, soit défaut de s'entendre , 
soit refus ou impossibilité aux habitans de les sa- 
tisfaire , à eux d'attendre, une altercation s' élevait; 
alors, de plus en plus irrités par la faim, ils deve- 
naient farouches, et, après avoir bouleversé les 
cabanes et les châteaux, sans y trouver la subsis- 
tance qu'ils cherchaient, dans l'égarement de leur 
désespoir, ils accusaient les habitans d'être leurs 
ennemis, et se vengeaient des propriétaires sur les 
propriétés. 

Il y en eut qui se tuèrent avant d'en venir à ces 
extrémités, d'autres après : c'étaient les plus jeunes. 
Ils s'appuyaient le front sur leurs fusils, et se fai- 
saient sauter la cervelle au milieu des chemins. 
Mais plusieurs s'endurcirent ; un excès les entraî- 
nait à un autre, comme on s'échauffe souvent par 
les coups qu'on donne. Parmi ceux-là, quelques 
vagabonds se vengèrent de leurs maux jusque sur 
les personnes ; au milieu de cette nature ingrate 
ils se dénaturèrent ; à cette distance , abandonnés 
à eux-mêmes, ils crurent que tout leur était per- 
mis , et que leurs souffrances les autorisaient à faire 
souffrir. 

Dans cette armée si nombreuse , et composée 

M, 



164 HISTOIRE DE NAPOLEON 

de tant de nations, il dut aussi se trouver plus de 
malfaiteurs que dans les autres. Les causes de tant 
de malheurs en amenèrent de nouveaux; déjà 
faibles par la faim, il fallait aller à marches forcées 
pourlafuir, et pour atteindre l'ennemi. La nuit ve- 
nue, on s'arrêtait, et les soldats entraient en foule 
dans les maisons; là, sur une paille dégoûtante, ils 
tombaient autant de lassitude que de besoin. 

Les plus robustes n'avaient que le courage de 
pétrir la farine qu'ils trouvaient, et d'allumer 
les fours, dont toutes ces maisons de bois sont 
munies ; les autres, d'aller à quelques pas faire 
les feux nécessaires pour apprêter quelques ali- 
mens; leurs officiers, épuisés comme eux, or- 
donnaient faiblement plus de précautions, et né- 
gligeaient de voir s'ils étaient obéis. Alors une 
flammèche qui s'échappait de ces fours, une étin- 
celle qui jaillissait de ces bivouacs, suffisait pour 
incendier un château, un village, et pour faire pé- 
rir plusieurs des malheureux soldats qui s'y étaient 
réfugiés. Au reste,, ces désastres furent très-rares 
en Lithuanie. 

L'empereur n'ignora point ces détails; mais il 
était engagé : déjà dès Yilna, tous ces désordres 
avaient eu lieu; le duc de Trévise, entre autres, 
l'en instruisit : « Du Niémen à la Yilia,il n'a vu, 
« dit-il, que des maisons dévastées; que des cha- 
« riots et caissons abandonnés; on les trouve dis- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. !«5 

« perses sur les chemins et dans les champs ; ils 
« sont renverse's, ouverts, et leurs effets répandus 
« çà et là, et pilles comme s'ils avaient été pris 
« par l'ennemi. Il a cru suivre une déroute. Dix 
« mille chevaux ont été tués par les froides pluies 
« du grand orage, et par les seigles verts, leurnou- 
« velle et seule nourriture. Ils gisent sur la 
« route, qu'ils embarrassent; leurs cadavres exha- 
« lent une odeur méphitique, insupportable à res- 
te pirer; c'est un nouveau fléau que plusieurs com^ 
« parent à la famine ; mais celle-ci est bien plus 
« terrible : déjà plusieurs soldats de la jeune garde 
« sont morts de faim. » 

Jusque-là Napoléon avait écouté avec calme ; 
ici il interrompt brusquement ; il veut échapper à 
la douleur par l'incrédulité ; il s'écrie : « C'est im- 
« possible! où sont leurs vingt jours de vivres? Les 
« soldats bien commandés ne meurent jamais de 
« faim. » 

Un général, l'auteur de ce dernier rapport, 
était là; Napoléon se tourne vers lui, il l'inter- 
pelle, il le presse de questions; et ce général, soit 
faiblesse, soit incertitude, répond que ces malheu- 
reux ne sont point morts d'inanition, mais d'i- 
vresse. 

L'empereur demeure alors persuadé qu'on exa- 
gère à ses yeux les privations de ses soldats. 
Quant au reste, il s'écrie « qu'il faut bien sup- 



166 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« porter la perte des chevaux , de quelques équi- 
« pages , celle même de quelques habitations : 
« c'est un torrent qui s'écoule ; c'est le mauvais 
« côte de la guerre, un mal pour un bien ; il faut 
« faire au malheur sa part ; ses trésors , ses bien- 
« faits le répareront : un grand résultat couvrira 
« tout, il ne lui faut qu'une victoire; s'il lui reste 
« de quoi la gagner, il suffit. » 

Le duc observa qu'on pouvait y arriver par une 
marche plus méthodique, que suivraient les maga- 
sins; mais il ne fut pas écouté. Ceux auxquels ce 
maréchal, qui revenait d'Espagne, se plaignit alors, 
lui répondirent « qu'en effet l'empereur s'irritait 
« au récit de maux qu'il jugeait irrémédiables, 
« sa politique lui imposant la nécessité d'un succès 
« prompt et décisif. » 

Ils ajoutaient «qu'ils voyaient bien que la santé 
« de leur chef était affaiblie ; et que cependant , 
« forcé de se lancer dans des positions de plus en 
« plus critiques, il n'envisageait pas sans humeur 
« des difficultés à côté desquelles il passait, et qu'il 
« laissait s'amonceler derrière lui , difficultés qu'il 
« couvrait alors de mépris, pour en déguiser l'im- 
« portance, et afin de conserver lui-même la force 
« d'esprit nécessaire pour les surmonter. C'est 
« pourquoi, déjà inquiet et fatigué de la nouvelle 
« situation critique dans laquelle il venait de se 
«jeter, impatient d'en sortir, il allait marcher, et 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 167 

« pousser son armée en avant, toujours en avant, 
« pour en finir plus tôt, » 

Ainsi Napoléon était contraint de s'aveugler 
lui-même. On sait assez que la plupart de ses mi- 
nistres n'étaient point des flatteurs : les faits et les 
hommes parlèrent ; mais que purent-ils lui ap- 
prendre? qu'ignorait-il? tous ses préparatifs n'a- 
vaient-ils pas été dictés par la prudence la plus 
clairvoyante? que pouvait-on lui dire qu'il n'eût 
dit, qu'il n'eût écrit cent fois? C'était après avoir 
prévu jusqu'aux moindres détails, s'être préparé 
contre tous les inconvéniens, avoir tout disposé 
pour une guerre lente et méthodique , qu'il se dé- 
pouillait de toutes ces précautions, qu'il aban- 
donnait tous ces préparatifs, et se laissait empor- 
ter par l'habitude, par la nécessité des guerres 
courtes, des victoires rapides et des paix subites. 



16$ mSTOIHE DE NAPOLEON 



CHAPITRE V. 



Dans de si graves circonstances, Balachoff, un 
Russe , un ministre de l'empereur de Russie , un 
parlementaire , se présenta aux avant-postes fran- 
çais. Il fut accueilli, et l'armée , déjà moins ar- 
dente, espéra la paix. 

Il apportait à Napoléon des paroles d'Alexandre: 
« Il était , disaient-elles , encore temps de traiter. 
« Une guerre que le sol , le climat et le caractère 
« russe rendraient interminable, était commencée: 
« mais tout rapprochement n'était pas devenu im- 
« possible , et d'une rive à l'autre du Niémen on 
« pourrait encore s'entendre. Il ajouta surtout 
« que son maître déclarait devant l'Europe qu'il 
« n'était pas l'agresseur; que son ambassadeur à 
« Paris, en demandant ses passe-ports, n'avait pas 
« entendu rompre la paix; qu'ainsi les Français se 
« trouvaient en Russie sans déclaration de guerre. » 
Du reste , point de nouvelles propositions , ni par 
écrit, ni dans la bouche de Balachoff. 

Le choix du parlementaire avait été remarqué ; 
c'était le ministre de la police russe ; cette place 



ET DE LA GRANDE ARMEE. ffâ 

exige un esprit observateur; on crut qu'il venait 
l'exercer parmi nous. Ce qui rendit plus deTiant 
sur le caractère du négociateur, c'est que la négo- 
ciation parut n'en avoir aucun , si ce n'est celui 
d'une grande modération, qu'on prit alors pour 
de la faiblesse. 

Napoléon n'hésita point. Il n'avait pas su s'ar- 
rêter à Paris, reculerait-il à Yilna? qu'en penserait 
l'Europe? quel résultat présenter aux arme'es fran- 
çaises et allie'es, pour motiver tant de fatigues, de si 
grands déplacemens , tant de dépenses individ uelles 
et nationales? ce serait s'avouer vaincu. D'ailleurs 
ses discours devant tant de princes, depuis son 
départ de Paris, l'avaient autant engagé que ses 
actions , de sorte qu'il se trouvait autant compro- 
mis devant ses alliés que devant ses ennemis. 

Alors même, avec Balachoff, la chaleur de la 
conversation l'entraîna , dit-on , encore. « Ou'é- 
« tait-il venu faire à Yilna? que lui voulait l'em- 
« pereur de Russie ? prétend-il lui résister? il n'est 
« général qu'à la parade. Quant à lui , sa tête est 
« son conseil, tout part de là. Mais Alexandre, qui 
« le conseillera ? qui opposera-t-il ? Il n'a que trois 
« généraux, Kutusof qu'il n'aime pas, parce qu'il 
« est Puisse ; Beningsen, trop vieux il y a six ans, 
« aujourd'hui en enfance ; et Barclay : celui-ci ma- 
« nœuvrera , il est brave, il sait la guerre; mais 
« c'est un général de retraite. » Et il ajouta: 



170 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« Vous croyez tous savoir la guerre, parce que vous 
« avez lu Jomini ; mais si son livre avait pu vous 
t< l'apprendre , l'aurais- je donc laissé publier? » 

Dans cet entretien , que les Russes rapportent 
ainsi, il est certain qu'il dit encore « qu'au reste, 
« l'empereur Alexandre avait des amis jusque dans 
« son quartier impérial. » Alors montrant Cau- 
lincourt au ministre russe : « Yoilà, dit- il, un che- 
« valier de votre empereur; c'est un Puisse dans le 
« camp français. » 

Peut-être Caulincourt ne comprit-il pas assez 
que par là Napoléon voulait se préparer en lui un 
négociateur qui plût à Alexandre ; car aussitôt que 
Balachoff fut sorti , il s'élança vers l'empereur , et, 
d'une voix irritée, il lui demanda pourquoi il l'avait 
insulté; s'écriant « qu'il était Français, bon Fran- 
ce çais , qu'il l'avait prouvé , et qu'il allait le lui 
a prouver encore, en lui répétant que cette guerre 
« était impolitique , dangereuse , qu'elle perdrait 
« l'armée , la France et lui : qu'au reste , puisqu'il 
« venait de l'insulter, il le quittait ; qu'il lui deman- 
« dait une division en Espagne , où personne ne 
« desirait servir , et le plus loin de lui possible. » 

L'empereur voulut l'apaiser ; mais ne pouvant 
s'en faire écouter, il se retira, Caulincourt le pour- 
suivant toujours de ses reproches. Berthier , pré- 
sent à cette scène , s'était interposé sans succès ; 
Bessières, plus en arrière , avait retenu vainement 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 171 

Caulincourt par ses habits. Le lendemain, Napo- 
le'on ne put ramener à lui son grand- e'cuyer que 
par des ordres formels et réitérés. Enfin il le calma 
par des caresses et par l'expression d'une estime 
et d'un attachement que Caulincourt méritait. Mais 
il renvoya Balachoff avec des propositions verbales 
et inadmissibles. 

Alexandre n'y répondit pas ; on n'avait point 
compris toute l'importance de la démarche qu'il 
venait défaire. Il ne devait plus s'adresser à Napo- 
léon, ni même lui répondre. C'était, avant une 
rupture sans retour, une dernière parole , ce qui 
la rend remarquable. 

Cependant Murât courait après celte victoire tant 
désirée: il commandait la cavalerie de l' avant-garde; 
il avait enfin atteint l'ennemi sur la route de Swent- 
ziany, et le poussait sur Druïa. Chaque matin, l' ar- 
rière-garde russe semblait lui avoir échappé; cha- 
que soir, il l'avait ressaisie, et l'attaquait, mais dans 
une forte position , après une longue marche, trop 
tard , et sans que les siens eussent encore pris de 
nourriture ; c'était donc tous les jours de nouveaux 
combats sans résultats imporlans. 

D'autres chefs , par d'autres routes , suivaient la 
même direction. Oudinot avait passé la Vilia, dès 
Kowno ; et déjà en Samogitie, au nord de Yilna , 
à Deweltowo et à Yilkomir , il avait joint l'en- 
nemi , qu'il poussait devant lui vers Diïnabourg. 



172 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Il marchait ainsi à la gauche de Ney et du roi de 
Naples, dont Nansouty flanquait la droite. Dès 
le io juillet, la Duna avait été abordée de Disna 
à Diinabourg par Murât , Montbrun , Sëbastiani 
et Nansouty , par Oudinot et Ney , et par trois 
divisions du premier corps , mises aux ordres du 
comte de Lobau. 

Ce fut Oudinot qui se présenta devant Diina- 
bourg; il tâta cette ville, que les Russes s'étaient 
inutilement efforcés de fortifier. Cette marche trop 
excentrique du duc de Rcggio mécontenta Napo- 
léon. Le fleuve séparait les deux armées. Oudinot 
le remonta pour se rapprocher de Murât , et "Witt- 
genstein pour se réunir à Barclay. Diinabourg resta 
sans assaillans et sans défenseurs. 

Dans sa marche , Wittgenstein aperçut de la rive 
droite Druïa , et une avant-garde de cavalerie fran- 
çaise qui occupait cette ville avec trop de sécurité. 
La nuit l'encouragea; il fit passer le fleuve à l'un de 
ses corps ; et le 1 5 au matin , les avant-postes de 
l'une de nos brigades furent surpris , sabrés et 
enlevés. Après quoi, Wittgenstein rappela son 
monde sur la rive droite , et poursuivit sa route 
avec ses prisonniers , parmi lesquels se trouvait un 
général français . Ce coup de main fit espérer une 
bataille à Napoléon ; croyant que Barclay repre- 
nait l'offensive, il suspendit quelques momens sa 
marche sur Yitepsk, pour concentrer ses troupes , 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 173 

et les diriger suivant les circonstances. Son espoir 
fut court. 

Pendant ces événemens , Davout à Osmiana , 
au sud de Vilna , avait entrevu quelques coureurs 
de Bagration , qui déjà cherchait avec inquiétude 
une issue vers le nord. Jusque-là , hors une vic- 
toire, le plan formé dès Paris avait réussi. Sa- 
chant l'ennemi étendu sur une trop longue ligne 
défensive , Napoléon l'avait rompue , en l'atta- 
quant brusquement d'un seul côté, et avait ainsi 
rejeté et fait poursuivre sa plus grande masse sur 
la Diïna , tandis que Bagration , qu'il n'avait fait 
aborder que cinq jours plus tard , était encore sur 
le Niémen. C'était pendant plusieurs jours , et sur 
quatre-vingts lieues de front , la même manœuvre 
que Frédéric II avait souvent employée sur deux 
lieues de terrain et en quelques heures. 

Déjà Doctorof et plusieurs divisions errantes 
de l'une à l'autre de ces deux masses séparées 
n'avaient échappé que grâce à l'étendue du pays, 
au hasard , et à toutes les causes de cette igno- 
rance où l'on est toujours, à la guerre , sur ce qui 
se passe si près de soi chez l'ennemi. 

Plusieurs ont prétendu qu'il y avait eu trop 
de circonspection , ou de négligence , dans ce pre- 
mier mouvement d'invasion ; que depuis la Yis- 
tule, cette armée d'attaque avait eu l'ordre de 
marcher avec toutes les précautions d'une armée 



174 HISTOIRE DE NAPOLEON 

attaquée ; que l'agression commencée , et Alexan- 
dre en fuite , l' avant-garde de Napoléon aurait 
dû remonter plus rapidement , et plus avant , les 
deux rives de la Yilia , et l'armée d'Italie suivre 
de plus près ce mouvement. Peut-être alors Doc- 
torof commandant l'aile gauche de Barclay , forcé 
de traverser notre attaque, pour fuir de Lida 
vers Swentziany , eût été fait prisonnier. Pajol 
le repoussa à Osmiana , mais il s'échappa par 
Smorgoni. On ne lui enleva que des bagages , et 
Napoléon s'en prit au prince Eugène , quoiqu'il 
lui eût prescrit tous ses mouvemens. 

Mais bientôt l'armée d'Italie , l'armée bava* 
roise , le premier corps et la garde , occupèrent 
et entourèrent Yilna. Là, couché sur ses cartes $ 
dont sa vue courte , comme celle d'Alexaiidre-le- 
Grand et de Frédéric II , le forçait de se rappro- 
cher ainsi, Napoléon suivait des yeux l'armée 
russe ; elle était divisée en deux masses inégales ; 
l'une avec son empereur vers Drissa , l'autre avec 
Bagration encore vers Myi\ 

A quatre-vingts lieues en avant de Yilna, la 
Diïna et le Borysthène séparent la Lithuanie de 
la vieille Russie. D'abord ces deux fleuves coulent 
parallèlement de l'est à l'ouest, laissant entre eux 
Un intervalle d'environ vingt-cinq lieues d'un ter- 
rain inégal, boisé et marécageux. Ils arrivent 
ainsi de l'intérieur de la Russie sur ses confins ; 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 175 

mais à cette hauteur , en même temps et comme 
de concert, ils tournent , l'un brusquement à Or- 
çha vers le midi , l'autre près de Vitepsk vers le 
nord-ouest. C'est dans cette nouvelle direction que 
leur cours trace les frontières de la Lithuanie et 
de la vieille Russie. 

L'étroit intervalle que laissent entre eux ces deux 
fleuves avant de prendre une direction si opposée 
semble être l'entrée et comme lés portes de laMos- 
covie. C'est le nœud des routes qui conduisent aux 
deux capitales de cet empire. 

Tous les regards de Napoléon restèrent fixés sut 
ce point. Par la retraite d'Alexandre sur Drissa, il 
prévit celle que Bagration allait tenter de Grodno 
vers Yitepsk , par Osmiana , par Minsk et Dock- 
tzitzy, ou par Borizof: il voulut s'y opposer ; etaus- 
sitôt vers Minsk, entre ces deux corps ennemis , il 
jeta Davout avec deux divisions d'infanterie, les 
cuirassiers de Valence et plusieurs brigades de ca- 
valerie légère. 

Pendant qu'a sa droite le roi de Westphalie 
poussera Bagration sur Davout , qui le coupera 
d'Alexandre , lui fera mettre bas les armes et s'em- 
parera du cours du Borysthène; tandis qu'à sa 
gauche Murât , Oudinot et Ney , déjà devant 
Drissa , contiendront en face d'eux Barclay et son 
empereur ; lui avec son armée d'élite , l'armée d'I- 
talie, l'armée bavaroise et trois divisions détachées 



178 HISTOIRE DE NAPOLEON 

de Davout , se dirigera sur Yitepsk , entre Davout 
et Murât, prêt à se joindre à l'un ou à l'autre; 
s'interposant et pénétrant ainsi entre les deux ar- 
mées ennemies , se jetant entre elles et au-delà 
d'elles ; enfin les tenant séparées , non seulement 
par cette position centrale , mais par l'incertitude 
qu'elle donnera à Alexandre , sur celle de ses deux 
capitales qu'il aurait alors à défendre. Les circon- 
stances devaient décider du reste. 

Telle était sa pensée, le 10 juillet, à Vilna; c'est 
ainsi qu'elle fut écrite , ce jour-là même , sous sa 
dictée , et corrigée de sa main , pour l'un de ses 
chefs, pour celui qui devait le plus concourir à 
son exécution. Aussitôt le mouvement , déjà com- 
mencé , devint général. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 177 



CHAPITRE VI. 



Le roi de Westphalie dépassait alors a Grodno 
le Niémen , pour le repasser à Bielitza , déborder la 
droite de Bagration , le mettre en fuite et le pour- 
suivre. 

Cette arme'e , saxonne , westphalienne et polo- 
naise , avait devant elle un gëne'ral et un pays 
difficiles a vaincre. Il fallait qu elle envahît le pla- 
teau de la Lithuanie ; là sont les sources des ri- 
vières qui versent leurs eaux dans les mers Noire 
et Baltique. Mais le sol y est lent a décider leur 
pente et leur courant ; de sorte que les eaux y sé- 
journent et inondent au loin le pays. On a jeté 
quelques chaussées étroites sur ces champs boisés 
et marécageux ; elles y forment de longs défilés , 
que Bagration défendit facilement contre le roi de 
Westphalie. Celui-ci l'attaqua négligemment ; son 
avant-garde seule joignit trois fois l'ennemi à No- 
wogrodeck , à Myr et à Romanof. La première 
rencontre fut tout à l'avantage des Russes; 
dans les deux autres, Latour-Maubourg resta 

J11STÇJRE DE NAPOLÉON. 12 



178 HISTOIRE DE NAPOLEON 

maître d'un champ de bataille sanglant et dispute'. 

En même temps, Davout, parti d'Osmania , se 
prolongeait vers Minsk et Ygumen, derrière le 
gênerai russe, et s'emparait de l'issue des défiles 
où le roi de Westphalie forçait Bagration de s'en- 
gager. 

Entre ce gênerai ennemi et sa retraite se trou- 
vait une rivière qui prend sa source dans un ma- 
rais infect ; son cours incertain , lent et lourd , à 
travers un sol pourri, ne dément pas son origine ; ses 
eaux bourbeuses coulent vers le sud-est : son nom 
a une funeste célébrité, qu'il doit à nos malheurs. 

Les ponts de bois et les longues chaussées que, 
pour en approcher, il a fallu jeter sur les maré- 
cages qui la bordent aboutissent à une ville nom- 
mée Borizof , située sur sa rive gauche , du côté de 
la Russie. Celle rive est en général moins basse 
que la droite; remarque applicable à toutes les 
rivières qui, dans ce pays, coulent dans la direc- 
tion d'un pôle à l'autre, leur rive orientale domi- 
nant leur rive occidentale, comme l'Asie, l'Europe. 

Ce passage était important, Davout y prévint 
Bagration, en se saisissant de Minsk le 8 juillet, 
ainsi que de tout le pays depuis la Vilia jusqu'à la 
Bérézina; aussi , quand le prince russe et son ar- 
mée , qu'Alexandre appelait vers le nord , poussè- 
rent leurs éclaireurs , d'abord sur Sida, puis suc- 
cessivement sur Oizanic, Yicznowo, Troki, Bolzoï 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. t?d 

et Sobsnicki , ils se heurtèrent contre Davout et 
furent forcés de se replier sur eux-mêmes. Alors se 
dirigeant un peu plus en arrière et à droite, ils 
firent une nouvelle Icntativc sur Minsk : mais ils 
y sentirent encore Davout. Un faible peloton de 
l'avant-garde de ce maréchalyentrait par une porte 
quand l'avant-garde de Bagralion s'y présentait 
par une autre , et le Russe se replia encore au sud, 
dans ses marais. 

A celte nouvelle , en voyant Bagralion et qua- 
rante mille Russes coupés de l'armée d'Alexandre, 
et enveloppés par deux fleuves et deux armées, 
JNapoléon s'écria : « Ils sont à moi! » En effet il 
ne s'en lallul pas de trois marches que Bagralion 
ne lût complètement cerné. Mais Napoléon , qui 
depuis accusa Davout de l'évasion de l'aile gauche 
des Puisses, pour être resté quatre jours dans 
Minsk, et plus justement ensuite le roi de Wcst- 
phalie, venait de mettre ce monarque sous les or- 
dres du maréchal. Ce lut ce changement trop tar- 
dif, et au milieu d'une opération , qui en détruisit 
l'ensemble. 

Cet ordre était arrivé dans l'instant où Bagra- 
tion, repoussé de Minsk , n avait plus pour retraite 
qu'une chau.ssée longue et étroite. Elle s'élève sur 
les marais de iNieswig, Shlutz, Glusck cl Bobruisk. 
Davout écrivit au roi de pousservivement les Russes 
dans ce défilé , dont il allait a Glusck occuper 



180 HISTOIRE DE NAPOLEON 

l'issue. Bagration n'en aurait pu revenir. Mais le 
roi , dëja irrité des reproches que l'incertitude et 
la lenteur de ses premières opérations lui avaient 
attirés , ne put souffrir pour chef un sujet ; il quitta 
son armée , sans se faire remplacer , sans même , 
s'il faut en croire Davout , communiquer à aucun 
de ses généraux l'ordre qu'il venait de recevoir : 
on le laissa lihre de se retirer en Westphalie , sans 
sa garde , ce qu'il fit. 

CependantDavout attendit vainement, a Glusck, 
Bagration. Ce général, n'étant plus assez poussé 
par l'armée westphalienne , put faire un nouveau 
détour vers le sud , gagner Bohruisk , y traverser 
la Bérézina, et atteindre le Borysthènc vers Bickof. 
Là encore , si l'armée vvestphalienne eût eu un 
chef, si ce chef eût serré le Russe de plus près, s'il 
l'eût remplacé à Bickof, quand il se heurta à Mo- 
hilef contre Davout, il est certain qu'alors Bagra- 
tion, pris entre les Westphaliens , Davout, le Bo- 
rysthène et la Bérésina, eût été forcé de vaincre 
ou de se rendre. Car on a vu que le prince russe 
n'avait pu passer la Bérésina qu'à Bobruisk , ni 
atteindre le Borysthènc que vers Novoï- Bickof , à 
quarante lieues au midi d'Orcha, et à soixante 
lieues de Yitepsk , qui était son but. 

Se trouvant jeté si loin de sa direction, il se 
hâta de la regagner, en remontant le Borysthène 
jusqu'à Mohilef. Mais il y trouva encore Davout, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 181 

qui l'avait prévenu là comme à Lida , en passant 
la Bérésina , sur le point même où Charles XII 
l'avait franchie. 

Ce maréchal n'attendait pourtant pas le prince 
russe sur le chemin de Mohilef. Il le supposait 
déjà sur la rive gauche du Borysthène. Leur sur- 
prise mutuelle tourna d'ahord à l'avantage de Ba- 
gration, qui lui enleva tout un régiment de cavale- 
rie légère. Bagration avait alors trente-cinq mille 
hommes , Davout douze mille. Le 23 juillet, celui- 
ci choisit un terrain haut , défendu par un ravin , 
et resserré entre deux bois. Les Russes ne pou- 
vaient s'étendre sur ce champ de bataille ; néan- 
moins ils l'acceptèrent. Leur nombre y fut inutile; 
ils attaquèrent en hommes sûrs de vaincre ; ils ne 
songèrent seulement pas à profiter des bois pour 
tourner la droite de Davout. 

Ces Moscovites ont dit qu'au milieu du combat 
l'effroi de se trouver en présence de Napoléon les 
avait troublés ; car chaque général ennnemi le 
croyait devant lui, Bagration à Mohilef, et Barclay 
à Drissa. On croyait le voir par-tout à-la-fois ; 
tant la renommée agrandit l'homme de génie, en 
remplit le monde , et en fait comme un être sur- 
naturel , en le rendant présent par-tout ! 

Ce choc fut violent et opiniâtre de la part des 
Puisses, mais sans combinaison. Bagration, ru- 
dement repoussé , fut encore forcé de retourner 



182 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

sur scs pas. Il alla passer le Boryslhènc à Novoï-Bi- 
ckof, oùilrenlra dansl'inléricurde la Russie, pour 
se joindre enfin à Barclay, au-delà de Smolcnsk. 

Napoléon dédaigna d'attribuer ce mécompte à 
l'habileté du général ennemi : il s'en prit aux siens. 
Déjà il sentait que sa présence était par-tout né- 
cessaire, ce qui la rendait par-tout impossible. Le 
cercle de ses opérations s'était tellement agrandi, 
que, forcé de rester au centre, il manquait sur 
toute la circonférence. Ses généraux, fatigués 
comme lui, trop indépendans les uns des autres, 
trop séparés, et en même temps trop dépendans 
de lui, osaient moins et attendaient souvent scs 
ordres. Son influence s'affaiblissait dans cette éten- 
due. Il fallait une trop grande ame pour un aussi 
grand corps : la sienne , quelque vaste quelle fût, 
n'y pouvait suffire. 

Mais enfin, le 16 juillet, l'armée entière était 
en mouvement. Pendant que tout se hâtait et s'ef- 
forçait ainsi, il était encore dansVilna, qu'il fai- 
sait fortifier. Il y ordonnait la levée de onze régi- 
mens lithuaniens. Il y établissait le duc de Bassano 
pour gouverner la Lilhuanic , et comme centre 
de communication administrative, politique, et 
même militaire, enire lui, l'Europe, et les généraux 
commandant les corps d'armée qui ne devaient pas 
le suivre à Moscou. 

Cette apparente inaction de Napoléon dans \ilna 
dura vingt jours : les uns crurent que, se trou- 



ET DE LA GRANDE ARMEE, JB8 

vont au centre de ses opérations avec une forte 
réserve , il attendait l'événement , prêt à se porter 
vers Davout, Murât, ou Macdonald; d'autres pen- 
sèrent que l'organisation de la Lithuanie, et la po- 
litique de l'Europe , dont il était plus près à Vilna, 
le retenaient dans celle ville, ou qu'il ne prévoyait 
pas d'obstacles dignes de lui jusqu'à la Diïna : en 
quoi il ne se trompa point, mais ce qui le flatta 
trop. L'évacuation précipitée de la Lithuanie par 
les Russes sembla l'éblouir : l'Europe put en ju- 
ger; ses bulletins répétèrent ses paroles. 

« Le voilà donc cet empire de Russie, de loin 
« si redoutable ! c'est un désert où ses peuples dis- 
« perses sont insuffisans; ils seront vaincus par 
v son étendue, qui devait les défendre : ce sont 
« des barbares! À peine ont-ils des armes .'point de 
« recrues prêtes! Ilfaut plusdetempsà Alexandre 
« pour les rassembler qu'à lui pour arriver à Mos- 
« cou. Il est vrai que sanscesse, depuis le passage du 
« Niémen, le ciel inonde ou brûle une terre sans 
« abri : mais cette calamité est moins un obstacle à 
« la rapidité de noire agression qu'une entrave à la 
« fuite des Russes; ils sont vaincus sans combats, 
« par leur seule faiblesse, par le souvenir de nos 
« victoires, par leurs remords, qui les pressent de 
« restituer cette Lithuanie qu'ils n'ont acquise ni 
« par la paix ni par la guerre , mais seulement par 
« la perfidie. » 



184 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

A ces motifs du séjour, peut-être trop prolongé, 
que Napoléon fit à Vilna, ceux qui l'approchaient 
le plus en ajoutaient un autre. Ils se disaient en- 
tre eux « que ce génie si vaste , et toujours de plus 
« en plus actif et audacieux , n'était plus secondé, 
« comme autrefois, par une vigoureuse consti- 
« tution; ils s'étonnaient de ne plus trouver leur 
« chef insensible aux ardeurs d'une température 
« brûlante ; ils se montraient l'un à l'autre avec 
« regret le nouvel embonpoint dont son corps 
« était surchargé, signe précurseur d'un affaiblis- 
« sèment prématuré, » 

Quelques uns s'en prenaient à des bains dont il 
faisait un fréquent usage. Ils ignoraient que , bien 
loin d'être une habitude de mollesse, ils Jui étaient 
d'un secours indispensable contre une souf- 
france (i) d'une nature grave et inquiétante , que 
sa politique cachait avec soin , pour ne pas donner 
à ses ennemis un cruel espoir. 

Telle est l'inévitable et malheureuse influence 
des plus petites causes sur la destinée des nations. 
On verra bientôt , quand les plus profondes com- 
binaisons, qui devaient assurer le succès de l'en- 
treprise la plus hardie et peut-être la plus utile à 
l'Europe, se seront développées, comment, à l'in- 
stant décisif, dans les champs de la Moskwa, la 
nature paralysa le génie , et l'homme manqua au 

(1) La dysurie. 



ET DE LA GRANDE ARMÉE- 185 

héros. Les nombreux bataillons de la Russie n'au- 
raient pu la défendre : un jour d'orage, une fièvre 
soudaine, la sauvèrent. 

Il sera juste et convenable de se rappeler cette 
observation, lorsqu'on jetant les yeux sur le tableau 
que je serai forcé de tracer de la bataille de la Mos- 
kwa, on me verra répéter tontes les plaintes, et 
même les reproches , qu'une inaction et une lan- 
gueur inaccoutumées arrachèrent aux amis les plus 
dévoués et aux admirateurs les plus constants de ce 
grand homme. La plupart, comme ceux qui depuis 
ont écrit sur cette journée, ignoraient les souffran- 
ces physiques d'un chef qui, dans son abattement, 
s'efforçait d'en cacher la cause. Ce qui fut surtout 
un malheur, ces témoins l'ont appelé une faute. 

Au reste, à huit cents lieues de la patrie, après 
lant de fatigues et de sacrifices, à l'instant où l'on 
voit la victoire s'échapper et commencer un avenir 
effrayant, on devient naturellement sévère, et l'on 
souffre trop pour être entièrement juste. 

Pour moi, je ne tairai point ce que j'ai vu, per- 
suadé que la vérité est de tous les hommages le 
seul digne d'un grand homme, de cet illustre ca- 
pitaine qui sut tirer si souvent un parti prodigieux 
de tout, même de ses revers ; de cet homme qui 
s'éleva à une si grande hauteur, que la postérité 
aura peine à distinguer les nuages épars sur une 
telle gloire. 



188 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE VIL 



Cependant il apprend que ses ordres sont exé- 
cutes, son année reunie, qu'une balaille l'appelle. 
Il par! enfin de Vilna, le 16 juillet , à onze heures 
et demie du soir; il s'arrête à Swcntziany, pendant 
que le soleil du 17 est le plus ardent; le 18, il est 
à Klubokoé; il y séjourne dans un monastère, 
d'où le bourg que ce couvent domine lui semble 
élrc plutôt une réunion de huttes de sauvages 
qu'une habitation européenne. 

Une adresse des Russes aux Français venait 
d'élre répandue dans son armée. Il y vit de vaines 
injures jointes» une invitation inutile et maladroite 
à la désertion. Celle leclure excite sa colère; dans 
son agitation, il dicte une réplique qu'il déchire, 
puis une aulre qui éprouve le même sort, enfin une 
troisième dont il reste satisfait. Ce fut celle qu'on 
lut alors dans les journaux, sous le nom d'un gre- 
nadier français. Il dictait ainsi jusqu'aux moin- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 187 

ères lettres qui partaient de son cabinet ou de 
son état-major. Il réduisait sans cesse ses minis- 
tres et Berthier à n'être que ses secrétaires. Dans 
son corps appesauti , son esprit était resté actif; 
l'accord manquait, ce fut une cause de nos mal- 
heurs. 

Au milieu de cette occupation , il apprend que, 
le 1 8 , Barclay a abandonné son camp de Drissa , 
et qu'il marche vers Yitcpsk; ce mouvement 
l'éclairé : retenu par l'échec qu'avait reçu Sébas- 
tiani vers Druïa, et surtout par les pluies et le 
mauvais état des chemins, il reconnaît trop tard 
peut-être que l'occupation de Yitcpsk est pres- 
sante et décisive , qu'elle seule est éminemment 
agressive en ce qu'elle sépare les deux fleuves et 
les deux armées ennemies. De cette position, il 
pourra prendre à revers Tannée incomplète de son 
rival , lui interdire le midi de son empire, et de sa 
force éerascr sa faiblesse. Que si Barclay l'a pré- 
venu dans cette capitale , sans doute il voudra la 
défendre ; là peut-être l'attendait cette victoire tant 
désirée, qui vient de lui échapper sur la Yilia. 

Aussitôt il dirige tous ses corps sur Beszen- 
kowiczi ; il y appelle Murât et "Ney , alors vers Po- 
lolsk, où il laisse Oudinol. Quant à lui, de Klu- 
bokoé, où il se trouvait au milieu de sa garde, 
de l'armée d'Italie et de trois divisions détachées 
de Davout, il se rend à Kamen, en voiture, mais 



188 HISTOIRE DE NAPOLEON 

pendant la nuit , par nécessité , et peut-être aussi 
pour que le soldat ignorât que son chef ne pouvait 
plus partager toutes ses fatigues. 

Jusque-là la plus grande partie de l'armée mar- 
chait , étonnée de ne point trouver d'ennemis ; 
elle s'y était habituée. Le jour, c'était la nouveauté 
des lieux, surtout l'impatience d'arriver , qui oc- 
cupait ; le soir, c'était la nécessité de se choisir ou 
de se faire des abris , de chercher sa nourriture et 
de la préparer ; on était tellement distrait par tant 
de soins, qu'on croyait moins faire la guerre qu'un 
pénible voyage ; mais si la guerre et l'ennemi re- 
culaient toujours ainsi, jusqu'où irait-on les cher- 
cher? Enfin, le 25 , le canon gronda, et , comme 
l'empereur, l'armée espéra une victoire et la paix. 

C'était vers Beszenkoyviczi. Le prince Eugène 
venait d'y rencontrer Doclorof : ce général condui- 
sait l'arrière-garde de Barclay. En le suivant de 
Polotsk à Yitepsk , il s'était fait éclairer sur la rive 
gauche de la Dûna , à Beszenkowiczi ; il en brûla 
le pont en se retirant. Le vice-roi, maître de cette 
ville , vit la Diïna , et rétablit le passage : quelques 
troupes laissées en observation sur l'autre rive con- 
trarièrent faiblement cette opération. Napoléon 
accourut : il contempla pour la première fois ce 
fleuve , sa nouvelle conquête. 11 blâma avec raison 
et sèchement la construction vicieuse du pont qui 
lui soumettait les deux rives. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 1 89 

Ce ne fut point une vanité puérile qui lui fit . 
alors passer ee fleuve, mais l'empressement de 
voir par lui-même où en était l'armée russe dans 
sa marche de Drissa sur Yitepsk , et s'il pourrait 
l'attaquer au passage , ou la devancer dans cette 
ville. Mais la direction que prenait l'arrière-garde 
ennemie , et les réponses de quelques prisonniers, 
lui prouvèrent que Barclay l'avait prévenu , qu'il 
avait laissé Wittgenstein devant Oudinot, et que 
le général en chef russe était dans Yitepsk. Déjà 
même , il était prêt à disputer à Napoléon les dé- 
filés qui couvrent cette capitale. 

Napoléon, n'ayant vu sur la rive droite du fleuve 
qu'un reste d'arrière-garde , rentra dans Beszen- 
kowiezi. Ses armées y arrivaient en ce moment par 
les routes du nord et de l'ouest. Ses ordres de 
mouvemens avaient été exécutés avec une telle 
précision , que tous ces corps , partis du Niémen à 
des époques et par des routes différentes, malgré 
des obstacles de tout genre , après un mois de sé- 
paration , et à cent lieues du point où ils s'étaient 
quittés , se trouvèrent à-la-fois réunis à Beszenko- 
wiczi , où ils arrivèrent le même jour et à la même 
heure. 

Aussi le plus grand désordre y régnait ; de 
nombreuses colonnes de cavalerie, d'infanterie, 
d'artillerie , s'y présentaient de tous côtés ; elles 
se disputaient le passage ; chacun , irrité par la fa- 



190 HISTOIRE DE NAPOLKON 

ligue et par la faim , elail impatient d'arriver à sa 
destination. 

En même temps, les rues étaient obstruées par 
une foule d'ordonnances , d'officiers d'état-major, 
de valets, de chevaux de main et de bagages. Us 
parcouraient tumultueusement la ville, cherchant , 
les uns des vivres , d'autres des fourrages, quel- 
ques-uns des logemens : on se croisait , on s'entre- 
choquait , et, l'affluence augmentant à chaque in- 
stant, ce fut bientôt comme un chaos. 

Ici desaides-dc-eamp, porteurs d'ordres pressés, 
cherchent vainement à s'ouvrir un passage ; les sol- 
dats restent sourds à leurs avertissements, même 
à leurs ordres ; de là des querelles, des clameurs, 
dont le bruit se joint aux roulements des tambours, 
aux jurcmens des charretiers, au bruit des caissons 
et des canons , aux commandements des officiers, 
même aux combats qui se livrent dans les maisons, 
dont les uns prétendent forcer l'entrée, et que 
d'autres, déjà établis, défendent. 

Enfin , avant minuit , toutes ces masses qui s'é- 
taient presque mêlées se débrouillèrent ; cet amas 
de troupes s'écoula vers Ostrowno, et dans Bes- 
zenkowiczi ; au tumulte le plus effroyable succéda 
le plus profond silence. 

Ce rassemblement , les ordres multipliés qui 
arrivaient de toutes parts, la rapidité avec laquelle 
tous les corps s'étaient portés en avant même pen- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 191 

dant la nuit , tout annonçait un combat pour le 
lendemain. En effet , Napoléon n'avait pas pu pré- 
venir les Russes dans Yitepsk, il voulut les y for- 
cer; mais ceux-ci, après y être entrés par la rive 
droite de la Diïna, avaient traverse celle ville, et 
venaient au-devant de lui pour défendre les longs 
déniés qui la couvrent. 

Le 25 juillet , Mural marchait vers Ostrowno 
avec sa cavalerie. A deux lieues de ce village, Do- 
mon , du Coëtlosqucl , Carignan et le huitième hus- 
sards , s'avançaient en colonne sur une large route 
marquée par un double rang de grands bouleaux. 
Ces hussards étaient près d'atteindre le sommet 
d'une colline , sur laquelle ils n'entrevoyaient que 
la plus Jaible partie d'un corps composé de trois 
régiments de la cavalerie de la garde russe, et de 
six pièces de canon. Pas un tirailleur ne couvrait 
celle ligne. 

Lqs chefs du huitième se croyaient précédés par 
deux régiments de leur division , qui marchaient à 
travers champs, à droite cl à gauche de la route , 
et dont les arbres qui la bordent leur dérobaient 
la vue. Mais ces corps s'étaient arrêtés , et le hui- 
tième , déjà bien en avant d'eux, s'avançait tou- 
jours , persuadé que ce qu'il entrevoyait au travers 
des arbres , à cent cinquante pas devant lui , 
étaient ces deux mêmes régiments que , sans s'en 
apercevoir, il venait de dépasser. 



192 HISTOIRE DE NAPOLEON 

L'immobilité des Russes acheva de tromper les 
chefs du huitième. L'ordre de charger leur parais- 
sant une erreur, ils envoyèrent un officier recon- 
naître la troupe qu'ils avaient devant eux , et s'a- 
vancèrent toujours sans défiance. Tout-à-coup ils 
voient leur officier sabré , renversé , saisi , et le 
canon ennemi abattre leurs hussards. Ils n'hésitent 
plus , et , sans perdre de temps à étendre leur 
troupe sous ce feu , ils se jettent au travers des 
arbres et courent dessus pour l'éteindre. D'un pre- 
mier élan ils se saisissent des pièces , ils culbutent 
le régiment qui est au centre de la ligne ennemie , 
et l'écrasent. Dans le désordre de ce premier suc- 
cès , ils voient le régiment russe de droite , qu'ils 
venaient de dépasser, rester comme immobile d'é- 
tonnement ; ils reviennent sur lui par-derrière , 
et le défont. Au milieu de cette seconde victoire , 
ils aperçoivent le troisième régiment de gauche de 
l'ennemi , qui , tout déconcerté, s'ébranlait et cher- 
chait à se retirer ; ils se retournent agilement , avec 
tout ce qu'ils peuvent réunir, vers ce troisième 
ennemi, qu'ils attaquent au milieu de son mou- 
vement , et qu'ils dispersent encore. 

Animé par ce succès , Murât pousse dans les 
bois d'Ostrowno l'ennemi , qui semble s'y cacher. 
Ce prince voulut y pénétrer, mais alors une forte 
résistance l'arrêta. 

La position d'Ostrowno était bien choisie : elle 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 1U3 

dominait ; on y voyait sans êlre vu ; clic coupait 
une grande roule; la Diïna à droite, un ravin 
devant , des bois épais sur sa surlace el à gauche. 
D'ailleurs elle était à portée des magasins, elle le:» 
couvrait , ainsi que Vitepsk, la capitale de ces con- 
trées. Ostcrmann accourait pour la défendre. 

De son côte' Murât , toujours prodigue de sa vie , 
alors celle d'un roi victorieux, comme jadis il l'a- 
vait été des jours d'un soldat obscur, s'obstine 
contre ce bois, malgré les feux qui en sortent; 
mais il s'aperçoit qu'il ne s'agit plus d'un premier 
élan. Le terrain enlevé par les hussards du huitième 
lui est disputé, et il faut que sa tclc de colonne, 
composée des divisions Bruyères et Saint-Ger- 
main, cl du huitième d'infanterie, s'y maintienne 
contre une armée. 

Ou s'y défendit comme des vainqueurs se dé- 
fendent, en attaquant. Chaque corps ennemi qui 
se présenta sur nos flancs comme assaillant fut as- 
sailli ; la cavalerie fut refoulée dans le bois , et 
l'infanterie rompue à coups de sabre. Pourtant on 
se fatiguait à vaincre , quand la division Delzons 
survint ; le roi la jeta promplcment sur la droite 
et vers la retraite de l'ennemi , qui devint inquiet 
et ne disputa plus la victoire. 

Ces défilés ont plusieurs lieues. Le soir même , 
le vice-roi rejoignit Murât , et le lendemain ils vi- 
rent les Piusscs dans une nouvelle position. Pahlen 

HISTOIRE DE NAPOLÉON. 13 



194 HISTOIRE DE NAPOLEON 

et Konownitzin s' étaient joints à Ostermann. Dëja , 
après avoir contenu la gauche des Russes , les deux 
princes français marquaient aux troupes de leur 
aile droite la position qui devait leur servir de point 
d'appui et de départ pour attaquer , quand tout- 
à-coup de grandes clameurs s'élèvent à leur gau- 
che : ils regardent ; deux fois la cavalerie et l'infan- 
terie de cette aile viennent d'aborder l'ennemi, 
deux fois elles ont été repoussées , et voilà les Russes 
enhardis, qui sortent par masses de leurs bois, en 
poussant des cris épouvantables. L'audace , l'ar- 
deur de l'attaque a passé chez eux , et chez les 
Français l'incertitude et l'étonnement de la dé- 
fense. 

Un bataillon de Croates et le quatre-vingt-qua- 
trième régiment essayaient vainement de résister ; 
leur ligne diminuait : devant eux, la terre se jon- 
chait de leurs morts ; derrière eux, la plaine se cou- 
vrait de leurs blessés, qui se retiraient du combat, 
de ceux qui les portaient , et de bien d'autres en- 
core qui , sous prétexte de soutenir les blessés , ou 
d'être blessés eux-mêmes, se détachaient succes- 
sivement des rangs. Ainsi commence une déroute. 
Déjà les artilleurs, troupe toujours d'élite, ne se 
voyant plus soutenus , se retiraient avec leurs 
pièces ; quelques instans de plus , et les troupes 
des différentes armes, dans leur fuite vers un même 
défilé, allaient s'y rencontrer; de là une confu- 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 195 

sion où la voix et les efforts des chefs sont perdus , 
où tous les éiémens de résistance se confondant 
deviennent inutiles. 

On dit qu'à cette vue , Murât irrite s'élança à la 
tête d'un régiment de lanciers polonais , et que 
ceux-ci , excités par la présence du roi , exaltés par 
ses paroles , et que d'ailleurs la vue des Russes 
transportait de rage , se précipitèrent sur ses pas. 
Murât n'avait voulu que les ébranler , et les lancer 
sur l'ennemi ; il ne lui convenait pas de se jeter 
avec eux dans la mêlée, d'où il n'aurait pu ni voir 
ni commander : mais les lances polonaises étaient 
en arrêt et serrées derrière lui ; elles occupaient 
toute la largeur du terrain ; elles le poussaient en 
avant de toute la vitesse des chevaux. Il ne put se 
mettre de côté , ni s'arrêter : il fallut qu'il char- 
geât devant ce régiment , comme il s'y était mis 
pour le haranguer, et en soldat , ce qu'il fit de bonne 
grâce. 

En mêmetemps le générai d'Anthouard courut à 
ses canonniers, le général Girardin au cent-sixième 
régiment, qu'il arrête, rallie, et ramène contre 
l'aile droite russe , à laquelle il enlève sa position , 
deux pièces de canon et la victoire. De son côté , 
le général Pire aborde et tourne la gauche enne- 
mie : ils ressaisissent lafortune ; les Russes rentrent 
dans leurs forêts. 

Cependant , à leur gauche , \\$ s'obstinaient à 

13. 



196 HISTOIRE DE NAPOLEON 

défendre un bois épais dont la position avancée 
rompait notre ligne. Le quatre-vingt-douzième ré- 
giment, étonné du feu qui en sortait, étourdi par 
une grêle de balles, demeurait immobile , n'osant 
ni avancer ni reculer, retenu par deux craintes 
contraires , celles de la honte et du danger , et n'é- 
vitant ni l'une ni l'autre ; mais le général Bclliard, 
que suivit bientôt le général Roussel, courut le ra- 
nimer par ses paroles, l'entraîner par son exem- 
ple, et le bois fut emporté. 

Par ce succès, une forte colonne, qui s'était 
avancée sur notre droite pour la tourner, se trouva 
tournée elle-même; Murât s'en aperçut ; aussitôt , 
l'épéc à la main : « Que les plus braves me sui- 
vent! » s'écr'a-t-il. Mais ce pays est sillonné de 
ravins, qui protégèrent la retraite des Russes; 
tous allèrent s'enfoncer dans une foret de deux 
lieues de profondeur, dernier rideau qui nous ca- 
chait Vitepsk. 

Après un combat aussi vif, le roi de Naplesct 
le vice-roi hésitaient à se hasarder dans un pays si 
couvert, quand l'empereur survint; ils accouru- 
rent vers lui, lui montrant ce qui venait d'être 
fait, et ce qui restait à faire. Napoléon se porta 
d'abord sur le sommet le plus élevé et le plus près 
de l'ennemi : de là son génie , planant sur tous les 
obstacles, eut bientôt percé le mystère de ces fo- 
rêts et l'épaisseur de ces montagnes; il ordonna 



ET DE LA GRANDE ARMEE. <9T 

sans hésiter , et ces bois , qui avaient arrête' l'au- 
dace des deux princes , furent traverses de part en 
part : enfin, ce soir-là même, du haut de sa 
double colline, Yitepsk put voir nos tirailleurs dé- 
boucher dans la plaine qui l'environne. 

Ici tout arrêta l'empereur; la nuit, la multi- 
tude des feux ennemis qui couvraient cette plaine , 
une terre inconnue , la nécessité de la reconnaître 
pour y diriger les divisions, et sur-tout le temps 
qu'il fallait à cette foule de soldats , engagés dans 
un long et étroit défilé , pour en sortir. On fit 
donc halle pour respirer, pour se reconnaître, se 
rallier , se nourrir, et préparer ses armes pour le 
lendemain. Napoléon coucha sous sa tente , sur 
une hauteur à gauche de la grande route , et der- 
rière le village de Kukowiaczi. 



198 HISTOIRE DE NAPOLEON 



39££3= 



CHAPITRE VIII. 



Le 27 l'empereur parut aux avant-postes avant 
le jour; ses premiers rayons lui montrèrent enfin 
l'armée russe campée sur une plaine haute qui 
domine toutes les avenues de Yitepsk. La Luczissa, 
rivière qui s'est creusé profondément son lit , 
marquait le pied de cette position. En avant d'elle, 
dix mille cavaliers et quelque infanterie sem- 
blaient vouloir en défendre les approches : l'infan- 
terie au centre sur la grande roude , sa gauche dans 
les bois élevés ; toute la cavalerie à droite , en ligne 
redoublée, et s'appuyant à la Diïna. 

Le front des Russes n'était plus en face de notre 
colonne, mais sur notre gauche; il avait changé 
de direction vers le fleuve, qu'un détour éloi- 
gnait de nous; il fallut que la colonne française, 
après avoir passé , sur un pont étroit , un ravin 
qui la séparait de ce nouveau champ de bataille , 
se déployât par un changement de front à gauche, 
l'aile droite en avant , pour conserver de ce côté 
l'appui du fleuve , et faire face à l'ennemi : déjà , 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 199 

sur les bords de ce ravin, près du pont, et à gauche 
de la grande route , un monticule isolé avait attiré 
l'empereur. De là il pouvait voir les deux armées, 
placé sur le côté du champ £e bataille , comme 
l'est un témoin dans un duel. 

Ce furent deux cents voltigeurs parisiens , du 
neuvième régiment de ligne , qui débouchèrent 
les premiers; ils furent aussitôt jetés à gauche 
devant toute la cavalerie russe , s' appuyant comme 
elle à la Diïna , et marquant la gauche de la nou- 
velle ligne ; le seizième de chasseurs à cheval vint 
ensuite , puis quelques pièces légères. Les Russes 
nous regardaient froidement défiler devant eux , 
et préparer notre attaque. 

Cette inaction nous était favorable : mais le roi 
de Naples, qu'enivraient tant de regards, se livrant 
à sa fougue ordinaire , précipita les chasseurs du 
seizième sur toute la cavalerie russe ; on vit alors 
avec effroi cette faible ligne française , rompue 
dans sa marche par un terrain tranché de profon- 
des ravines, s'avancer contre les masses ennemies. 
Ces malheureux , se sentant sacrifiés , marchaient 
avec hésitation à une perte certaine. Aussi , dès le 
premier mouvement que firent les lanciers de la 
garde russe , tournèrent-ils le dos ; mais les ravins 
qu'il fallait repasser arrêtèrent leur fuite : ils furent 
atteints , et culbutés dans ces bas-fonds , où beau- 
coup périrent. 



2 00 HISTOIRE DE NAPOLEON 

A cette vue Mural , saisi de douleur, se précipite 
le sabre à la main au travers de cette mêlée , avec 
les soixante officiers et cavaliers qui l'entourent : 
son audace étonne les lanciers russes ; ils s'arrê- 
tent. Pendant que ce prince combat et que le pi- 
queur qui le suit lui sauve la vie en abatlant le 
bras d'un ennemi levé sur sa tête , les restes du 
seizième se rallient, et vont se réfugier près du 
cinquante-troisième régiment , qui les protège. 

Cette charge heureuse des lanciers de la garde 
russe les avait fait pénétrer jusqu'au pied de la 
colline d'où Napoléon donnait aux corps d'armée 
leur direction. Quelques chasseurs de la garde 
française venaient de mettre pied à terre, suivant 
l'usage, pour former une enceinte autour de lui ; 
ils écartèrent les lanciers ennemis à coups de ca- 
r ibinc. Ceux-ci repoussés rencontrèrent , en tour- 
nant sur leurs pas, les deux cents voltigeurs pari- 
siens, que la fuite du seizième de chasseurs à cheval 
avait laissés seuls entre les deux armées ; ils les 
assaillirent. Tous les regards se fixèrent alors sur 
ce point. 

Des deux côtés on jugeait ces fantassins perdus : 
mais seuls ils ne désespérèrent p:is d'eux-mêmes. 
D'abord leurs capitaines gagnèrent , en combat- 
tant , un terrain entrecoupé de buissons et de 
crevasses, que bordait laDûna; tous s'y réunirent 
aussitôt, par l'habitude que chacun avait de la 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 201 

guerre , par le besoin de s'appuyer l'un de l'autre, 
et par le danger qui rapproche. Alors, comme il 
arrive toujours dans les périls imminens, ils se re- 
gardent enlre eux, les plus jeunes, leurs anciens , 
et tous , leurs officiers , cherchant à lire dans leur 
contenance ce qu'ils devaient cspc'rer , craindre 
ou faire ; ils se virent pleins d'assurance, et, tous 
comptant les uns sur les autres, chacun compta 
plus sur soi-même. 

On s'aida du terrain avec habileté'. Les lanciers 
russes, embarrasses dans les broussailles et arrêtes 
par les crevasses , alongeaicnt en vain leurs longues 
lances ; pendant qu'ils cherchaient à pe'nétrer , 
atteints par les balles, ils tombaient blesses; leurs 
corps et ceux de leurs chevaux s'ajoulaient aux 
obstacles que présentait le terrain. Enfin ils se 
rebutèrent ; leur fuite , les cris de joie de notre 
armée , l'ordre d'honneur que l'empereur envoya 
sur-le-champ même aux plus braves, ses paroles 
que l'Europe a lues , tout apprit à ces vaillans 
soldats leur gloire, qu'ils n'appréciaient pas en- 
core , les belles actions paraissant toujours simples 
à ceux qui les font. Ils s'étaient crus près d'être 
tues ou pris, ils se virent presque au même in- 
stant victorieux et récompenses. 

Cependant l'armée d'Italie et la cavalerie de 
Murât , que suivaient trois divisions du premier 
corps , confiées, depuis Yilna , au comte de Lo- 



« 



202 HISTOIRE DE NAPOLEON 

bau, attaquaient la grande route et les bois où s'ap- 
puyait la gauche de l'ennemi. L'engagement fut d'a- 
bord vif, mais il tourna court. L'avant-garde russe 
se retira précipitamment derrière le ravin de la Luc- 
zissa , pour ne pas y être jetée. Alors l'armée en- 
nemie se trouva toute réunie sur l'autre rive ; elle 
présentait quatre-vingt mille hommes. 

Leur contenance audacieuse, dans uneforte po- 
sition, et devant une capitale, trompa Napoléon : 
il crut qu'ils tiendraient à honneur de s'y défen- 
dre. Il n'était que onze heures; il fit cesser l'attaque, 
afin de pouvoir parcourir paisiblement tout le front, 
de la ligne, et de se préparera un combat décisif 
pour le jour suivant. D'abord il s'alla placer sur 
un tertre, parmi les tirailleurs, au milieu desquels 
il déjeûna. De là il observait l'ennemi , dont une 
balle blessa l'un des siens fort près de lui. Les 
heures suivantes furent employées à reconnaître 
le terrain , et à attendre les autres corps d'armée. 

Napoléon annonçait une bataille pour le len- 
demain. Ses adieux à Murât furent ces paroles : 
« A demain à cinq heures , le soleil d'Austerlitz! » 
Elles expliquent cette suspension d'hostilités au 
milieu du jour, au milieu d'un succès qui animait 
les soldats. Eux furent étonnés de cette inaction, 
à l'instant où ils avaient atteint une armée dont la 
fuite les épuisait. Murât, que chaque jour un es- 
poir pareil avait déçu, fit observer à l'empereur 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 203 

que Barclay ne se montrait si audacieux à cette 
heure qu'afïn de pouvoir se retirer plus tranquille- 
ment pendant la nuit. Ne pouvant persuader son 
chef, il alla témérairement planter sa tente sur le 
bord de la Luczissa , presque au milieu des enne- 
mis. Cette position plut à son désir d'entendre les 
premiers bruits de leur retraite, à son espoir de la 
troubler, et à son caractère aventureux. 

Murât se trompait, et il parut avoir le mieux 
vu ; Napoléon avait raison , et l'événement lui 
donna tort : tels sont les jeux de la fortune. L'em- 
pereur des Français avait bien jugé des intentions 
de Barclay. Le général russe , croyant Bagration 
vers Orcha, s'était décidé à se battre pour lui don- 
ner le temps de le joindre. Ce fut la nouvelle, 
qu'il reçut le soir, de la retraite de Bagration par 
Novoï-Bickof , vers Smolensk , qui changea subi- 
tement sa détermination. 

En effet, le 28 , dès l'aurore, Murât fit dire à 
l'empereur qu'il allait poursuivre les Russes, qu'on 
n'apercevait déjà plus ; Napoléon persévéra dans 
son opinion , s' obstinant à prétendre que toute 
l'armée ennemie était là , çt qu'il fallait avancer 
prudemment: cela fit perdre du temps. Enfin il 
monta à cheval ; chaque pas détruisit son illusion : 
il se trouva bientôt au milieu du camp que Bar- 
clay venait d'abandonner. 

Tout y attestait la science de la guerre : son heu- 



204 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

rcux emplacement, la symétrie de toutes ses parties, 
l'exacte et exclusive observation de l'emploi auquel 
chacune d'elles avait été destinée , l'ordre , la pro- 
preté' qui en résultaient; du reste, rien d'oublié, 
pas une arme , pas un effet , aucune trace , rien 
enfin , dans cette marche subite etnocture, qui 
pût indiquer au-delà du camp la route que les 
Russes venaient de suivre. Il parut plus d'ordre 
dans leur défaite que dansinotre victoire! vaincus, 
ils nous laissaient en fuyant des leçons dont les 
vainqueurs ne profitent jamais : soit que le bonheur 
méprise, ou qu'on attende le malheur pour se 
corriger. 

Un soldat russe, qu'on surprit endormi sous un 
buisson , fut le seul résultat de cette journée, qui 
devait être décisive. On entra dans Yilepsk, qu'on 
trouva déserte comme le camp des Russes ; quel- 
ques juifs immondes et des jésuites y étaient seuls 
reliés; on les questionna , mais en vain. Toutes 
les routes furent essayées inutilement. Les Russes 
s'élaienl-ils dirigés vers Smolcnsk ? avaient-ils 
remonté laDiina ? Enfin une bande de Gosaks irré- 
guliers nous attira dans cette direction, pendant 
que Ncy tentait la première. Nous fîmes six lieues 
dans un sable profond, à travers une poussière 
épaisse , et par une chaleur suffocante ; la nuit 
nous arrêta autour d'Aghaponovchtchina. 

Pendant qu'altérée et épuisée de fatigue et de 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 205 

faim , l'armée n'y recueillait qu'une eau bour- 
beuse, Napoléon, le roi de Naples, le vice-roi, et 
le prince de Ncufchâlel tinrent conseil sous les 
lentes impériales, dressées dans la cour d'un châ- 
teau et sur une haulcur à gauche de la grande 
rouie. 

« Cette victoire tant désirée, tant poursuivie, et 
« que chaque jour rendait plus nécessaire , venait 
« donc encore de s'échapper de nos mains comme 
« à Yilna î On avait rejoint l'arrièrc-garde russe , 
«il est vrai ; mais était-ce celle de leur armée? 
« n'élail-il pas vraisemblable que Barclay avait fui 
« vers Smolcnsk par Rudnia ? Jusqu'où faudrait-il 
« donc poursuivre les Russes pour les décider à 
« une bataille ? La nécessité d'organiser la Lithua- 
« nie reconquise, de former des magasins, des 
« hôpitaux , d'établir un nouveau point de repos , 
« de défense et de départ, pour une ligne d'opé- 
« ration qui s'alongcait d'une manière si effrayante* 
« tout enfin ne devait-il pas décider à s'arrêter 
« sur les confins de la vieille Russie? » 

II venait de se passer , non loin de là , une 
échauffouréc sur laquelle Murât se taisait. Noire 
avant -garde avait été culbutée ; on avait vu des 
cavaliers forcés de mettre pied à terre pour conti- 
nuer leur retraite; d'autres n'avaient pu ramener 
du combat leurs chevaux exténués qu'en les traî- 
nant par la bride. L'empereur interpella Belliard ; 



206 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

ce général déclara franchement que les régiments 
étaient déjà très affaiblis , qu'ils étaient harassés , 
qu'il leur fallait, du repos $ que, si l'on marchait six 
jours encore , il n'y aurait plus de cavalerie, et 
qu'il était temps de s'arrêter. 

A ces motifs se joignirent les rayons d'un soleil 
dévorant, réfléchi par un sable ardent. L'empereur, 
fatigué , se décida : le cours de la Diïna et celui du 
Borysthène marquèrent la ligne française. L'armée 
fut ainsi cantonnée sur les bords de ces deux fleu- 
ves et dans leur intervalle : Poniatowski et ses 
Polonais à Mohilef ; Davout et le premier corps 
à Orcha , Dubrowna, et Luibowiczi ; Murât, Ney, 
l'armée d'Italie, et la garde, depuis Orcha et Du- 
browna jusqu'à \itepsk et Sauraij. Les avant-postes 
àLyadi, Inkowo, et Velij, devant ceux de Barclay 
et de Bagration : car ces deux armées ennemies , 
l'une fuyant Napoléon au travers de la Diïna, par 
Drissa et Yitepsk, l'autre s' échappant des mains 
de Davout au travers de la Bérézina et du Borys- 
thène, par Bobruisk, Bickof, et Smolensk, venaient 
enfin de se réunir dans l'intervalle de ces deux 
fleuves. 

Les grands corps détachés de l'armée centrale 

étaient alors placés comme il suit : à la droite , 

Dombrowski devant Bobruisk , et devant le corps 

de douze mille hommes du général russe Hœrtel. 

A la gauche, le duc de Reggio et Saint-Cyrà 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 207 

Polotsk et à Bieloé, sur la route de Pétersbourg, 
que défendait Wittgenstein et trente mille hommes. 
A l'extrême gauche, Macdonald et trente-huit 
mille Prussiens et Polonais devant Riga. Ils se pro- 
longeaient à droite sur F Aa et vers Diïnabourg. 

En même temps , Schwartzemberg et Régnier, 
à la tête des corps saxon et autrichien, occupaient 
vers Slonim l'intervalle du Niémen au Bug, cou- 
vrant Varsovie et les derrières de la grande-armée, 
que Tormasof inquiétait. Le duc de Bellune partait 
de la Yistule avec une réserve de quarante mille 
hommes ; enfin Augereau rassemblait une onzième 
armée à Stettin. 

Quant à Yilna, le duc de Bassano y était resté au 
milieu des envoyés de plusieurs cours. Ce ministre 
gouvernait la Lithuanie, correspondait avec tous les 
chefs, leur envoyait les instructions qu'il recevait de 
Napoléon, et poussait en avantles vivres, les recrues 
et les traîneurs, à mesure qu'ils lui arrivaient. 

Dès que l'empereur eut pris sa résolution, il 
revint à Yitepsk avec ses gardes ; là, le 28 juillet , 
en entrant dans son quartier impérial, il détacha 
son épée , et , la posant brusquement sur les car- 
tes dont ses tables étaient couvertes , il s'écria : 
« Je m'arrête ici ; je veux m'y reconnaître , y 
« rallier , y reposer mon armée , et organiser la 
-< Pologne ; la campagne de 18 12 est finie ! celle 
« de i8i3 fera le reste. » 



£wxe cinquième 



CHAPITRE I. 



La Lithuanie conquise , le Lui de la guerre était 
atteint , et pourtant la guerre semblait à peine 
commencée ; car on avait vaincu les lieux , et non 
les hommes. L'armée russe était entière; ses deux 
ailes, séparées par la vivacité d'une première at- 
taque , venaient de se réunir. On était dans la 
plus belle saison de l'année. Ce fut dans cette si- 
tuation que Napoléon se crut irrévocablement dé- 
cidé à s'arrêter sur les rives du Boiysthène et de 
la Diïna. Alors il put tromper d'autant mieux sur 
ses intentions, qu'il se trompa lui-même. 

Déjà sa ligne de défense est tracée sur ses cartes : 
l'artillerie de siège marche sur Riga ; à cette ville 
forte s'appuiera la gauche de l'armée ; puis à Du- 
nabourg et à Polotsk, elle va garder une défen- 
sive menaçante. Yitepsk , si facile à fortifier, et ses 
hauteurs boisées , serviront de camp retranché au 
centre. De là jusqu'au sud, la Bérézina et ses ma- 



HISTOIRE DE NAPOLEON, etc. 209 

rais, que couvre le Borysthène, n'offrent pour 
passages que quelques défilés : peu de troupes y 
suffiront. Plus loin, Bobruisk marque la droite de 
cette grande ligne, et Tordre est donné de se sai- 
sir de cette forteresse. Quant au reste, on compte 
sur l'insurrection des provinces populeuses du 
sud : elles aideront Schwartzembcrg à chasser 
Tormasof, et l'armée s'accroîtra de leurs nom- 
breux cosaks. Un des plus grands propriétaires 
de ces provinces, un seigneur en qui tout, jusqu'à 
l'extérieur, est distingué, est accouru se joindre 
aux libérateurs d sa patrie. C'est lui que l'empe- 
reur désigne pour commander cette insurrection. 

Dans cette position , rien ne manquera : la 
Courlande nourrira Macdonald; la Samogilie, 
Oudinot ; les plaines fertiles de Klubokoé , l'em- 
pereur; les provinces du sud feront le reste. 
D'ailleurs , le grand magasin de l'armée est à 
Dantzick, ses grands entrepôts à Yilna et à Minsk. 
Ainsi l'armée se trouvera liée au sol qu'elle vient 
d'affranchir; et sur cette terre, fleuve, marais, 
productions , habitants , tout s'unit à nous , tout 
est d'accord pour se défendre. 

Tel fut le plan de Napoléon. On le vit alors par- 
courir Yitepsk et ses environs , comme pour re- 
connaître des lieux qu'il devait long-temps habi- 
ter. Des établissemens de toute espèce y furent 
formés. Trente-six fours ; qui pouvaient donner 

HISTOIRE DE NAPOLEON, 14 



*M HISTOIRE DE NAPOLÉON 

à la fois vingt-neuf mille livres de pain, s'y cons- 
truisirent. On ne s'en tint pas à l'utile, on voulut 
des embcllissernens. Des maisons de pierre gâ- 
taient la place du palais, l'empereur ordonna à sa 
garde de les abattre et d'en enlever les débris. 
Déjà même il songe aux plaisirs de l'hiver : des 
acteurs de Paris viendront à Vitepsk; et comme 
cette ville est déserte , des spectatrices de Varso- 
vie et de Yilna y seront attirées. 

Alors son étoile l'éclairait ; heureux, s'il n'eût 
pas pris ensuite les mouvemens de son impatience 
pour des inspirations de génie! Mais, quoi qu'on 
ait pu dire , il ne se laissa emporter que par lui- 
même : car en lui, tout venait de lui, et ce fut 
sans succès qu'on tenta sa prudence. Yaincment 
alors l'un de ses maréchaux lui promit le soulè- 
vement des Russes, à la lecture des proclamations 
que ses officiers d'avant-garde étaient chargés de 
répandre. Des Polonais avaient enivré ce général 
de promesses inconsidérées, dictées par cet espoir 
trompeur, commun à tous les exilés, dont ils abu- 
sent l'ambition des chefs qui s'y confient. 

Mais celui dont les excitations furent les plus 
vives et les plus fréquentes, fut Murât. Ce roi, 
que le repos fatiguait, insatiable de gloire, et qui 
sentait l'ennemi près de lui, ne put se contenir. ïl 
quitte l'avant-garde, il vient à Yifcepsk, et seul 
avec l'empereur, il s'emporte : « il accuse l'armée 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 211 

« russe de lâcheté : à l'entendre, il semble que de- 
ce vant Yitepsk elle ait manqué à un rendez-vous, 
« comme s'il eût été question d'un duel. C'était 
c< une armée terrifiée, que sa cavalerie légère met- 
« trait seule en déroute. » Cet emportement d'ar- 
deur fit sourire Napoléon ; puis pour le modérer : 
<c Murât, lui dit-il, la première campagne de Rus- 
cc sie est finie ; plantons ici nos aigles. Deux grands 
ce fleuves marquent notre position ; élevons des 
ce blocs-house sur cette ligne ; que les feux se 
ce croisent partout ; formons le bataillon carré. 
c< Des canons aux angles et à l'extérieur. Que l'in- 
<e térieur contienne les cantonnemens et les maga- 
ce sins. i8i3 nous verra à Moscou, 1814 à Péters- 
ce bourg. La guerre de Russie est une guerre de 
et trois ans! » 

Ainsi son génie concevait tout par masses , et 
il voyait une armée de quatre cent mille hommes 
comme un régiment. 

Ce jour-là même, il interpella hautement un 
administrateur par ces mots remarquables : c< Pour 
te vous, monsieur, songez à nous faire vivre ici! 
ce car , ajouta- 1— il à haute voix , en s'adressant 
« à ses officiers, nous ne ferons pas la folie de 
ce Charles XII ! » Mais bientôt ses actions démen- 
tirent ses paroles, et chacun s'étonna de son in- 
différence à donner des ordres pour un si grand 
établissement. A gauche, on n'envoyait à Macdo- 

14, 



212 HISTOIRE DE NAPOLEON 

nald ni les instructions, ni les moyens de s'empa- 
rer de Riga ; à droite, c'était Bobruisk qu'il fal- 
lait prendre. Cette forteresse s'élève du milieu 
d'un vaste et profond marais. Ce fut de la cava- 
lerie qu'on chargea de l'assiéger. 

Autrefois Napoléon n'ordonnait guère qu'avec 
la possibilité d'être obéi ; mais les merveilles de 
la guerre de Prusse avaient eu lieu, et depuis, 
l'impossibilité ne fut plus admise. On ordonnait 
toujours, tout devant être tenté, puisque jusque-là 
tout avait réussi. Cela fit d'abord faire de grands 
efforts, qui tous ne furent pas heureux. On se re- 
buta; mais le chef persistait : il s'était accoutumé 
à tout commander ; on s'accoutuma à ne pas tout 
exécuter. 

Cependant Dombrowsky fut laissé devant cette 
place avec sa division polonaise, que Napoléon 
disait être de huit mille hommes, quoiqu'il sût 
bien qu'elle n'était alors que de douze cents hom- 
mes : mais telle était sa coutume ; soit qu'il crût 
que ses paroles seraient répétées, et qu'elles trom- 
peraient l'ennemi , soit que par cette évaluation 
exagérée, il voulut faire sentir à ses généraux tout 
ce qu'il attendait d'eux. 

Restait Vitepsk. De ses maisons, la vue plonge 
à pic dans la Duna, ou jusqu'au fond des précipi- 
ces dont ses murs sont environnés. Dans ces con- 
trées , les neiges séjournent Ion g- temps sur les 



ET DE LA. GRANDE ARMEE. 213 

terres. Elles filtrent au travers de leurs parties les 
moins solides, qu'elles pénètrent profondément, 
qu'elles délavent et effondrent. De là ces profonds 
ravins si inattendus, qu'aucun mouvement de ter- 
rain ne fait prévoir, inaperçus à quelques pas de 
leurs bords, et qu'on a vus dans ces vastes plaines 
surprendre et arrêter tout-à-coup des charges de 
cavalerie. 

Il ne fallait à des Français qu'un mois pour 
mettre cette ville à l'abri d un siège, même régu- 
lier : on négligea d'ajouter ce peu d'art à la na- 
ture. En même temps quelques millions indis- 
pensables à la levée des troupes lithuaniennes leur 
furent refusés. C'était le prince Sangutsko qui de- 
vait aller commander l'insurrection du sud ; on 
le retint au quartier impérial. 

Au reste, la modération des premiers discours 
de Napoléon n'avait pas trompé ceux de son in- 
térieur. Ils se rappelaient qu'à la première vue du 
camp vide des Russes et de Yitepsk abandonnée, 
les entendant se réjouir de cette conquête, il s'é- 
tait retourné brusquement vers eux^ en s' écriant : 
« Croyez-vous donc que je sois venu de si loin 
« pour conquérir cette masure ! » On savait d'ail- 
leurs qu'avec un grand but il ne formait jamais 
qu'un plan vague, n'aimant à prendre conseil que 
de l'occasion, ce qui convenait à la promptitude 
de son génie. 



2i4 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Au reste, l'armée entière fut comblée des fa- 
veurs de son chef. S'il rencontrait des convois de 
blessés, il les arrêtait, s'informait de leur sort, de 
leurs souffrances, des actions où ils avaient suc- 
combe', et ne les quittait qu'après les avoir conso- 
lés par ses paroles et secourus de ses largesses. 

On remarqua pour sa garde des attendions par- 
ticulières ; lui-même en passait chaque jour la re- 
vue, prodiguant la louange, quelquefois le blâme, 
mais qui ne tombait guère que sur les adminis- 
trateurs ; ce qui plaisait aux soldats et détournait 
leurs plaintes. 

Chaque jour il allait visiter les fours, goûter le 
pain, et s'assurer de la régularité de toutes les dis- 
tributions. Souvent il envoyait du vin de sa table 
au factionnaire le plus près de lui. Un jour on le 
vit rassembler l'élite de ses gardes ; il s'agissait de 
leur donner un nouveau chef; ce fut de sa voix, 
de sa main, et avec son épée qu'il le leur présenta : 
puis il l'embrassa en leur présence. Tant de soins 
furent attribués , par les uns à sa reconnaissance 
pour le passé, et par d'autres à son exigence pour 
l'avenir. 

Ceux-ci voyaient bien que, pendant les premiers 
joursj Napoléon s'était flatté de recevoir de nou- 
velles propositions de paix de la part d'Alexandre, 
et que la misère et l'affaiblissement de l'armée 
l'avaient occupé. Il fallait bien laisser à la longue 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 215 

file des traîneurs et des malades le temps de join- 
dre , les uns leurs corps , les autres les hôpitaux ; 
enfin, créer ces hôpitaux, rassembler des vivres, 
refaire les chevaux , et attendre les ambulances , 
l'artillerie, les pontons, qui se traînaient encore 
péniblement dans les sables lithuaniens pour nous 
atteindre. Sa correspondance avec l'Europe de- 
vait encore le distraire. Enfin un ciel dévorant 
l'arrêtait! car tel est ce climat, le ciel y est ex- 
trême, immodéré ; il dessèche ou inonde, brûle 
ou glace cette terre et ses habitants, qu'il semble 
fait pour protéger : atmosphère perfide dont la 
chaleur amollissait nos corps, comme pour les 
rendre plus accessibles aux frimats qui devaient 
bientôt les pénétrer î 

L'empereur n'y était pas le moins sensible ; 
mais quand le repos l'eut rafraîchi , qu'il ne vit 
arriver aucun envoyé d'Alexandre, et que ses pre- 
mières dispositions furent prises, l'impatience le 
saisit. On le vit inquiet : soit que, comme à tous 
les hommes d'action, l'inaction lui pesât, et qu'à 
l'ennui d'attendre il préférât le péril, ou qu'il fût 
agité par cet espoir d'acquérir qui, chez la plu- 
part, est plus fort que la douceur de conserver, 
ou la crainte de perdre. 

Ce fut alors surtout que l'image de Moscou 
prisonnière obséda son esprit ; c'était le terme de 
ses craintes, le but de ses espérances. Dans sa 



216 HISTOIRE DE NAPOLEON 

possession il trouvait tout. Dès-lors, on commença 
à prévoir qu'un génie ardent, inquiet, accoutumé 
aux voies courtes , n'attendrait pas huit mois , 
quand il sentait son but à sa portée, quand vingt 
journées suffisaient pour F atteindre. 

Au reste , qu'on ne se presse pas de juger cet 
homme extraordinaire sur des faiblesses commu- 
nes à tous les hommes : on va l'entendre lui- 
même, on verra jusqu'à quel point sa position 
politique compliquait sa position militaire. Plus 
tard encore, on blâmera moins la résolution qu'il 
va prendre, quand on verra que le sort de la Rus- 
sie tint à un jour de santé de plus , qui manqua à 
Napoléon sur le champ même de la Moskwa. 

Cependant, il parut d'abord ne pas oser s'a- 
vouer à lui-même une si grande témérité ; mais 
peu à peu il s'enhardit à la considérer. Alors il 
délibère, et cette grande irrésolution, qui tour- 
mente son esprit, s'empare de toute sa personne. 
On le voyait errer dans ses appartcmens comme 
poursuivi par cette dangereuse tentation : rien ne 
peut plus le lixer ; à chaque instant il prend , 
quitte, et reprend son travail ; il marche sans ob- 
jet, demande l'heure, considère le temps; et, tout 
absorbé , il s'arrête , puis il fredonne d'un air 
préoccupé, et marche encore. 

Dans sa perplexité, il adresse des paroles en- 
trecoupées à ceux qu'il rencontre. « Eh bien! que 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 217 

« ferons-nous ? resterons-nous ? irons-nous plus 
c< avant? Comment s'arrêter dans un si glorieux 
a chemin! » Il n'attend pas leur réponse, il erre 
encore ; il semble chercher quelque chose ou 
quelqu'un qui le décide. 

Enfin; tout surchargé du poids d'une si consi- 
dérable pensée, et comme accablé d'une si grande 
incertitude, il s'est jeté sur un des lits de repos 
qu'il a fait étendre sur le parquet de ses cham- 
bres ; son corps , qu'épuise la chaleur et la con- 
tention de son esprit, n'a gardé qu'un léger vête- 
ment ; c'est ainsi qu'il passe à Vitepsk une partie 
de ses journées. 

Mais quand son corps est en repos, son esprit 
est encore plus actif. ce Que de motifs le précipi- 
ce tent vers Moscou ! comment supporter à Yitepsk 
« l'ennui de sept mois d'hiver! lui qui jusqu'alors 
« a toujours attaqué, il va donc être réduit à se 
ce défendre , rôle indigne de lui , dont il n'a pas 
ce l'expérience, et qui convient mal à son génie. 

ce D'ailleurs à Yitepsk rien n'est décidé , et 
ce pourtant à quelle distance se trouve-t-il déjà de 
ce la France ! l'Europe le verra donc enfin arrêté, 
ce lui que rien n'arrêtait ! La durée de cette entre- 
ce prise n'en augmentait-elle pas le danger? lais- 
ce sera-t-il à la Russie le temps de s'armer tout 
ce entière ! jusques à quand pourra-t-il prolonger 
ce cette position incertaine, sans diminuer le près- 



21 S HISTOIRE DE NAPOLEON 

« tige de son infaillibilité, qu'affaiblissait déjà la 
« résistance de l'Espagne, et sans faire naître en 
« Europe nn dangereux espoir? qu'allait-on pen- 
ce ser en apprenant que le tiers de son armée, ma- 
« lade ou dispersé, manquait aux drapeaux? Il 
« fallait donc éblouir promptement par l'éclat 
« d'une grande victoire, et cacher sous un amas 
« de lauriers tant de sacrifices. » 

Dès-lors, à Yitepsk c'est l'ennui, c'est toute la 
dépense, ce sont tous les inconvéniens, toutes les 
inquiétudes d'une position défensive qu'il consi- 
dère ; à Moscou, c'est la paix, l'abondance, les 
frais de la guerre, et une gloire immortelle. Il se 
persuade qu'il n'y a plus pour lui de prudence 
que dans l'audace ; qu'il en est de toutes les en- 
treprises hasardeuses comme des fautes, qu'on 
risque toujours à commencer et qu'on gagne sou- 
vent à achever; que moins elles ont d'excuse, plus 
il leur faut de succès. Qu'il fallait donc consom- 
mer celle-ci , l'outrer, étonner l'univers , attérer 
Alexandre de son audace, et arracher un prix qui 
pût compenser tant de pertes. 

Ainsi, le même danger qui peut-être aurait dû 
le rappeler sur le Niémen, ou le fixer sur la Dlina, 
le pousse sur Moscou! C'est le propre des fausses 
positions ; tout y est péril : témérité, prudence ; on 
n'a plus que le choix des fautes; il ne reste plus d'es- 
poir que dans celles de l'ennemi et dans le hasard. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 219 

Alors décide, il se relève soudainement, comme 
pour ne pas laisser à ses reflexions le temps de lui 
rendre une pénible incertitude, et déjà tout rem- 
pli du plan qui doit lui livrer sa conquête, il 
court à ses cartes : elles lui montrent Smolensk et 
Moscou. « La grande Moscou, la ville sainte, » 
noms qu'il répète avec complaisance, et qui sem- 
blent accroître son désir. A cette vue, plein du 
feu de sa redoutable conception, il paraît possédé 
du génie de la guerre. Sa voix s'endurcit, son re- 
gard devient étincelant, et son air farouche. On 
s'écarte de lui par frayeur autant que par res- 
pect; mais enfin son plan est arrêté, sa détermi- 
nation prise, sa marche tracée : aussitôt tout en 
lui s'apaise; et, délivré de sa terrible conception, 
ses traits reprennent une gaîté douce et sereine. 



220 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE IL 



Sa résolution fixée , il lui importait qu'elle ne 
mécontentât pas ses entours; il pensait qu en eux 
la persuasion aurait plus de zèle que l'obéissance. 
C'était d'ailleurs parleurs sentimens qu'il jugeait 
de ceux du reste de l'armée : enfin , comme tous 
les hommes, le chagrin tacite de ceux de son in- 
térieur le gênait; il se sentait mal à Taise, entouré 
de regards désapprobateurs et d'avis contraires au 
sien. Et puis, faire approuver un tel projet, c'é- 
tait, en quelque sorte, en faire partager la respon- 
sabilité, qui peut-être lui pesait. 

Mais ceux de son intérieur y apportèrent leur 
opposition, chacun suivant son caractère : Ber- 
thier par une contenance triste, des plaintes, et 
même des larmes ; Lobau et Caulaincourt par une 
franchise qui, chez le premier, avait une haute et 
froide rudesse, excusable dans un si brave guer- 
rier; et qui, dans le second, était persévérante 
jusqu'à l'opiniâtreté, et impétueuse jusqu'à la 
violence. L'empereur repoussa leurs observations 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 221 

avec humeur; il s'écriait, en s'adressant surtout 
à son aide-de-camp, ainsi qu'à Berthier, « qu'il 
« avait fait ses généraux trop riches, qu'ils n'aspi- 
« raient plus qu'aux plaisirs de la chasse , qu'à 
« faire briller dans Paris leurs somptueux équi- 
« pages, et que sans doute ils étaient dégoûtés de 
« la guerre ! » L'honneur ainsi attaqué, il n'y avait 
plus de réponse ; on baissait la tête et Ton se rési- 
gnait. Dans un mouvement d'impatience, il avait 
dit à l'un des généraux de sa garde : « Vous êtes 
« né au bivouac, et vous y mouriez. » 

Pour Duroc, il désapprouva d'abord par un 
froid silence , puis par des réponses nettes , des 
rapports véridiques, et de courtes observations. 
L'empereur lui répondit « qu'il voyait bien que 
« les Russes ne cherchaient qu'à l'attirer ; mais 
« que pourtant il fallait encore aller jusqu'à Smo- 
« lensk ; qu'il s'y établirait, et qu'au printemps de 
« i8i3, si la Russie n'avait pas fait la paix, elle 
« était perdue ; que Smolensk était la clé des deux 
« routes de Pétersbourg et de Moscou ; qu'il fal~ 
« lait s'en saisir ; alors il pourrait marcher en 
« même temps sur ces deux capitales, pour tout 
« détruire dans l'une , et tout conserver dans 
« l'autre. » 

Ici , le grand-maréchal lui fit observer qu'il ne 
trouverait pas plus la paix à Smolensk, et même 
à Moscou, qu'à Yilepsk; et que pour s'éloigner 



222 HISTOIRE DE NAPOLEON 

autant de la France, les Prussiens étaient des in- 
termédiaires peu sûrs. Mais l'empereur répliqua 
« que dans cette supposition, la guerre de Russie 
« ne lui présentant plus aucune chance avanta- 
« geuse, il y renoncerait ; qu'il tournerait ses ar- 
ec mes contre la Prusse, et qu'il lui ferait payer les 
« frais de la guerre. » 

Daru vint à son tour. Ce ministre est droit jus- 
qu'à la raideur > et ferme jusqu'à l'impassibilité : 
la grande question de la marche sur Moscou s'en- 
gagea ; Berthier seul était présent; elle fut agitée 
pendant huit heures consécutives ; l'empereur de- 
manda à son ministre sa pensée sur cette guerre : 
« qu'elle n'est point nationale, répliqua Daru; que 
« l'introduction de quelques denrées anglaises en 
« Russie, que même l'érection d'un royaume de 
« Pologne, ne sont pas des raisons suffisantes pour 
« une guerre si lointaine; que vos troupes, que 
ce nous-mêmes , nous n'en concevons ni le but ni 
« la nécessité, et que du moins tout conseille de 
te s'arrêter ici. » 

L'empereur se récria : « Le croyait-on un in- 
« sensé ! Pensait-on qu'il faisait la guerre par goût! 
« Ne lui avait-on pas entendu dire que la guerre 
« d'Espagne et celle de Russie étaient deux chan- 
ce cres qui rongeaient la France, et quelle ne pou- 
ce vait supporter à la fois î 

ee II voulait la paix ; mais pour traiter, il fallait 




/■.,,■ . </; '.,./,„// 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 223 

« être deux, et il était seul. Voyait-on une seule 
« lettre d'Alexandre lui parvenir? 

« Qu"attendrait-il donc à Yitepsk? Des fleuves 
«y marquaient, il est vrai, une position; mais 
« pendant l'hiver il n'y avait plus de fleuves en ce 
« pays. Ainsi c'était une ligne illusoire qu'ils in- 
« diquaient, une démarcation plutôt qu'une sé- 
« paration. Il faudrait donc en élever une factice, 
« construire des villes, des forteresses à l'épreuve 
« de tous les élémens et de tous les fléaux ; tout 
« créer, le ciel et la terre ; car tout manquait, jus- 
ce qu'aux vivres, à moins d'épuiser la Lilhuanie et 
« de la tourner contre lui, ou de se ruiner; car si 
« dans Moscou on pourra tout prendre, ici il fau- 
te dra tout acheter. Ainsi, coutinua-t-il, nous ne 
« pouvons, ni vous me faire vivre à Yitepsk, ni 
« moi vous y défendre, ni l'un ni l'autre nous ne 
« saurions faire ici notre métier. 

« Que s'il retournait à Yilna, on l'y nourrirait 
« plus facilement, mais qu'il ne s'y défendrait pas 
«mieux; qu'il faudrait donc reculer jusqu'à la 
« Yistuîe et perdre la Lilhuanie. Tandis qu'à 
« Smolensk il trouverait, ou une bataille décisive, 
« ou du moins une place et une position sur le 
« Dnieper. 

« Qu'il voyait bien qu'on pensait à Charles XII ; 
« mais que si l'expédition de Moscou manquait 
« d'un exemple heureux, c'est qu'elle avait man- 



224 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« que d'un homme pour l'entreprendre ; qu'à la 
« guerre, la fortune est de moitié dans tout ; que 
« si l'on attendait toujours une réunion complète 
« de circonstances favorables, on n'entreprendrait 
« jamais rien ; que pour finir il fallait commen- 
te cer ; qu'il n'y a pas d'entreprise où tout con~ 
« coure, et que dans tous les projets des hommes 
« le hasard a sa place ; qu'enfin la règle ne fait pas 
« le succès, mais le succès la règle, et que s'il 
« réussissait par de nouvelles marches , on ferait 
« d'après un nouveau succès de nouveaux prin- 
ce cipes. 

v « Il n'y a pas encore de sang versé, ajouta-t-il, 
« et la Puissie est trop grande pour céder sans 
« combattre. Alexandre ne peut traiter qu'après 
« une grande bataille. S'il le faut, j'irai chercher 
« jusqu'à la ville sainte cette bataille, et je la ga- 
« gnerai. La paix m'attend aux portes de Moscou. 
« Mais, l'honneur sauvé, si Alexandre s'obstine 
« encore, eh bien, je traiterai avec les boïards ; si- 
k non avec la population de cette capitale : elle 
« est considérable, ensemble et conséquemment 
« éclairée ; elle entendra ses intérêts , elle cora- 
« prendra la liberté. » Et il termina en disant 
« que d'ailleurs Moscou haïssait Pétersbourg; qu'il 
« profiterait de cette rivalité ; que les résultats 
« d'une telle jalousie étaient incalculables. » 
Ainsi , l'empereur , que la conversation avait 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 225 

échauffé, découvrait son espoir. Daru lui répon- 
dit « que la guerre était un jeu qu'il jouait bien , 
« où il gagnait toujours, et qu'on pouvait en con- 
« dure qu'il la faisait avec plaisir ; mais qu'ici, 
« c'étaient moins les hommes que la nature quil 
« fallait vaincre ; que déjà, soit désertion, mala- 
« die ou famine , l'armée était diminuée d'un 
« tiers. 

« Si les vivres manquaient à Yitepsk, que se- 
« rait-ce plus loin! Les officiers quil envoie pour 
« en requérir, ne reparaissent plus, ou reviennent 
« les mains vides. Le peu de farine ou de bes- 
« tiaux qu'on parvient à réunir est aussitôt dé- 
« voré par la garde : on entend les autres corps 
« dire qu'elle exige et absorbe tout ; que c'est 
« comme une classe privilégiée. Ambulances , 
« fourgons, troupeaux de bœufs, rien n'a pu sui- 
te vre. Les hôpitaux ne suffisent plus aux malades : 
« on y manque de vivres, de places, de médica- 
« mens. 

« Tout conseille donc de s'arrêter, et d'autant 
«plus, qu'à dater de Yitepsk, il ne faut plus 
« compter sur les bonnes dispositions des habi- 
« tans. D'après ses ordres secrets, ils ont été son- 
«dés, mais inutilement. Comment les soûle- 
« ver pour une liberté dont ils ne comprennent 
« pas même le nom ? par où avoir prise sur ces 
« peuples presque sauvages, sans propriétés, sans 

HISTOIRE DK NAPOLÉON. 1 5 



22fl HISTOIRE DE NAPOLEON 

«besoins? Qu'avait -on à leur arracher? Avec 
« quoi les séduire ? Leur seul bien était la vie, 
« qu'ils emportaient dans des espaces presque in- 
i< finis. » 

Berthier ajouta « que si nous marchions plus 
« avant, les Russes auraient pour eux nos flancs 
« trop alongés, la famine et surtout leur puissant 
« hiver ; tandis qu'en s'arrêtant, l'empereur met- 
« trait l'hiver de son côté, et se rendrait maîfre 
« de la guerre; qu'il la fixerait à sa portée, au lieu 
« de la suivre trompeuse, vagabonde, indéter-? 
« minée. » 

Berthier et Daru répliquaient ainsi. L'empe-? 
reur les écoutait doucement; plus souvent il les 
interrompait par des raisonnemens subtils : po- 
sant la question suivant ses désirs, ou la dépla- 
çant , quand elle devenait trop pressante. Mais 
quelque fâcheuses que fussent les vérités qu'il eut 
à entendre , il les écouta patiemment et y répon- 
dit de même. Dans toute cette discussion, ses pa- 
roles, ses manières, tous ses mouvemens furent 
remarquables par une facilité, une simplicité, une 
bonhomie , qu'au reste il avait presque toujours 
dans son intérieur; ce qui explique pourquoi, 
malgré tant de malheurs, il est encore aimé par 
ceux qui ont vécu dans son intimité. 

L'empereur, peu satisfait, lit venir successive- 
ment plusieurs généraux de son armée ; mais ses 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 227 

questions leur indiquèrent leurs réponses ; et quel- 
ques-uns Je ces chefs, nés soldais, et accoutu- 
més à obéir à sa voix, lui furent soumis dans ces 
entretiens comme aux champs de bataille. 

D'autres attendirent, pour dire leur avis, l'évé- 
nement : taisant leur crainte d'un malheur de- 
vant un homme toujours heureux, et leur opi- 
nion , que le succès leur reprocherait peut-être 
un jour. 

La plupart approuvèrent, sachant bien d'ail- 
leurs , que quand même ils s'exposeraient à dé- 
plaire, en conseillant de s'arrêter, on n'en mar- 
cherait pas moins. Puisqu'il fallait courir de 
nouveaux dangers, ils aimèrent mieux paraître 
les affronter volontairement. Ils trouvaient moins 
d'inconvéniens à avoir tort avec lui , que raison 
contre lui. 

Mais il y en eut un qui , non content de l'ap- 
prouver, l'excita. Par une coupable ambition, il 
accrut sa confiance, en grossissant à ses yeux la 
force de sa division. Car après tant de fatigues, 
sans dangers, c'était un grand mérite aux chefs 
d'avoir su conserver autour de leurs aigles un plus 
grand nombre d'hommes. On satisfaisait ainsi 
l'empereur par son côté le plus faible, et le temps 
des récompenses arrivait. Celui-là, pour mieux 
plaire, répondait hardiment de l'ardeur de ses 
soldats, dont les visages amaigris s'accordaient 

15. 



228 HISTOIRE DE NAPOLEON 

mal avec les flatteries de leur chef. L'empereur 
croyait à cette ardeur parce qu'elle lui plaisait, et 
parce qu'il ne voyait le soldat qu'à des revues ; 
dans ces occasions où sa présence, la pompe mi- 
litaire, cet entraînement mutuel des grandes réu- 
nions exaltaient les esprits ; où tout enfin, jusqu'à 
l'ordre secret des chefs, commandait l'enthou- 
siasme. 

Encore n'était-ce que de sa garde qu'il s'occu- 
pait ainsiDans l'armée, les soldats se plaignaient 
de son absence, « Ils ne le voyaient plus qu'aux 
« jours des combats , quand il fallait mourir, ja- 
« mais pour les faire vivre. Tous étaient là 
« pour lui, et lui ne semblait plus y être pour 
« eux. » 

Ils souffraient et se plaignaient ainsi ; mais sans 
assez sentir que c'était là un des malheurs atta- 
chés à cette campagne. La dispersion des corps 
d'armée étant indispensable, pour qu'ils pussent 
trouver des subsistances dans ces déserts , cette 
nécessité tenait Napoléon loin des siens. A peine 
sa garde pouvait-elle vivre et s'abriter autour de 
lui : le reste était hors de sa portée. Plusieurs im- 
prudences venaient, il est vrai, d'être commises; 
on ignore par quel ordre, au quartier impérial, on 
avait osé retenir à leur passage, et pour la garde, 
plusieurs convois <!e vivres qui appartenaient à 
d'autres corps. Cette violence, jointe à la jalousie 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 229 

qu'inspirent toujours les corps d'élite, mécontenta 
l'armée. 

L'empereur ignore ces plaintes , mais un cha- 
grin cruel le dévore ; il sait que , dans Vitepsk 
seulement, trois mille soldats sont atteints d'une 
dysscnterie , qui étend ses ravages sur toute son 
armée. Le seigle qu'ils mangent en bouillie, en 
est la principale cause. Leurs estomacs , accoutu- 
més au pain, rejettent celte nourriture froide et 
indigeste , et l'empereur presse ses médecins dy 
chercher un remède. Un jour on le voit moins 
soucieux : « Davout a , dit-il , trouvé ce que les 
« hommes de l'art n'ont pu découvrir; il vient 
« d'en recevoir la nouvelle : il ne s'agit que de 
« griller le seigle avant de le préparer ; » et les 
yeux de Napoléon brillent d'espoir, en question- 
nant son médecin, qui s'en réfère à l'expérience. 
L'empereur appelle aussitôt deux grenadiers de 
sa garde ; il les place à sa table, près de lui, il 
leur fait commencer l'épreuve de cette nourriture 
ainsi préparée. Elle leur réussit mal , quoiqu'il y 
eût ajouté de son propre vin, qu'il leur versa lui- 
même. 

Toutefois, au milieu de tant de privations, le 
respect pour le vainqueur de l'Europe, et la né- 
cessité, soutenaient; on se sentait engagé trop 
avant; il fallait une victoire pour se dégager 
promptemcnt; lui seul pouvait la donner; puis 



■v'30 HISTOIRE DE NAPOLEON 

le malheur avait épuré l'armée : ce qui en restait 
n'en pouvait être que l'élite , d'esprit comme de 
corps. Pour être arrivé jusque là, il fallait avoir 
résisté à tant d'épreuves! l'ennui et le mal-être 
de leurs misérables cantonnemens agitaient de 
tels hommes. Rester, leur paraissait insupporta- 
ble; reculer, impossible; il fallait donc avancer. 
Les grands noms de Smolcnsk et de Moscou 
n'effrayaient pas. Dans des temps et pour des 
hommes ordinaires, ce sol inconnu, ces peuples 
nouveaux, cet éloignemcnt qui agrandit tout, au- 
rait repoussé. C'était ce qui les attirait ; ils ne se 
plaisaient que dans des situations hasardeuses, 
que plus de dangers rendent plus piquantes, et 
auxquelles des périls nouveaux donnent un air de 
singularité : émotions pleines d'attraits pour des 
esprits actifs qui avaient goûté de tout , et aux- 
quels il fallait des choses nouvelles. 

Alors l'ambition était sans entraves ; tout ins- 
pirait la passion de la renommée ; on avait été 
lancé dans une carrière sans terme. Eh ! com- 
ment mesurer l'ascendant qu'avait dû prendre , 
et l'élan qu'avait donné un puissant empereur, 
capable de dire à ses soldats d'Austerlitz, après 
cette victoire : « Donnez mon nom à vos enfans, 
« je vous le permets; et si parmi eux il s'en trouve 
« un digne de nous, je lui lègue tous mes biens, 
« et je le nomme mon successeur ! » 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 231 



CHAPITRE III. 



Cependant là réunion des deux ailes de l'ar- 
mée russe vers Smolensk avait forcé Napoléon de 
rapprocher l'un de l'autre ses corps d'armée. 
Aucun signal d'attaque n'était encore donné; 
mais la guerre l'entourait ; elle semblait tenter son 
génie par des succès, et l'exciter par des revers. 

A sa gauche, Wittgcnstein, craignant à la fois 
Oudinot et Macdonald, était resté entre les deux 
chemins qui, de Pololsk et de Dlinabourg, se réu- 
nissent à Sébez. Le duc de Reggio avait eu l'or- 
dre de se tenir sur la défensive. Mais à Pololsk 
comme à Yitcpsk, rien, sur ce sol ennemi, n'avait 
décelé la position des Russes. Impatient de ne les 
sentir d'aucun côté , le maréchal s'était décidé à 
les chercher lui-même. 

Le i cv août, il a donc laissé le général Merle et 
sa division sur la Drissa, pour garder ses bagages, 
son grand parc et sa retraite ; il pousse Verdicr 
vers Sébez, et l'établit sur la grande route afin de 
masquer le mouvement qu'il projette. Pour lui, 



232 HISTOIRE DE NAPOLEON 

tournant à gauche avec l'infanterie de Legrand, 
la cavalerie de Gastex et l'artillerie légère d'Au- 
bry, il s'avance jusqu'à Iakoubowo, sur le chemin 
d'Ousvcïa. 

Le hasard voulut que, dans ce même moment, 
Wittgenstein, venant d'Ousveïa, marchât aussi 
sur Iakoubowo : on se rencontra inopinément en 
avant de ce village. Il élait tard ; le choc fut vif, 
mais court : la nuit lit cesser le combat, et en 
ajourna la décision. 

Le maréchal se trouvait engagé, avec une seule 
division, dans une gorge étroite, profonde, et en- 
vironnée de bois et de collines dont toutes les 
pentes nous étaient contraires. Il hésitait pourtant 
à quitter cette position rétrécie , sur laquelle al- 
laient se concentrer tous les feux ennemis, quand 
un jeune officier d'état-major russe, à peine sorti 
de l'enfance, vint, en donnant étourdiment dans 
nos postes , se faire prendre avec ses dépêches. 
Elles apprirent que Wittgenstein marchait avec 
tout son corps pour attaquer nos ponts sur la Dù'na 
et les détruire. Il fallut se retirer pour rallier, pour 
cencentrer ses forces sur une position moins dés- 
avantageuse, et, comme il arrive souvent dans ces 
marches rétrogrades, des traîneurs et quelques 
bagages tombèrent entre les mains des Russes. 

Wittgenstein, échauffé par ce facile succès, l'a 
poussé sans mesure. D'ns l'emportement dr ce 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 233 

qu'il croit une victoire, il fait passer la Drissa à 
Koulnief et à douze mille hommes pour aller à 
la poursuite d'Albert et de Legrand. Ceux-ci s'é- 
taient arrêtés. Albert court appeler le maréchal. 
Ils se couvrent d'une colline, observent tous les 
mouvements du général ennemi, et, le voyant 
s'aventurer imprudemment dans un défilé entre 
eux et la rivière, ils s'élancent tout-à-coup sur 
lui, le renversent, le tuent, et lui font perdre avec 
la vie huit canons et deux mille hommes. 

La mort de Koulnief fut, dit-on, héroïque ; un 
boulet lui brisa les deux jambes, et l'abattit sur 
ses propres canons : alors voyant les Français 
s'approcher, il arracha ses décorations, et, s'in- 
dignant contre lui-même de sa témérité, il se con- 
damna à mourir sur le lieu même de sa faute, en 
ordonnant aux siens de l'abandonner. Toute l'ar- 
mée russe le regretta; elle accusa de ce revers 
un de ces hommes dont la bizarrerie de Paul 
avait cru faire des généraux, à l'époque où cet 
empereur tout nouveau imagina d'entrer comme 
un vainqueur triomphant dans son paisible hé- 
ritage. 

La témérité passa avec la victoire du camp 
russe dans le camp français. Ce succès inattendu 
exalte Casa-Bianca et ses bataillons corses; ils 
oublient à quelle faute ils le doivent, ils négli- 
gent la recommandation de leur général, et sans 



2*4 * HISTOIRE DE NAPOLEON 

songer qu'ils imitent l'imprudence dont ils vien- 
nent de profiter, ils se précipitent sur les traces 
des Russes. Ils font ainsi deux lieues tête baissée, 
et n'ouvrent les yeux sur leur témérité que pour 
se voir seuls en présence de l'armée ennemie. 
Déjà Verdier, forcé de s'engager pour les soute- 
nir, compromettait le reste de sa division, quand 
le duc de Reggio accourt, retire les siens de ce 
péril, les ramène derrière la Drissa, et le lende- 
main va reprendre sa première position sous les 
murs de Polotsk. 

Il y trouva Saint-Cyr et les Bavarois , qui por- 
tèrent à trente cinq mille hommes son corps d'ar- 
mée. Pour Wittgenstein , il alla reprendre tran- 
quillement sa première position d'Ousweïa. Le 
résultat de ces quatre journées ne satisfit pas l'em- 
pereur. 

Presque en même temps on apprit à Yitepsk 
que l'avant-garde du vice-roi avait eu des succès 
vers Suraij , mais qu'au centre, près du Dnieper, 
à Inkowo, Sébasliani, surpris par le nombre, 
avait été battu. 

Napoléon écrivait alors au duc de Bassano 
d'annoncer chaque jour de nouvelles victoires 
aux Turcs. Vraies ou fausses, il n'importait, 
pourvu que ces communications suspendissent 
leur paix avec les Russes. Il s'occupait encore de 
ce soin, quand des députés de la Russie-Rouge 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 23& 

vinrent à Vitepsk, et apprirent à Duroc qu'ils 
avaient entendu le canon des Russes proclamer 
la paix de Bucharest. Cette paix, signée par Ku- 
tusof, venait d'être ratifiée. 

A cette nouvelle, que Duroc transmit à Napo- 
léon, celui-ci fut saisi d'un violent chagrin. Il ne 
s'étonne plus du silence d'Alexandre. D'abord, 
c'est la lenteur des négociations de Maret qu'il 
accuse ; puis l'aveugle ineptie des Turcs , à qui 
leurs paix étaient toujours plus funestes que leurs 
guerres : enfin la perfide politique de ses alliés 
qui tous, dans cet éloignement, et dans l'obscu- 
rité du sérail , avaient sans doute osé se réunir 
contre le dominateur de tous. 

Cet événement lui rend une prompte victoire 
encore plus nécessaire. Tout espoir de paix est dé- 
truit. Il vient de lire les proclamations des Rus- 
ses. Pour des peuples grossiers, elles devaient 
être grossières: en voici quelques passages : « L'en- 
« nemi, avec une perfidie sans pareille, annonce 
« la destruction de notre pays. Nos braves veu- 
« lent se jeter sur ses bataillons et les détruire : 
« mais nous ne voulons pas les sacrifier sur les 
« autels de ce Moloch. Il faut une levée générale 
« contre le tyran universel. Il vient, la trahison 
« dans le cœur et la loyauté sur les lèvres, nous 
« enchaîner avec ses légions d'esclaves. Chassons 
« celte race de sauterelles, Portons la crojx dans 



236 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« nos cœurs, le fer dans nos mains. Arrachons les 
« dents à cette tête de lion, et renversons le tyran 
« qui veut renverser la terre. » 

L'empereur s'émut. Ces injures, ces succès, 
ces revers, tout l'excite. La marche en avant de 
Barclay sur trois colonnes, vers Rudnia, qu'avait 
decelée l'échec d'Inkowo, et la vigoureuse défen- 
sive de Wittgenstein , promettaient uiïe bataille. 
Il fallait opter entre elle et une défensive longue, 
pénible, sanglante, inaccoutumée, difficile à sou- 
tenir à cette distance de ses renforts, et encoura- 
geante pour ses ennemis. 

Napoléon se décide : mais sa décision, sans être 
téméraire , est grande et hardie comme l'entre- 
prise. S'il s'écarte d'Oudinot , c'est après l'avoir 
renforcé de Saint-Cyr, et lui avoir ordonné de se 
lier au duc de Tarente : s'il marche à l'ennemi, 
c'est en changeant devant lui, à sa portée, et à son 
insu, sa ligne d'opération de Yitepsk contre celle 
de Minsk ; sa manœuvre est si bien combinée , il 
a accoutumé ses lieutenans à tant de ponctua- 
lité, de précision et de secret, que, dans quatre 
jours, pendant que l'armée ennemie surprise, 
cherchera vainement un Français devant elle, lui 
se trouvera, avec une masse de cent quatre-vingt- 
cinq mille hommes, sur le flanc gauche et sur les 
derrières de cet ennemi, qui, un moment, osa 
concevoir la pensée de le surprendre. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 237 

Cependant, l'étendue et la multiplicité des opé- 
rations , qui, de toutes parts, appellent sa pré- 
sence , le retiennent encore à Yitepsk. Ce n'est 
que par ses lettres qu'il peut être présent partout. 
Sa tête seule travaille ; il se plaît à croire que ses 
ordres pressans et répétés suffiront pour vaincre 
même la nature. 

L'armée vivait d'industrie et à la journée ; elle 
n'avait pas pour vingt-quatre heures de vivres : 
il lui ordonne d'en prendre pour quinze jours ; il 
dicte sans cesse. Le 10 août, on lui voit adresser 
huit lettres au prince d'Eckmiïlh, et presque au- 
tant à chacun de ses autres lieulenans. Dans les 
unes, il attire tout à lui , suivant son principe : 
« que la guerre n'est autre chose que l'art de réu- 
« nir plus de monde que l'ennemi sur un point 
« donné. » Tl écrit donc à Davout : « Faites venir 
« Latour-Maubourg. Si l'ennemi tient à Smo- 
« lensk, comme je suis fondé à le penser, ce sera 
« une affaire décisive, et nous ne saurions être 
« trop de monde. Orcha deviendra le point cen- 
« tral de l'armée. Tout porte à penser qu'il y aura 
« une grande bataille à Smolensk ; il me faut donc 
« des hôpitaux ; il en faut à Orcha, Dombrowna, 
« Mohilef, Kochanowo, Bobr, Borizof et Minsk. » 

Alors surtout, il montre une vive inquiétude 
sur les approvisionnemens d'Orcha. C'est le 10 
août, dans l'instant même où il dicte celte lettre, 



23S HISTOIRE DE tf APOLLON, etC 

qu'il donne l'ordre de mouvement. Dans quatre 
jours, toute son armée doit être rassemblée sur la 
rive gauche du Borysthène, vers Liady. Ce fut le 
i3 qu'il partit de Vitepsk. Il y était resté quinze 
jours. 



£\v%£ ôixiètm 



CHAPITRE I. 



L'échec d'Inkowo venait de décider Napoléon : 
dix mille chevaux russes, dans une rencontre d'à» 
vant- garde, avaient culbuté Sébastiani et sa ca- 
valerie. L'intrépidité, le mérite du général qui 
venait d'être repoussé , son rapport , l'audace de 
l'attaque, l'espoir, le pressant besoin d'une bataille 
décisive, tout porta l'empereur à croire que le 
nombre avait pu seul l'emporter, que toute l'ar- 
mée russe se trouvait entre la Diina et le Dnieper, 
et qu'elle marchait contre le centre de ses can- 
tonnemens : ce qui était vrai. 

La grande-armée était dispersée, il fallait la réur 
nir; Napoléon s'était décidé à défiler avec sa garde, 
l'armée d'Italie, et trois divisions de Davout, de- 
vant le front d'attaque des Russes ; à abandonner 
sa ligne d'opération de Yitepsk, pour prendre 
celle d'Orcha, et enfin à se jeter avec cent quatre- 
\ingt-cinq mille hommes sur la gauche du Dnic- 



240 HISTOIRE DE NAPOLEON 

per et de l'armée ennemie. Couvert par le fleuve, 
il la dépassera ; c'est dans Smolensk qu'il veut la 
prévenir ; s'il réussit, il aura séparé l'armée russe, 
non seulement de Moscou, mais de tout le centre 
et du midi de l'empire : elle sera reléguée dans le 
nord; il aura effectué dans Smolensk, contre Ba- 
gration et Barclay réunis, ce qu'il a tenté vaine- 
ment à Vitepsk contre l'armée de Barclay toute 
seule. 

Ainsi, la ligne d'opération d'une si grande ar- 
mée allait être changée subitement; deux cent 
mille hommes , répandus sur plus de cinquante 
lieues de terrain, allaient être réunis tout-à-coup, 
à l'insu de l'ennemi, à sa portée, et sur son flanc 
gauche. C'est là sans doute une de ces grandes 
déterminations, qui, exécutées avec l'ensemble et 
la rapidité de leur conception, changent tout-à- 
coup la face de la guerre, décident du sort des 
empires, et font éclater le génie des conquérans. 

Nous marchions, et depuis Orcha jusqu'à Liady 
l'armée française formait une longue colonne sur 
la rive gaucjie du Dnieper. Dans cette masse, le 
premier corps , formé par Davout , se distinguait 
par l'ordre et l'ensemble qui régnaient dans ses 
divisions. L'exacte tenue des soldats, le soin avec 
lequel ils étaient approvisionnés, celui qu'on 
mettait à leur faire ménager et conserver leurs vi- 
vres, que le soldat imprévoyant se plaît à gaspil- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 241 

1er, enfin la force de ces divisions, heureux résul- 
tat de cette sévère discipline , tout les faisait re- 
connaître et citer au milieu de toute l'armée. 

La division Gudin manquait ; un ordre mal 
écrit l'avait fait errer pendant vingt-quatre heures 
dans des bois marécageux; elle arriva cependant, 
mais affaiblie de trois cents combattans : car on 
ne répare ses erreurs que par des marches forcées, 
où les plus faibles succombent. 

L'empereur franchit en un jour l'intervalle mon- 
tueux et boisé qui sépare la Diina du Borysthène ; 
ce fut devant Rassasna qu'il traversa ce fleuve. Sa 
distance de notre patrie, jusqu'à l'antiquité de 
son nom, tout en lui excitait notre curiosité ; pour 
la première fois, les eaux de ce fleuve moscovite 
allaient porter une armée française, et réfléchir 
nos armes victorieuses. Les Romains ne l'avaient 
connu que par leurs défaites ; c'était sur ces mê- 
mes flots que descendaient les sauvages du Nord, 
les enfans d'Odin et de Rurick, pour aller piller 
Constantinople. Long -temps avant de l'aperce- 
voir, nos regards le cherchèrent avec une ambi- 
tieuse impatience ; nous rencontrâmes une rivière 
étroite et encaissée entre des bords boisés et in- 
cultes : c'était le Borysthène qui se présentait à 
nos yeux avec cette humble apparence. Toutes 
nos orgueilleuses pensées s'abaissèrent à cet as- 
pect, et bientôt elles s'évanouirent devant la 

HISTOIRE DE jSAPQEÉO.N. 16 



242 HISTOIRE DE NAPOLEON 

nécessité de pourvoir à nos premiers besoins. 

L'empereur coucha clans sa tente en avant de 
Rassasna ; le lendemain l'armée marcha ensem- 
ble, prête à se ranger en bataille, l'empereur à 
cheval au milieu. L'avant- garde chassa devant 
elle deux pulks de Cosaks, qui ne résistaient que 
pour avoir le temps de détruire des ponts et quel- 
ques meules de fourrages. Les bourgs, où l'on 
remplaçait l'ennemi, étaient aussitôt pillés; on les 
dépassait en toute hâte et en désordre. 

On traversait les cours d'eau à des gués bien- 
tôt gâtés ; les régimens qui venaient ensuite, pas- 
saient ailleurs, où ils pouvaient; on s'en inquié- 
tait peu : l'état-major-général négligeait ces détails; 
personne ne restait pour indiquer le danger s'il y 
en avait, ou le chemin, s'il en existait plusieurs. 
Chaque corps d'armée semblait n'être là que pour 
lui ; chaque division pour elle seule, chacun pour 
soi, comme si du sort de l'un n'eut pas dépendu 
celui de l'autre. 

On laissait partout des train eu rs , des hommes 
égarés, près desquels les officiers passaient indif- 
féremment; il y aurait eu trop à reprendre : on 
avait trop à faire personnellement pour s'occu- 
per des autres. Beaucoup de ces hommes isolés 
étaient des maraudeurs qui feignaient une mala- 
die, ou une blessure, pour s'écarter ensuite; ce 
qu'on n'avait pas le temps d'empêcher, et ce qui 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 243 

arrivera toujours dans ces grandes foules qu'on 
pousse en avant avec tant de précipitation , l'or- 
dre intérieur ne pouvant exister au milieu d'un 
désordre général. 

Jusqu'à Liady, les bourgs nous parurent plus 
juifs que polonais; les Lithuaniens fuyaient quel- 
quefois à notre approche ; les juifs restaient : rien 
n'aurait pu les résoudre à abandonner leurs mi- 
sérables demeures; on les reconnaissait à leur 
prononciation grasse, à leur élocution voluble et 
précipitée , à la vivacité de leurs mouvemens, à 
leur teint qu'échauffe la vile passion du gain. On 
remarquait surtout leurs regards avides et per- 
çans, leurs figures et leurs traits alongés en poin- 
tes aiguës, que ne peut ouvrir un sourire mali- 
cieux et perfide; et cette taille longue, souple et 
maigre , cette démarche empressée ; enfin leur 
barbe ordinairement rousse, et ces longues robes 
noires, que retient autour de leurs reins une cein- 
ture de cuir : car tout, hors leur saleté, les distin- 
gue des paysans lithuaniens ; tout rappelle en eux 
un peuple dégradé. 

Ils semblent avoir conquis la Pologne , où ils 
pullulent et dont ils sucent toute la substance. Ja- 
dis leur religion, aujourd'hui le souvenir d'une 
réprobation trop long-temps universelle , les ont 
faits ennemis des hommes : autrefois, c'était par 
les armes qu'ils les attaquaient; à présent, c'est 

16. 



244 HISTOIRE DE NAPOLEON 

par la ruse. Cette race est en horreur aux Russes, 
peut-être parce qu'elle est presque iconoclaste , 
tandis que les Moscovites poussent l'adoration des 
images jusqu'à l'idolâtrie. Enfin, soit supersti- 
tion, soit rivalité d'intérêt, ils lui ont interdit leurs 
terres ; les juifs étaient forcés de souffrir leurs mé- 
pris : leur impuissance haïssait ; mais ils détestè- 
rent encore plus notre pillage. Ennemis de tous, 
espions des deux armées, ils vendaient l'une à 
l'autre par ressentiment, par peur, suivant l'occa- 
sion, et parce qu'ils vendent tout. 

Après Liady, la vieille Russie commençant, 
les juifs finissent; les yeux furent donc soulagés de 
leur dégoûtante présence ; mais d'autres besoins 
réduisirent à les regretter ; on regretta leur intérêt 
actif et industrieux , dont l'argent pouvait tout 
obtenir, leur jargon allemand, seul langage que 
nous comprenions dans ces déserts, et qu'ils par* 
lent tous, parce qu'ils en ont besoin pour com- 
mercer. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 245 



CHAPITRE II. 



Le i5 août, à trois heures, on découvrit Kras- 
noé, ville de bois , qu'un régiment russe voulut 
défendre : mais il n'arrêta le maréchal Ney que 
le temps nécessaire pour arriver sur lui et le ren- 
verser. La ville prise , on vit au-delà six mille 
hommes d'infanterie russe en deux colonnes , 
dont plusieurs escadrons couvraient la retraite : 
c'était le corps de Newerowskoï. 

Le sol était inégal , mais nu ; il convenait à la 
cavalerie , Murât s'en empara : mais les ponts de 
Krasnoé étaient rompus, la cavalerie française fut 
forcée de s'écartera gauche, et de défiler longue- 
ment, dans de mauvais gués, pour joindre F en- 
nemi. Quand on fut en présence , la difficulté du 
passage qu'on venait de laisser derrière soi, et la 
bonne contenance des Russes firent hésiter, on 
perdit du temps à s'attendre et à se déployer; 
enfin, un premier effort dissipa la cavalerie en- 
nemie. 

Newerowskoï se voyant découvert, réunit ses co- 



246 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Ion nés ; il en forma un carre plein et si épais, que 
la cavalerie de Murât y pénétra plusieurs fois sans 
pouvoir le traverser ni le dissoudre. 

Il est même vrai que nos premières charges 
échouèrent à vingt pas du front des Russes ; cha- 
que fois que ceux-ci se sentaient trop pressés, ils 
se retournaient , nous attendaient de pied ferme, 
et nous repoussaient à coups de fusil ; puis aussi- 
tôt, profitant de notre désordre , ils continuaient 
leur retraite. 

On voyait leurs Cosaks frapper à grands coups 
de bois de lance ceux de leurs fantassins qui alon- 
geaient la marche ou qui s'éloignaient de leurs 
rangs ; car nos escadrons les harcelaient sans 
cesse, épiaient tous leurs mouvements, se jetaient 
dans les moindres intervalles, et enlevaient aus- 
sitôt tout ce qui se séparait de la masse ; ils y 
pénétrèrent même deux fois, mais peu, les che- 
vaux restant comme engravés dans cette foule 
épaisse et opiniâtre. 

Newerowskoï eut un moment très-critique ; sa 
colonne marchait à la gauche de la grande route, 
dans des seigles encore debout, quand tout-à- 
coup la longue enceinte d'un camp, formée par 
un rang de fortes palissades, l'arrêta ; ses soldats, 
pressés par nos mouvemens, n'eurent pas le temps 
d'y faire une trouée, et Murât lança contre eux 
les Wurtembergeois pour leur faire mettre bas 



ET DE LA GlUNDE ARMEE. 247 

les armes : mais pendant que la tête de la colonne 
russe franchissait l'obstacle, leurs derniers rangs 
se retournèrent et tinrent ferme. Ils tirèrent mal, 
il est vrai, la plupart en Pair et comme des gens 
troubles; mais de si près, que la fumée, les feux 
et le fracas de tant de coups, épouvantèrent les 
chevaux wurtembérgeois et les renversèrent pêle- 
mêle. 

Les Russes saisirent l'instant ; ils mirent entre 
eux et nous cette barrière qui aurait dû leur être 
fatale. Leur colonne en profita pour se reformer 
et gagner du terrain. Quelques canons français ar- 
rivèrent enfin ; seuls, ils purent faire brèche dans 
cette forteresse vivante. 

Newerowskoï se hâtait pour atteindre un défilé 
où Grouchy avait ordre de le prévenir, mais, 
trompé par un faux rapport, Murât avait dé- 
tourné la plus grande partie de la cavalerie de ce 
général dans la direction d'Ielnia ; il ne restait à 
Grouchy que six cents chevaux. Tl lança le 8 e de 
chasseurs vers le défilé , où il se trouva trop fai- 
ble contre une si forte colonne. Les charges vi- 
goureuses et réitérées de ce régiment, du 6 e de 
hussards et du 6 e de lanciers , contre le flanc 
gauche de cette masse compacte, garantie par le 
double rang de grands bouleaux qui borde chaque 
côté de la route, furent insuffisantes, et Grouchy 
demanda du secours; mais ce fut en vain; soit 



24g H1ST0IKE DE NAPOLEON 

que le général qui le suivait fût retenu par les 
difficultés du terrain , soit qu'il ne sentît pas as- 
sez l'importance de ce combat. Elle était grande, 
puisque entre Smolensk et Murât il n'y avait 
que ce corps russe, et que lui défait, Smolensk 
aurait pu être surprise sans défenseurs, enlevée 
sans combat, et l'armée ennemie coupée de 
sa capitale. Mais cette division réussît enfin à 
gagner un terrain boisé où ses flancs furent 
couverts. 

Newerowskoï fit une retraite de lion. Toute- 
fois il laissa sur le champ de bataille douze cents 
morts, mille prisonniers et huit pièces de canon. 
La cavalerie française eut l'honneur de cette jour- 
née. L'attaque y fut aussi acharnée que la dé- 
fense opiniâtre ; elle eut plus de mérite, n'ayant à 
employer que le fer contre le fer et le feu; le cou- 
rage éclairé du soldat français étant d'ailleurs 
d'une nature plus relevée que celui des soldats 
russes, esclaves dociles, qui exposent une vie 
moins heureuse , et des corps en qui les frimas 
ont émoussé la sensibilité. 

Le hasard voulut que le jour de ce succès fût 
celui de la fête de l'empereur. L'armée ne pensa 
pas à la célébrer. Dans la disposition des hom- 
mes, dans celle des lieux, rien ne convenait à une 
fête , de vaines acclamations se seraient perdues 
au milieu de ces vastes solitudes, Dans notre po- 




A EUJOr'HHH 



H/t^ /.<r >/r „</<,///, 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 249 

sition, il n'y avait de jour de fête que celui d'une 
victoire complète. 

Cependant Murât et Ney, en rendant compte 
de leur succès à l'empereur, en firent hommage 
à cet anniversaire. Us firent tirer une salve de 
cent coups de canon. L'empereur, mécontent, 
remarqua qu'en Russie il fallait ménager davan- 
tage la poudre française; mais on lui répondit 
qu'elle était russe et conquise de la veille. L'idée 
d'entendre l'anniversaire de sa fête célébré aux dé- 
pens de l'ennemi fit sourire Napoléon ; on trouva 
que ce genre assez rare de flatterie convenait à 
de tels hommes. 

Le prince Eugène crut aussi devoir lui appor- 
ter ses vœux. L'empereur lui dit : « Tout se pré^ 
« pare pour une bataille ; je la gagnerai , et nous 
« verrons Moscou. » Le prince garda le silence ; 
mais en sortant il répondit aux questions du maré- 
chal Mortier, « Moscou nous perdra! » Ainsi Ton 
commençait à désapprouver. Duroc, le plus ré- 
servé de tous, l'ami, le confident de l'empereur, 
disait hautement qu'il ne prévoyait pas d'époque 
à notre retour. Toutefois, ce n'était qu'entre soi 
qu'on s'épanchait ainsi ; car on sentait que la dé- 
cision prise, tous devaient concourir à son exécu- 
tion ; que plus la position devenait périlleuse, plus 
il y fallait de courage, et qu'une parole qui refroi- 
dirait le zèle serait une trahison ; voilà pourquoi 



250 HISTOIRE DE NAPOLEON 

nous vîmes ceux dont le silence ou même les pa- 
roles combattaient l'empereur dans sa tente, pa- 
raître au-dehors confians et pleins d'espoir. Cette 
attitude leur était dictée par l'honneur ; la foule 
l'a imputée à la flatterie. 

Newerowskoï, presque écrasé, courut se ren- 
fermer dans Smolensk. Il laissa derrière lui quel- 
ques Cosaks pour brûler les fourrages ries habita- 
tions furent respectées. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 



CHAPITRE III. 



Pendant que la grande- armée remontait ainsi 
le Dnieper par sa rive gauche, Barclay et Bagra- 
tion, placés entre ce fleuve et le lac Kasplia, vers 
Inkowo, s'y croyaient encore en présence de l'ar- 
mée française. Ils hésitaient : deux fois, entraînés 
par les conseils du quartier-maître-général Toll , 
ils avaient résolu d'enfoncer la ligne de nos can- 
tonnemens, et deux fois, étonnés d'une détermi- 
nation si hardie, ils s'étaient arrêtés au milieu de 
leur mouvement commencé. Enfin, trop timides 
pour ne prendre conseil que d'eux-mêmes, ils 
paraissaient attendre leur décision des événe- 
mens, et notre attaque pour y conformer leur dé- 
fense. 

On put aussi s'apercevoir, à l'incertitude de 
leurs mouvemens, de la mésintelligence de ces 
deux chefs. En effet, leur position , leur carac- 
tère, jusqu'à leur origine, tout se heurtait entre 
eux. D'un côté la valeur froide, le génie savant, 
méthodique et tenace de Barclay, dont l'esprit, 



252 HISTOIRE DE NAPOLEON 

allemand comme la naissance, voulait tout cal- 
culer, jusqu'aux chances du hasard, s* obstinant à 
devoir tout à sa tactique et rien à la fortune ; de 
l'autre, l'instinct guerrier, audacieux et violent 
deBagration, vieux Russe de l'école de Suwarow, 
mécontent d'obéir à un général moins ancien 
que lui, terrible au combat, mais ne connaissant 
d'autre livre que la nature , d'autre instruction 
que ses souvenirs, d'autres conseils que ses inspi- 
rations. 

Ce vieux Russe, sur les frontières de la vieille 
Russie, frémissait de honte à l'idée de reculer 
encore sans combattre. Dans l'armée, tous parta- 
geaient son ardeur ; elle était appuyée d'un côté 
par l'orgueil patriotique des nobles, par le succès 
d'Inkowo, par l'inaction de Napoléon à Vitepsk, 
et par les discours tranchans de ceux qui n'étaient 
pas responsables; de l'autre côté, c'était par un 
peuple de paysans, de marchands et de soldats, 
qui nous voyaient prêts à fouler leur terre sacrée 
avec cette horreur qu'inspirent des profanateurs : 
tous enfin demandaient une bataille. 

Barclay seul s'y opposait. Son plan , fausse- 
ment attribué à l'Angleterre, était arrêté dans 
son esprit depuis 1807 > ma ^ s ^ avait à combat- 
tre sa propre armée , comme la nôtre ; et quoi- 
qu'il fût général en chef et ministre, il n'était 
ni assez Russe, ni assez victorieux , pour obte- 



ET DE LA GRANDE ARffiÉE. 253 

nir la eonfiance des Russes. Il n'avait que celle 
d'Alexandre. 

Bagration et ses officiers hésitaient à lui obéir. 
Il s'agissait de défendre le sol natal, de se dévouer 
pour le salut de tous ; c'était l'affaire de chacun, 
et tous se croyaient le droit d'examiner. Ainsi 
leur malheur se défiait de la prudence de leur gé-; 
néral, quand, à l'exception de quelques chefs,- 
notre bonheur se livrait aveuglément à l'audace, 
jusque-là toujours heureuse, du nôtre; cardans 
le succès, le commandement est facile ; personne 
n'examine si c'est prudence ou fortune qui con- 
duit. Telle est la position des chefs : heureux, 
tous leur obéissent aveuglément; malheureux, 
tous les jugent. 

Toutefois, entraîné par l'impulsion générale; 
Barclay venait d'y céder un instant, de réunir ses 
forces vers Rudnia, et de tenter de surprendre 
l'armée française dispersée. Mais le faible coup 
que son avant-garde vient de frapper à Inkowo, 
l'a épouvanté. Il tremble, s'arrête, et, croyant à 
tout moment voir apparaître Napoléon en face 
de lui, sur sa droite, et partout, hors sur sa gau- 
che, qu'il pense être couverte par le Dnieper, il 
perd plusieurs jours en marches et en contre-mar- 
ches. Il hésitait ainsi, quand tout-à-coup les cris 
de détresse de Newerowskoï retentirent dans son 
camp. Il ne fut plus question d'attaquer ; on cou- 



254 HISTOIRE DE NAPOLEON 

rut aux armes, et l'on se précipita vers Smolensk 
pour la défendre. 

Déjà Murât et Ney attaquaient cette ville : le 
premier, avec sa cavalerie, et du côté où le Bo- 
rysthène entre dans ses murs; le second à sa sor- 
tie, avec son infanterie, et sur un terrain boisé et 
coupé de profonds ravins. Ce maréchal appuyait 
sa gauche au fleuve, et Murât sa droite, que Po- 
niatowski, arrivant directement de Mohilef, vint 
renforcer. 

En cet endroit, deux collines escarpées resser- 
rent le Borysthène; c'est sur elles que Smolensk 
est bâtie. Cette cité offre l'aspect de deux villes, 
que le fleuve sépare, et que deux ponts réunis- 
sent. Celle de la rive droite, la plus nouvelle, est 
toute marchande ; elle est ouverte, mais elle do- 
mine l'autre, dont elle n'est pourtant qu'une dé- 
pendance. 

L'ancienne ville, celle qui occupe le plateau et 
les pentes de la rive gauche, est environnée d'une 
muraille haute de vingt-cinq pieds, épaisse de dix- 
huit, longue de trois mille toises, et défendue par 
vingt-neuf grosses tours, par une mauvaise cita- 
delle en terre de cinq bastions, qui commande la 
route d'Orcha, et par un large fossé servant de 
chemin couvert. Quelques ouvrages extérieurs et 
des faubourgs dérobent les approches des portes 
de Mohilef et du Dnieper; elles sont défendues 



ET DE U GRANDE ABMEE. * 255 

par un ravin qui , iprès avoir environné une 
grande partie de la ville, devient plus profond et 
^escarpe en s'approchant du Dnieper, du côté de 
la citadelle. 

Les habitans trompés sortaient des temples, où 
ils venaient de louer Dieu des victoires de leurs 
troupes , quand ils les virent accourir sanglan- 
tes, vaincues, et fuyant devant l'armée française 
victorieuse. Leur malheur étant inattendu, leur 
consternation en fut d'autant plus grande. 

Cependant la vue de Smolensk avait enflammé 
l'ardeur impatiente du maréchal Ney ; on ne sait 
sil se rappela mal à propos )es merveilles de la 
guerre de Prusse, quand les citadelles tombaient 
devant les sabres de nos cavaliers, ou s'il ne vou- 
lut d'abord que reconnaître cette première forte- 
resse russe ; mais il s'en approcha trop : une balle 
le frappa au cou; irrité, il lança un bataillon 
contre la citadelle, au travers d'une grêle de bal- 
les et de boulets, qui lui firent perdre les deux tiers 
de ses soldats : les autres continuèrent; les mu- 
railles russes purent seules les arrêter; quelques- 
uns seulement en revinrent : on parla peu de l'ef- 
fort héroïque qu'ils venaient de tenter parce 
qu'il était une faute de leur général , et qu'il fut 
inutile. 

Piefroidi, le maréchal Ney se retira sur une hau- 
teur sablonneuse et boisée, qui bordait le fleuve. 



250 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Il observait la ville et le pays, quand, de l'autre 
côté du Dnieper, il crut entrevoir au loin des 
masses de troupes en mouvement ; il courut ap- 
peler l'empereur, et le guida à travers les taillis 
et dans des fonds, pour le dérober aux feux de la 
place. 

Napoléon, parvenu sur la hauteur, vit dans un 
nuage de poussière de longues et noires colonnes, 
d'où jaillissait le reflet d'une multitude d'armes ; 
tes masses s'avançaient si rapidement qu'elles 
semblaient courir. C'était Barclay, Bagration, près 
de cent vingt mille hommes , enfin toute l'armée 
russe. 

A cette vue, Napoléon, transporté de joie, 
frappa des mains et s'écria : « Enfin je les tiens ! » 
Il n'en fallait plus douter! cette armée surprise 
accourait pour se jeter dans Smolensk, pour la 
traverser, pour se déployer sous ses murs et nous 
livrer enfin cette bataille tant désirée ; l'instant dé- 
cisif du sort de la Russie était donc enfin venu. 

Aussitôt il parcourt toute la ligne , et marque à 
chacun sa place. Davout, puis le comte de Lo- 
bau, se déploieront à la droite de Ney; la garde 
au centre en réserve, et plus loin l'armée d'Ita- 
lie. La place de Junot et des Westphaliens fut 
indiquée; mais un faux mouvement les avait éga- 
rés. Murât et Poniatowski formèrent la droite de 
l'armée; déjà ces deux chefs menaçaient la ville ; 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 257 

il les fit reculer jusqu'à la lisière d'un taillis et 
laisser vide devant eux une vaste plaine, qui s'é- 
tend depuis ce bois jusqu'au Dnieper. C'était un 
champ de bataille qu il offrait à l'ennemi. L'ar- 
mée française , ainsi placée, était adossée à des 
défilés et à des précipices ; mais la retraite im- 
portait peu à Napoléon; il ne songeait qu'à la 
victoire. 

Cependant Bagration et Barclay revenaient vers 
Smolensk à grands pas ; l'un pour la sauver par 
une bataille , l'autre pour protéger la fuite de ses 
habitans et l'évacuation de ses magasins : il était 
décidé à ne nous abandonner que ses cendres. 
Les deux généraux russes arrivèrent hors d'ha- 
leine sur les hauteurs de la rive droite ; ils ne res- 
pirèrent qu'en se voyant encore maîtres des ponts 
qui réunissent les deux villes. 

Napoléon faisait alors harceler l'ennemi par 
une nuée de tirailleurs, afin de l'attirer sur la rive 
gauche et d'engager une bataille pour le jour sui- 
vant. On assure que Bagration s'y serait laissé en- 
traîner, mais que Barclay ne l'exposa pas à cette 
tentation. Il l'envoya vers Elnia et se chargea de la 
défense de la ville. 

Selon Barclay, la plus grande partie de notre 
armée marchait sur Elnia pour aller se placer en- 
tre Moscou et l'armée russe. Il se trompait par 
cette disposition commune à la guerre de prêter 

HISTOIRE PE NAPOLÉON. 17 



2ÔS HISTOIRE PE NAPOLEON 

à son ennemi des desseins contraires à ceux qu'il 
montre. Car la de'fensivc étant inquiète de sa na- 
ture grandit souvent l'offensive, et la crainte 
échauffant l'imagination fait supposer à l'ennemi 
mille projets qu'il n'a pas. Il se peut aussi que 
Barclay , ayant en tête un ennemi colossal , dût 
s'attendre à des mouvemens gigantesques. 

Depuis , les Russes eux-mêmes ont reproché à 
Napoléon de ne s'être point décidé à cette ma- 
nœuvre ; mais ont-ils assez songé qu'aller ainsi se 
placer par-delà un fleuve, une ville forte et une 
armée ennemie, c'eût été, pour couper aux Rus- 
ses le chemin de leur capitale , se faire couper à 
soi-même toute communication avec ses renforts, 
ses autres armées et l'Europe? Ceux-là ne savent 
guère apprécier les difficultés d'un tel mouve- 
ment, s'ils s'étonnent qu'on ne l'ait pas improvisé 
en deux jours, au travers d'un fleuve et d'un pays 
inconnus, avec de telles masses, et au milieu 
d'une autre combinaison dont l'exécution n'était 
pas achevée. 

Quoi qu'il en puisse être, dans la soirée même 
du 16, Ragration commença son mouvement 
vers Elnia. Napoléon venait de faire planter sa 
tente au milieu de sa première ligne, presque à 
portée du canon de Smolensk, et sur les bords du 
ravin qui cerne la ville. Il appelle Murât et Da- 
vout : le premier vient de remarquer chez les 



ET DE LA GRANDE ABMEE. 259 

Russes des mouvemens qui annoncent une re- 
traite. Chaque jour, depuis le Niémen, il a l'habi- 
tude de les voir ainsi s'échapper ; il ne croit donc 
pas à une bataille pour le lendemain. Davout fut 
d'un avis contraire ; quant à l'empereur, il n'hé- 
sita pas à croire ce qu'il désirait. 



17. 



260 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE IV. 



Le 17, dès le point du jour, l'espérance devoir 
l'armée russe rangée devant lui réveilla Napoléon, 
mais le champ qu'il lui avait préparé était reslé 
désert ; néanmoins il persévéra dans son illusion. 
Davout la partageait; ce fut de ce côté qu'il se 
rendit. Dalton , l'un des généraux de ce maréchal, 
a vu des bataillons ennemis sortir de la ville, 
et se ranger en bataille. L'empereur saisit cet es- 
poir, que Ney, d'accord avec Murât, combat en 
vain. 

Mais pendant qu'il espère encore et attend, 
Belliard, fatigué de ces incertitudes, se fait suivre 
par quelques cavaliers ; il pousse une bande de 
Cosaks dans le Dnieper, au-dessus de la ville, et 
voit, sur la rive opposée, la route de Smolensk à 
Moscou couverte d'artillerie et de troupes en mar- 
che. Il n'y a plus à en douter, les Russes sont en 
pleine retraite. L'empereur est averti qu'il faut 
renoncer à l'espoir d'une bataille, mais que d'une 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 261 

rive à l'autre ses canons pourront inquiéter la 
marche rétrograde de l'ennemi. 

Belliard proposa même de faire franchir le 
fleuve à une partie de l'armée, afin de couper la 
retraite à l'arrière- garde russe, chargée de défen- 
dre Smolensk; mais les cavaliers envoyés pour 
découvrir un gué, firent deux lieues sans en trou- 
ver, et noyèrent plusieurs chevaux. Il existait ce- 
pendant un passage large et commode à une lieue 
au-dessus de la ville. Dans son agitation, Napo- 
léon poussa lui-même son cheval de ce côté. Il 
fit plusieurs werstes dans cette direction, se fati- 
gua et revint. 

Dès-lors, il parut ne plus considérer Smolensk 
que comme un passage , qu'il fallait enlever de 
vive force et sur-îe-champ. Mais Murât, prudent 
quand la présence de l'ennemi ne réchauffait pas, 
et qui, avec sa cavalerie, n'avait rien à faire à un 
assaut, combattit cette résolution. 

Un si violent effort lui paraissait inutile , puis- 
que les Russes se retiraient d'eux-mêmes ; quant 
au projet de les atteindre, on l'entendit s'écrier : 
« que puisqu'ils ne voulaient point de bataille, 
« c'était assez loin les poursuivre, et qu'il était 
« temps de s'arrêter. » 

L'empereur répliqua. On n'a point recueilli le 
reste de leur entretien. Cependant, comme ensuite 
on entendit le roi dire « qu'il s'était jeté aux gc- 



262 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« noux de son frère, qu'il l'avait conjuré de s'ar- 
« rêter, mais que Napoléon ne voyait que Mos- 
« cou ; qu'honneur, gloire, repos, tout pour lui 
« était là ; que cette Moscou nous perdrait ! » on vit 
bien quel avait été le sujet de leur dissentiment. 

Un fait certain, c'est qu'en quittant son beau-» 
frère, les traits de Murât portaient l'empreinte d'un 
profond chagrin; ses mouvemens étaient brus- 
ques, une violence sombre et concentrée l'agi- 
tait; le nom de Moscou sortit plusieurs fois de sa 
bouche. 

On avait placé non loin de là, sur la rive gau- 
che du Dnieper, à l'endroit où Belliard avait 
aperçu la retraite de l'ennemi, une batterie formi- 
dable. Les Russes nous en avaient opposé deux 
plus terribles encore. À chaque instant nos ca- 
nons étaient écrasés, nos caissons sautaient. Ce 
fut au milieu de ce volcan que le roi poussa son 
cheval ; là, il s'arrête, met pied à terre et reste 
immobile. Belliard l'avertit qu'il se fera tuer inu- 
tilement et sans gloire; le roi, pour toute réponse, 
pousse plus avant. On n'en doute plus autour de 
lui, il désespère du sort de cette guerre ; il prévoit 
un désastreux avenir, et il cherche la mort pour 
y échapper. Toutefois, Belliard insiste, et lui fait 
remarquer que sa témérité causera la perte de 
ceux qui l'entourent. « Eh bien, répond Murât, 
« retirez-vous donc tous, et laissez-moi seul ici. » 



ET DE LA. GRANDE ARMEE. 2G3 

Mais tous s'y refusèrent. Alors le roi se retour- 
nant avec emportement, s'arracha de ce lieu de 
carnage comme quelqu'un à qui Ton fait vio- 
lence. 

L'assaut général venait d'être ordonné. Ney 
avait à attaquer la citadelle ; Davout etLobau, les 
faubourgs qui couvrent les murs de la ville. Po- 
niatowski, déjà sur les bords du Dnieper, avec 
soixante pièces de canon, dut redescendre ce fleuve 
jusque dans le faubourg qui le borde, détruire les 
ponts de l'ennemi , et ôter à la garnison sa re- 
traite. Napoléon voulut qu'en même temps l'ar- 
tillerie de la garde abattît la grande muraille avec 
ses pièces de douze , impuissantes contre une 
masse si épaisse. Elle désobéit, prolongea ses feux 
dans le chemin couvert et le nettoya. 

Tout réussit à la fois, hors l'attaque de Ney, la 
seule qui aurait dû être décisive, mais qu'on né- 
gligea. L'ennemi fut rejeté brusquement dans ses 
murs. Tout ce qui n'eut pas le temps de s'y préci- 
piter périt ; mais en montant à cet assaut, nos co- 
lonnes d'attaque laissèrent une longue et large 
traînée de sang, de blessés et de morts. 

On remarqua un bataillon qui, s' étant présenté 
de flanc aux batteries russes, perdit un rang entier 
de l'un de ses pelotons par un seul boulet ; vingt- 
deux hommes tombèrent par le même coup. 

Cependant l'armée , sur un amphithéâtre de 



264 HISTOIRE DE NAPOLEON 

hauteurs, contemplait, avec une silencieuse 
anxiété, ses braves compagnons d'armes; mais 
quand elle les vit s'élancer tout au travers d'une 
grêle de balles et de mitraille, et persévérer avec 
une ardeur, une fermeté, un ordre admirable, 
alors, saisie d'enthousiasme, on l'entendit battre 
des mains. Le bruit de ce glorieux applaudisse- 
ment arriva jusqu'à nos colonnes d'attaque. Il ré- 
compensa le dévouement de ces guerriers, et quoi- 
que, dans une seule brigade, celle de Dalton, et 
dans l'artillerie de Reindre, cinq chefs de batail- 
lon , quinze cents hommes et le général lui-même 
fussent tombés , ceux qui survécurent disent en- 
core que cet hommage de l'enthousiasme qu'ils 
excitèrent, est pour eux une compensation suffi- 
sante à tous les maux qu'ils ont endurés. 

Parvenu jusqu'aux murs de la place, on se mit 
à couvert de ses feux en se servant des ouvrages 
et des bâtimens extérieurs qu'on venait d'enlever. 
La fusillade continuait ; son pétillement, redou- 
blé par l'écho des murailles, paraissait de plus en 
plus vif. L'empereur en fut fatigué ; il voulut re- 
tirer ses troupes. Ainsi la faute que Ney avait fait 
commettre la veille à un bataillon venait d'être 
répétée par l'armée entière : l'une avait coûté trois 
à quatre cents hommes, la seconde cinq à six 
mille; mais Davout persuada à l'empereur de per- 
sévérer dans son attaque. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 265 

La nuit vint, Napoléon se retira dans sa tente, 
qu'on avait fait placer plus prudemment que la 
veille, et le comte de Lobau, maître du fosse', 
mais qui n'y pouvait plus tenir, fit jeter des obus 
dans la ville pour en déloger l'ennemi. Ce fut alors 
que l'on vit s'élever de plusieurs points d'épaisses 
et noires colonnes de fumée , qu'éclairèrent en- 
suite,'par intervalles, des lueurs incertaines, puis 
des étincelles ; enfin de longues gerbes de feu jail- 
lirent de toutes parts. C'était comme un grand 
nombre d'embrasemens. Bientôt ils se réunirent 
et ne formèrent plus qu'une vaste flamme qui s'é- 
levait en tourbillonnant, couvrait Smolensk, et la 
dévorait tout entière avec un sinistre bruissement. 

Un si grand désastre , qu'il crut son ouvrage, 
effraya le comte de Lobau. L'empereur, assis de- 
vant sa tente , contemplait silencieusement cet 
horrible spectacle. On ne pouvait encore en dé- 
terminer ni la cause, ni le résultat, et l'on passa 
la nuit sous les armes. 

Vers trois heures du matin, un sous-officier de 
Davout se hasarda jusqu'au pied de la muraille, 
et l'escalada sans bruit. Enhardi par le silence qui 
régnait autour de lui, il pénétra dans la ville; 
tout-à-coup plusieurs voix et l'accent slavon se 
font entendre, et le Français, surpris et environné, 
crut n'avoir plus qu'à se faire tuer ou à se rendre. 
Mais alors les premiers rayons du jour lui mon- 



266 HISTOIRE DE NAPOLEON 

trèrent, dans ceux qu'il croyait des ennemis, les 
Polonais de Poniatowski. Les premiers ils avaient 
pénétré dans la ville que Barclay venait d'aban- 
donner. 

Smolensk reconnue et ses portes déblayées, l'ar- 
mée entra dans ses murs ; elle traversa ces dé- 
combres fumants et ensanglantes, avec son ordre, 
sa musique guerrière et sa pompe accoutumés , 
triomphante sur ces ruines désertes, et n'ayant 
qu'elle-même pour témoin de sa gloire. Spectacle 
sans spectateurs, victoire presque sans fruit, gloire 
sanglante, dont la fumée qui nous environnait, et 
qui semblait être notre seule conquête, n'était 
qu' un trop fidèle emblème. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 2G7 



CHAPITRE V. 



Quand l'empereur sut Smolensk entièrement 
occupée , ses feux presque éteints , et que le jour 
et les différents rapports l'eurent suffisamment 
éclairé ; lorsqu'enfin il vit que là, comme au Nié- 
men, comme à Yilna, comme à Vitepsk, ce fan- 
tôme de victoire qui l'attirait , et qu'il se croyait 
toujours près de saisir, avait encore reculé devant 
lui, il s'achemina lentement vers sa stérile con- 
quête. 

Il parcourut d'abord, selon son habitude, le 
champ de bataille pour apprécier la valeur de 
l'attaque , le mérite de la résistance et les pertes 
mutuelles. 

Il le trouva jonché d'un grand nombre de ca- 
davres russes et de peu des nôtres. La plupart 
étaient dépouillés, surtout les Français : on les re- 
connaissait à leur blancheur et à leurs formes 
moins osseuses et musculeuses que celles des 
Russes. Triste revue de morts et de mourans, 
compte funeste à faire et à rendre. La conlrac- 



268 HISTOIRE DE NAPOLEON 

tion des traits de l'empereur et son irritation fi- 
rent juger de sa souffrance ; mais en lui la politi- 
que était une seconde nature qui bientôt impo- 
sait silence à la première. 

Au reste , ce calcul de cadavres , le lendemain 
d'un combat, fut aussi trompeur que rebutant; 
car on avait déjà fait disparaître la plupart des 
nôtres, et laissé en évidence ceux de l'ennemi ; 
soin que l'on prenait pour prévenir de fâcheuses 
impressions sur nos soldats, et par cet empresse- 
ment bien naturel qui porte à ramasser et à se- 
courir ses rnourans , et à rendre à ses morts les 
derniers devoirs avant de songer à ceux de l'en- 
nemi. 

Néanmoins l'empereur écrivit que ses pertes 
dans la journée précédente étaient bien moin- 
dres que celles des Moscovites ; que la conquête 
de Smolensk le rendait maître des salines russes, 
et que son ministre du trésor pouvait compler 
sur vingt-quatre millions de plus. Il n'est ni vrai 
ni vraisemblable qu'il se soit laissé aller à de telles 
illusions. Cependant le pouvoir d'imposer aux 
autres, dont il savait faire un si puissant usage, 
on crut qu'il le tournait alors contre lui-même. 

En continuant cette reconnaissance , il parvint 
à lune des portes de la citadelle près du Borys- 
thène, en face du faubourg de la rive droite, que 
les Russes occupaient encore. Là, se trouvant en- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 269 

touré des maréchaux Ney, Davout, Mortier, du 
grand maréchal Duroc , du comte de Lobau et 
d'un autre général, il se plaça sur des nattes de- 
vant une cabane, moins pour observer l'ennemi 
que par le besoin de décharger son cœur du poids 
qui l'oppressait, et pour chercher dans les com- 
plaisances de ses généraux, ou dans leur ardeur, 
des encouragemens contre les faits et contre lui- 
même. 

Il discourut longuement, vivement et sans in- 
terruption : « Quelle honte pour Barclay d'avoir 
« livré sans bataille la clé de la vieille Russie ! et 
« pourtant quel champ d'honneur il lui avait of- 
« fert ! combien il lui était avantageux ! une ville 
« forte pour appuyer et partager ses efforts ! cette 
« ville et un fleuve pour recevoir et couvrir ses 
« débris, s'il était vaincu ! 

« Et qu'aurait-il eu à combattre ? une armée, 
«grande, il est vrai, mais gênée par un terrain 
« trop étroit, n'ayant pour retraite que des préci- 
« pices. Elle s'était comme livrée à ses coups. Il 
« n'avait manqué à Barclay que de la résolution. 
« C'en était donc fait de la Russie. Elle n'avait 
« une armée que pour assister à la chute de ses 
« villes et non pour les défendre. Car enfin , sur 
« quel autre terrain plus favorable Barclay s'arrê-i 
«terait-il? quelle position se déterminerait-il à 
« disputer, lui qui abandonnait cette Smolensk 



270 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« appelée par lui-même Smolensk la sainte, Smo- 
« lensk la forte 5 cette clé de Moscou , ce boule- 
« vard de la Russie, annoncé comme le tombeau 
« des Français? on allait voir l'effet de cette perte 
« sur les Russes; on verrait leurs soldats lithua- 
« nicns , ceux même de Smolensk , déserter de 
« leurs rangs, indignés de l'abandon sans combat 
« de leur capitale. » 

Napoléon, ajouta « que des rapports certains 
« avaient fait connaître la faiblesse des divisions 
« russes ; que déjà la plupart étaient entamées ; 
« qu'elles se faisaient détruire en détail; que bien- 
ce tôt Alexandre n'aurait plus d'armée. Les ramas- 
« sis de paysans, armés de piques , qu'on venait 
c< de voir à la suite de leurs bataillons, montraient 
ce assez où leurs généraux en étaient réduits. » 

Pendant que l'empereur discourait ainsi, les 
balles des tirailleurs russes sifflaient autour de sa 
tête, mais son sujet l'emportait. Il s'acharnait sur 
le général et sur l'armée ennemie, comme s'il eût 
pu la détruire par ses raisonnemens, ne l'ayant 
pu par la victoire. On ne lui répondit pas ; il était 
évident qu'il ne cherchait pas de conseils ; on 
voyait qu'il s'était tout dit à lui-même; qu'il se 
débattait contre ses propres réflexions, et que, 
par ce torrent de conjectures, il cherchait à s'en 
imposer, et s'efforçait d'entraîner ainsi dans ses 
illusions les autres et lui-même. 



ET PE LA GRANDE ARMEE. 271 

D'ailleurs il ne laissa pas le temps de l'inter- 
rompre. Quant à la faiblesse et à la désorganisa- 
tion de l'armée ennemie, personne n'y croyait; 
mais que lui répondre ? il citait des renseignemens 
positifs : c'était ceux qu'avait envoyés Lauriston ; 
on les avait altérés en croyant les rectifier ; car l'é- 
valuation des forces russes par Lauriston , mi- 
nistre de France en Russie, était exacte; mais 
d'après d'autres renseignemens moins sûrs, et 
qui plaisaient davantage, on l'avait diminuée d'un 
tiers. 

Après une heure d'entretien , l'empereur regar- 
dant les hauteurs de la rive droite presque aban- 
données par l'ennemi, finit en s'écriant « que les 
« Russes étaient des femmes, et qu'ils s'avouaient 
« vaincus. » Il cherchait à se persuader que ces 
peuples, par leur contact avec l'Europe, avaient 
perdu de leur valeur rude et sauvage. Mais leurs 
guerres précédentes les avaient instruits, et ils en 
étaient à ce point où les nations ont encore toutes 
leurs vertus primitives et déjà des vertus acquises. 

Enfin il remonta à cheval. Ce fut alors que le 
grand-maréchal lit observer à l'un de nous « que 
« si Barclay avait eu tant de tort de refuser la bâ- 
te taille, l'empereur ne mettrait pas tant d'impor- 
« tance à vouloir nous le persuader. » A quel- 
ques pas de là, un officier, naguère envoyé au 
prince de Schwarlzemberg, se présenta; il dit que 



272 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Tormasof et son armée s'étaient élevés dans le 
nord, entre Minsk et Varsovie , et qu'ils avaient 
marché sur notre ligne d'opération. Une brigade 
saxonne enlevée à Kobrinn , le grand-duché en- 
vahi et Varsovie alarmée, avaient été les premiers 
résultats de cette agression; mais Régnier a ap- 
pelé Schwartzemberg à son secours. Alors Tor- 
masof a reculé jusqu'à Gorodeczna, où il s'est ar- 
rêté le 12 août, entre deux déniés, dans une plaine 
entourée de bois et de marais, mais accessible en 
arrière de son flanc gauche. 

Régnier, si judicieux avant le combat, si habile 
appréciateur du terrain, savait préparer les batail- 
les; mais quand les champs s'animaient, quand 
ils se couvraient d'hommes et de chevaux, il s'é- 
tonnait , et la rapidité des mouvemens semblait 
l'éblouir; aussi ce général saisit-il d'abord d'un 
coup-d'œil le côté faible des Russes ; il s'y porta; 
mais au lieu d'y pénétrer par masses et impétueu- 
sement, il ne fit que des attaques successives. 

Tormasof averti eut le temps d'opposer d'abord 
des régimens à des régi mens, puis des brigades à 
des brigades, enfin des divisions à des divisions. 
A la faveur de cette lutte prolongée , il gagna la 
nuit, et retira son armée de ce champ de bataille, 
où un effort rapide et simultané aurait pu la dé- 
truire. Toutefois il perdit quelques canons, beau- 
coup de bagages, quatre mille hommes, et se re- 



ET DE LA GRANDE MIMEE. 273 

tira derrière le Styr, où Tchitchakof, qui accourait 
à son secours avec l'armée du Danube, le re- 
joignit. 

Ce combat, quoique peu décisif, préservait le 
grand-duché : il réduisait sur ce point les Russes 
à se défendre, et donnait à l'empereur le temps 
de gagner une bataille. 

Pendant ce récit, le génie tenace de Napoléon 
fut moins frappé de ces avantages en eux-mêmes, 
que de l'appui qu'ils prêtaient à l'illusion dont il 
venait de nous entretenir; aussi, toujours attaché 
à sa première pensée , et sans questionner l'aide- 
dc-camp, il se tourna vers ses interlocuteurs, et, 
comme s'il eût continué son précédent entretien, 
il s'écria : « Vous le voyez, les misérables ! ils se 
« laissent battre, même parles Autrichiens! » Puis, 
jetant autour de lui un regard inquiet : « J'espère, 
« ajouta-t-il, que des Français seuls m'écoutent. » 
Alors il demanda s'il pouvait compter sur la 
bonne foi du prince de Schwartzemberg; l'aide- 
de-camp en répondit, et il ne se trompa pas, quoi- 
que l'événement ait semblé le démentir. 

Toutes ces paroles que l'empereur venait de 
prodiguer ne prouvaient que son désappointe- 
ment, et qu'une grande hésitation le ressaisissait; 
car en lui le bonheur était moins communicatif, 
et la décision moins verbeuse. Enfin il entra dans 
Smolensk : comme il traversait l'épaisseur de ses 

HISTOIRE DE NAPOLEON. 18 



274 HISTOIRE DE NAPOLEON 

murs, le comte de Lobau s'écria : « Voilà une 
« belle tête de cantonnemens. » C'était lui dire 
de s'y arrêter; mais l'empereur ne répondit à cet 
avis que par un coup-d'œil sévère. 

Ce regard changea bientôt d'expression lors- 
que l ne put le reposer que sur des décombres à 
travers lesquels se traînaient nos blessés, et sur 
des monceaux de cendres fumans où gisaient des 
squelettes humains, desséchés et noircis par le 
feu; cette grande destruction l'étonna! Quel fruit 
de sa victoire! Cette ville, où ses soldats devaient 
enfin trouver un abri, des vivres, une riche proie, 
dédommagernens promis à tant de maux, n'était 
plus qu'une ruine sur laquelle il fallait bivoua- 
quer. Sans doute son influence sur les siens était 
grande; mais pourrait - elle sélendre par-delà la 
nature? Quelle allait être leur pensée? 

Ici, il faut le dire, la misère de l'armée ne resta 
pas sans interprète ; il sut que ses soldats se de- 
mandaient entre eux, « dans quel but on leur avait 
« fait faire huit cents lieues pour ne trouver que 
« de l'eau marécageuse, la famine, et des bivouacs 
« sur des cendres. Car c'étaient là toutes leurs 
« conquêtes : ils n'avaient de biens que ce qu'ils 
« avaient apporté. S'il fallait traîner tout avec soi, 
« porter la France en Russie, pourquoi donc leur 
•< avait-on fait quitter la France ? » 

Plusieurs des généraux eux-mêmes commen- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 27S 

çaient à se fatiguer; les uns s'arrêtaient malades, 
d'autres murmuraient. « Que leur importait qu'il 
« les eût enrichis, s'ils ne pouvaient pas jouir ; 
« qu'ils les eût mariés, s'il les rendait veufs par 
*< une absence continuelle ; qu'il leur eût donné 
« des palais, s'il les forçait de coucher sans cesse 
« au loin , sur la terre nue , au milieu des frimas ? 
« car chaque année la guerre s'aggravait ; de nou- 
« velles conquêtes, forçant d'aller chercher au 
« loin de nouveaux ennemis. Bientôt l'Europe ne 
« suffirait plus : il faudrait l'Asie. » 

Plusieurs, parmi nos alliés surtout, osèrent 
penser qu'on perdrait moins à une défaite qu'à 
une victoire : un revers dégoûterait peut-être l'em- 
pereur de la guerre : du moins la mettrait-il plus 
à notre portée. 

Les généraux les plus rapprochés de Napoléon 
s'étonnaient de sa confiance. « N'était-il pas déjà 
« comme sorti de l'Europe ? et si l'Europe se sou- 
« levait contre lui, il n'aurait donc plus que ses 
« soldats pour sujets, que son camp pour empire ? 
« encore, le tiers en étant étranger, lui devien- 
« drait ennemi. » Ainsi parlèrent Murât et Ber- 
thier. Napoléon , irrité de trouver dans ses deux 
premiers licutenans, et dans le moment de l'ac- 
tion, cette même inquiétude contre laquelle il se 
débattait , s'abandonna contre eux à son humeur 
chagrine : il les en accabla, comme il arrive sou- 



27« HISTOIRE DE NAPOLEON 

vent dans l'intérieur des princes; les hommes 
dont ils sont le plus sûrs, étant ceux qu'ils ména- 
gent le moins, inconvénient de la faveur qui en 
compense les avantages. 

Quand son humeur se fut écoulée dans un tor- 
rent de paroles , il les rappela ; mais , cette fois, 
ceux-ci mécontens se tinrent éloignés. L'empe- 
reur répara ses vivacités par des caressés, appe- 
lant Berthier « sa femme, » et ses emportemens 
« des querelles de ménage. » 

Murât et Ney le quittèrent le cœur plein de si- 
nistres pressentimens sur cette guerre, qu'à la pre- 
mière vue des Russes ils allaient eux-mêmes 
pousser avec acharnement. Car dans ces hommes 
tout d'action, d'inspiration, de premiers mouve- 
mens, rien n'était suivi, tout était inattendu : l'oc- 
casion les emportait : impétueux, ils changeaient 
de propos, de projets, de dispositions à chaque 
pas, comme le terrain change d'aspect. 



ET DE E\ GRANDE ARMEE 



CHAPITRE VI. 



Ce fut alors que Rapp et Lauriston se présen- 
tèrent. Celui-ci venait de Pétersbourg ; Napoléon 
ne fit aucune question à cet officier qui arrivait 
de la capitale de son ennemi. Connaissant sans 
doute la franchise de son ancien aide-de-camp, et 
son opinion sur cette guerre, il craignit d'appren- 
dre des nouvelles peu satisfaisantes. 

Mais Rapp, qui venait de suivre nos traces, ne 
put se taire. « L'armée n'avait fait que cent lieues 
« depuis le Niémen , et déjà tout y était changé. 
« Les officiers qui la rejoignaient en poste de 
« l'intérieur de la France arrivaient effrayés. 
« Ils ne concevaient pas qu'une marche victo- 
« rieuse et sans combats laissât derrière elle plus 
« de débris qu'une défaite. 

« Us avaient rencontré tout ce qui marchait 
« pour rejoindre les masses , et tout ce qui s'en 
« était détaché ; enfin tout ce qui n'était pas excité, 
« ou par la présence des chefs, ou par l'exemple, 
« ou par la guerre. La contenance de chaque 



2TS HISTOIRE DE NAPOLEON 

« troupe, suivant la distance où elle se trouvait 
« de son sol natal, inspirait l'espoir, l'inquiétude,, 
« ou la pitié'. 

« En Allemagne, jusqu'à l'Oder, où mille ob- 
« jets rappelaient toujours la France, ces jeunes 
« soldats ne s'en croyaient pas encore tout-à-fait 
« séparés, on les voyait ardens et joyeux ; mais 
« après l'Oder, en Pologne, où le sol, ses produc- 
tions, ses habitans, les vêtemens, les mœurs, 
« et tout jusqu'aux habitations est d'un aspect 
« étrange ; où rien enfin ne retraçait plus à leurs 
« yeux une patrie qu'ils regrettaient, ils commen- 
« çaient à s'étonner du chemin qu'ils avaient par- 
« couru, et déjà une empreinte de fatigue et d'en- 
* nui attristait leurs figures. 

« Par quelle singulière distance fallait-il donc 
« qu'ils fussent séparés de la France, puisqu'ils 
« avaient atteint déjà des contrées inconnues, où 
« tout était pour eux d'une si triste nouveauté ! 
« combien de pas avaient-ils faits, que de pas il 
« leur restait à faire î l'idée même du retour était 
< décourageante ; et cependant il fallait marcher, 
« toujours marcher! et ils se plaignaient que de- 
« puis la France leurs fatigues eussent été en aug- 
« mentant , et les moyens de les supporter en di- 
« min u an t. » 

En effet, d'abord le vin manqua, puis la bière, 
même Teau-de-vie, enfin l'on fut réduit à l'eau, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. ?79 

<jin souvent manqua à son tour. Il en fut de même 
pour les alimens, de même pour les autres né- 
eessitês de la vie ; et dans ce dénuement graduel 
le découragement de famé suivait l'affaiblisse- 
ment successif du corps. Troublés par une vague 
inquiétude, ils marchaient à travers la morne uni- 
formité de ces vastes et silencieuses forêts de 
noirs sapins. Ils se traînaient le long de ces grands 
arbres nus et dépouillés jusqu'à leur cime, et s'ef- 
frayaient de leur faiblesse au milieu de cette im- 
mensité. Alors ils se formaient des idées sinistres 
et bizarres sur la géographie de ces contrées in- 
connues; et, saisis d'une secrète horreur, ils hé- 
sitaient à s'enfoncer plus avant dans de si vastes 
solitudes. 

De ces peines physiques et morales, de ces pri- 
vations, de ces bivouacs continuels, aussi dan- 
gereux près du pôle que sous l'équateur, et de 
l'infection de l'air parles corps putréfiés des hom- 
mes et des chevaux qui jonchaient les routes, 
étaient nées deux affreuses épidémies, la dyssen- 
terie et le typhus. Les Allemands y succombèrent 
les premiers ; ils sont moins nerveux que les 
Français, moins sobres ; ils étaient moins intéres- 
sés dans une cause qui leur paraissait étrangère. 
De vingt-deux mille Bavarois qui avaient passé 
l'Oder, onze mille seulement étaient arrivés sur 
la Diina, et cependant ils n'avaient pas encore 



2S0 HISTOIRE DE NAPOLEON 

combattu. Cette marche militaire coûtait aux 
Français un quart , aux alliés la moitié de leur 
armée. 

Chaque matin les régimens partaient en ordre 
de leurs bivouacs ; mais dès les premiers pas leurs 
rangs desserrés s'alongeaient en files lâches et in- 
terrompues ; les plus faibles, ne pouvant suivre, 
se laissaient dépasser; ces malheureux voyaient 
leurs compagnons et leurs aigles s'éloigner de plus 
en plus ; ils s'efforçaient encore pour les rejoin- 
dre, mais enfin ils les perdaient de vue ; alors ils 
tombaient découragés. Les routes, les lisières des 
bois en étaient semées ; on en vit qui arrachaient 
des épis de seigle pour en dévorer les grains ; 
puis ils tentaient souvent, bien en vain, de gagner 
l'hôpital ou le village le moins éloigné. Beaucoup 
périrent. 

Mais les malades ne se séparèrent pas seuls de 
l'armée; un grand nombre de soldats, dégoûtés 
et rebutés d'une part , de l'autre poussés par un 
esprit d'indépendance et de pillage, renoncèrent 
volontairement à leurs drapeaux ; et ce ne furent 
pas les moins déterminés : bientôt leur nombre 
s'accrut, le mal engendrant le mal par l'exemple. 
Ils se formèrent en bandes, et s'établirent dans 
les châteaux et dans les villages voisins de la route 
militaire. Ils y vécurent dans l'abondance; il y eut 
là moins de Français que d'Allemands; mais on 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 281 

remarqua que le chef de chacun de ces petits 
corps indépendans, composes d'hommes de plu- 
sieurs nations, était toujours un Français. 

Rapp avait vu tous ces désordres ; il arrivait, 
et sa brusque franchise n'en épargna pas les dé- 
tails à son chef; mais l'empereur se contenta de 
lui répondre : « Je frapperai un grand coup et 
« tout le monde se ralliera. » 

Avec Sébastiani, il s'expliqua davantage. Ce- 
lui-ci s'appuya des paroles mêmes de Napoléon. 
En effet, à Vilna, il lui avait déclaré « qu'il ne 
« dépasserait pas la Diina, et que vouloir aller plus 
« loin cette année, ce serait courir infailliblement 
« à sa perte. » 

Sébastiani insista comme les autres sur l'état de 
l'armée. « Il est affreux, repartit l'empereur, je le 
« sais; dès Vilna, il en traînait la moitié, aujour- 
« d'hui ce sont les deux tiers ; il n'y a donc plus 
« de temps à perdre ; il faut arracher la paix ; elle 
« est à Moscou. D'ailleurs cette armée ne peut 
« plus s'arrêter : avec sa composition , et dans sa 
« désorganisation, le mouvement seul la soutient. 
« On peut s'avancer à sa tête, mais non s'arrêter, 
« ni reculer. C'est une armée d'attaque et non de 
« défense, une armée d'opération et non de po- 
« sition. » 

11 parlait ainsi à ceux de son intérieur; mais 
avec les généraux commandant ses divisions, c'é- 



582 HISTOIRE DE NAPOLEON 

tait un autre langage. Devant les premiers, il dé- 
couvrait les motifs qui le poussaient en avant: 
avec les autres, il les cachait soigneusement, et 
semblait d'accord avec eux sur la nécessite' de 
s'arrêter. C'est ce qui explique les contradictions 
qu'on remarqua dans ses paroles. 

En effet, ce jour-là même, dans les rues de 
Smolensk, au milieu de Davout et de ses géné- 
raux, dont les corps avaient le plus souffert dans 
l'assaut de la veille, il dit « qu'il leur devait dans 
« la prise de Smolensk un succès important; qu'il 
« considérait cette ville comme une bonne tête de 
« cantonnemens. 

« Voilà, continua-t-il, ma ligne bien couverte, 
« arrêtons-nous ici ! derrière ce rempart, je puis 
c< rallier mes troupes, les faire reposer, recevoir 
« des renforts et nos approvisionnemens de Dant- 
« zick. Voilà toute la Pologne conquise et défen- 
« due : c'est un résultat suffisant ; c'est en deux 
« mois avoir recueilli le fruit qu'on ne devait at- 
« tendre que de deux ans de guerre : c'est donc 
« assez. D'ici au printemps, il faudra organiser la 
« Lithuanie et refaire une armée invincible ; alors, 
« si la paix n'est pas venue nous chercher dans 
« nos quartiers d'hiver, nous irons la conquérir à 
« Moscou. » 

Puis il confia au maréchal que sil lui ordon- 
nait de dépasser Smolensk, c'était seulement pour 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 283 

en éloigner les Russes de quelques journées ; mais 
qu'il lui défendait formellement d'engager une 
affaire sérieuse. Il est vrai qu'en même temps 
c'est à Murât et àNcy, aux deux plus téméraires, 
qu'il a confié l'avant-garde , et qu'à l'insu de Da- 
vout, il vient de mettre ce maréchal prudent et 
méthodique sous les ordres de l'impétueux roi de 
Naples. Ainsi, son esprit paraît flotter entre deux 
grandes décisions, et les contradictions de ses pa- 
roles passent dans ses actions. Toutefois, dans ce 
conflit intérieur, on remarquait l'ascendant de son 
génie entreprenant sur sa prudence , et comme il 
disposait tout pour faire naître des circonstances 
qui devaient nécessairement l'entraîner. 



28+ HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE VIL 



Cependant les Russes défendaient encore le 
faubourg de la rive droite du Dnieper. De notre 
côte, on employa la journée du 18 et la nuit du 
19 à reconstruire les ponts. Le 19 août, avant le 
jour, Ney passa le fleuve à la lueur du faubourg 
qui brûlait. D'abord il n'y vit d'ennemis que les 
flammes, et il commença à gravir la pente longue 
et raide sur laquelle il est bâti. Ses troupes che- 
minaient lentement, avec précaution et par mille 
détours, pour éviter l'incendie. Les Russes l'a- 
vaient habilement dirigé ; il se présentait de tou- 
tes parts et obstruait les principaux passages. 

Ney et ses premiers soldats s'avancèrent en si- 
lence dans ce labyrinthe de feux, l'œil inquiet, l'o- 
reille attentive, ignorant si, au sommet de cette 
pente rapide , les Russes ne les attendaient pas 
pour s'élancer tout-à-coup sur eux, pour les ren- 
verser et les précipiter dans les flammes et dans 
le fleuve. Mais ils respirèrent, soulagés du poids 
d'une grande crainte, en n'apercevant sur la crête 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 285 

du ravin, à rcmbranchement des chemins de Pé- 
tersbourg et de Moscou, qu'une bande de Cosaks, 
qui s'écoulèrent aussitôt par ces deux routes. 
Comme on n'avait ni prisonniers, ni habitans, ni 
espions, on ne put, ainsi qu'à Vitespk, interroger 
que le terrain. Mais l'ennemi avait laissé autant 
de traces sur une direction que sur l'autre, en sorte 
que le maréchal incertain s'arrêta entre les deux 
jusqu'à midi. 

Pendant ce temps , le passage du Borysthène 
s'effectua sur plusieurs points ; les routes des deux 
capitales ennemies furent reconnues jusqu'à la 
profondeur d'une lieue , et l'infanterie russe ren- 
contrée sur celle de Moscou. Ney l'eut bientôt re- 
jointe ; mais comme cette route côtoyait le Dnie- 
per, il avait à traverser ses affluens. Chacun d'eux 
s'étant creusé son lit, marquait le fond d'un val- 
lon , dont la côte opposée était une position où 
l'ennemi s'établissait, et qu'il fallait emporter : le 
premier, celui de la Stubna, l'arrêta peu; mais le 
coteau de Valoutina, dont la Kolowdnia marquait 
le pied, devint le sujet d'un terrible choc. 

On a attribué la cause de cette résistance à une 
ancienne tradition de gloire nationale, qui faisait 
de ce champ de bataille un terrain consacré par 
la victoire. Mais cette superstition , digne encore 
du soldat russe, est déjà loin du patriotisme plus 
éclairé de ses généraux. Ce fut la nécessité qui les 



28C HISTOIRE DE NAPOLEON 

contraignit à ce combat ; on a vu que la route de 
Moscou , en sortant de Smolensk , côtoyait le 
Dnieper , et que l'artillerie française , placée sur 
l'autre rive, la traversait de ses feux. Barclay 
n'osa pas se servir de la nuit et de cette route 
pour y risquer son artillerie, ses bagages et ses 
ambulances, dont le roulement aurait dénoncé la 
retraite. 

La route de Pétersbourg quittait le fleuve plus 
brusquement : deux chemins marécageux s'en dé- 
tachaient à droite, l'un à deux lieues de Smo- 
lensk, l'autre à quatre ; ils traversaient des bois, et 
rejoignaient la grande route de Moscou, après un 
long circuit, l'un à Bredichino, à deux lieues au- 
delà de Valoutina, l'autre plus loin à Slobpnewa. 

Ce fut dans ces défilés que Barclay ne craignit 
pas de s'engager avec tant de chevaux et de voi- 
tures ; cette longue et lourde colonne avait à par- 
courir ainsi deux grands arcs de cercle , dont la 
grande route de Smolensk à Moscou, que Ney at- 
taqua bientôt, était la corde. A chaque instant, et 
comme il arrive toujours, une voiture renversée, 
une roue engravée, un seul cheval embourbé T un 
trait rompu, arrêtait tout. Cependant le bruit du 
canon français s'avançait: déjà il semblait de- 
vancer la colonne russe , et être près d'atteindre 
et de fermer le débouché qu'elle s'efforçait de 
gagner. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 287 

Enfin, après une pénible marche, la tête du 
convoi ennemi revit la grande route, à l'instant où 
les Français n'avaient plus pour atteindre ce dé- 
bouché qu'à forcer la hauteur de Yaloutina et le 
passage de la Kalowdnia. Ney venait d'emporter 
violemment celui de la Stubna ; mais Korf, re- 
poussé sur Valoutina , avait appelé à son se- 
cours la colonne qui le précédait. On assure que 
celle-ci, sans ordre et mal commandée, hésita : 
mais que Woronzof, comprenant l'importance 
de cette position , décida son chef à revenir sur 
ses pas. 

Les Russes se défendirent pour tout défendre, 
canons, blessés, bagages : les Français attaquèrent 
pour tout prendre. Napoléon s'était arrêté à une 
lieue et demie de Ney. Ne croyant qu'à une af- 
faire d'avant-garde, il envoya Gudin au secours 
du maréchal, rallia les autres divisions, et rentra 
dans Smolensk. Mais ce combat devint une ba- 
taille ; trente mille hommes s'y engagèrent suc- 
cessivement de part et d'autre : on s'aborda, sol- 
dats, officiers, généraux; la mêlée fut longue, 
l'acharnement terrible : la nuit même n'arrêta 
point. Maître enfin du plateau, et épuisé de for- 
ces et de sang, Ney ne se sentant plus environné 
que de morts , de mourans et de ténèbres, se fa- 
ligua; il lit cesser le feu, garder le silence et pré- 
senter les baïonnettes. Les Russes n'entendant 



288 HISTOIRE DE NAPOLEON 

plus rien se turent aussi, et profitèrent de T obscu- 
rité pour faire leur retraite. 

Il y eut presque autant de gloire dans leur dé- 
faite que dans notre victoire ; les deux chefs réus- 
sirent, l'un à vaincre, l'autre à n'être vaincu 
qu'après avoir sauvé l'artillerie, les bagages et les 
blessés russes. Un des généraux ennemis, resté 
seul debout sur ce champ de carnage, tenta de 
s'échapper au milieu de nos soldats, en répétant 
les commandemens français ; la lueur des coups 
de feu le fit reconnaître, il fut saisi. D'autres gé- 
néraux russes avaient péri; mais la grande armée 
fit une plus grande perte. 

Au passage du pont mal rétabli de la Kolowd- 
nia, le général Gudin, dont la valeur réglée n'ai- 
mait à affronter que les dangers utiles, et qui 
d'ailleurs était peu confiant à cheval, en était 
descendu pour franchir le ruisseau, et dans le 
même moment un boulet en rasant la terre lui 
avait brisé les deux jambes. Quand la nouvelle de 
ce malheur parvint chez l'empereur, elle y sus- 
pendit tout, discours et actions. Chacun s'arrêta 
consterné : la victoire de Valoutina ne parut plus 
un succès. 

Gudin , transporté à Smolensk , y reçut les 
soins de l'empereur ; ils furent inutiles, il périt. 
Ses restes furent enterrés dans la citadelle de la 
ville, qu'ils honorent. Digne tombeau de cet 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 88« 

iiommc de guerre, bon citoyen, bon époux, bon 
père, général intrépide, juste et doux, et à la fois 
probe et habile ; rare assemblage dans un siècle 
où trop souvent les hommes de bonnes mœurs 
sont inhabiles, et les habiles sans mœurs. 

Le hasard voulut qu'il fût dignement remplacé : 
Gérard , le plus ancien des généraux de brigade 
de la division, en prit le commandement; et l'en- 
nemi, qui ne s'aperçut point de notre perte, ne 
gagna rien au coup terrible qu'il venait de nous 
porter, 

Les Russes, étonnés de n'avoir été attaqués que 
de front, crurent que toutes les combinaisons mi 
litaires de Murât se réduisaient à suivre leur 
grande route. Ils l'appelèrent, par dérision, le gé- 
néral des gr m ands chemins; le jugeant ainsi d'a- 
près l'événement , qui trompe plus souvent qu'il 
n'éclaire. 

En effet, pendant que Ney attaquait, Murât 
éclairait ses flancs avec sa cavalerie sans pouvoir 
la faire agir; des bois à gauche, et des marais à 
droite, arrêtaient ses mouvemens. Mais en com- 
battant de front, tous deux attendaient l'effet 
d'une marche de flanc des Westphaliens , com- 
mandés par Junot. 

Depuis la Stubna, la grande route, afin d'éviter 
les marais formés par les divers affluens du 
Dnieper, se détournait à gauche, cherchait les 

HISTOIRE DE NAPOLEON. 19 



29Û HISTOIRE DE NAPOLEON 

hauteurs , et seloignait du bassin de ce fleuve, 
pour s'en rapprocher ensuite dans un terrain plus 
favorable. On avait remarqué qu'un chemin de 
traverse plus hardi et plus court, comme ils le 
sont tous, courait directement à travers ces fonds 
• marécageux, entre le Dnieper et le grand chemin, 
qu'il rejoignait en arrière du plateau de Valoutina. 

C'était ce chemin de traverse que Junot par- 
courait, après avoir passé le fleuve à Prudiszy. 
11 le conduisit bientôt en arrière de la gauche des 
Russes , sur le flanc des colonnes qui revenaient 
au secours de leur arrière-garde. Il ne fallait qu'at- 
taquer pour rendre la victoire décisive. Ceux qui 
résistaient de front au maréchal Ney, étonnés 
d'entendre combattre derrière eux , seraient de- 
venus incertains, et le désordre jeté au milieu 
d'un combat, dans cette multitude d'hommes, de 
chevaux et de voitures , engagés sur une seule 
route, eut été irréparable; mais Junot, brave 
comme individu, hésitait comme chef. Sa respon- 
sabilité le troubla. 

Cependant Mural le jugeant en présence, s'é- 
tonnait de ne pas entendre son attaque. La fer- 
meté des Russes devant Ney lui fit soupçonner 
la vérité. Il quitte sa cavalerie, et traversant pres- 
que seul les bois et les marais , il court à Junot , 
il lui reproche son inaction ; Junot s'excuse; « il 
«n'a point l'ordre d'attaquer: sa cavalerie wur- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 29i 

* tembergeoise est molle, ses efforts sont simu- 
» lés , elle ne se décidera pas à mordre sur les 
» bataillons ennemis. » 

Murât répond à ces paroles par des actions. Il 
se précipite à la tête de cette cavalerie ; avec un 
autre général , ce sont d'autres soldats : il les en- 
traîne, les jette sur les Russes, renverse leurs 
tirailleurs, revient à Junot et lui dit: « Achève 
» à présent, ta gloire est là et ton bâton de ma- 
» réchal ! » Mais alors il le quitta pour réjoindre 
les siens, et Junot troublé, resta immobile. Trop 
long-temps près de Napoléon, dont le génie actif 
ordonnait tout, l'ensemble et le détail, il n'avait 
appris qu'à obéir; l'expérience du commande- 
ment lui manquait ; eniin des fatigues et des 
blessures l'avaient vieilli avant le temps. 

Quant au choix de ce général pour le com- 
mandement de ce corps, il n'étonna point: on 
savait que l'empereur lui était attaché par habi- 
tude, c'était son plus ancien aide-de-camp, et 
par une secrète faiblesse , car la présence de cet 
officier se liant à tous les souvenirs de son bon- 
heur et de ses victoires, il lui répugnait de s'en 
séparer. On peut croire encore que son amour- 
propre se plaisait à voir des hommes , ses élèves, 
commander ses armées. Il était d'ailleurs natu- 
rel qu'il comptât plus sur leur dévouement , que 
sur celui de tous les autres. 

19. 



?9# HISTOIRE DE NAPOLEON 

Néanmoins , quand le lendemain les lieux lui 
parlèrent eux-mêmes , et qu'à la vue du pont sur 
lequel Gudin avait été abattu , il eut observé que 
ce n'était point là qu'il eût fallu déboucher ; lors- 
que ensuite, fixant d'un œil enflammé la posi- 
tion qu'avait occupée Junot , il se fut écrié : « Cé- 
» tait là sans doute que devaient attaquer les 
» Westphaliens ! toute la bataille était là ! que 
» faisait donc Junot? » alors son irritation devint 
si violente, qu'aucune excuse ne put d'abord l'a- 
paiser. Il appelle Rapp et s'écrie « qu'il ôte au 
» duc d'Abrantès son commandement ! qu'il le 
» renvoie de l'armée ! qu'il a perdu sans retour 
» le bâton de maréchal ! que cette faute va peut- 
» être leur fermer le chemin de Moscou ! que c'est 
» à lui, Rapp, qu'il donne les Westphaliens; 
» qu'il leur parlera leur langue , et qu'il saura 
» les faire battre. » Mais Rapp refusa la place de 
son ancien compagnon d'armes ; il apaisa l'em- 
pereur , dont la colère s'éteignait toujours faci- 
lement dès qu'il l'avait exalée en paroles. 

Mais ce n'était pas seulement par sa gauche 
que l'ennemi avait failli être vaincu ; à sa droite 
il avait couru un plus grand danger. Morand, 
l'un des généraux de Davout, avait été jeté de 
ce côté au travers des forêts ; il marchait sur des 
hauteurs boisées , et se trouvait , dès le commen- 
cement du combat , sur le flanc des Russes. En- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 201 

corc quelques pas, et il débouchait en arrière 
de leur droite. Son apparition soudaine eût infail- 
liblement de'cidé la victoire, elle l'eût rendue 
complète; mais Napoléon, ignorant les lieux, 
l'avait fait rappeler sur le point où Davout et lui 
s'étaient arrêtes. 

Dans l'armée, on se demanda pourquoi l'em- 
pereur, en faisant concourir pour un même but 
trois chefs indépendants l'un de Fautre, ne s'é- 
tait pas trouvé là pour leur donner un ensemble 
indispensable , et sans lui impossible. Mais il était 
rentré dans Smolensk , soit fatigue , soit surtout 
qu'il ne se fût pas attendu à un combat si sérieux; 
soit enfin que par la nécessité de s'occuper de tout 
à-la-fois , il ne pût être à temps et tout entier 
nulle part. En effet le travail de son empire et 
de l'Europe , suspendu par les jours d'action qui 
avaient précédé, s'amoncelait. Il fallait déblayer 
ses portefeuilles , et donner un cours aux affaires 
civiles et politiques qui commençaient à s'en- 
combrer; il était d'ailleurs pressant et glorieux de 
dater de Smolensk. 

Aussi quand Borellî , sous-chef d'état-major de 
Murât, vint lui apporter la nouvelle du choc de 
Valoutina, hésita-t-il à le recevoir; et telle était 
sa préoccupation, qu'il fallut qu'un ministre in- 
sistât, pour que cet officier fût admis sur-le- 
champ. Le rapport de P>orelli lYmut, « One dites- 



294 HISTOIRE DE NAPOLEON 

» vous?s"écria-t-iî; quoi, vous n'êtes point assez? 
» l'ennemi montre-t-il soixante mille hommes? 
» mais c'est donc une bataille ! » et il s'empor- 
tait contre la désobéissance et l'inaction de Ju- 
not, quand Borelli lui apprit la blessure mor- 
telle de Gudin. La douleur de Napoléon fut vive, 
elle s'épancha en questions multipliées, en excla- 
mations de regret : puis . avec cette force d'es- 
prit qui lui était propre, il maîtrisa son inquié- 
tude, ajourna sa colère, suspendit son chagrin ; 
et, se livrant tout entier à son travail, il remit au 
lendemain le soin des combats , car la nuit était 
venue : mais ensuite l'espoir d'une bataille l'agita, 
et il parut avec le jour suivant sur les champs de 
Yaloutina. 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. ?»•» 



CHAPITRE VIII. 



Les soldats de Ney et ceux de la division Gu- 
din, veuve de son général, y étaient rangés sur 
les cadavres de leurs compagnons et sur ceux des 
Russes, au milieu d'arbres à demi brisés, sur une 
terre battue par les pieds des combattans , sillon- 
née de boulets, jonchée de débris d'armes, de vê- 
temens déchirés, d'ustensiles militaires, de cha- 
riots renversés et de membres épars ; car ce sont 
là les trophées de la guerre ! voilà la beauté d'un 
champ de victoire ! 

Les bataillons de Gudin ne paraissaient plus 
être que des pelotons: ils se montraient d'autant 
plus fiers qu'ils étaient plus réduits : près d'eux on 
respirait encore l'odeur des cartouches brûlées et 
celle de la poudre , dont cette terre, dont leurs 
vêtemens étaient imprégnés et leurs visages en- 
core tout noircis. L'empereur ne pouvait passer 
devant leur front sans avoir à éviter, à franchir 
ou à fouler des baïonnettes tordues par la violence 
du choc, et des cadavres. 



290 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Mais toutes ces horreurs il les couvrit de gloire. 
Sa reconnaissance transforma ce champ de mort 
en un champ de triomphe, où pendant quelques 
heures régnèrent seuls l'honneur et l'ambition sa- 
tisfaits. 

Il sentait qu'il était temps de soutenir ses sol- 
dats de ses paroles et de ses récompenses. Jamais 
aussi ses regards ne furent plus affectueux : quant 
à son langage, « ce combat était le plus beau fait 
« d'armes de notre histoire militaire ; les soldats 
« qui l'entendaient, des hommes avec qui l'on 
«pouvait conquérir le monde; ceux tués, des 
« guerriers morts d'une mort immortelle. » Il 
parlait ainsi, sachant bien que c'est surtout au 
milieu de cette destruction que Ton songe à l'im- 
mortalité. 

Il fut magnifique dans ses récompenses : les 
12 e , 21 e , 127 e de ligne, et le 7 e léger, reçurent 
quatre-vingt-sept décorations et des grades ; c'é- 
taient les régimens de Gudin. Jusque-là le 127 e 
avait marché sans aigle, car alors il fallait con- 
quérir son drapeau sur un champ de bataille , 
pour prouver qu'ensuite on saurait l'y conserver. 
L'empereur lui en remit une de ses mains ; il 
satisfit aussi le corps de Ney. Ses bienfaits furent 
grands en eux-mêmes et par leur forme. Il ajouta 
au don par la manière de donner. On le vit s'en- 
tourer successivement de chaque régiment comme 



Et DE LA GIUNDE ARMEE. '07 

d'une famille. Là, il interpellait à haute voix les 
officiers, les sous-officiers, les soldats, demandant 
les plus braves entre tous ces braves, ou les plus 
heureux; et les récompensant aussitôt. Les offi- 
ciers désignaient, les soldats confirmèrent, l'em- 
pereur approuva : ainsi, comme il l'a dit lui- 
même, les choix furent faits sur-le-champ, en 
cercle, devant lui, et confirmés avec acclamation 
par les troupes. 

Ces manières paternelles, qui faisaient du sim- 
ple soldat le compagnon de guerre du maître de 
l'Europe; ces formes, qui reproduisaient les usa- 
ges toujours regrettés de la république, les trans- 
portèrent. C'était un monarque, mais c'était celui 
de la révolution, et ils aimaient un souverain 
parvenu qui faisait parvenir : en lui tout excitait, 
rien ne reprochait. 

Jamais champ de victoire n'offrit un spectacle 
plus capable d'exalter ; le don de cette aigle , si 
bien méritée, la pompe de ces promotions, les 
Cris de joie, la gloire de ces guerriers, récompen- 
sée sur le lieu même où elle venait d'être acquise; 
leur valeur proclamée par une voix dont chaque 
accent retentissait dans l'Europe attentive ; par ce 
grand capitaine , dont les bulletins allaient por- 
ter leurs noms dans l'univers entier, et surtout 
parmi leurs concitoyens et dans le sein de leurs 
familles à la fois rassurées et enorgueillies, que' 



29>S HISTOIRE DE NAPOLEON 

de biens a la fois ! ils en furent enivrés : lui- 
même parut d'abord se laisser échauffer à leurs 
transports. 

Mais lorsque, hors de la vue de ses soldats, 
l'altitude de Ney et de Murât, et les paroles de 
Poniatowski , aussi franc et judicieux au conseil 
qu'intrépide au combat, l'eurent calmé; quand 
(oute la chaleur lourde de ce jour eut pesé sur lui, 
et que les rapports apprirent qu'on faisait huit 
lieues sans joindre l'ennemi; il se désenchanta. 
Dans son retour à Smolensk, le cahotage de sa 
voiture sur les débris du combat, les embarras 
causés sur la route par la longue fiîe de blessés 
qui se traînaient ou qu'on rapportait, et dans 
Smolensk par ces tombereaux de membres am- 
putés , qu'on allait jeter au loin ; enfin tout ce qui 
est horrible et odieux hors des champs de bataille, 
acheva de le désarmer. Smolensk n'était plus 
qu'un vaste hôpital, et le grand gémissement qui 
en sortait , l'emporta sur le cri de gloire qui ve- 
nait de s'élever des champs de Valoutina. 

Les rapports des chirurgiens étaient hideux : 
en ce pays, on supplée au vin et à l'eau-dc-vie de 
raisin par une eau-de-vie qu'on tire du grain. On 
y mêle des plantes narcotiques : nos jeunes sol- 
dats, épuisés de faim et de fatigue, ont cru que 
celte liqueur les soutiendrait ; mais sa chaleur per- 
fide leur a fait jeter à la fois tout le feu qui leur 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 2*9 

restait, après quoi ils sont tombes épuisés, et la 
maladie s'est emparée d'eux. 

On en a vu d'autres, moins sobres ou plus af- 
faiblis, frappés de vertiges, de stupéfaction et 
d'assoupissement; ils s'accroupissent dans les fos- 
sés et sur les chemins. Là leurs yeux ternes, à 
demi ouverts et larmoyans, semblent voir avec 
insensibilité la mort s'emparer successivement 
de tout leur être : ils expirent mornes et sans 
gémir. 

A Vilna , on n'a pu créer d'hôpitaux que pour 
six mille malades ; des couvents, des églises, des 
synagogues et des granges, servent à recueillir 
cette foule souffrante : dans ces tristes lieux, quel- 
quefois malsains, toujours trop rares et encom- 
brés, les malades sont souvent sans vivres, sans 
lits, sans couvertures, sans paille même et sans 
médicamens. Les chirurgiens y deviennent insuf- 
fisans, de sorte que tout, jusqu'aux hôpitaux, con- 
tribue à faire des malades, et rien à les guérir. 

À Vitepsk, quatre cents blessés russes sont res- 
tés sur le champ de bataille , trois cents autres 
ont été abandonnés dans la ville par leur armée, 
et comme elle en a emmené les habitans, ces mal- 
heureux sont restés trois jours, ignorés, sans se- 
cours, entassés pêle-mêle, mourans et morts, et 
croupissans dans une horrible infection : ils ont 
enfin été recueillis et mêlés à nos blessés , qui 



300 HISTOIRE DE NAPOLEON 

étaient au nombre de sept cents comme ceux des 
Russes. Nos chirurgiens ont employé jusqu'à leurs 
chemises et celles de ces malheureux pour les 
panser ; car déjà le linge manque. 

Lorsque enfin les blessures de ces infortunés 
s'améliorent, et qu'il ne faut plus qu'une nourri- 
ture saine pour achever leur guérison , ils péris- 
sent faute de subsistance : Français ou Russes, 
peu échappent. Ceux que la perte d'un membre 
bu leur faiblesse empêche d'aller chercher quel- 
ques vivres, succombent les premiers ; ces désas- 
tres se répètent partout où l'empereur n'est pas ou 
n'est plus, sa présence attirant et son départ en- 
traînant tout après lui, enfin ses ordres n'étant 
scrupuleusement accomplis qu'à sa portée. 

A Smolensk, les hôpitaux ne manquent point : 
quinze grands bâtimens de briques ont été sauvés 
du feu; on a même trouvé de l'eau-de-vie, des 
vins , quelques médicamens , et nos ambulances 
de réserve nous ont enfin rejoints ; mais rien ne 
suffit. Les chirurgiens travaillent nuit et jour; on 
n'en est qu'à la seconde nuit, et déjà tout manque 
pour panser les blessés; il n'y a plus de linge, on 
est forcé d'y suppléer par le papier trouvé dans les 
archives. Ce sont des parchemins qui servent d'at- 
telles et de draps fanons , et ce n'est qu'avec de 
l'étoupe et du coton de bouleau qu'on peut rem 
placer la charpie. 



ET DE LA GRANDE AUMEE. 301 

Nos chirurgiens accablés s'étonnent ; depuis 
trois jours un hôpital de cent blessés est oublié : 
un hasard vient de le faire découvrir : Rapp a pé- 
nétré dans ce lieu de désespoir ! j'en épargnerai 
l'horreur à ceux qui me liront. Pourquoi faire 
partager ces terribles impressions dont l'âme reste 
flétrie! Rapp ne les épargna pas à Napoléon, qui 
fit distribuer son propre vin et plusieurs pièces 
d'or à ceux de ces infortunés qu'une vie tenace 
animait encore, ou qu'une nourriture révoltante 
avait soutenus. 

Mais à la violente émotion que ces rapports 
laissèrent dans l'âme de l'empereur, se joignait 
une effrayante considération. L'incendie de Smo- 
lensk n'était plus à ses yeux l'effet d'un accident 
de guerre fatal et imprévu , ni même le résultat 
d'un acte de désespoir : c'était le résultat d'une 
froide détermination. Les Russes avaient mis à 
détruire le soin, l'ordre, l'à-propos qu'on apporte 
à conserver. 

Dans ce même jour, les réponses courageuses 
d'un pope, le seul qu'on trouva dans Smolensk, 
l'éclairèrent encore davantage sur l'aveugle fu- 
reur qu'on avait inspirée à tout le peuple russe. 
Son interprête, qu'effrayait cette haine, amena ce 
pope devant l'empereur. Le prêtre vénérable lui 
reprocha d'abord avec fermeté ses prétendus sa- 
crilèges ; il ignorait que c'était le général russe 



■>0? HISTOIRE DE NAPOLEON 

lui-même qui avait fait incendier les magasins du 
commerce et les clochers, et qu'il nous accusait 
de ces horreurs , afin que les marchands et les 
paysans ne séparassent pas leur cause de celle de 
la noblesse. 

L'empereur l'écouta attentivement : « Mais vo- 
« tre église, lui dit-il enfin, a-t-elle été brûlée? — 
« Non, sire, répliqua le pope ; Dieu sera plus puis- 
ce sant que vous; il la protégera, car je l'ai ou- 
« verte à tous les malheureux que l'incendie de la 
« ville laisse sans asile ! » Napoléon ému lui ré- 
pondit : « Vous avez raison ; oui , Dieu veillera 
« sur les victimes innocentes de la guerre; il vous 
« récompensera de votre courage. Allez, bon prê- 
<« tre, retournez à votre poste. Si tous vos popes 
« eussent imité votre exemple, s'ils n'eussent pas 
« trahi lâchement la mission de paix qu'ils ont re- 
« çue du ciel , s'ils n'eussent pas abandonné les 
« temples (jue leur seule présence rend sacrés, mes 
« soldats auraient respecté vos saints asiles, car 
« nous sommes tous chrétiens, et votre Bog est 
« notre Dieu. » 

A ces mots Napoléon renvoya le prêtre à son 
temple , avec une escorte et des secours. Un cri 
déchirant s'éleva à la vue des soldats qui péné- 
traient dans cet asile. Une multitude de femmes 
et d'enfans effarés se pressèrent autour de l'au- 
tel; mais le pope élevant la voix leur cria : « Ras- 



ET DE EA GRANDE ARMEE. 303 

« surez-vous : j'ai vu Napoléon, je lui ai parle. 
« Oh ! comme on nous avait trompés, mes en- 
« fans ! l'empereur de France n'est point tel qu'on 
« vous l'a représenté. Apprenez que lui et ses 
« soldais connaissent et adorent le même Dieu 
« que nous. La guerre qu'il apporte n'est point 
« religieuse ; c'est un démêlé politique avec notre 
« empereur. Ses soldats ne combattent que nos 
«soldats. Us n'égorgent point, comme on nous 
« l'avait dit, les vieillards, les femmes et les en- 
« fans. Rassurez-vous donc ; et remercions Dieu 
« d'être délivrés du pénible devoir de les haïr 
« comme des païens, des impies et des incen- 
« diaires. » Alors le pope entonna un cantique 
d'action de grâces, que tous répétèrent en pleu- 
rant. 

Mais ces paroles mêmes montraient à quel 
point cette nation avait été abusée. Le reste des 
habitans avait fui. Désormais ce n'était donc plus 
leur armée seulement, c'était la population, c'é- 
tait la Russie toute entière qui reculait devant 
nous. Avec cette population, l'empereur sentait 
s'échapper de ses mains l'un de ses plus puissans 
moyens de conquête. 



3G* HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE IX 



En effet, de Yitcpsk, Napoléon avait charge 
deux des siens de sonder l'esprit de ces peuples. 
Il s'agissait de les gagner à la liberté , et de les 
compromettre dans notre cause par un soulève- 
ment plus ou moins gênerai. Mais on n'avait pu 
agir que sur quelques paysans isolés , abrutis , ei 
que peut-être les Russes avaient laissés comme 
espions au milieu de nous. Cette tentative n'avait 
servi qu'à mettre son projet à découvert, et les 
Russes en garde contre lui. 

D'ailleurs ce moyen répugnait à Napoléon, que 
sa nature portait bien plus vers la cause des rois 
que vers celle des peuples. 11 s'en servit négligem- 
ment. Plus tard, dans Moscou, il reçut plusieurs 
adresses de diffère ns chefs de famille. On s'y 
plaignait d'être traité par les seigneurs comme 
des troupeaux de bêtes que l'on vend et que Ton 
échange à volonté. On y demandait que Napo- 
léon proclamât l'abolition de l'esclavage. Ils s'of- 
fraient pour chefs de plusieurs insurrections par- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 305 

lielles, qu'ils promettaient de rendre bientôt gé- 
nérales. 

Ces offres furent repoussées. On aurait vu, chez 
un peuple barbare, une liberté barbare, une li- 
cence effrénée, effroyable! quelques révoltes par- 
tielles en avaient jadis donné la mesure. Les 
nobles russes, comme les colons de Saint-Do- 
mingue, eussent été perdus. Cette crainte préva- 
lut dans l'esprit de Napoléon, ses paroles l'expri- 
mèrent : elle le détermina à ne plus chercher à 
exciter un mouvement qu'il n'aurait pu régler. 

Au reste , ces maîtres s'étaient déliés de leurs 
esclaves. Au milieu de tant de périls, ils distin- 
guèrent celui-ci comme le plus pressant. Ils agi- 
rent d'abord sur l'esprit de leurs malheureux 
serfs, abrutis par tous les genres de servitude. 
Leurs prêtres, qu'ils sont accoutumés à croire , 
les abusèrent par des discours trompeurs ; on per- 
suada à ces paysans que nous étions des légions 
de démons, commandés par l'antechrist, des es- 
prits infernaux dont la vue excitait l'horreur : 
notre attouchement souillait. Nos prisonniers s'a- 
perçurent que les ustensiles dont ils s'étaient ser- 
vis, ces malheureux n'osaient plus s'en servir, et 
qu'ils les réservaient pour les animaux les plus 
immondes. 

Cependant nous approchions, et devant nous 
toutes ces fables grossières allaient s'évanouir. 

HISTOIRE DE NAPOLEON. 20 



30fi HISTOIRE DE NAPOLEON 

Mais voila que ces nobles reculent avec leurs 
serfs dans l'intérieur du pays, comme à l'appro- 
che d'une grande contagion. Richesses, habita- 
tions, tout ce qui pouvait les retenir ou nous ser- 
vir, est sacrifie. Ils mettent la faim, le feu, le désert, 
entre eux et nous; car c'était autant contre leurs 
serfs que contre Napoléon que cette grande réso- 
lution s'exécutait. Ce n'était donc plus une guerre 
de rois qu'il fallait poursuivre , mais une guerre 
de classe, une guerre de parti, une guerre de re- 
ligion, une guerre nationale, toutes les guerres à 
la fois. 

L'empereur envisage alors toute l'énormité de 
son entreprise; plus il avance et plus elle s'agran- 
dit devant lui. Tant qu'il n'a rencontré que des 
rois, plus grand qu'eux tous, pour lui leurs dé- 
faites n'ont été que des jeux ; mais les rois sont 
vaincus, il en est aux peuples: et c'est une autre 
Espagne, mais lointaine, stérile, infinie, qu'il re- 
trouve encore à l'autre bout de l'Europe. Il s'é- 
tonne, hésite et s'arrête. 

A Vitepsk, quelque décision qu'il eut prise, il 
lui fallait Smolensk , et il semble qu'il ait re- 
mis à Smolensk à se déterminer. C'est pour- 
quoi une même perplexité le ressaisit; elle est 
d'autant plus vive, que ces flammes, cette épi- 
démie, ces victimes qui l'entourent, ont tout 
aggravé; une fièvre d'hésitation s'empare de lui: 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 307 

ses regards se portent sur Kief , Pétersbourg et 
Moscou. 

A Kief, il envelopperait Tchitchakof et son ar- 
mée ; il débarrasserait le flanc droit et les derriè- 
res de la grande armée ; il couvrirait les provinces 
polonaises les plus productives en hommes , vi- 
vres et chevaux; tandis que des cantonnemens 
fortifiés à Mohilef, Smolensk, Vitepsk, Polotsk, 
Diinabourg et Riga défendraient le reste. Derrière 
cette ligne, et pendant l'hiver, il soulèverait et or- 
ganiserait toute l'ancienne Pologne, pour la pré- 
cipiter au printemps sur la Russie, opposer une 
nation à une nation, et rendre la guerre égale. 

Cependant, à Smolensk, il se trouve au nœud 
des routes de Pétersbourg et de Moscou, à vingt- 
neuf marches de l'une de ces deux capitales, et à 
quinze de l'autre. Dans Pétersbourg, c'est le point 
central du gouvernement, le nœud où tous les fils 
de l'administration se rattachent, le cerveau de la 
Russie ; ce sont ses arsenaux de terre et de mer, 
c'est enlin le seul point de communication entre 
la Russie et l'Angleterre, dont il s'emparera. La 
victoire de Polotsk, qu'il vient d'apprendre, sem- 
ble le pousser dans cette direction. En marchant 
d'accord avec Saint-Cyr sur Pétersbourg, il enve- 
loppera Wittgenstein, et fera tomber Riga devant 
Macdonald. 

D'un autre côté, dans Moscou, c'est la noblesse, 

20. 



S<W HISTOIRE DE NAPOLEON 

la nation qu'il attaquera dans ses propriétés, dans 
son antique honneur : le chemin de cette capitale 
est plus court, il offre moins d'obstacles et plus 
de ressources; la grande armée russe, qu'il ne 
peut négliger, qu'il faut détruire, s'y trouve, et 
les chances d'une bataille, et l'espoir d'ébranler la 
nation, en la frappant au cœur dans cette guerre 
nationale. 

De ces trois projets, le dernier lui paraît seul 
possible, malgré la saison qui s'avance. Cepen- 
dant l'histoire de Charles XTI était sous ses yeux ; 
non celle de Voltaire, qu'il venait de rejeter avec 
impatience, la jugeant romanesque et infidèle, 
mais le journal d'Adlerfeld, qu'il lisait et qui ne 
l'arrêta point. Dans le rapprochement de ces deux 
expéditions, il trouvait mille différences auxquel- 
les il se rattachait; car qui peut être juge dans sa 
propre cause ! et de quoi sert l'exemple du passé 
dans un monde où il ne se trouve jamais deux 
hommes, deux choses, ni deux positions absolu- 
ment semblables ? 

Toutefois, à celte époque, on entendit souvent 
le nom de Charles XII sortir de sa bouche. 



ET DE EA GRANDE A RAIE E. *09 



CHAPITRE X 



Mais les nouvelles qui arrivaient de toutes 
parts, excitaient son ardeur comme à Vitepsk. 
Ses lieutenans semblaient avoir fait plus que lui : 
les combats de Mohilef, de Molodeczna et de 
Valoutina étaient des batailles rangées où Davout, 
Schwartzemberg et Ney étaient vainqueurs : à sa 
droite, sa ligne d'opération paraissait couverte: 
devant lui, l'armée ennemie fuyait ; à sa gauche, 
à Slowna, le 17 août, le duc de Reggio, après 
avoir attiré Wittgenstcin sur Polotsk, y venait 
d'être attaqué. L'attaque de Wittgenstein avait 
été vive et acharnée; elle avait échoué, mais il 
conservait sa position offensive, et le maréchal 
Oudinot avait été blessé. Saint-Cyr l'a remplacé 
dans le commandement de cette armée, com- 
posée d'environ trente mille Français, Suisses, 
et Bavarois. Dès le lendemain, ce général, à qui 
le commandement ne plaisait que lorsqu'il l'cxci- 



îiO HISTOIRE DE NAPOLEON 

çait seul et en chef, en a profité pour donner 
sa mesure aux siens et à l'ennemi ; mais froi- 
dement, suivant son caractère et en combinant 
tout. 

Depuis le point du jour jusqu'à cinq heures du 
soir, il trompa l'ennemi par la proposition d'un 
accord pour retirer les blessés , et surtout par 
des démonstrations de retraite. En même temps 
il ralliait en silence tous ses combattans; il les 
disposait en trois colonnes d'attaque , et les ca- 
chait derrière le village de Spas, et dans des plis 
de terrain. 

A cinq heures, tout étant prêt, et Wittgens- 
tein endormi, il donne le signal : aussitôt son ar- 
tillerie éclate et ses colonnes se précipitent. Les 
Russes surpris résistent vainement; d'abord leur 
gauche est enfoncée, bientôt leur centre fuit en 
déroute; ils abandonnent mille prisonniers, vingt 
pièces de canon, un champ de bataille couvert 
de morts, et l'offensive, dont Saint-Cyr, trop 
faible, ne pouvait feindre d'user que pour mieux 
se défendre. 

Dans ce choc court, mais rude et sanglant, 
l'aile droite des Russes^ qui s'appuyait à la Dû'na, 
résista opiniâtrement. Il fallut en venir à la baïon- 
nette au travers d'une épaisse mitraille : tout réus- 
sit; mais lorsqu'on croyait n'avoir plus qu'à pour- 
suivre, tout pensa être perdu : des dragons russes, 



hT DE LA GRANDE AttMEE. :5li 

suivant les uns, et suivant d'autres des cheva- 
liers-gardes, risquèrent une charge sur une bat- 
terie de Saint-Cyr; une brigade française, placée 
pour la soutenir, s'avança, puis tout- à- coup 
tourna le dos et s'enfuit à travers nos canons , 
qu'elle empêcha de tirer. Les Russes y arrivèrent 
pêle-mêle avec les nôtres; ils sabrèrent nos ca- 
nonniers, renversèrent les pièces, et poussèrent 
si vivement nos cavaliers, que ceux-ci, toujours 
de plus en plus effarouches, passèrent en déroute 
sur leur général en chef et sur son état-major, 
qu'ils culbutèrent. Le général Saint-Cyr fut obligé 
de fuir à pied. Il se jeta dans le fond d'un ravin, 
qui le préserva de cette bourasque. Déjà les dra- 
gons russes touchaient aux maisons de Polotsk, 
lorsqu'une manœuvre prompte et habile de Berc- 
keim et du quatrième de cuirassiers français, ter- 
mina cette échauffourée. Les Russes disparurent 
dans les bois. 

Le lendemain, Saint-Cyr les fit poursuivre, mais 
seulement pour éclairer leur retraite, marquer la 
victoire, et en recueillir encore quelques fruits. 
Pendant les deux mois qui suivirent, jusqu'au 18 
octobre , Wittgenstein le respecta. De son côté , 
le général français ne s'occupa plus qu'à observer 
son ennemi, à maintenir ses communications avec 
Maedonald, Vitepsk et Smolensk, à se fortifier 
dans sa position de Polotsk et surtout à y vivre. 



312 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Dans cette journée du 18, quatre généraux , 
quatre colonels et beaucoup d'officiers avaient 
été blessés. Parmi eux, l'armée remarqua les gé- 
néraux bavarois Deroi et Liben. Ils succombè- 
rent le 22 août. Ces généraux étaient du même 
âge ; ils avaient été du même régiment ; ils fi- 
rent les mêmes guerres; ils marchèrent à peu 
près du même pas dans leur chanceuse carrière, 
qu'une même mort, dans la même bataille, ter- 
mina glorieusement. On ne voulut pas séparer 
par le tombeau ces guerriers que la vie et la mort 
elle-même n'avaient pu désunir : une même sé- 
pulture les reçut. 

A la nouvelle de cette victoire , l'empereur en- 
voya le bâton de maréchal d'empire au général 
Saint-Cyr. Il mit un grand nombre de croix à sa 
disposition, et plus tard il approuva la plupart des 
a van cerne n s demandés. 

Malgré ces succès , la détermination de dépas- 
ser Smolensk était trop périlleuse pour que Na- 
poléon s'y décidât seul : il fallut qu'il s'y fît en- 
traîner. Après Yaloutina, le corps de Ney, fatigué, 
avait été remplacé par celui de Davout. Murât, 
comme roi, comme beau-frère de l'empereur, et 
par son ordre, devait commander. Ney s'y était 
soumis, moins par condescendance que par con- 
formité de caractère. Fis furent d'accord par leur 
ardeur. 



ET DE LA. GRANDE AKMEE. 3i'3 

Mais Davout, dont le génie méthodique et te- 
nace contrastait avec l'emportement de Murât , 
qu'enorgueillissait le souvenir et le surnom de 
deux grandes victoires, s'irrita de cette dépen- 
dance. Ces chefs, fiers, et du même âge, compa- 
gnons de guerre , qui s'étaient vus grandir réci- 
proquement , et que gâtait l'habitude de n'avoir 
obéi qu'à un grand homme, n'étaient guère pro- 
pres à se commander F un à l'autre : Murât sur- 
tout, qui, trop souvent, ne savait pas se comman- 
der à lui-même. 

Toutefois Davout obéit, mais de mauvaise 
grâce, mal, comme la fierté blessée sait obéir. Il 
affecta de cesser aussitôt toute correspondance 
directe avec l'empereur. Celui-ci, surpris, lui 
ordonna de la reprendre, alléguant sa défiance 
pour les rapports de Murât. Davout s'autorisa de 
cet aveu ; il ressaisit son indépendance. Dès-lors 
l'avant-garde eut deux chefs. Ainsi l'empereur, fa- 
tigué, souffrant, accablé de trop de soins de toute 
espèce, et forcé à des ménagemens pour ses lieu- 
tenans, disséminait le pouvoir comme ses ar- 
mées, malgré ses préceptes et ses anciens exem- 
ples. Les circonstances auxquelles il avait tant de 
fois commandé devenaient plus fortes que lui et 
le commandaient à leur tour. 

Cependant Barclay ayant reculé sans résis- 
tance Jusqu'auprès de Dorogobouje, Mural n'eut 



3,4 HISTOIRE DE NAPOLEON 

pas besoin de Davout, et l'occasion manqua à 
leur mésintelligence ; mais à quelques werstes de 
cette ville, le 23 août, vers onze heures du ma- 
tin, un bois peu épais, que le roi voulut reconnaî- 
tre, lui fut vivement disputé; il fallut l'emporter 
deux fois. 

Murât, surpris de cette résistance et à cette 
heure, s'opiniâtra ; il perça ce rideau, et vit au- 
delà toute l'armée russe rangée en bataille. L'é- 
iroit ravin de la Luja l'en séparait ; il était midi ; 
létendue des lignes russes, surtout vers notre 
droite, les préparatifs, l'heure, le lieu, celui où 
Barclay avait rejoint Bagration ; le choix du ter- 
rain, assez convenable pour un grand choc, tout 
lui fit croire à une bataille ; il dépêcha vers l'em- 
pereur pour l'en prévenir. 

En même temps, il ordonna à Montbrun de 
passer le ravin sur sa droite, avec sa cavalerie, 
pour reconnaître et déborder la gauche de l'en- 
nemi. Davout et ses cinq divisions d'infanterie 
s'étendaient de ce côté; il protégeait Montbrun : 
!e roi les rappela à sa gauche, sur la grande 
route, voulant, dit-on, soutenir le mouvement 
de flanc de Montbrun par quelques démonstra- 
tions de front. 

Mais Davout répondit « que ce serait livrer no- 
« tre aile droite, au travers de laquelle l'ennemi 
« arriverait derrière nous sur la grande route, no- 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 31.^ 

« ire seule retraite ; qu'ainsi il nous forcerait à 
«une bataille,, que lui, Davout, avait ordre d'é- 
« viter, et qu'il éviterait, ses forces étant insuffl- 
ât santés, la position mauvaise, et se trouvant sous 
m les ordres d'un chef qui lui inspirait peu de con- 
« fiance. » Puis aussitôt il écrivit à Napoléon qu'il 
se pressât d'arriver s'il ne voulait pas que Murât, 
engageât sans lui une bataille. 

A cette nouvelle, qu'il reçut dans la nuit du 24 
au 25 août, Napoléon sortit avec joie de son in- 
décision. Pour ce génie entreprenant et décisif, 
elle était un supplice: il accourut avec sa garde, 
et fit douze lieues sans s'arrêter; mais, dès la 
veille au soir, l'armée ennnemie avait disparu. 

De notre côté, sa retraite fut attribuée au mou- 
vement de Montbrun ; du côté des Russes, à Bar- 
clay, et à une fausse position prise par son chef 
d'état -major, qui avait mis le terrain contre lui 
au lieu de s'en servir. Bagration s'en était aperçu 
le premier, sa fureur avait éclaté sans mesure : il 
cria à la trahison. 

La discorde était dans le camp des Russes 
comme à notre avant-garde. La confiance dans !e 
chef, celte force des armées, v manquait : chaque 
pas y paraissait une faute , chaque parti pris le 
pire. La perte de Srnolensk avait tout aigri; la 
réunion des deux corps d'armée augmenta le 
mal; plus celte masse russe se sentait forte, plus 



318 HISTOIRE DE NAPOLEON 

son général lui semblait faible. Le cri devint uni- 
versel; on demanda hautement un autre chef. 
Cependant quelques hommes sages intervinrent : 
Kutusof fut annoncé, et i'orgueil humilié des Rus- 
ses l'attendit pour combattre. 

De son côté, l'empereur, déjà à Dorogoboujc, 
n'hésite plus : il sait qu'il porte partout avec lui 
le sort de l'Europe : que le lieu où il se trouvera 
sera toujours celui où se décidera le destin des 
nations : qu'il peut donc s'avancer sans craindre 
les suites menaçantes de la défection des Suédois 
et des Turcs. Ainsi , il néglige les armées enne- 
mies d'Essen à Riga, de Wittgenstein devant Po- 
lotsk, d'Hœrtel devant Bobruisk, de Tchitchakof 
en Volhinie. C'étaient cent vingt mille hommes, 
dont le nombre ne pouvait que s'augmenter ; il 
les dépasse, il s'en laisse environner avec indif- 
férence, assure que tous ces vains obstacles de 
guerre et de politique tomberont au premier bruit 
du coup de foudre qu'il va porter. 

Et cependant sa colonne d'attaque, forte en- 
core à son départ de Yitepsk de cent quatre-vingt- 
cinq mille hommes, est déjà réduite à cent cin- 
quante-sept mille; elle est affaiblie de vingt-huit 
mille hommes, dont la moitié occupe Vitepsk, 
Orcha, Mohilef et Smolensk. Le reste a été tué, 
blessé, ou traîne et pille, en arrière de lui, nos 
alliés et les Français eux-mêmes 



ET DE LA GRANDE AltMKK. 317 

Mais cent cinquante-sept mille hommes suffi- 
saient pour détruire l'armée russe par une vic- 
toire complète , et pour s'emparer de Moscou. 
Quant à leur base d'opération, malgré les cent 
vingt mille Russes qui la menaçaient, elle parais- 
sait assurée. La Lithuanie, la Diïna, le Dnieper, 
Smolensk enfin, étaient ou allaient être gardés 
vers Riga etDunabourg, par Macdonald et trente- 
deux mille hommes ; vers Polotsk, par Saint-Cyr 
et trente mille hommes : à Vitepsk, Smolensk et 
Mohilef, par Victor et quarante mille hommes ; 
devant Bobruisk, par Dombrowski et douze mille 
hommes ; sur le Bug, par Schwartzemberg et Ré- 
gnier, à la tête de quarante-cinq mille hommes. 
Napoléon comptait encore sur les divisions Loi- 
son et Durutte, fortes de vingt-deux mille hom- 
mes, qui déjà s'approchaient de Kœnigsberg et de 
Varsovie; et sur quatre-vingt mille hommes de 
renfort, qui tous devaient être rentrés en Russie 
avant le milieu de novembre. 

C'était, avec les levées lithuaniennes et po- 
lonaises, s'appuyer sur deux cent quatre-vingl- 
milie hommes, pour faire, avec cent cinquante 
mille autres , une invasion de quatre-vingt-treize 
lieues j car telle était la distance de Smolensk à 
Moscou. 

Mais ces deux cent quatre-vingt mille hommes 
étaient commandés par six chefs différens, indé- 



318 HISTOIRE DE NAPOLEON 

pendans l'un de l'autre, et dont le plus élevé, ce- 
lui qui occupait le centre, celui qui semblait 
chargé de donner, comme intermédiaire, quel- 
que ensemble aux opérations des cinq autres, 
était un ministre de paix et non de guerre. 

D'ailleurs les mêmes causes qui déjà avaient 
diminué d'un tiers les forces françaises cnlrées 
les premières en Russie, devaient disperser ou 
détruire, dans une bien plus grande proportion, 
tous ces renforts. La plupart arrivaient par déta- 
chemens, formés en bataillons provisoires de 
marche, sous des officiers nouveaux pour eux, 
qu'ils devaient quitter au premier jour, sans ai- 
guillon de discipline, d'esprit de corps, ni de 
gloire, et traversant un sol dévoré que la saison 
et le climat allaient rendre chaque jour plus nu et 
plus rude. 

Cependant Napoléon voit Dorogobouje en cen- 
dres comme Smolensk; surtout le quartier des 
marchands, de ceux qui avaient le plus à per- 
dre , que leurs richesses pouvaient retenir ou ra- 
mener parmi nous, et qui, par leur position, 
formaient une espèce de classe intermédiaire, un 
commencement de tiers-état que la liberté pouvait 
séduire. 

11 sent bien qu'il sort de Smolensk comme il y 
est arrivé, avec l'espoir d'une bataille, que Tin- 
décision et les discordes des généraux russes ont 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 310 

encore ajournée; mais sa détermination est prise: 
il n'accueille plus que ce qui peut l'y soutenir. Il 
s'acharne sur les traces de ses ennemis; son au- 
dace s'accroît de leur prudence ; il appelle leur 
circonspection pusillanimité, leur retraite fuite; il 
méprise pour espérer. 



Ctuve sqîrtèim 



CHAPITRE 1. 



L'empereur était accouru si rapidement à Do- 
rogobouje, qu'il fut obligé de s'y arrêter pour at- 
tendre son armée et laisser Murât pousser l'en- 
nemi. Il en repartit le il\ août : l'armée marchait 
sur trois colonnes de front ; l'empereur, Murât, 
Davout et Ney au milieu, sur le grand chemin 
de Moscou ; Poniatowski à droite, l'armée d'Ita- 
lie à gauche. 

La colonne principale, celle du centre, ne trou- 
vait rien sur une route où son avant-garde ne vi- 
vait elle-même que des restes des Russes; elle ne 
pouvait guère s'écarter de sa direction faute de 
temps , dans une marche si rapide. D'ailleurs les 
colonnes de droite et de gauche dévoraient tout à 
ses côtés. Pour mieux vivre, il aurait fallu partir 
chaque jour plus tard , s'arrêter plus tôt, puis s Y- 

IUST01KF H F NAPOLÉON 21 



322 HISTOIRE DE NAPOLEON 

tendre davantage sur ses flancs pendant la nuit : 
ce qui n'est guère possible sans imprudence , 
quand on est aussi près de l'ennemi. 

A Smolensk l'ordre avait été donné, comme à 
Vitepsk, de prendre, en partant, pour plusieurs 
jours de vivres. L'empereur n'en ignorait pas la 
difficulté, mais il comptait sur l'industrie des 
chefs et des soldats : ils étaient avertis, cela suffi- 
sait; ils sauraient bien pourvoir eux-mêmes à 
leurs besoins. L'habitude en était prise : et réel- 
lement c'était un spectacle curieux que celui des 
efforts volontaires et continuels de tant d'hom- 
mes, pour suivre un seul homme à de si gran- 
des distances. L'existence de l'armée était un 
prodige, que renouvelait chaque jour l'esprit ac- 
tif, industrieux et avisé des soldats français et 
polonais, et leur habitude de vaincre toutes les 
difficultés, et leur goût pour les hasards et les 
irrégularités de ce jeu terrible d'une vie aven- 
tureuse. 

Il y avait à la suite de chaque régiment une 
multitude de ces chevaux nains dont la Polo- 
gne fourmille, un grand nombre de chariots du 
pays, qu'il fallait sans cesse renouveler, et un 
troupeau. Les bagages étaient conduits par des 
soldats, car ils se prêtaient à tous les métiers. 
Ceux-là manquaient dans les rangs, il est vrai, 
mais ici le défaut de vivres , la nécessité de tout 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 323 

traîner avec soi, excusait cet attirail ; il fallait, 
pour ainsi dire, une seconde armée, pour por- 
ter ou conduire ce qui était indispensable à la 
première. 

Dans cette organisation prompte et faite en 
marchant, on s'était plié aux usages et à toutes 
les difficultés des lieux ; le génie des soldats avait 
admirablement tiré le meilleur parti possible des 
faibles ressources du pays. Quant aux chefs , 
comme les ordres généraux supposaient toujours 
des distributions régulières , qui ne se faisaient 
jamais, chacun d'eux, suivant le degré de son 
zèle, de son intelligence et de sa fermeté, s'était 
plus ou moins emparé de la maraude, et avait 
changé le pillage individuel en contributions ré- 
gulières. 

Car ce n'était que par des excursions sur ses 
flancs, et au travers d'un pays inconnu, qu'on 
pouvait se procurer quelques vivres. Chaque soir, 
la marche arrêtée et les bivouacs établis, des dé- 
tachemens, commandés rarement par divisions, 
quelquefois par brigades et le plus souvent par 
régimens, allaient à la découverte et s'enfon- 
çaient dans la campagne; ils trouvaient, à quel- 
ques werstes de la route, tous les villages habités, 
et n'y étaient pas reçus trop hostilement : mais 
comme on ne s'entendait pas, et que d'ailleurs il 
leur fallait tout et sur-le champ, la terreur s'em 

21. 



$24 HISTOIRE DE NAPOLEON 

parait bientôt des paysans, qui s'enfuyaient dans 
les bois, d'où ils rassortaient en partisans peu 
redoutables. 

Cependant les détachemens bien repus et char- 
gés de tout ce qu'ils avaient recueilli, rejoignaient 
leur corps le lendemain ou quelques jours après : 
et il arriva fréquemment qu'ils furent pillés à leur 
tour par leurs compagnons des autres corps qu'ils 
rencontrèrent. De là des haines, d'où Ton aurait 
infailliblement vu naître des guerres intestines, 
fort sanglantes, si tous n'avaient pas ensuite été 
abattus par une même infortune, et réunis dans 
l'horreur d'un même désastre. 

En attendant leurs détachemens, les soldats 
restés autour de leurs aigles vivaient de ce qu'ils 
trouvaient sur la route militaire ; le plus souvent 
c'étaient des grains de seigle nouveau, qu'ils 
écrasaient et faisaient bouillir. La viande manqua 
moins que le pain, à cause des bestiaux qui sui- 
virent ; mais la longueur et surtout la rapidité 
des marches, fit perdre beaucoup de ces ani- 
maux ; la chaleur et la poussière les suffoquè- 
rent; quand alors ils rencontraient de l'eau, ils 
s'y précipitaient avec une telle fureur que beau- 
coup s'y noyèrent ; d'autres s'en remplissaient si 
immodérément, qu'ils enflaient et ne pouvaient 
plus marcher. 

On remarqua, comme avant Smolensk, que 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 325 

les divisions du premier corps restaient les plus 
nombreuses; leurs détachemens, plus discipli- 
nes, rapportaient plus, et faisaient moins de mai 
aux habitans. Ceux qui étaient restés au drapeau 
vivaient de leurs sacs, dont la bonne tenue repo- 
sait les yeux, fatigués d'un désordre presque uni- 
versel. 

Chacun de ces sacs, réduit au strict nécessaire, 
quant aux vêtemens, contenait deux chemises, 
deux paires de souliers avec des clons et des se- 
melles de rechange, un pantalon et des demi-guê- 
tres de toile, quelques ustensiles de propreté, une 
bande à pansement, de la charpie et soixante 
cartouches. 

Dans les deux côtés étaient placés quatre bis- 
cuits, de seize onces chacun ; au-dessous, et dans 
le fond, un sac de toile, long et étroit, était rem- 
pli de dix livres de farine. Le sac entier ainsi com- 
posé, ses bretelles et la capote roulée et attachée 
par-dessus, pesait trente-trois livres douze onces. 

Chaque soldat portait encore en bandoulière 
un sac de toile contenant deux pains, chacun de 
trois livres. Ainsi, avec son sabre, sa giberne gar- 
nie, trois pierres à feu, son tournevis, sa bande- 
role et son fusil, il était chargé de cinquante-huit 
livres, et avait pour quatre jours de pain, pour 
quatre jours de biscuit, pour sept jours de farine, 
«H soixanlr coups à tirer. 



326 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Derrière lui, des voitures traînaient encore 
pour six jours de vivres; mais on ne pouvait 
guère compter sur ces transports , pris sur les 
lieux, qui eussent été si commodes dans un autre 
pays, avec une moindre armée, et dans une guerre 
plus régulière. 

Quand le sac de farine était vide, on l'emplis- 
sait du grain qu'on trouvait, et qu'on faisait 
moudre au premier moulin, s'il s'en rencontrait; 
sinon par des moulins à bras , qui suivaient les 
régimens, ou qu'on trouvait dans les villages, car 
ces peuples n'en connaissent guère d'autres. Il 
fallait seize hommes et douze heures pour mou- 
dre, dans chacun d'eux, le grain nécessaire, pour 
un jour, à cent trente hommes. 

Dans ce pays , chaque maison ayant un four, 
ils manquèrent peu : les boulangers abondaient ; 
car les régimens du premier corps renfermaient 
des ouvriers de toute espèce, de sorte que vivres 
et vétemens, tout s'y confectionnait ou s'y répa- 
rait en marchant. C'étaient des colonies à la fois 
civilisées et nomades. L'empereur en avait eu la 
pensée, le génie du prince d'Eckmiihl s'en était 
saisi : le temps, les lieux, les hommes, rien ne 
lui avait manqué pour l'accomplir; mais ces trois 
élémens de succès furent moins à la disposition 
des autres chefs. Au reste, leur caractère, plus 
impétueux et moins méthodique, n'en aurait 



ET DE LA GRANDE ARMEE. ,327 

peut-être pas tiré le même parti; avec un génie 
moins organisateur, ceux-ci avaient donc eu plus 
d'obstacles à vaincre : l'empereur ne s'était pas 
assez arrêté à ces différences ; elles avaient des 
suites funestes. 



S2S HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE II 



Ce fut de Slawkowo, à quelques lieues en avant 
de Dorogobouje, et le 27 août, que Napoléon 
envoya au maréchal Victor, alors sur le Niémen, 
l'ordre de se rendre à Smolensk. La gauche de 
ce maréchal occupera Vitepsk, sa droite Mohilef, 
son centre Smolensk. Là, il secourra Saint-Cyr 
au besoin, il servira de point d'appui à l'armée 
de Moscou, et maintiendra ses communications 
avec la Lithuanie. 

Ce fut encore de ce même quartier impérial 
qu'il publia les détails de sa revue de Valoutina, 
et qu'il voulut apprendre aux siècles présent et à 
venir jusqu'aux noms des simples soldats qui s'y 
étaient le plus distingués. Mais il ajouta qu'à 
Smolensk « la conduite des Polonais avait étonne 
« les Russes, accoutumés à les mépriser 1 » À 
ces mots, les Polonais jetèrent un cri d'indigna 
tion, et l'empereur sourit à un mécontentement 
prévu dont l'effet ne devait retomber que sur les 
Russes. 



ET DE LA GRANDE AKMEE. Ml 

Dans cette marche, il se plut à dater du milieu 
de la vieille Russie une foule de décrets qui al- 
laient atteindre jusqu'à de simples hameaux fran- 
çais ; voulant paraître à la fois présent partout, 
remplir de plus en plus la terre de sa puissance, 
par l'effet de cette inconcevable grandeur crois- 
sante de l'âme, dont l'ambition n'a d'abord eu 
pour but qu'un simple jouet, et qui finit par dési- 
rer l'empire du monde. 

Il est vrai qu'en même temps, à Slawkowo, il 
y avait si peu d'ordre autour de lui, que sa garde 
brûlait, la nuit, pour se chauffer, le pont qu'elle 
était chargée de garder, le seul sur lequel il pût 
sortir le lendemain de son quartier impérial. Au 
reste, ce désordre, comme tant d'autres, venait, 
non d'insubordination, mais d'insouciance : il fut 
réparé dès qu'on s'en aperçut. 

Ce jour-là même, Murât poussa l'ennemi au- 
delà de l'Osma, rivière étroite, mais encaissée et 
profonde, comme la plupart des rivières de ce 
pays ; effet des neiges, et ce qui, à l'époque de 
leurs grandes fontes, empêche les débordemens. 
L'arrière-garde russe, couverte par cet obstacle, 
se retourna et s'établit sur les hauteurs de la rive 
opposée. Murât fit sonder le ravin : on trouva un 
gué. Ce fut par ce défilé étroit et incertain qu'il 
osa marcher contre les Russes, s'aventurer entre 
la rivière et leur position, s'ôtant ainsi toute ne- 



330 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

traite, et faisant d'une escarmouche une affaire 
désespérée. En effet, les ennemis descendirent en 
force de leur hauteur, le poussèrent, le culbutè- 
rent jusque sur les bords du ravin, et faillirent l'y 
précipiter. Mais Murât s'obstina dans sa faute, 
l'outra, et en fit un succès. Le quatrième de lan- 
ciers enleva la position, et les Russes s'allèrent 
coucher non loin de là , contens de rious avoir 
fait acheter chèrement un quart de lieue de ter- 
rain, qu'ils nous auraient abandonné gratuitement 
pendant la nuit. 

Au plus fort du danger, une batterie du prince 
d'Eckmiïhl refusa deux fois de tirer. Son com- 
mandant allégua ses instructions, qui lui défen- 
daient, sous peine de destitution, de combattre 
sans l'ordre de Davout. Cet ordre vint, selon les 
uns, à propos, selon les autres trop tard. Je rap- 
porte cet incident parce que le lendemain il fut le 
sujet d'une grande querelle entre Murât et Da- 
vout, devant l'empereur, à Semlewo. 

Le roi reprocha au prince une circonspection 
lente, et surtout une inimitié 'qui datait de l'E- 
gypte. Il s'emporta jusqu'à lui dire que s'ils 
avaient un différent, ils devaient le vider entre 
eux seuls, mais que l'armée ne devait pas en souf- 
frir. 

Davout, irrité, accusa le roi de témérité ; sui- 
vant lui, i< son ardeur irréfléchie compromettait 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 331 

« sans cesse ses troupes, et prodiguait inutilement 
« leur vie , leurs forces et leurs munitions. Il fal- 
« lait enfin que l'empereur sût ce qui se passait 
« chaque jour à son avant-garde. Tous les matins 
« l'ennemi avait disparu devant elle ; mais cette 
« expérience ne faisait rien changer à la marche : 
« on partait donc tard tous sur la grande route, 
« formant une seule colonne, et l'on s'avançait 
« ainsi dans le vide jusque vers midi. 

«Alors, derrière quelque ravin marécageux, 
« dont les ponts étaient rompus, et que dorm- 
it nait le bord opposé, on rencontrait l'arrière- 
« garde ennemie prête à combattre. Aussitôt les 
« tirailleurs étaient engagés, puis les premiers ré- 
« gimens de cavalerie qui se trouvaient là, puis 
« l'artillerie ; mais le plus souvent hors de por- 
« tée, ou contre des Cosaks épars qui ne valaient 
« pas de pareils coups. Enfin , après de vaines 
« et sanglantes tentatives, faites de front, le roi 
« songeait à mieux reconnaître les forces de l'en- 
« nemi, sa position, à manœuvrer, et il appelait 
« l'infanterie. 

« Alors, après s'être long-temps attendu dans 
« cette colonne sans fin, on passait le ravin sur 
« la droite ou sur la gauche des Russes, et ceux- 
« ci se retiraient en tiraillant jusqu'à une nou- 
« velle position , où la même résistance et le 
< même mode de marche et d'attaque nous fai- 



332 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« saient éprouver les mêmes pertes et les mêmes 
« retards. 

« Il en était ainsi de position en position, jus- 
« qu'à ce qu'on en rencontrât une plus forte ou 
« mieux soutenue. C'était ordinairement vers cinq 
« heures du soir, quelquefois plus tard, rarement 
« plus tôt ; mais ici la ténacité des Russes et l'heure 
« avertissait assez que leur armée entière était là, 
c< déterminée à y coucher. 

« Car il fallait convenir que cette retraite des 
« Russes se faisait avec un ordre admirable. Le 
« terrain seul la leur dictait, et non Murât. Leurs 
« positions étaient si bien choisies, prises si à pro- 
« pos, défendues chacune tellement en raison de 
« leur force et du temps que leur général voulait 
« gagner, qu'en vérité leurs mouvemens sem- 
t* blaient tenir à un plan arrêté depuis long-temps, 
« tracé soigneusement, et exécuté avec une scru- 
"■ puleuse exactitude. 

« Jamais ils n'abandonnaient un poste qu'un 
« instant avant de pouvoir y être battus. 

« Le soir, ils s'établissaient de bonne heure 
« dans une bonne position , ne laissant sous les 
« armes que les troupes absolument nécessaires 
< pour la défendre, tandis que le reste se reposait 
« et mangeait. » 

Et Davout ajoutait « que, loin de profiter de cet 
« exemple, le roi ne tenait compte ni de l'heure, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 

« ni de la force des lieux, ni de la résistance: 
« qu'il s'opiniâtrait au milieu de ses tirailleurs, 
u s'agitant devant la ligne ennemie, la tâlant de 
« tous côtés, s'hritant, donnant ses ordres à 
« grands cris, perdant la voix à force de les répé- 
« ter ; épuisant tout, gibernes, caissons, hommes 
« et chevaux, combattans ou non combattans, et 
« tenant tout le monde sous les armes jusqu'à la 
« nuit close. 

« Qu'alors il fallait bien lâcher prise et s'établir 
« où l'on était; mais que l'on ne savait plus où 
« trouver le nécessaire. C'était une pitié que d'en- 
« tendre les soldats errer dans l'obscurité, chér- 
it chant comme à tâtons des fourrages, de l'eau, 
« du bois, de la paille, des vivres ; puis ne plus 
« retrouver leurs bivouacs, et s'appeler, pour se 
«reconnaître, pendant toute la nuit. A peine 
« avaient-ils le temps, non de se reposer, mais de 
« préparer leur nourriture. Accablés, ils maudis- 
« saient leurs fatigues, jusqu'à ce que le jour el 
« l'ennemi vinssent les ranimer. 

« Et ce n'était pas l'avant-garde seule qui soui 
« frait ainsi : c'était toute la cavalerie. Chaque 
« soir Murât avait laissé au loin derrière lui vingt 
a mille hommes à cheval sur la grande route, et 
« sous les armes. Cette longue colonne était res- 
« tée toute la journée sans manger et sans boire, 
« au milieu d'une poussière épaisse, sous un ciel 



334 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« brûlant, ignorant ce qui se passait devant elle, 
« avançant de quelques pas de quart d'heure en 
« quart d'heure , puis s'arrêtant pour se déployer 
« au milieu des seigles, mais sans oser débrider 
« et y faire paître ses chevaux affamés, car le roi 
« les tenait toujours en alerte. C'était pour faire 
« cinq ou six lieues qu'on passait ainsi seize mor- 
« telles heures, surtout pour les chevaux de cui- 
« rassiers, plus chargés que les autres, plus faibles, 
« comme le sont communément les plus grands 
« chevaux, et à qui il fallait plus de nourriture : 
« aussi voyait-on ces grands corps maigres et ef- 
« flanqués se traîner plutôt que marcher, et à cha- 
« que instant l'un fléchir, l'autre tomber sous son 
« cavalier qui l'abandonnait. » 

Davout finit en disant « qu'ainsi périrait toute 
«la cavalerie; qu'au reste Murât était le maître 
« d'en disposer , mais que pour l'infanterie du 
« premier corps, tant qu'il la commanderait, il ne 
« la laisserait pas ainsi prodiguer. » 

Le roi ne resta pas sans réponse. On vit l'em- 
pereur les écouter en se jouant avec un boulet 
russe qu'il poussait de son pied. Il semblait qu'il 
y avait dans cette mésintelligence entre ces chefs 
quelque chose qui ne lui déplaisait pas. Il n'at- 
tribuait leur animosité qu'à leur ardeur, sachant 
bien que la gloire est de toutes les passions la plus 
jalouse. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 335 

L'impatiente ardeur de Murât plaisait à la 
sienne. Comme on n'avait pour vivre que ce qu'on 
trouvait, tout était à l'instant dévoré ; c'est pour- 
quoi il fallait avoir fini promptement avec l'en- 
nemi, et passer vite. D ,; ailleurs, la crise générale 
en Europe était trop forte, la position trop criti- 
que pour y demeurer, lui trop impatient ; il vou- 
lait en finir à tout prix pour en sortir. 

L'impétuosité du roi semblait donc mieux ré- 
pondre à son anxiété que la sagesse méthodique 
du prince d'Eckmiihl. Aussi, quand il les congé- 
dia, dit-il doucement à Davout, « qu'on ne pou- 
« vait pas réunir tous les genres de mérite : qu'il 
« savait mieux livrer une bataille que pousser une 
« avant-garde, et que si Murât avait poursuivi Ra~ 
« gration en Lithuanie, peut être ne Faurait-il pas 
« laissé échapper. » On assure même qu'il repro- 
cha à ce maréchal un esprit inquiet, qui voulait 
s'approprier tous les commandemens ; moins, il 
est vrai, par ambition que par zèle, et pour que 
tout fût mieux ; mais que ce zèle avait ses incon- 
véniens. Après quoi, il les renvoya, avec l'ordre 
de s'entendre mieux à l'avenir. 

Les deux chefs retournèrent à leur commande- 
ment et à leur haine. La guerre ne se faisant qu'à 
la tête de la colonne, ils se la disputaient. 



3S6 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE III. 



Le 28 août l'armée traversa les vastes plaines 
du gouvernement de Viazma : elle marchait en 
toute hâte, toute à la fois, à travers champs, et 
plusieurs régimens de front, chacun formant une 
colonne courte et serrée. La grande route était 
abandonnée à l'artillerie, à ses voitures, aux am- 
bulances. L'empereur à cheval fut vu partout; les 
lettres de Murât et l'approche de Viazma l'abu- 
saient encore de l'espoir d'une bataille : on l'en- 
tendait calculer en marchant les milliers de coups 
de canon dont il pourrait écraser l'armée en- 
nemie. 

Napoléon avait assigné aux bagages leur place; 
il fit publier l'ordre de brûler toutes les voitures 
qu'on verrait au milieu des troupes, même les 
chariots qui portaient des vivres; car ils auraient 
pu troubler les mouvemens des colonnes, et, en 
cas d'attaque, compromettre leur sûreté. La voi- 
ture du général Narbonne, son aide-de-camp, s'é- 
tant trouvée sur son passage, il y fit mettre le feu 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 337 

lui-même devant ce général, et sur-le-champ, 
sans permettre qu'on la vidât ; ordre qui n'était 
que sévère, mais qui parut dur, parce qu'il en fit 
commencer lui-même l'exécution, qu'au reste on 
n'acheva pas. 

Les bagages de tous les corps furent donc réu- 
nis en arrière de l'armée ; c'était, depuis Dorogo- 
boujc, une longue traînée de chevaux de bât et 
de kibiks attelés de cordes : ces voitures étaient 
chargées de butin, de vivres, d'effets militaires, 
des hommes préposés à leur garde, enfin de sol- 
dats malades et des armes des uns et des autres 
qui s'y rouillaient. On voyait dans cette colonne 
beaucoup de ces grands cuirassiers démontés , 
portés sur des chevaux de la taille de nos ânes, 
car ils ne pouvaient suivre à pied, faute d'habi- 
tude et de chaussure. Dans cette foule confuse et 
désordonnée, comme sur la plupart des marau- 
deurs de nos flancs , les Cosaks eussent pu faire 
d'heureux coups de main. Par là, ils auraient in- 
quiété l'armée et retardé sa marche ; mais Bar- 
clay semblait craindre de nous décourager : il ne 
luttait que contre notre avant-garde, et autant 
qu'il le fallait pour nous ralentir sans nous re- 
buter. 

Cette détermination de Barclay, l'affaiblisse- 
ment de l'armée, les querelles de ses chefs, l'ap- 
proche du moment décisif, inquiétaient Napo» 

HISTOIRE DF N M'OI EO 22 



338 HISTOIRE DE NAPOLEON 

léon. A Dresde, à Vitepsk, à Smolensk même, il 
avait vainement espéré une communication d'A- 
lexandre. A Ribky, vers le 28 août, il paraît la 
demander : une lettre de Berthier à Barclay, peu 
remarquable du reste, se terminait ainsi : « L'em- 
« pereur me charge de vous prier de faire ses 
« complimens à l'empereur Alexandre : dites-lui 
« que les vicissitudes de la guerre, et aucune cir- 
« constance, ne peuvent altérer l'amitié qu'il lui 
« porte. » 

Dans cette journée du 28 août, l'avant-garde 
repoussa les Russes jusque dans Viazma; l'armée 
altérée par la marche, la chaleur et la poussière, 
manqua d'eau; on se disputa quelques bourbiers; 
on se battit près des sources, bientôt troublées et 
taries : l'empereur lui-même dut se contenter d'une 
bourbe liquide. 

Pendant la nuit, l'ennemi détruisit les ponts de 
la Viazma, pilla cette ville et y mit le feu; Murât 
et Davout s'avancèrent précipitamment pour l'é- 
teindre. L'ennemi défendit son jncendie, mais la 
Viazma était guéable près des débris de ses ponts ; 
on vit alors une partie de l'avant-garde combat- 
tre les incendiaires, et l'autre l'incendie, dont elle 
se rendit maîtresse. 

Dans cette occasion, des hommes d'élite furent 
envoyés à l'avant-garde; ils eurent l'ordre de ser- 
rer les ennemis de près dans Viazma, et de voir 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 33i* 

qui deux ou de nos soldats étaient les incendiai- 
res. Leur rapport dut achever de dissiper les 
doutes de l'empereur sur la funeste résolution des 
Russes. 

On trouva dans cette ville quelques ressources, 
que le pillage eut bientôt gaspillées. Napoléon en 
la traversant vit ce désordre ; il s'irrita violem- 
ment , poussa son cheval au milieu des groupes 
de soldats, frappa les uns, culbuta les autres, lit 
saisir un vivandier, et ordonna qu'il fût à l'instant 
jugé et fusillé. Mais on savait la portée de ce mot 
dans sa bouche, et que plus ses accès de colère 
étaient violens, plus ils étaient promptement sui- 
vis d'indulgence. On se contenta donc de placer 
un instant après ce malheureux à genoux sur son 
passage : on mit à côté de lui une femme et quel- 
ques enfants, qu'on fit passer pour les siens. L'em- 
pereur, déjà indifférent, demanda ce qu'ils vou- 
laient, et le fit mettre en liberté. 

Il était encore à cheval quand il vit revenir vers 
lui Belliard, depuis quinze ans le compagnon de 
guerre, et alors le chef d'état-major de Murât. 
Etonné, il crut à un malheur. D'abord Belliard le 
rassure, puis il ajoute : « qu'au-delà de la Viazma, 
« derrière un ravin, sur une position avantageuse, 
« l'ennemi s'est montré en force et prêt à com- 
a battre ; qu'aussitôt de part et d'autre la cavalerie 
< s'est engagée, et que l'infanterie devenant né- 

2?. 



-340 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« cessaire, le roi lui-même s'est mis à la tête d'une 
« division de Davout, et l'a ébranlée pour la por- 
« ter sur l'ennemi, mais que le maréchal est ac- 
« couru, criant aux siens d'arrêter, blâmant hau- 
« tement cette manœuvre, la reprochant durement 
« au roi, et défendant à ses généraux de lui obéir; 
« qu'alors Murât en a appelé à son grade, au mo- 
« ment qui pressait, mais vainement; Qu'enfin il 
« envoie déclarer à l'empereur son dégoût pour 
« un commandement si contesté, et qu'il faut op- 
« ter entre lui et Davout. » 

A cette nouvelle, Napoléon s'emporte : il s'écrie 
u que Davout oublie toute subordination ; qu'il 
a méconnaît donc son beau-frère, celui qu'il a 
« nommé son lieutenant; » et il fait partir Ber- 
thier avec Tordre de mettre désormais sous le 
commandement du roi la division Compans, 
celle-là même qui avait été le sujet du différent. 
Davout ne se défendit pas sur la forme de son 
action, mais il en soutint le fond, soit prévention 
contre la témérité habituelle du roi, soit humeur, 
ou qu'en effet il eût mieux jugé du terrain et de 
la manœuvre qui y convenait : ce qui est fort 
possible. 

Cependant le combat venait de finir, et Murât, 
que l'ennemi ne distrayait plus, était déjà tout en- 
tier au souvenir de sa querelle. Renfermé avec 
Belliard, et comme caché dans sa tente, à mesure 



ET DE LA GRANDE ARMEE. M"1 

que les expressions du maréchal se retraçaient à 
sa mémoire, son sang s'embrasait de plus en plus 
de honte et de colère. « On l'avait méconnu, ou- 
« tragé publiquement, et Davout vivait encore! et 
«il le reverrait! Que lui faisaient la colère de 
« l'empereur et sa décision! c'était à lui-même à' 
«venger son injure! Qu'importe son rang! c'est 
« son épée seule qui l'a fait roi, c'est à elle seule 
« qu'il en appelle !» et déjà il saisissait ses armes 
pour aller attaquer Davout, quand Belliard l'ar- 
rêta, en lui opposant les circonstances, l'exemple 
à donner à l'armée, l'ennemi à poursuivre, et 
qu'il ne fallait pas attrister les siens et charmer 
l'ennemi par un fâcheux éclat. 

Ce général dit qu'alors il vit ce roi maudire sa 
couronne , et chercher à dévorer son affront : 
mais que des larmes de dépit roulaient dans ses 
yeux et tombaient sur ses vêtemens. Pendant qu'il 
se tourmentait ainsi, Davout, s'opiniâtrant dans 
son opinion, disait que l'empereur était trompé, 
et demeurait tranquille dans son quartier-gé- 
néral. 

Napoléon rentra dans Viazma, où il fallait qu'il 
séjournât, pour reconnaître sa nouvelle conquête 
et le parti qu'il en pourrait tirer. Les nouvelles 
qu'il apprit de l'intérieur de la Russie, lui montrè- 
rent le gouvernement ennemi s'appropriant nos 
succès, et s'efforçani de faire croire que la perle de 



542 HISTOIRE DE NAPOLEON 

tant de provinces était l'effet d'un plan général 
de retraite adopté d'avance. Des papiers saisis 
dans Viazma disaient qu'à Pétersbourg on chan- 
tait des Te Deum pour de prétendues victoires 
de Yitepsk ou de Smolensk. Etonné, il s'écria : 
*< Eh quoi! des Te Deum! ils osent donc mentir 
« à Dieu comme aux hommes ! » 

Au reste, la plupart des lettres russes intercep- 
tées, exprimaient le même étonnement. « Quand 
« nos villes brûlent, disaient-elles, nous n'enten- 
« dons ici que le son des cloches, que des chants 
« de reconnaissance et des rapports triomphans. 
« Il semble qu'on veuille nous faire remercier 
« Dieu des victoires des Français. Ainsi l'on ment 
« dans l'air, on ment par terre, on ment en paro- 
« les et par écrit, on ment au ciel et à la terre, on 
« ment partout. Nos grands hommes traitent la 
« Russie comme un enfant, mais il y a de la crê- 
te dulité à nous croire si crédules. » 

Réflexions justes, si des moyens aussi grossiers 
eussent été employés pour tromper ceux qui sa- 
vaient écrire de pareilles lettres. Toutefois, quoi- 
que ces mensonges politiques soient générale- 
ment mis en usage, on trouva que, portés à un 
tel excès, ils faisaient la satire, ou des gouvernails, 
ou des gouvernés, et peut-être des uns et des 
autres. 

Pendant ce temps, l' avant-garde poussait les 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 343 

Russes jusqu'à Gjalz, en échangeant avec eux 
quelques boulets ; échange qui se faisait presque 
toujours au désavantage des Français, les Russes 
ayant soin de n'employer que des pièces longues, 
et d'une plus grande portée que les nôtres. On fit 
une autre remarque, c'est que depuis Smolenslt 
ces Russes avaient négligé de brûler les villages 
et les châteaux. Comme ils sont d'un caractère 
qui vise à l'effet, ce mal obscur leur parut peut- 
être inutile. Les incendies plus éclatans de leurs 
villes leur suffirent. 

Ce défaut, si cette négligence en fut la suite, 
tourna, comme il arrive souvent de tous les dé- 
fauts, au profit de leurs ennemis. L'armée fran- 
çaise trouva dans ces villages des fourrages, des 
grains, des fours pour les faire cuire, et des abris. 
D'autres ont observé à ce propos, que toutes ces 
dévastations furent confiées aux Cosaks , à des 
barbares, et que ces hordes, soit haine ou mépris 
pour la civilisation, semblèrent prendre un plai- 
sir de sauvages à brûler surtout les villes. 



344 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE IV. 



Le i er septembre, Vers midi, Murât n'était plus 
sépare de Gjatz que par un taillis de sapins. La 
vue des Cosaks l'obligea de déployer ses premiers 
régimens; mais bientôt, dans son impatience, il 
appela quelques cavaliers, et lui-même ayant 
chassé les Russes du bois qu'ils occupaient, il le 
traversa et se trouva aux portes de Gjatz. A cette 
vue les Français s'animèrent, et la ville fut tout- 
à-coup envahie jusqu'à la rivière qui la sépare en 
deux, et dont les ponts étaient déjà livrés aux 
flammes. 

Là, comme à Smolensk, comme à Viazma, soit 
hasard, soit reste de coutume tartare, le bazar se 
trouvait du côté de F Asie, sur la rive qui nous 
était opposée. L'arrière-garde russe, garantie par 
la rivière, eut donc le temps de brûler tout ce 
quartier. La promptitude seule de Murât avait 
sauvé le reste. 

On passa la Gjatz, comme on put, sur des pou- 
tres, clans quelques embarcations, et à gué. Le 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 345 

Russes disparurent derrière leurs flammes, où nos 
premiers éclaireurs les suivaient, quand ils virent 
un habitant en sortir, accourir à eux, et crier qu'il 
était Français. Sa joie et son accent confirmaient 
ses paroles. Il le conduisirent à Davout. Ce maré- 
chal le questionna. 

Tout, selon le rapport de cet homme, venait 
de changer dans l'armée russe. Du milieu de ses 
rangs, une grande clameur s'était élevée contre 
Barclay. La noblesse, les marchands, Moscou en- 
tière, y avaient répondu. « Ce général, ce minis- 
« tre était un traître ; il faisait détruire en détail 
« toutes leurs divisions : il déshonorait l'armée 
« par une fuite sans fin ! et cependant on subissait 
« la honte d'une invasion ; et leurs villes brûlaient! 
« S'il fallait se déterminer à cette ruine, on vou- 
« lait se sacrifier soi-même ; du moins y aurait-il 
« alors quelque honneur, tandis que, se laisser 
« sacrifier par un étranger, c'était tout perdre, 
« jusqu'à l'honneur du sacrifice. 

«Mais pourquoi cet étranger? Le contempo- 
v< rain, le compagnon de guerre, l'émule de Su- 
« warow n'existait -il pas encore? Il fallait un 
« Russe pour sauver la Russie ! » Et tous deman- 
daient, tous voulaient Kutusof et une bataille. Le 
Français ajouta qu'Alexandre avait cédé; que 
l'insubordination de Bagration et le cri universel 
avaient obtenu de lui vv général et cette bataille : 



■iW HISTOIRE DE NAPOLEON 

et que d'ailleurs, après avoir attire l'armée enne- 
mie aussi loin, l'empereur moscovite avait lui- 
même jugé un grand choc indispensable. 

Enfin il assura que le 20, août, entre Yiazma et 
Gjatz, à Tzarewo-Zaïmizcze, l'arrivée de Kutusof 
et l'annonce d'une bataille avaient enivré l'ar- 
mée ennemie d'une double joie ; qu'aussitôt tous 
avaient marché vers Borodino, non plus pour 
fuir, mais pour se fixer sur cette frontière du gou- 
vernement de Moscou, pour s'y lier au sol, pour 
le défendre, enfin pour y vaincre ou mourir. 

Un incident, du reste peu remarquable, sem- 
bla confirmer cette nouvelle : ce fut l'arrivée d'un 
parlementaire russe. Il avait si peu à dire qu'on 
s'aperçut d'abord qu'il venait pour observer. Sa 
contenance déplut surtout à Davout, qui y trouva 
plus que de l'assurance. Un général français, 
ayant inconsidérément demandé à ce parlemen- 
taire ce qu'on trouverait de Viazma à Moscou, 
«Pultawa,» répliqua fièrement le Russe. Cette 
réponse annonçait une bataille: elle plut aux 
Français, qui aiment l'à-propos, et se plaisent à 
rencontrer des ennemis dignes d'eux. 

Ce parlementaire fut reconduit sans précau- 
tion, comme il avait été amené. Il vit qu'on pé- 
nétrait jusqu'à nos quartiers-généraux sans obsta- 
cle; il traversa nos avant- postes sans rencontrer 
une vedette ; partout la même négligence, et celte 



Et DE LA GRANDE ARMEE. 847 

témérité si naturelle à des Français et à des vain- 
queurs. Chacun dormait ; point de mot d'ordre, 
point de patrouilles : nos soldats semblaient né- 
gliger ces soins comme trop minutieux. Pourquoi 
tant de précautions ? eux attaquaient, ils étaient 
victorieux; c'était aux Russes à se défendre. Cet 
officier a dit depuis qu'il fut tenté de profiter celte 
nuit-là même de notre imprudence, mais qu'il 
ne trouva pas de corps russe à sa portée. 

L'ennemi, en se hâtant de brûler les ponts de 
la Gjatz, avait abandonné quelques-uns de ses 
Cosaks : on les envoya à l'empereur qui s'appro- 
chait à cheval. Napoléon voulut les questionner 
lui-même : il appela son interprète, et fit placer 
à ses côtés deux de ces Scythes, dont l'étrange 
costume et la physionomie sauvage étaient remar- 
quables. Ce fut ainsi qu'on le vit entrer à Gjatz 
et traverser cette ville. Les réponses de ces bar- 
bares furent d'accord avec les discours du Fran- 
çais, et, pendant la nuit du i er au 2 septembre, 
toutes les nouvelles des avant-postes les confir- 
mèrent. 

Ainsi Barclay, seul contre tous, venait de soute- 
nir jusqu'au dernier moment ce plan de retraite 
qu'en 1807 il avait vanté à l'un de nos généraux, 
comme le seul moyen de salut pour la Russie. 
Parmi nous, on le louait de s'être maintenu dans 



348 HISTOIRE DE NAPOLEON 

cette sage défensive, malgré les clameurs d'une 
nation orgueilleuse, que le malheur irritait, et de- 
vant un ennemi si agressif. 

Il avait sans doute failli en se laissant surpren- 
dre à Yilna, en ne reconnaissant pas le cours ma- 
récageux de la Bérézina pour la véritable fron- 
tière de la Lithuanie ; mais on remarquait que 
depuis, à Vitepsk et à Smolensk, il avait prévenu 
Napoléon ; que sur la Loutcheza, sur le Dnieper 
et à Valoutina, sa résistance avait été proportion- 
née aux temps et aux lieux, que cette guerre de 
détails et les pertes qu'elle occasionait n'avait été 
que trop à son avantage , chacun de ses pas ré- 
trogrades nous éloignant de nos renforts et le- 
rapprochant des siens : il avait donc tout fait à 
propos, soit qu'il eût hasardé, défendu, ou aban- 
donné. 

Et cependant il s'était attiré l'animadversion 
générale ! mais c'était à nos yeux son plus grand 
éloge. On l'approuvait d'avoir dédaigné l'opinion 
publique quand elle s'égarait; de s'être contenté 
d'épier tous nos mouvemens pour en profiter, et 
ainsi d'avoir su que, le plus souvent, on sauve 
les nations malgré elles. 

Barclay se montra plus grand encore dans le 
reste de la campagne. Ce général en chef, minis- 
ire de la guerre, à qui l'on venait doter le coin- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. U$ 

mandement pour le donner à Kutusof, voulut 
servir sous ses ordres ; on le vit obéir, comme il 
avait commandé, avec le même zèle. 



360 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE V. 



Enfin l'armée russe s'arrêtait. Miloradowitch, 
seize mille recrues, et une foule de paysans por- 
tant la croix et criant, Dieu le veut! accouraient 
se joindre à ses rangs. On nous apprit que les 
ennemis remuaient toute la plaine de Borodino, 
hérissant leur sol de retranchemens, et paraissant 
vouloir s'y enraciner pour ne pas reculer davan- 
tage. 

Napoléon annonça une bataille à son armée ; 
il lui donna deux jours pour se reposer, pour 
préparer ses armes et ramasser des subsistances. 
Il se contenta d'avertir les détachemens envoyés 
aux vivres «que, s'ils n'étaient pas rentrés le len- 
« demain, ils se priveraient de l'honneur de com- 
« battre. » 

L'empereur voulut alors connaître son nouvel 
adversaire. On lui dépeignit Kutusof comme un 
vieillard , dont jadis une blessure singulière avait 
commencé la réputation. Depuis, il avait su pro- 
fiter habilement des circonstances. La défaite 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 36» 

même d'Austerlitz, qu'il avait prévue, avait aug- 
menté sa renommée. Ses dernières campagnes 
contre les Turcs venaient encore de l'accroître 
Sa valeur était incontestable ; mais on lui repro- 
chait d'en régler les élans sur ses intérêts person- 
nels : car il calculait tout. Son génie était lent, 
vindicatif, et surtout rusé : caractère de Tartare ! 
sachant préparer, avec une politique caressante, 
souple et patiente, une guerre implacable. 

Du reste, encore plus adroit courtisan qu'habile 
général ; mais redoutable par sa renommée, par 
son adresse à l'accroître, à y faire concourir les 
autres. Il avait su flatter la nation entière, et cha- 
que individu, depuis le général jusqu'au soldat. 

On ajouta qu'il y avait dans son extérieur, dans 
son langage, dans ses vêtemens même, enfin dans 
ses pratiques superstitieuses, et jusque dans son 
âge, un reste de Suwarow, une empreinte d'an- 
cien Moscovite, un air de nationalité qui le ren- 
dait cher aux Russes. A Moscou, la joie de sa no- 
mination avait été poussée jusqu'à l'ivresse : on 
s'était embrassé au milieu des rues, on s'était cru 
sauvé. 

Quand Napoléon eut pris ces renseignemens et 
donné ses ordres , on le vit attendre l'événement 
avec cette tranquillité d'âme des hommes extraor- 
dinaires. Il s'occupa paisiblement à parcourir les 
environs de son quartier-général. 11 y remarqua 



352 HISTOIRE DE NAPOLEON 

les progrès de l'agriculture ; mais à la vue de 
cette Gjatz qui verse ses eaux dans le Volga, lui 
qui a conquis tant de fleuves, il retrouve les pre- 
mières émotions de sa gloire : on l'entend s'enor- 
gueillir d'être le maître de ces flots destinés à voir 
l'Asie, comme s'ils allaient l'annoncer à cette au- 
tre partie du monde, et lui en ouvrir le chemin. 

Le 4 septembre, l'armée, toujours partagée en 
trois colonnes, partit de Gjatz et de ses environs. 
Murât l'avait devancée de quelques lieues. De- 
puis l'arrivée de Kutusof, des troupes de Cosaks 
voltigeaient sans cesse autour des têtes de nos co- 
lonnes. Murât s'irritait de voir sa cavalerie forcée 
de se déployer contre un aussi faible obstacle. On 
assure que ce jour-là, par un de ces premiers 
mouvemens dignes des temps de la chevalerie, il 
s'élança seul et tout-à-coup contre leur ligne, s'ar- 
rêta à quelques pas d'eux; et que là, l'épée à la 
main, il leur fit d'un air et d'un geste si impérieux 
le signe de se retirer, que ces barbares obéirent et 
reculèrent étonnés. 

Ce fait, qu'on nous raconta sur-le-champ, fut 
accueilli sans incrédulité. L'air martial de ce mo- 
narque, l'éclat de ses vêtemens chevaleresques, 
sa réputation et la nouveauté d'une telle action, 
firent paraître vrai cet ascendant momentané, mal- 
gré son invraisemblance ; car tel était Murât, roi 
théâtral parla recherche de sa parure, et vraiment 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 353 

roi par sa grande valeur et son inépuisable acti- 
vité : hardi comme l'attaque, et toujours armé de 
cet air de supériorité, de cette audace menaçante, 
la plus dangereuse des armes offensives. 

Toutefois il ne marcha pas long-temps sans être 
forcé de s'arrêter. Entre Gjatz et Borodino , à 
Griednewa , la grande route plonge tout-à-coup 
dans un profond ravin, d'où elle se relève subite- 
ment pour atteindre un vaste plateau. Kutusof 
chargea Konownitzin de s'y défendre. D'abord ce 
général s'y maintint assez vigoureusement contre 
les premières troupes de Murât; mais l'armée sui- 
vant de près celui-ci, chaque moment renforçait 
l'attaque et affaiblissait la défense : bientôt même 
l'avant-garde du vice-roi s'engagea sur la droite 
des Russes ; il y eut là une charge de chasseurs 
italiens que les Cosaks soutinrent un instant, ce 
qui étonna : ils se mêlèrent. 

Platof a dit lui-même qu'à cette affaire un of- 
iicier fut blessé près de lui, ce qui le surprit peu : 
mais qu'il n'en fit pas moins fustiger devant tous 
ses Cosaks le sorcier qui l'accompagnait, l'accu- 
sant hautement de paresse pour n'avoir pas dé- 
tourné les balles par ses conjurations, comme il 
on était expressément chargé. 

Konownitzin battu se retira ; le 5, on suivit ses 
traces sanglantes jusqu'à l'énorme couvent de Ko- 
lotskoï, fortifié comme ces demeures l'étaient ja- 

rilSTOlRK DF. NAPOLÉON. 23 



354 HISTOIRE DE NAPOLEON 

dis, dans ces temps gothiques trop vantés, où les 
guerres intestines étaient si fréquentes que tout, 
jusqu'à ces saints asiles de la paix, était trans- 
formé en places de guerre. 

Konownitzin, débordé à droite et à gauche, ne 
tint nulle part, ni à Kolotskoï, ni à Golowino ; 
mais quand l' avant-garde déboucha de ce village, 
elle vit toute la plaine et les bois infestés de Co- 
saks, les seigles gâtés, les villages saccagés, une 
destruction générale. A ces signes elle reconnut 
le champ de bataille que Kutusof préparait à la 
grande armée. Derrière ces nuées de Scythes, on 
aperçut trois villages : ils présentaient une ligne 
d'une lieue. Leurs intervalles, entrecoupés de ra- 
vins et de bois, étaient couverts de tirailleurs en- 
nemis. Dans un premier moment d'ardeur, quel- 
ques cavaliers français s'emportèrent jusqu'au 
milieu de ces Russes et allèrent s'y perdre. 

Napoléon parut alors sur une hauteur, d'où il 
envisagea toute cette contrée avec un coup d'oeil 
des conquérans, qui voit tout à la fois et sans 
confusion, qui perce à travers les obstacles, écarte 
les accessoires, démêle le point capital, et le fixe 
de ce regard d'aigle, comme une proie sur laquelle 
il va fondre de toutes ses forces et avec toute 
son impétuosité. 

Il sait qu'à une lieue devant lui, à Borodino, la 
Kologha, rivière ravineuse, qu'il côtoie depuis 



ET DE LA GRANDE ARMEE. &&5 

quelques werstes, tourne brusquement à gauche 
pour aller se jeter dans la Moskwa, Il comprend 
qu'une chaîne de fortes hauteurs a pu seule con- 
trarier son cours, et en changer aussi subitement 
la direction. Sans doute l'armée ennemie les oc- 
cupe, et de ce côté elle est peu attaquable. Mais, 
en couvrant le centre et la droite de cette posi- 
tion, la Kologha, dont il suit les deux rives, en 
laisse la gauche à découvert. 

Les cartes du pays sont insuffisantes ; toutefois, 
comme le sol penche nécessairement du côté du 
principal cours d'eau, qui n'est le plus considéra- 
ble que parce qu'il est le plus inférieur, il en ré- 
sulte que les ravins qui y affluent doivent se rele- 
ver, s'affaiblir, et s'effacer en s'éloignant de la 
Kologha. D'ailleurs la vieille route de Smolensk, 
qui court à sa droite, marque assez leur naissance : 
pourquoi l'aurait-on jadis éloignée du cours d'eau 
principal, et conséquemment des endroits les plus 
habitables , si ce n'était pour lui faire éviter des 
ravins et leurs ressauts ? 

Les démonstrations des ennemis s'accordent 
avec ces inductions de son expérience! point de 
précautions, peu de résistance en avant de leur 
droite et de leur centre ; mais devant leur gauche 
beaucoup de troupes, un soin marqué de profiter 
des moindres accidens du terrain pour le dispu- 
ter, enfin une redoute formidable : c'était donc 



35rt HISTOIRE DE NAPOLEON 

leur côté faible, puisqu'ils le couvraient avec tant 
de soin. De plus, c'était sur le flanc du grand 
chemin et sur celui de la grande armée que se 
trouvait cette redoute ; tout portait donc à l'enle- 
ver si l'on voulait s'avancer: Napoléon en donna 
l'ordre. 

Qu'il faut de paroles à l'historien pour expri- 
mer le coup d'oeil d'un homme de génie ! 

Aussitôt on se saisit des villages et des bois : à 
gauche et au centre ce furent l'armée d'Italie, la 
division Compans et Murât; à droite, Ponia- 
towski. L'attaque fut générale ; car l'armée d'Ita- 
lie et l'armée polonaise paraissaient à la fois sur 
les deux ailes de la grande colonne impériale. Ces 
trois masses rejetaient sur Borodino les arrière- 
gardes russes, et toute la guerre se concentrait sur 
un seul point. 

Ce rideau enlevé, on découvrit la première re- 
doute russe : trop détachée en avant de la gauche 
de leur position, elle la défendait sans en être dé- 
fendue. Les accidens du sol avaient obligé de l'i- 
soler ainsi. 

Compans profita habilement des ondulations du 
terrain : ses élévations servirent de plate-forme à 
ses canons pour battre la redoute, et d'abri à son 
infanterie pour la disposer en colonnes d'attaque. 
Le 6 i c marcha le premier, la redoute fut enlevée 
d'un seul élan et à la baïonnette: mais Bagration 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 357 

envoya des renforts qui la reprirent. Trois fois le 
61 e l'arracha aux Russes, et trois fois il en fut re- 
chassé ; mais enfin il s'y maintint, tout sanglant 
et à demi détruit. 

Le lendemain, quand l'empereur passa ce ré- 
giment en revue, il demanda où était son troi- 
sième bataillon : « Il est dans la redoute, » repar- 
tit le colonel. Mais l'affaire n'en était pas restée 
là ; un bois voisin fourmillait encore de tirailleurs 
russes ; ils sortaient à chaque instant de ce repaire 
pour renouveler leurs attaques, que soutenaient 
trois divisions : enfin l'attaque de Schewardino 
par Morand, celle des bois d'Elnia par Ponia- 
towski, achevèrent de dégoûter les troupes de 
Bagration, et la cavalerie de Murât nettoya la 
plaine. Ce fut surtout la ténacité d'un régiment 
espagnol qui rebuta les ennemis; ils cédèrent, et 
cette redoute, qui était leur avant-poste, devint 
le nôtre. 

En même temps, l'empereur désignait à chaque 
corps sa place ; le reste de l'armée entrait en ligne, 
et une fusillade générale, entrecoupée de quel- 
ques coups de canon, s'était établie. Elle conti- 
nua jusqu'à ce que chaque parti se fût fixé sa li- 
mite et que la nuit eût rendu les coups incertains. 

Un régiment de Davout cherchait alors à pren- 
dre son rang dans la première ligne. Trompé par 
l'obscurité, il la dépassa, et alla donner tout au 



SéS HISTOIRE DE NAPOLEON 

milieu des cuirassiers russes, qui l'assaillirent, le 
mirent en désordre, lui enlevèrent trois canons, 
et lui prirent ou tuèrent trois cents hommes. Le 
reste se pelotonna aussitôt, formant une masse 
informe, mais toute hérissée de fer et de feu ; l'en- 
nemi n'y put pénétrer davantage, et cette troupe 
affaiblie put regagner sa place de bataille. 



ET l>K l,A r.RANDE ARMEE, 359 



CHAPITRE VI 



L'empereur campa derrière l'armée d'Italie, à 
la gauche de la grande route ; la vieille garde se 
forma en carré autour de ses tentes. Aussitôt que 
la fusillade eut cessé, les feux s'allumèrent. Du 
côté des Russes, ils brillaient en vaste demi-cer- 
cle ; du nôtre, en clarté pâle, inégale, et peu en 
ordre, les troupes arrivant tard et à la hâte, sur 
un terrain inconnu, où rien n'était préparé, et 
où le bois manquait, surtout au centre et à la 
gauche. 

L'empereur dormit peu. Le général Gaulain- 
court venait de la redoute conquise. Aucun pri- 
sonnier n'était tombé entre nos mains, et Napoléon 
étonné multipliait ses questions. « Sa cavalerie 
« n'avait-elle donc pas chargé à propos ? Ces Rus- 
« ses sont-ils décidés à vaincre ou à mourir ? » On 
lui répondit « que, fanatisés par leurs chefs, et ac- 
« coutumes à combattre des Turcs, qui achèvent 
« leurs prisonniers, ils se faisaient tuer plutôt que 
« de se rendre. » L'empereur alors tomba dans 



300 HISTOIRE DE NAPOLEON 

une méditation profonde, et jugeant qu'une ba- 
taille d'artillerie serait la plus sûre, il multiplia 
ses ordres pour faire arriver en toute hâte les 
parcs qui n'avaient pas encore rejoint. 

Cette nuit-là même, une pluie fine et froide 
commença à tomber, et l'automne se déclara par 
un vent violent. C'était un ennemi de plus, et 
qu'il fallait compter; car cette époque de l'année 
répondait à l'âge dans lequel entrait Napoléon, et 
l'on sait l'influence des saisons de l'année sur les 
saisons pareilles de la vie. 

Dans cette nuit que d'agitations diverses ! chez 
les soldats et les officiers, le soin de préparer leurs 
armes, de réparer leur habillement, et de combat- 
tre le froid et la faim ; car leur vie était un com- 
bat continuel. Chez les généraux, et même chez 
l'empereur, l'inquiétude que le succès de la veille 
n'eût découragé les Russes, et que dans l'obscu- 
rité ils ne se dérobassent. Murât en avait menacé; 
on crut plusieurs fois voir leurs feux pâlir ; on s'i- 
magina entendre des bruits de départ. Mais le jour 
seul effaça la lueur des bivouacs ennemis. 

Cette fois on n'eut pas besoin d'aller les cher- 
cher au loin : le soleil du 6 septembre retrouva 
les deux armées, et les montra Tune à l'autre sur 
le même terrain où la veille il les avait laissées. 
Ce fut une joie générale. Enfin cette guerre vague, 
molle, mouvante, où nos efforts s'amortissaient, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 36 1 

dans laquelle nous nous enfoncions sans mesure, 
s'arrêtait ! on touchait au fond, au terme î et tout 
allait être décidé. 

L'empereur profita des premières lueurs du 
crépuscule pour s'avancer entre les deux lignes, 
et parcourir, de hauteur en hauteur, tout le front 
de l'armée ennemie. Il vit les Russes couronner 
toutes les crêtes, sur un vaste demi-cercle de deux 
lieues de développement , depuis la Moskwa 
jusqu'à la vieille route de Moscou. Leur droite 
borde la Kologha, depuis son embouchure dans 
la Moskwa jusqu'à Borodino; leur centre, de 
Gorcka à Semenowska, est la partie saillante de 
leur ligne. Leur droite et leur gauche se refusent. 
La Kologha rend leur droite inabordable. 

L'empereur s'en aperçoit sur-le-champ, et 
comme, par son éloignement, cette aile n'est 
guère plus menaçante qu'elle n'est attaquable, il 
la néglige. C'est donc à Gorcka, village bâti sur 
Ja grande route, à la pointe d'un plateau qui do- 
mine Borodino et la Kologha, que commence 
pour lui l'armée russe. Cette saillie aiguë est en- 
tourée par la Kologha et par un ravin profond et 
marécageux ; sa crête élevée, sur laquelle grimpe 
la grande route, en sortant de Borodino, est forte- 
ment retranchée ; elle forme un ouvrage à part et 
détaché, à la droite du centre des Russes, dont 
elle est l'extrémité. 



8W HISTOIRE DE NAPOLEON 

A sa gauche, et à portée de son feu, un mame- 
lon s'élève comme le dominateur de cette plaine: 
il est couronné d'une redoute formidable, armée 
de vingt-un canons. La Kologha et des ravins 
l'environnent de front et à sa droite ; sa gauche 
s'incline et s'appuie sur un long et large plateau, 
dont le pied plonge dans un ravin bourbeux, af- 
fluent de la Kologha. La crête de ce plateau, que 
bordent les Russes, baisse et recule en se prolon- 
geant vers la gauche, en face de la grande armée ; 
puis elle se relève jusqu'aux ruines encore fuman- 
tes du village de Semenowska. Ce point saillant 
termine le commandement de Barclay et le cen- 
tre de l'ennemi. Il est armé d'une forte batterie, 
couverte par un retranchement. 

Ici commence Bagration et l'aile gauche des 
Russes. La crête moins élevée qu'elle occupe 
biaise, en se refusant de plus en plus jusqu'à 
Utitza, village sur la vieille route de Moscou, où 
finit le champ de bataille. Deux mamelons, armés 
de redoutes, et alignés diagonalement sur le re- 
tranchement de Semenowka, qui les flanque, 
marquent le front de Bagration. 

De Semenowka au bois d'Utitza, il peut y avoir 
douze cents pas de développement. C'est la na- 
ture du terrain qui a décidé Kutusof à refuser 
ainsi cette aile : car ici le ravin, qui escarpe le 
plateau du centre, est déjà à sa naissance; il est à 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 363 

peine un obstacle ; les pentes de ses rives sont 
plus douces, et les sommets propres pour l'artil- 
lerie sont éloignés de ses bords. Ce côté est évi- 
demment le plus accessible depuis que la redoute 
du 6 1% celle que ce régiment a enlevée la veille, 
n'en défend plus les approches. Elles sont même 
favorisées par un bois de grands sapins, qui s'é- 
tend depuis cette redoute conquise, jusqu'à celle 
qui paraît terminer la ligne des Russes. 

Mais leur aile gauche ne s'arrête pas là. L'em- 
pereur sait qu'au-delà de ce taillis se trouve la 
vieille route de Moscou, qu'elle tourne autour de 
l'aile gauche des Russes, et passe derrière leur 
armée, pour aller rejoindre la nouvelle route de 
Moscou, avant Mojaïsk ; il juge qu'elle doit être 
occupée, et en effet Tutchkof, avec son corps 
d'armée, s'est établi en travers, à l'entrée d'un 
bois ; il s'est couvert par deux hauteurs, qu'il a 
hérissées d'artillerie. 

Mais cela importait peu, parce que, entre ce 
corps détaché et la dernière redoute russe, il y 
avait cinq à six cents toises et un terrain couvert. 
Si l'on ne commençait pas par accabler Tutch- 
kof, on pouvait donc l'occuper, passer entre lui 
et la dernière redoute de Bagration, et prendre 
en flanc l'aile gauche ennemie ; mais l'empereur ne 
put s'en assurer par lui-même, les avant-postes rus 
ses et des bois arrêtèrent ses pas et ses regards 



364 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

Sa reconnaissance faite, il se décide. On l'en- 
tend s'écrier : « Eugène sera le pivot ! c'est la 
« droite qui engagera la bataille. Dès qu'à la fa- 
« veur du bois elle aura envahi la redoute qui lui 
« est opposée, elle fera un à-gauche, et marchera 
« sur le flanc des Russes, ramassant et refoulant 
« toute leur armée sur leur droite et dans la Ko- 
« logha. » 

L'ensemble ainsi conçu, il s'occupe des détails. 
Pendant la nuit, trois batteries de soixante ca- 
nons chacune seront opposées aux redoutes rus- 
ses : deux en face de leur gauche, la troisième de- 
vant leur centre. Dès le jour, Poniatowski et son 
armée, réduite à cinq mille hommes, s'avance- 
ront sur la vieille route de Smolensk, tournant le 
bois auquel l'aile droite française et l'aile gauche 
russe s'appuient. Il flanquera l'une et inquiétera 
l'autre; on attendra le bruit de ses premiers 
coups. 

Aussitôt toute l'artillerie éclatera contre la gau- 
che des Russes, ses feux ouvriront leurs rangs et 
leurs redoutes, et Davout et Ncy s'y précipite- 
ront : ils seront soutenus par Junot et ses West- 
phaliens, par Murât et sa cavalerie, enfin par 
l'empereur lui-même avec vingt mille gardes. 
C'est contre ces deux redoutes que se feront les 
premiers efforts; c'est par elles qu'on pénétrera 
dans l'armée ennemie, dès-lors mutilée, et dont 






I 




ET DE LA GRANDE ARMEE. 365 

le centre et la droite se trouveront à découvert, et 
presque enveloppés. 

Cependant, comme les Russes se montrent par 
masses redoublées à leur centre et à leur droite, 
menaçant la route de Moscou, seule ligne d'opé- 
ration de la grande armée ; comme en jetant ses 
principales forces et lui-même vers leur gauche, 
Napoléon va mettre la Kologha entre lui et ce 
chemin, sa seule retraite, il pense à renforcer l'ar- 
mée d'Italie qui l'occupe, et il y joint deux divi- 
sions de Davout et la cavalerie de Grouchy. Quant 
à son flanc gauche, il juge qu'une division ita- 
lienne, la cavalerie bavaroise et celle d'Ornano, 
environ dix mille hommes, suffiront pour le cou- 
vrir Tels sont les projets de Napoléon. 



*** HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE VIL 



Il était sur les hauteurs de Borodino, d'où il 
embrassait encore d'un dernier coup d'œil tout 
le champ de bataille, et se confirmait dans son 
plan, quand Davout accourut. Ce maréchal venait 
d'examiner la gauche des Russes d'autant plus 
soigneusement que c'était le terrain sur lequel il 
devait agir, et qu'il se défiait de ses yeux. 

Il demande à l'empereur « de lui laisser ses 
« cinq divisions, fortes de trente-cinq mille hom- 
«mes, et d'y joindre Poniatowski , trop faible à 
« lui seul pour tourner l'ennemi. Le lendemain il 
« mettra cette masse en mouvement ; il couvrira 
« sa marche des dernières ombres de la nuit, et 
« du bois auquel s'appuie l'aile gauche russe , 
« qu'il dépassera en suivant la vieille route de 
« Smolensk à Moscou ; puis tout-à-coup, par une 
« manœuvre précipitée , il déploiera quarante 
« mille Français et Polonais sur le flanc et en ar- 
« rière de cette aile. Là, tandis que l'empereur 
« occupera le front des Moscovites par une atta- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 36î 

« que générale, lui, marchera violemment de re- 
« doute en redoute, de réserve en réserve, culbu- 
te tant tout de la gauche à la droite sur la grande 
« route de Mojaïsk, où finiront l'armée russe, la 
« bataille et la guerre ! » 

L'empereur écouta le maréchal attentivement ; 
mais, après quelques minutes d'une silencieuse 
méditation, on l'entendit lui répondre : « Non ! 
« c'est un trop grand mouvement ; il m 'écarterait 
« trop de mon but, et me ferait perdre trop de 
« temps. » 

Cependant le prince d'Eckmiïhl, convaincu,, 
persévère : il s'engage à avoir accompli sa ma- 
nœuvre avant six heures du matin ; il proteste 
qu'une heure après, la plus grande partie de son 
effet sera produit. Mais Napoléon, contrarié, l'in- 
terrompt brusquement par cette exclamation : 
« Ah! vous êtes toujours pour tourner l'ennemi ; 
« c'est une manœuvre trop dangereuse ! » Le ma- 
réchal, repoussé, se tut; puis il retourna à son 
poste, en murmurant contre une prudence qu'il 
trouvait intempestive, à laquelle il n'était pas ac- 
coutumé, et qu'il ne savait à quoi attribuer; à 
moins que les regards de tant d'alliés si peu sûrs, 
une armée tant affaiblie, une position si lointaine, 
et 1 âge, n'eussent rendu Napoléon moins entre- 
prenant. 

L'empereur , décidé , était rentré dans son 



368 HISTOIRE DE NAPOLEON 

camp, lorsque Murât, que les Russes ont tant de 
fois trompé, lui persuade qu'ils vont fuir encore 
avant de combattre. En vain Rapp, envoyé pour 
observer leur contenance, revient; dire qu'il lésa 
vus se retranchant de plus en plus ; qu'ils sont 
nombreux, bien disposes, et qu'ils paraissent dé- 
terminés bien plus à attaquer, si on ne les pré- 
vient pas, qu'à se retirer : Murât s'obstine, et l'em- 
pereur, inquiet, retourne sur les hauteurs de 
Borodino. 

De là, il aperçoit de longues et noires colonnes 
de troupes couvrir la grande route, et se dérouler 
dans la plaine ; puis de grands convois de voitu- 
res de vivres et de munitions, enfin toutes les dis- 
positions qui annoncent un séjour et une bataille. 
En ce moment même, et quoiqu'il se fût peu fait 
accompagner, pour ne pas attirer l'attention et le 
feu de l'ennemi, il est reconnu par les batteries 
russes, et un coup de leur canon vient interrom- 
pre le silence de cette journée. 

Car, ainsi qu'il arrive souvent, rien ne fut si 
calme que le jour qui précéda cette grande ba- 
taille. C'était comme une chose convenue! Pour- 
quoi se faire un mal inutile? le lendemain ne de- 
vait-il pas décider de tout? D'ailleurs, chacun avait 
besoin de se préparer; les différens corps, leurs 
armes, leurs forces, leurs munitions: ils avaient 
à reprendre tout leur ensemble, que la marche a 



ET DE* LA GRANDE ARMEE. 3«» 

toujours plus ou moins dérangé. Les généraux 
avaient à observer leurs dispositions réciproques 
d'attaque, de défense et de retraite, afin de les 
conformer l'une à l'autre et au terrain, et de don- 
ner au hasard le moins possible. 

Ainsi, près de commencer leur terrible lutte, 
ces deux colosses s'observaient attentivement, se 
mesuraient des yeux, et se préparaient en silence 
à un choc épouvantable. 

L'empereur ne pouvant plus douter de la ba- 
taille, rentre dans sa tente pour en dicter l'ordre. 
Là, il médite sur la gravité de sa position. Il a vu 
les deux armées égales. Environ cent vingt mille 
hommes et six cents canons de chaque côté. Chez 
les Russes, l'avantage des lieux, d'une seule lan- 
gue, d'un même uniforme, d'une seule nation, 
combattant pour une même cause, mais beaucoup 
de troupes «^régulières et de recrues. Chez les 
Français, autant d'hommes, mais plus de soldats; 
car on vient de lui remettre la situation de ses 
corps : il a devant les yeux le compte de la force 
de ses divisions ; et, comme il ne s'agit ici ni 
d'une revue ni de distributions, mais d'un com- 
bat, cette fois les états n'en sont point enflés. Son 
armée était réduite, il est vrai, mais saine, souple, 
nerveuse, telle que œs corps virils, qui, venant 
de perdre les rondeurs de la jeunesse, montrent 
des formes plus mâles et plus prononcées. 

HISTOIRE DE NAPOLEON. 24 



- ' H1STOIHK DE NAPOLEON 

Toutefois, depuis plusieurs jours quïl marche 
au milieu d'elle, il la trouvée silencieuse, de ce 
silence qui est celui d'une grande attente ou d'un 
grand étonnement ; comme la nature au moment 
d'un grand orage, ou comme le sont les foules à 
1 instant d'un grand danger. 

Il sent qu'il lui faut du repos, de quelque es- 
pèce qu'il soit, et qu'il n'y en a plus pour elle que 
dans la mort ou dans la victoire : car il l'a mise 
dans une telle nécessité de vaincre , qu'il faut 
qu'elle triomphe à tout prix. La témérité de la po- 
sition où il l'a poussée est évidente : mais il sail 
que, de toutes les fautes, c'est celle que les Fran- 
çais pardonnent le plus volontiers ; qu'enfin ils 
ne doutent, ni d'eux, ni de lui, ni du résultat 
général, quels que soient les malheurs particu- 
liers. 

D'ailleurs, il compte sur leur habitude et sur 
leur besoin de renommée, même sur leur curio- 
sité; sans doute on veut voir Moscou, dire qu'on 
y a été, y recevoir les récompenses promises, la 
piller peut-être, et surtout y trouver du repos. Il 
ne leur a plus vu d'enthousiasme, mais quelque 
chose de plus ferme : une foi entière dans son 
étoile, dans son génie, la conscience de leur su- 
périorité, et cette fière assurance de vainqueurs 
devant des vaincus. 

Plein de ces sentimens. il dicte une proclama- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 37 i 

tion simple, grave, franche ; comme elle conve- 
nait à de telles circonstances, à des hommes qui 
n'en étaient pas à leur début, et qu'après tant 
de souffrances, on n'avait plus la prétention 
d'exalter. 

Aussi ne parle-t-il qu'à la raison de tous, ou au 
véritable intérêt de chacun, ce qui est une même 
chose : il termine par la gloire , seule passion à 
laquelle il pût s'adresser dans ces déserts, der- 
nier des nobles motifs par lesquels on pouvait agir 
sur des soldats toujours victorieux, éclairés par 
une civilisation avancée et par une longue expé- 
rience; enfin, de toutes les illusions généreuses, 
la seule qu'ils aient pu porter aussi loin. Un jour 
on trouvera cette harangue admirable ; elle était 
digne du chef et de l'armée : elle fit honneur à 
tous deux. 

« Soldats, dit-il, voilà la bataille que vous avez 
« tant désirée. Désormais la victoire dépend de 
« vous ; elle nous est nécessaire, elle nous don- 
« nera l'abondance , de bons quartiers d'hiver, 
« et un prompt retour dans la patrie! Conduisez- 
« vous comme à Austerlilz, à Friedland, à Vitepsk. 
« et à Smolensk, et que la postérité la plus recu- 
« lée cite votre conduite dans cette journée ; que 
« Ton dise de vous : Il était à cette grande ba~ 
« taille sous les murs de Moscou ! » 



34 



',12 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE VIII. 



Au milieu de cette journée, Napoléon avait re- 
marqué dans le camp ennemi un mouvement ex- 
traordinaire ; en effet, toute l'armée russe était 
debout et sous les armes. Kutusof, entouré de 
toutes les pompes religieuses et militaires, s'avan- 
çait au milieu d'elle. Ce général a fait revêtir à 
ses popes et aux archimandrites leurs riches et 
majestueux vêtemens, héritage des Grecs. Ils le 
précèdent, portant les signes révérés de la reli- 
gion, et surtout cette sainte image, naguère pro- 
tectrice de Smolensk, qu'ils disent s'être miracu- 
leusement soustraite aux profanations des Français 
sacrilèges. 

Quand le Russe voit ses soldats bien émus par 
ce spectacle extraordinaire, il élève la voix, il leur 
parle surtout du ciel, seule patrie qui reste à l'es- 
clavage. C'est au nom de la religion de l'égalité, 
qu'il cherche à exciter ces serfs à défendre les 
biens de leurs maîtres ; c'est surtout en leur mon- 
trant cette image sacrée, réfugiée dans leurs rangs, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 3Ï3 

qu'il invoque leurs courages et soulève leur indi- 
gnation. 

Napoléon, dans sa bouche, «est un despote uni- 
« versel ! le tyrannique perturbateur du monde î 
«un vermisseau! un archi - rebelle qui renverse 
« leurs autels, les souille de sang; qui expose la 
«vraie arche du Seigneur, représentée par la 
« sainte image, aux profanations des hommes, 
« aux intempéries des saisons. » 

Puis il montre à ces Russes leurs villes en cen- 
dres ; il leur rappelle leurs femmes, leurs enfans; 
ajoute quelques mots sur leur empereur, et finit 
en invoquant leur piété et leur patriotisme. Ver- 
tus d'instinct chez ces peuples trop grossiers, et 
qui n'en étaient encore qu'aux sensations, mais 
par cela même soldats d'autant plus redoutables; 
moins distraits de l'obéissance par le raisonne- 
ment; restreints par l'esclavage dans un cercle 
étroit, où ils sont réduits à un petit nombre de 
sensations, qui sont les seules sources des besoins, 
des désirs, des idées. 

Du reste, orgueilleux par défaut de comparai- 
son, et crédules, comme ils sont orgueilleux, par 
ignorance. Adorant des images, idolâtres autant 
que des chrétiens peuvent l'être : car cette religion 
de l'esprit, tout intellectuelle et morale, ils l'ont 
laite toute physique et matérielle, pour la rncllrc 
i leur brute et courte portée 



374 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Mais enfin ce spectacle solennel, ce discours, 
les exhortations de leurs officiers, les bénédictions 
de leurs prêtres, achevèrent de fanatiser leur cou- 
, rage. Tous, jusqu'aux moindres soldats, se crurent 
dévoués par Dieu lui-même, à la défense du ciel 
et de leur sol sacré. 

Du côté des Français, il n'y eut d'appareil ni 
religieux ni militaire, point de revue, aucun 
moyen d'excitation : le discours de l'empereur ne 
fut même distribué que très tard, et lu le lende- 
main si près du combat, que plusieurs corps s'en- 
gagèrent avant d'avoir pu l'entendre. Cependant 
les Russes, que tant de motifs puissans devaient 
enflammer, invoquaient encore l'épée de Mi- 
chel, empruntant leurs forces à toutes les puis- 
sances du ciel; tandis que les Français ne les 
cherchaient qu'en eux-mêmes, persuadés que les 
véritables forces sont dans le cœur, et que c'est 
là l'armée céleste. 

Le hasard voulut que ce jour-là même l'empe- 
reur reçût de Paris le portrait du roi de Rome, 
de cet enfant que l'empire avait accueilli comme 
l'empereur, avec les mêmes transports de joie et 
d'espérance. Depuis, et chaque jour dans l'inté- 
rieur du palais, on avait vu Napoléon s'abandon- 
ner près de lui à l'expression des sentimens les 
plus tendres; aussi quand, au milieu de ces champs 
si lointains et de tons ces préparatifs si menaçans, 



ET DE LA GRANDE AKMEE. 37a 

il revit cette douce image, son âme guerrière s'at- 
tendrit-elle ! lui-même il exposa ce tableau de- 
vant sa tente, puis il appela ses officiers et jus- 
qu'aux soldats de sa vieille garde, voulant faire 
partager son émotion à ces vieux grenadiers , 
montrer sa famille privée à sa famille militaire, 
et faire briller ce symbole d'espoir au milieu d'un 
grand danger. 

Dans la soirée, un aide-de-camp de Marmonl, 
parti du champ de bataille des Aropyles, arriva 
sur celui de la Moskwa. C'était ce même Fabvier 
qu'on a vu depuis figurer dans nos dissensions in- 
testines. L'empereur reçut bien l'aide-de-camp 
du général vaincu. La veille d'une bataille si in- 
certaine, il se sentait disposé à l'indulgence pour 
une défaite : il écouta tout ce qui lui fut dit sur la 
dissémination de ses forces en Espagne , sur la 
multiplicité des généraux en chef, et convint de 
tout : mais il expliqua ses motifs, qu'il est hors de 
propos de rappeler ici. 

La nuit revint, et avec elle la crainte qu'à la fa- 
veur de ses ombres l'armée russe ne s'évadât du 
champ de bataille. Cette anxiété entrecoupa le 
sommeil de Napoléon. Sans cesse il appela, de- 
mandant l'heure, si l'on n'entendait pas quelque 
bruit, et envoyant regarder si l'ennemi était en- 
core en présence. Il en doutait encore tellement, 
'[si il avait fait distribuer sa proclamation avec or- 



376 HISTOIKJE DE NAPOLEON 

die de ne la lire que le lendemain matin, et en 
cas qu'il y eût bataille. 

Rassuré pour quelques momens , une inquié- 
tude contraire le ressaisit. Le dénuement de ses 
soldats l'épouvante. Comment, faibles et affamés, 
soutiendront-ils un long et terrible choc? Dans ce 
danger il considère sa garde comme son unique 
ressource ; il semble qu'elle lui réponde des deux 
armées. Il fait venir Bessières, celui de ses maré- 
chaux à qui il se fie le plus pour la commander: 
il veut savoir si rien ne manque à cette réserve 
d'élite : plusieurs fois il le rappelle, et renouvelle 
ses pressantes questions. Il veut qu'on distribue à 
ces vieux soldats pour trois jours de biscuit et de 
riz, pris sur leurs fourgons de réserve ; enfin, crai- 
gnant de ne pas être obéi, il se relève, et lui-même 
demande aux grenadiers de garde à l'entrée de sa 
tente s'ils ont reçu ces vivres. Satisfait de leur ré- 
ponse, il rentre et s'assoupit. 

Mais bientôt il appelle encore ; son aide-de- 
camp le trouve la tête appuyée sur ses mains ; il 
semble, à l'entendre, qu'il réfléchit sur les vani- 
tés de la gloire. « Qu'est-ce que la guerre ? Un 
« métier de barbares, où tout l'art consiste à être 
« le plus fort sur un point donné ! » Il se plaint 
ensuite de l'inconstance de la fortune, qu'il com- 
mence, dit-il, à éprouver. Paraissant alors revenir 
à des pensées plus rassurantes, il rappelle ce qui 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 377 

lui a été dit sur la lenteur et l'incurie de Kutusof, 
et s'étonne qu'on ne lui ait pas préféré Beningsen. 
Puis il songe à la situation critique où il s'est jeté, 
et il ajoute « qu'une grande journée se prépare ; 
« que ce sera une terrible bataille. » Il demande 
à Rapp « s'il croit à la victoire? — Sans doute, 
« lui répond celui-ci, mais sanglante î » Et Napo- 
léon reprend : « Je le sais, mais j'ai quatre-vingt 
« mille hommes ; j'en perdrai vingt mille, j'entre- 
« rai avec soixante mille dans Moscou ; les traî- 
« neurs nous y rejoindront, puis les bataillons de 
« marche, et nous serons plus forts qu'avant la ba- 
« taille. » 

Il parut ne comprendre dans ce calcul ni sa 
garde, ni la cavalerie. Alors, ressaisi par sa pre- 
mière inquiétude, il envoie encore examiner l'at- 
titude des Russes ; on lui répond que leurs feux 
jettent toujours le même éclat, et qu'à leur nom- 
bre et à la multitude des ombres mobiles qui les 
entourent, on juge que ce n'est point une arrière- 
garde seulement, mais une armée entière qui les 
attise. La présence de l'ennemi tranquillisa enfin 
l'empereur, et il chercha quelque repos. 

Mais les marches qu'il vient de faire avec l'ar- 
mée, les fatigues des nuits et des jours précédens, 
tant de soins, une si grande attente, l'ont épuisé * ? 
le refroidissement de l'atmosphère l'a saisi; une 
fièvre d'irritation, une toux sèche, une violente 



378 HISTOIRE DE NAPOLEON 

altération, le consument. Le reste de la nuit, il 
cherche vainement à e'tancher la soif brûlante qui 
le dévore. Ce nouveau mal se complique d'une 
ancienne souffrance ; depuis la veille il lutte con- 
tre un douloureux accès de cette cruelle mala- 
die (*) qui depuis long-temps le menace. 

Enfin cinq heures arrivent. Un officier de Ney 
vient annoncer que le maréchal voit encore les 
Russes, et qu'il demande à attaquer. Cette nou- 
velle paraît rendre à l'empereur ses forces, que la 
fièvre a épuisées. Il se lève, il appelle les siens, et 
sort en s'écriant ; « Nous les tenons enfin ! Mar- 
*< chons! allons nous ouvrir les portes de Mos- 
« cou ! » 

(*) La dysurie. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 379 



CHAPITRE IX 



Il était cinq heures et demie du matin quand 
Napoléon arriva près de la redoute conquise le 5 
septembre. Là il attendit les premières lueurs du 
jour et les premiers coups de fusil de Ponia- 
towski. Le jour parut. L'empereur, le montrant 
a ses officiers, s'écria : « Voilà le soleil d'Auster- 
« litz. » Mais il nous était contraire. Il se levait du 
côté des Russes, nous montrait à leurs coups, et 
nous éblouissait. On s'aperçut alors que, dans 
l'obscurité, les batteries avaient été placées hors 
de portée de l'ennemi. Il fallut les pousser plus 
avant. L'ennemi laissa faire : il semblait hésitera 
rompre le premier ce terrible silence. 

L'attention de l'empereur était alors fixée sur 
sa droite, quand tout-à-coup, vers sept heures, la 
bataille éclate à sa gauche. Bientôt il apprend 
qu'un régiment du prince Eugène, le 106 e , vient 
de s'emparer du village de Borodino et de son 
pont qu'il aurait du rompre, mais qu'emporté 
par ce succès, il a franchi ce passage, malgré les 



380 HISTOIRE DE NAPOLEON 

cris de son général, pour assaillir les hauteurs de 
Gorcki, d'où les Russes viennent de l'écraser par 
un feu de front et de flanc. 

On ajouta que déjà le général commandant cette 
brigade était tué, et que le 106 e aurait été entière- 
ment détruit, si le 92 e régiment, accourant de lui- 
même à son secours, n'en avait recueilli promp- 
tement et ramené les débris. 

C'était Napoléon lui-même qui venait d'ordon- 
ner à son aile gauche d'attaquer violemment. 
Peut-être crut-il n'être obéi qu'à demi, et vou- 
lut-il seulement retenir de ce côté l'attention de 
l'ennemi. Mais il multiplia ses ordres, il outra 
ses excitations, et il engagea de front une bataille 
qu'il avait conçue dans un ordre oblique. 

Pendant cette action, l'empereur, jugeant Po- 
niatowski aux prises sur la vieille route de Mos- 
cou, avait donné devant lui le signal de l'attaque. 
Soudain on vit de cette plaine paisible, et de ces 
collines muettes, jaillir des tourbillons de feu et 
de fumée, suivis presque aussitôt d une multitude 
d'explosions et du sifflement des boulets qui dé- 
chiraient l'air dans tous les sens. Au milieu de ce 
fracas, Davout, avec les divisions Compans, De- 
saix, et trente canons en tête, s'avance rapide- 
ment sur la première redoute ennemie. 

La fusillade des Russes commence : les canons 
français ripostent seuls. L'infanterie marche sans 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 381 

tirer ; elle se hâtait pour arriver sur le feu de l'en- 
nemi et l'éteindre ; mais Compans, général de 
cette colonne, et ses plus braves soldats tombent 
blessés; le reste déconcerté s'arrêtait sous cette 
grêle de balles pour y répondre, quand Rapp ac- 
court remplacer Compans : il entraîne encore ses 
soldats, la baïonnette en avant et au pas de course, 
contre la redoute ennemie. 

Déjà, lui le premier, il y touchait, lorsqu'à son 
tour il est atteint : c'était sa vingt-deuxième bles- 
sure. Un troisième général qui lui succède, tombe 
encore : Davout lui-même est frappé : on porta . 
Rapp à l'empereur, qui lui dit : « Eh quoi, Rapp, 
«toujours! Mais que fait-on là-haut?» L'aide- 
de-camp répondit qu'il y faudrait la garde pour 
achever. « Non, reprit Napoléon, je m'en garde- 
ce rai bien, je ne veux pas la faire démolir ; je ga- 
ie gnerai la bataille sans elle. » 

Alors Ney, avec ses trois divisions, réduites à 
dix mille hommes, se jette dans la plaine ; il court 
seconder Davout ; l'ennemi partage ses feux ; 
Ney se précipite. Le 57 e régiment de Compans se 
voyant soutenu se ranime par un dernier élan, il 
vient d'atteindre les retranchemens ennemis; il 
les escalade, joint les Russes, et de ses baïon- 
nettes les pousse, les culbute et tue les plus obsti- 
nés. Le reste fuit, et le 57 e s'établit dans sa con- 
quête. En même temps, Ney s'élance avec tant 



382 HISTOIRE DE NAPOLEON 

d'emportement sur les deux autres redoutes qu'il 
les arrache à l'ennemi. 

11 était midi : la gauche de la ligne russe ainsi 
forcée, et la plaine ouverte, l'empereur ordonne 
à Murât de s'y porter avec sa cavalerie et d'ache- 
ver. Un instant suffit à ce prince pour se faire 
voir sur les hauteurs et au milieu de l'ennemi qui 
y reparaissait ; car la seconde ligne russe, et des 
renforts amenés par Bagawout et envoyés par 
Tutchkof, venaient au secours de la première. 
Tous accouraient, s'appuyant sur Semenowska, 
pour reprendre leurs redoutes. Les Français 
étaient encore dans le désordre de la victoire! ils 
s'étonnent et reculent. 

Les Westphaliens, que Napoléon venait d'en- 
voyer au secours de Poniatowski, traversaient 
alors le bois qui séparait ce prince du reste de 
l'armée ; ils entrevirent dans la poussière et la fu- 
mée nos troupes qui rétrogradaient. A la direction 
de leur marche, ils les jugèrent ennemies et tirè- 
rent dessus. Cette méprise, dans laquelle ils s'obs- 
tinèrent, augmenta le désordre. 

Les cavaliers ennemis poussèrent vigoureuse- 
ment leur fortune ; ils enveloppèrent Murât, qui 
s'était oublié pour rallier les siens; déjà même ils 
étendaient les mains pour le saisir, quand ce 
prince, en se jetant dans la redoute, leur échappa. 
Mais il n'y trouva que des soldats incertains, s'a- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 382 

bandonnant eux-mêmes, et courant tout effarés 
autour du parapet. Il ne leur manquait pour fuir 
qu'une issue. 

La présence du roi et ses cris en rassurèrent 
d'abord quelques uns. Lui-même saisit une arme : 
d'une main il combat, de l'autre il élève et agite 
son panache, appelant tous les siens, et les ren- 
dant à leur première valeur par cette autorité que 
donne l'exemple. En même temps, Ney a reformé 
ses divisions. Son feu arrête les cuirassiers enne- 
mis, trouble leurs rangs, ils lâchent prise Murât 
enfin est dégagé, et les hauteurs sont reconquises. 

Le roi, à peine sorti de ce péril, court à un 
autre : il se précipite sur l'ennemi avec la cavale- 
rie de Bruyères et de Nansouty, et, par des char- 
ges opiniâtres et réitérées, il renverse les lignes 
russes, les pousse, les rejette sur leur centre, et 
termine avant une heure la défaite entière de leur 
aile gauche. 

Mais les hauteurs du village détruit de Seme- 
nowska, où commençait la gauche du centre de^s 
Russes, étaient encore intactes; les renforts que 
Kulusof tirait sans cesse de sa droite s'y appuyaient. 
Leur feu dominant plongeait sur Ney et Murât ; il 
arrêtait leur victoire : il fallait s'emparer de cette 
position. D'abord Maubourg avec sa cavalerie en 
balaie le front : Friand, général de Davout, le sui- 
vait avec son infanterie. Ce fut Dufour et le i5' 



364 HISTOIRE DE NAPOLEON 

léger qui les premiers gravirent contre cet escar- 
pement. Ils délogèrent les Russes de ce village, 
dont les ruines étaient mal retranchées. Friand 
soutint cet effort, profita de son succès, et l'assura, 
quoique blessé. 



ET DE LA GRANDE AftMKE. *&! 



CHAPITRE X. 



Cette action vigoureuse nous ouvrit ]e chemin 
de la victoire ; il fallait s'y précipiter : mais Mu- 
rat et Ney étaient épuisés ; ils s'arrêtent, cr, pen- 
dant qu'ils rallient leurs troupes, ils envoient de- 
mander des renforts. On vit alors Napoléon saisi 
d'une hésitation jusque-là inconnue : il se con- 
sulta longuement ; enfin, après des ordres et des 
contre-ordres réitérés à sa jeune garde, il crut que 
la présence des forces de Friand et de Maubourg 
sur les hauteurs suffirait, l'instant décisif ne lui 
paraissant pas venu. 

Mais Kutusof profite de ce sursis qu'il ne devait 
point espérer ; il appelle au secours de sa gauche 
découverte toute ses réserves, et jusqu'à la garde 
russe. Bagration, avec tous ses renforts, reforme 
sa ligne ; sa droite s'appuie à la grande batterie 
qu'attaquait le prince Eugène, sa gauche au bois 
qui termine le champ de bataille vers Psarewo, 

HISTOIRE DK NAPOLÉON. 25 



38G HISTOIRE DE NAPOLEON 

Ses feux déchirent nos rangs ; son attaque est vio- 
lente, impétueuse, simultanée; infanterie, artil- 
lerie, cavalerie, tous font un grand effort. Ney et 
Murât se raidissent contre cette tempête ; il ne 
s'agit plus pour eux de poursuivre la victoire, mais 
de la conserver. 

Les soldats de Friand, rangés devant Seme- 
nowska, repoussent les premières charges ; mais, 
assaillis par une grêle de balles et de mitraille, ils 
se troublent : un de leurs chefs se rebute et com- 
mande la retraite. Dans cet instant critique, Mu- 
rat court à lui, et, le saisissant au collet, il lui 
crie : a Que faites vous! » Le colonel, montrant 
la terre couverte de la moitié des siens, lui ré- 
pond : « Vous voyez bien qu'on ne peut plus te- 
« nir ici. — Eh! j'y reste bien moi! » s'écrie le 
roi. Ces mots arrêtèrent cet officier, il regarda 
fixement le monarque et reprit froidement : « C'est 
«juste! Soldats, face en tête! allons nous faire 
« tuer ! » 

Cependant Murât venait de renvoyer Borelli à 
l'empereur pour demander des secours ; cet offi- 
cier montre les nuages de poussière que les char- 
ges de cavalerie élèvent sur les hauteurs, jusque- 
là tranquilles depuis leur conquête. Quelques 
boulets viennent même, pour la première fois, 
mourir aux pieds de Napoléon : l'ennemi se rap- 
proche, Borelli insiste, et l'empereur promet sa 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 387 

jeune garde ; mais à peine eut-elle fait quelques 
pas que lui-même lui cria de s'arrêter. Toutefois, 
le comte de Lobau la faisait avancer pen à peu, 
sous prétexte de rectifier des alignemens. Napo- 
léon s'en aperçut et réitéra son ordre. 

Heureusement l'artillerie de la réserve s'avança 
dans cet instant pour prendre position sur les 
hauteurs conquises ; Lauriston avait obtenu pour 
cette manœuvre le consentement de l'empereur, 
qui d'abord l'ordonna moins qu'il ne la permit. 
Mais bientôt elle lui parut si importante, qu'il 
en pressa l'exécution avec le seul mouvement 
d'impatience qu'il ait montré dans toute cette 
journée. 

On ne sait si l'incertitude des combats de Po- 
niatowski et du prince Eugène, à sa droite et à sa 
gauche, ne le rendit pas incertain ; ce qui est sûr, 
c'est qu'il parut craindre que l'extrême gauche 
des Russes, échappant aux Polonias, ne revînt 
s'emparer du champ de bataille derrière Ney et 
Murât. Ce fut au moins une des causes pour les- 
quelles il retint sa garde en observation sur ce 
point. Tl répondait à ceux qui le pressaient « qu'il 
« y voulait mieux voir ; que sa bataille n'était pas 
« encore commencée ; que la journée serait lon- 
« gue; qu'il fallait savoir attendre; que le temps 
« entrait dans tout; que c'était l'élément dont tou- 
« tes choses se composaient ; que rien n'était assez 



HISTOIRE DE NAPOLEON 

« débrouillé. » Puis il demandait l'heure, et ajou- 
tait : « que celle de sa bataille n'était pas encore 
« venue .qu'elle commencerait dans deux heures.» 
Mais elle ne commença pas; on le vit presque 
toute cette journée s'asseoir ou se promener len- 
tement, en avant et un peu à gauche de la redoute 
conquise le 5, sur les bords d'une ravine, loin 
de cette bataille , qu'il apercevait à peine depuis 
qu'elle avait dépassé les hauteurs ; sans inquié- 
tude lorsqu'il la vit reparaître, sans impatience 
contre les siens et contre l'ennemi. Il faisait seu- 
lement quelques gestes d'une triste résignation 
quand, à chaque instant, on venait lui apprendre 
la perte de ses meilleurs généraux. Il se leva plu- 
sieurs fois pour faire quelques pas et se rasseoir 
encore. 

Chacun autour de lui le regardait avec étonne- 
ment. Jusque-là, dans ces grands chocs, on lui 
avait vu une activité calme; mais ici c'était un 
calme lourd, une douceur molle, sans activité : 
quelques-uns crurent y reconnaître cet abatte- 
ment, suite ordinaire des violentes sensations: 
d'autres imaginèrent qu'il s'était déjà blasé sur 
tout, même sur l'émotion des combats. Plusieurs 
observèrent que cette constance calme, ce sang- 
froid des grands hommes dans ces grandes occa- 
sions, tournent avec le temps en flegme et en ap- 
pesantissement, quand l'âge a usé leurs ressorts 



ET DE LA GRANDE ARMEE 189 

Les plus zélés motivèrent son immobilité sur la 
nécessité, quand on commande sur une grande 
étendue, de ne pas trop changer de place, afin que 
les nouvelles sachent où vous trouver. Enfin il y 
en eut qui s'en prirent avec plus de raison, à sa 
santé affaiblie, à une secrète souffrance, et au 
commencement d'une forte indisposition. 

Les généraux d'artillerie, qui s'étonnaient aussi 
de leur stagnation, profitèrent promptement de la 
permission de combattre qu'on venait de leur 
donner. Ils couronnèrent bientôt les crêtes. Qua- 
tre-vingts pièces de canon éclatèrent à la fois. La 
cavalerie russe vint la première se briser contre- 
cette ligne d'airain, elle s'en fut derrière son in- 
fanterie. 

Celle-ci s'avançait par masses épaisses, où d'à 
bord nos boulets firent de larges et profondes 
trouées ; et pourtant elles approchaient toujours, 
quand les batteries françaises, redoublant, les 
écrasèrent de mitraille. Des pelotons entiers tom- 
baient à la fois ; on voyait leurs soldats chercher 
à se remettre ensemble sous ce terrible feu. A 
chaque instant, séparés par la mort, ils se resser- 
raient sur elle, en la foulant aux pieds. 

Enfin ils s'arrêtèrent, n'osant avancer davan- 
tage et ne voulant pas reculer, soit qu'ils fussent 
saisis et comme pétrifiés d'horreur, au milieu de 
ectk grande destruction, ou que dans cet inslau 



î " Histoire de napoléon 

Bagration ait été blessé; soit qu'une première ' 
disposition échouant, leurs généraux n'en sus- 
sent pas changer, n'ayant pas, comme Napoléon, 
le grand art de remuer de si grands corps à la 
fois, avec ensemble et sans confusion. Enfin ces 
masses inertes se laissèrent écraser pendant deux 
heures, sans autre mouvement que celui de leur 
chute. On vit alors un massacre effroyable ; et 
la valeur intelligente de nos artilleurs admira le 
courage immobile, aveugle et résigné de leurs en- 
nemis. 

Ce furent les victorieux qui se fatiguèrent les 
premiers. La lenteur de ce combat d'artillerie ir- 
rita leur impatience. Leurs munitions s'épui- 
saient ; ils se décident : Ney marche donc en éten- 
dant sa droite, qu'il fait rapidement avancer 
pour tourner encore la gauche du nouveau front 
qu'on lui a opposé. Davout et Murât le secondent, 
et les débris de Ney sont vainqueurs des restes de 
Bagration. 

La bataille cesse alors dans la plaine, elle se 
concentre sur le reste des hauteurs ennemies, et 
vers la grande redoute, que Barclay, avec le cen- 
tre et la droite, défend obstinément contre le 
prince Eugène. 

Ainsi, vers le milieu du jour, toute l'aile droite 
française, Ney, Davout et Murât, après avoir fait 
tomber Bagration et la moitié de la ligne russe, se 



KT DE LA GRANDE ARMEE. 391 

présentaient sur le flanc entr' ouvert du reste de 
l'armée ennemie, dont ils voyaient tout l'inté- 
rieur, les réserves, les derrières abandonnés, et 
jusqu'à la retraite. 

Mais se sentant trop affaiblis pour se jeter dans 
ce vide, derrière une ligne encore formidable , 
ils appellent la garde à grands cris ! « La jeune 
« garde! qu'elle les suive de loin ! qu'elle se mon 
« tre seulement, qu'elle les remplace sur ces hau- 
« teurs! eux alors suffiront pour achever! » 

C'est Belliard qu'ils ont envoyé à l'empereur. 
Ce général déclare « que , de leur position , les 
<« regards percent sans obstacle jusqu'à la route 
« de Mojaïsk, derrière l'armée russe; qu'on y voit 
« une foule confuse de fuyards, de blessés et de 
« chariots en retraite ; qu'une ravine et un taillis 
« clair les en sépare encore, il est vrai, mais que 
« les généraux ennemis, déconcertés, n'ont point 
« songé à en profiter; qu'enfin il ne faut qu'un 
«élan pour arriver au milieu de ce désordre, 
« et décider du sort de l'armée ennemie et de la 
« guerre ! » 

Cependant l empereur hésite, doute, et ordonne 
à ce générai d'aller voir encore et de revenir lui 
rendre compte. 

Belliard, surpris, court et revient promplc- 
menl; il annonce « que l'ennemi commence à se 
* raviser; que déjà on voit le taillis se garnir d* 3 



302 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« ses tirailleurs ; que l'occasion va s'échapper ; 
*< qu'il n'y a plus un instant à perdre , sans quoi 
« il faudra une seconde bataille pour terminer la 
« première ! » 

Mais Bessière était revenu des hauteurs où Na- 
poléon l'avait envoyé pour examiner l'attitude 
des Russes. Ce maréchal assura « que, loin d'être 
« en désordre, ils s'étaient retirés sur une seconde 
« position, d'où ils semblaient se préparer à une 
« nouvelle attaque ; » et l'empereur alors dit à 
Belliard « que rien n'était encore assez débrouillé ; 
« que pour faire donner ses réserves, il voulait 
« voir plus clair sur son échiquier. » Ce fut son 
expression , qu'il répéta plusieurs fois, en mon- 
trant, d'une part, la vieille route de Moscou, dont 
Poniatowski n'avait pas encore pu se rendre maî- 
tre ; de l'autre, une attaque de cavalerie ennemie 
en arrière de notre aile gauche; enfin la grande 
redoute, contre laquelle se brisaient les efforts du 
prince Eugène. 

Belliard, consterné, retourne auprès du roi; il 
lui annonce « l'impossibilité d'obtenir de l'em- 
« pereur sa réserve ; il l'a, dit-il, trouvé à la même 
« place, l'air souffrant et abattu, les traits affais- 
« ses, le regard morne ; donnant ses ordres lan- 
ce guissamment , au milieu de ces épouvantables 
« bruits de guerre qui lui semblent étrangers. » A 
ce récit qu'on rapporte à Ne-y, celui-ci, furieux, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 393 

et emporté par son caractère ardent et sans me- 
sure, éclate : « Sont-ils donc venus de si loin pour 
« se contenter d'un champ de bataille ! Que fait 
« l'empereur derrière l'armée! Là, il n'est à por- 
« tée que des revers et non des succès. Puisqu'il 
« ne fait plus la guerre par lui-même, qu'il n'est 
«plus général, qu'il veut faire partout l'empe- 
« reur, qu'il retourne aux Tuileries et nous laisse 
« être généraux pour lui î » 

Murât fut plus calme : il se souvenait d'avoir 
vu l'empereur parcourir, la veille, le front de la 
ligne ennemie, s'arrêter plusieurs fois, descendre 
de cheval, et, le front appuyé sur ses canons, y 
rester dans l'attitude de la souffrance. Il savait 
l'agitation de sa nuit, et qu'une toux vive et fré- 
quente coupait sa respiration. Le roi comprit que 
la fatigue et les premières atteintes de l'équinoxe 
avaient ébranlé son tempérament affaibli, et qu'en- 
fin, dans ce moment critique, l'action de son gé- 
nie était comme enchaîné par son corps, affaissé 
sous le triple poids de la fatigue, de la fièvre et 
d'un mal qui, de tous, est celui qui peut-être 
abat le plus les forces physiques et morales de 
l'homme. 

Pourtant les excitations ne lui manquèrent pas ; 
car, aussitôt après Belliard, Daru, poussé par Du- 
mas et surtout par Berthicr, dit à voix basse à 
' empereur que, de toutes paris, on s'écriait « que 



304 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« l'instant de faire donner la garde était venu. » 
Mais Napoléon répliqua : « Et s'il y a une se- 
« conde bataille demain, avec quoi la livrerai-je? » 
Le ministre n'insista pas, surpris de voir, pour la 
première fois, l'empereur remettre au lendemain, 
et ajourner sa fortune. 



ET DE LA (IRAN DE ARMEE. 3'95 



CHAPITRE XL 



Cependant Barclay avec la droite luttait opi- 
niâtrement contre le prince Eugène. Celui-ci aus- 
sitôt après la prise de Borodino, avait passé la 
Kologha devant la grande redoute ennemie. Là 
surtout les Russes avaient compté sur leurs hau- 
teurs escarpées, environnées de ravins profonds et 
fangeux, sur notre épuisement, sur leurs retran- 
chemens armés de grosses pièces, enfin sur qua- 
tre-vingts canons qui bordaient ces crêtes toutes 
hérissées de fer et de feu î Mais ces élémens, l'art, 
la nature, tout leur manqua à la fois : assaillis par 
un premier élan de cette furie française si célè- 
bre, ils virent tout-à-coup les soldats de Morand 
au milieu d'eux, et s'enfuirent déconcertés. 

Dix-huit cents homme du 3o e régiment, et le 
général Bonnamy marchant à leur tête, venaient 
de faire ce grand effort. 

Ce fut là qu'on remarqua Fabvier, cet aide- 
de-camp de Marmont, arrivé la veille du fond 
de l'Espagne : il s'est jolé on volontaire et à pied 



3$Ç HISTOIRE DE NAPOLEON 

à la tête des tirailleurs les plus avancés, comme 
4'il fût venu représenter l'armée d'Espagne au 
milieu de la grande armée, et qu'animé de cette 
rivalité de gloire qui fait les héros, il voulût la 
montrer en tête et la première au danger. 

Il tomba blessé sur cette redoute trop fameuse : 
car cette victoire fut courte; l'attaque manquait 
d'ensemble, soit précipitation des premiers as- 
saillans, soit lenteur dans ceux qui suivirent. Il y 
avait un ravin à passer; sa profondeur garantis- 
sait des feux ennemis ; on assure que plusieurs 
des nôtres s'y arrêtèrent. Morand se trouva donc 
seul devant plusieurs lignes russes. Il n'était que 
dix heures. A sa droite, Friand n'attaquait pas en- 
core Semenowska ; à sa gauche, les divisions Gé- 
rard, Broussier, et la garde italienne n'étaient pas 
encore en ligne. 

D'ailleurs cette attaque n'aurait pas dû être faite 
si brusquement; on ne voulait que contenir et 
occuper Barclay de ce côté, la bataille devant 
commencer par l'aile droite et pivoter sur l'aile 
gauche. Tel avait été le plan de l'empereur, et 
l'on ignore pourquoi lui-même y manqua au 
moment de l'exécution; car ce fut lui qui, dès les 
premiers coups de canon, envoya au prince Eu- 
gène officier sur officier pour presser son attaque. 

Les Russes, revenus de leur premier saisisse- 
ment, accoururent de toutes parts. Koulaïsof et 



Kl DE LA GKANDK ARMEE. 397 

Yermolof les conduisirent eux-mêmes avec une 
résolution digne de cette grande circonstance. Le 
3o e régiment; seul devant une armée, osa s'élan- 
cer contre elle à la baïonnette : il fut enveloppé, 
écrasé et culbuté hors de la redoute, où il laissa 
un tiers de ses soldats et son intrépide général 
percé de vingt blessures. Les Russes, encouragés, 
ne se contentèrent plus de se défendre, ils atta- 
quèrent. On vit alors réuni sur ce seul point tout 
ce que la guerre a d'art, d'efforts et de fureur. Les 
Français tinrent pendant quatre heures sur le pen- 
chant de ce volcan, et sous cette pluie de fer et 
de plomb. Mais il y fallut la tenace habileté du 
prince Eugène, et pour des victorieux depuis 
long-temps, tout ce qu'a d'insupportable l'idée de 
s'avouer vaincus. 

Chaque division changea plusieurs fois de gé- 
néraux. Le vice-roi allait de l'une à l'autre, mê- 
lant la prière aux reproches, et rappelant surtout 
les anciennes victoires. Il fit avertir l'empereur 
de sa position critique ; mais Napoléon répondit 
« qu'il n'y pouvait rien ; que c'était à lui de vain- 
« cre; qu'il n'avait qu'à faire un plus grand effort: 
« que la bataille était là; » et le prince ralliait 
toutes ses forces pour tenter un assaut général, 
quand soudain des cris furieux, qui partirent de 
sa gauche, détournèrent son attention. 

Ouwarof, deux régimens de cavalerie, et quel- 



*«3 HISTOIRE DE NAPOLEON 

qucs milliers de Cosaks tombaient sur sa reserve : 
le désordre s'y mettait;. il y courut, et, seconde 
des généraux Delzons et Ornano, il eut bientôt 
chassé celte troupe plus bruyante que redoutable ; 
puis il revint aussitôt se mettre à la tête d'une at- 
taque décisive. 

C'était le moment où Murât, forcé à l'inaction 
dans cette plaine où il régnait, avait renvoyé pour 
la quatrième fois a son frère pour se plaindre des 
pertes que les Russes, appuyés aux redoutes op- 
posées au prince Eugène, faisaient éprouver à sa 
cavalerie. « Il ne lui demande plus que celle de sa 
«. garde ; soutenu par elle, il tournera ces hauteurs 
« retranchées, et les fera tomber avec l'armée qui 
« les défend. » 

L'empereur parut y consentir, il envoya cher- 
cher Bessi ères, chef de cette garde à cheval. Mal- 
heureusement on ne trouva pas ce maréchal, qui, 
par ses ordres, était allé considérer la bataille de 
plus près. L'empereur l'attendit près d'une heure 
sans impatience, sans renouveler son ordre. Quand 
le maréchal revint enfin; il le reçut d'un air satis- 
fait, écouta tranquillement son rapport, et lui 
permit de s'avancer jusqu'où il le jugerait conve- 
nable. 

Mais il n'était plus temps; il ne fallait plus son- 
ger à s'emparer de toute l'armée russe, et peut- 
être aussi de la Russie entière ; mais seulement du 



ET DE LA GRANDE ARMEE W9 

champ tic bataille. On avait laissé à Kutusot le 
loisir de se reconnaître ; il s'était fortifie sur ce qui 
lui restait de points d'un accès difficile, et avait 
couvert la plaine de sa cavalerie. 

Ainsi les Russes s'étaient pour la troisième fois 
reformés un flanc gauche devant Ney et Murât ; 
mais celui-ci appelle la cavalerie de Montbrun. 
Ce général était tué. Caulaincourt le remplace : il 
trouve les aides-de-camp du malheureux Mont- 
brun pleurant leur général : « Suivez-moi , leur 
« crie-t-il ; ne le pleurez plus et venez le venger ! » 

Le roi lui montre le nouveau flanc de l'en- 
nemi : il faut l'enfoncer jusqu'à la hauteur de la 
gorge de leur grande batterie: là, pendant que la 
cavalerie légère poussera son avantage, lui, Cau- 
laincourt, tournera subitement à gauche avec ses 
cuirassiers, pour prendre à dos cette terrible re- 
doute, dont le front écrase encore le vice-roi. 

Caulaincourt répondit : « Vous m'y verrez tout 
« à l'heure, mort ou vif! » Il part aussitôt et cul- 
bute tout ce qui lui résiste ; puis, tournant subi- 
tement à gauche avec ses cuirassiers, il pénètre le 
premier dans la redoute sanglante où une balle le 
frappe et l'abat. Sa conquête fut son tombeau. 

On courut annoncer à l'empereur cette vic- 
toire et cette perte. Le grand écuyer, frère du mal- 
heureux général, écoutait : il fut d'abord saisi ; 
mais bientôt il se raidit contre le malheur: et, 



400 HISTOIRE DE NAPOLEON 

sans les larmes qui se succédaient silencieusement 
sur sa ligure, on l'eût cru impassible. L'empereur 
lui dit : « Vous avez entendu, voulez-vous vous 
« retirer? » Il accompagna ces mots d'une excla- 
mation de douleur. Mais, en ce moment, nous 
avancions contre l'ennemi : le grand-écuyer ne 
répondit rien ; il ne se retira pas ; seulement il se 
découvrit à demi, pour remercier et refuser. 

Pendant que cette charge décisive de cavalerie 
s'exécutait, le vice-roi était près d'atteindre, avec 
son infanterie, la bouche de ce volcan : tout-à- 
coup il voit son feu s'éteindre, sa fumée se dissi- 
per, et sa crête briller de l'airain mobile et res- 
plendissant dont nos cuirassiers sont couverts. 
Enfin, ces hauteurs, jusque-là russes, étaient de- 
venues françaises ; il accourt partager la victoire, 
l'achever, et s'affermir dans cette position. 

Mais les Russes n'y avaient pas renoncé, ils 
s'obstinent et s'acharnent ; on les voyait se pelo- 
tonner devant nos rangs avec opiniâtreté; sans 
cesse vaincus , ils sont sans cesse ramenés au 
combat par leurs généraux ; et ils viennent mou- 
rir au pied de ces ouvrages qu'eux-mêmes avaient 
élevés. 

Heureusement leur derrière colonne d'attaque 
se présenta vers Semenowska, et vers la grande 
redoute, sans artillerie; des ravins en avaient 
sans doute retardé la marche. Belliard n'eut que 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 401 

le temps de réunir trente canons contre cette in- 
fanterie. Elle arriva .jusqu'à la bouche des pièces, 
qui l'écrasèrent si à propos, qu'elle tourbillonna 
et se retira sans avoir même pu se déployer. Mu- 
rat et Belliard dirent alors que, dans cet instant, 
s'ils eussent eu dix mille fantassins de la réserve, 
leur victoire aurait été décisive ; mais que, ré- 
duits à leur cavalerie, ils se trouvèrent heureux 
d avoir conservé le champ de bataille. 

De son côté Grouchy, par des charges sanglan- 
tes et réitérées sur la gauche de la grande redoute, 
assura la victoire et balaya cette plaine. Mais il 
ne put poursuivre les débris des Russes; de nou- 
veaux ravins, et derrière eux des redoutes ar- 
mées, protégeaient leur retraite. Ils s'y défendi- 
rent avec rage jusqu'à la nuit ; couvrant ainsi la 
grande route de Moscou, leur ville sainte, leur 
magasin, leur dépôt, leur refuge. 

De ces secondes hauteurs, ils écrasaient les pre- 
mières qu'ils nous avaient abandonnées. Le vice- 
roi fut obligé de cacher ses lignes haletantes, 
épuisées et éclaircies, dans des plis de terrain et 
derrière des retranchemens à demi détruits. 13 
fallut tenir les soldats à genoux et courbés der 
rière ces informes parapets. Ils restèrent plu- 
sieurs heures dans cette pénible position, conte 
nus par l'ennemi qu'ils contenaient. 

Ce fut vers trois heures et demie que cette der 

HISTOIRE DF. MAPOI.ÉON. 20 



«*02 HISTOIRE DE NAPOLEON 

nière victoire fut remportée : il y en eut plusieurs 
dans cette journée : chaque corps vainquit suc- 
cessivement ce qu'il avait devant lui, sans profi- 
ter de son succès pour décider de la bataille; car 
chacun, n'étant pas soutenu à temps par la ré- 
serve, s'arrêtait épuisé. Mais enfin tous les pre- 
miers obstacles étaient tombés. Le bruit des feux 
s'affaiblissait et s'éloignait de l'empereur. Des of- 
ficiers arrivaient de toutes parts. Poniatowski et 
Sébastiani, après une lutte opiniâtre, venaient 
aussi de vaincre. L'ennemi s'arrêtait et se retran- 
chait dans une nouvelle position. Le jour était 
avancé, nos munitions épuisées, la bataille finie. 

Alors Belliard revint une troisième fois vers 
l'empereur. Les souffrances de Napoléon parais- 
saient être augmentées. Il monta à cheval avec 
effort, et se dirigea lentement sur les hauteurs de 
Semenowska. Il y trouva un champ de bataille 
acquis incomplètement , que les boulets ennemis 
et même les balles nous disputaient encore. 

Au milieu de ces bruits de guerre et de l'ardeur 
encore toute chaude de Ney et de Murât, il resta 
toujours le même, sa voix affaiblie, sa démarche 
languissante. Pourtant la vue des Russes et le sif- 
flement de leurs balles et de leurs boulets l'inspi- 
rèrent; il alla considérer de près leur dernière 
position, et voulut la leur arracher. Mais Mural 
lui montrant nos troupes presque détruites, dé- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 4o;i 

clara qu'il faudrait la garde pour achever ; à quoi 
Bessicrcs, ne manquant pas d'insister comme il 
le faisait toujours sur l'importance de ce corps 
d'élite, opposa « la distance où l'on se trouvait 
« des renforts ; que l'Europe était entre Napoléon 
« et la France ; qu'on devait conserver au moins 
« cette poignée de soldats qui restaient seuls pour 
« en répondre. » Et comme il était déjà près de 
cinq heures, Berthier ajouta « qu'il était trop tard: 
« que l'ennemi se raffermissait dans sa dernière 
« position, et qu'on sacrifierait encore plusieurs 
« milliers d'hommes sans résultat suffisant. » L'em- 
pereur alors ne songea plus qu'à recommander 
aux vainqueurs de la prudence ; puis il revint 
toujours au pas chercher ses tentes, dressées der- 
rière cette batterie enlevée depuis deux jours, et 
devant laquelle il était depuis le matin resté té- 
moin presque immobile de toutes les vicissitudes 
de cette terrible journée. 

En cheminant ainsi, il appela Mortier, et lui 
ordonna « de faire enfin avancer la jeune garde ; 
« mais surtout de ne point dépasser le nouveau 
« ravin qui séparait de l'ennemi. » Il ajouta, « qu'il 
« le chargeait de garder le champ de bataille ; que 
« c'était là tout ce qu'il lui demandait; qu'il fit 
« pour cela tout ce qu'il fallait, et rien de plus. » 
Il le rappela bientôt pour lui demander « s'il l'a- 
« vait bien entendu ; lui recommandant de n'en- 



2(5 



.04 HISTOIRE DE NAPOLEON 

-«gager aucune affaire, et de garder surtout le 
« champ de bataille ; » une heure après il lui lit 
encore réitérer l'ordre « de n'avancer ni reculer, 
« quoi qu'il arrivât. » 



ET DE LA GRANDE ARMEE. .<>> 



CHAPITRE XII. 



Quand il fut dans sa tente, à son abattement 
physique se joignit une grande tristesse d'esprit. 
Il avait vu le champ de bataille ; les lieux encore 
plus que les hommes avaient parlé ; cette victoire 
tant poursuivie, si chèrement achetée, était in- 
complète : était-ce lui, qui poussait toujours les 
succès jusqu'au dernier résultat possible, que la 
fortune venait de trouver froid et inactif, quand 
elle lui avait offert ses dernières faveurs? 

En effet, les pertes étaient immenses et sans ré- 
sultat proportionné. Chacun autour de lui pleu- 
rait la mort d'un ami, d'un parent, d'un frère; 
car le sort des combats était tombé sur les plus 
considérables. Quarante- trois généraux avaient 
été tués ou blessés. Quel deuil dans Paris ! quel 
triomphe pour ses ennemis ! quel dangereux sujet 
de pensées pour l'Allemagne ! Dans son armée , 
jusque dans sa tente, sa victoire est silencieuse, 
sombre, isolée, même sans flatteurs! 

Ceux qu'il a fait appeler, Dumas, Daru, l'ccou- 



*0G HISTOIRE DE NAPOLEON 

lent el se taisent : mais leur attitude, leurs yeux 
baissés, leur silence, n'étaient point muets. 

Il était dix heures. Murât que douze heures de 
combat n'avaient pas éteint, vint encore lui de- 
mander la cavalerie de sa garde. « L'armée enne- 
« mie, dit-il, passe en hâte et en désordre la 
« Moskwa ; il veut la surprendre et l'achever. » 
L'empereur repoussa cette saillie d'une ardeur 
immodérée ; puis il dicta le bulletin de cette 
journée. 

Il se plut à apprendre à l'Europe que ni lui ni 
sa garde n'avaient été exposés. Quelques-uns at- 
tribuèrent ce soin à une recherche d'amour-pro- 
pre. Les mieux instruits en jugèrent autrement: 
ils ne lui avaient guère vu de passion vaine ou 
gratuite : ils pensèrent qu'à cette distance, et à la 
tête dune armée d'étrangers, qui n'avait d'autre 
lien que la victoire, un corps d'élite et dévoué lui 
avait paru indispensable à conserver. 

En effet, ses ennemis n'auraient plus rien à es- 
pérer des champs de bataille, ni sa mort, puis- 
qu'il n'avait pas besoin de s'exposer pour vain- 
cre, ni une victoire, puisque son génie suffisait de 
loin, sans même qu'il fît donner sa réserve. Tant 
que cette garde restait intacte, sa puissance réelle 
et sa puissance d'opinion restaient donc entières. 
Il semblait qu'elle lui répondît de ses alliés comme 
de ses ennemis: c'est pourquoi il prenait tant d€ 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 407 

soin d'instruire l'Europe de la conservation de 
cette redoutable réserve ; et cependant c'était à 
peine vingt mille hommes, dont près d'un tiers 
de nouvelles recrues. 

Ces motifs étaient puissans, mais ils ne satisfai- 
saient pas des hommes qui savaient qu'on trouve 
toujours d'excellentes raisons pour commettre les 
plus grandes fautes. Aussi tous disaient « qu'ils 
« avaient vu le combat, gagné dès le matin à la 
u droite, s'arrêter où il nous était favorable, pour 
*< se continuer successivement de front et à force 
« d'hommes, comme dans l'enfance de l'art! que 
« c'était une bataille sans ensemble, une victoire 
« de soldats plutôt que de général ! Pourquoi donc 
« tant de précipitation pour joindre l'ennemi , 
« avec une armée haletante, épuisée, affaiblie ; 
« et, quand enfin on l'avait atteint, négliger d'a- 
« chever, pour rester tout sanglant et mutilé au 
« milieu d'un peuple furieux , dans d immen- 
« ses déserts, et à huit cents lieues de ses res- 
« sources ? » 

On entendit alors Murât s'écrier « que dans 
« cette grande journée il n'avait pas reconnu le 
« génie de Napoléon. » Le vice-roi avoua « qu'il 
« ne concevait point l'indécision qu'avait montrée 
« son père adoptif ; » et Ney, quand il fut appelé 
à son tour, mit une singulière opiniâtreté à lui 
conseiller la retraite. 



4 08 HISTOIKE DE NAPOLEON 

Ceux qui ne lavaient pas quitté virent seuls que 
ce vainqueur de tant de nations avait été vaincu 
par une lièvre brûlante, et surtout par un fatal 
retour de cette douloureuse maladie, que renou- 
velait en lui chaque mouvement trop violent et 
toute longue et forte émotion. Ceux-là citèrent 
alors ces mots que lui-même avait écrits en Italie, 
quinze ans plus tôt : « La santé est indispen- 
« sable à la guerre, et ne peut être remplacée par 
« rien; » et cette exclamation, malheureusement 
prophétique, des champs d'Austerlitz, où l'em- 
pereur s'écria : « Ordener est usé. On n'a qu'un 
« temps pour la guerre : j'y serai bon encore 
« six ans, après quoi moi-même je devrai m'ar- 
« rêter. » 

Pendant la nuit les Russes constatèrent leur 
présence par quelques clameurs importunes. Le 
lendemain matin il y eut une alerte jusque dans 
la tente de l'empereur. La vieille garde fut obligée 
de courir aux armes, ce qui après une victoire 
parut un affront. L'armée resta immobile jusqu'à 
midi, ou plutôt on eût dit qu'il n'y avait plus 
d'armée, mais une seule avant- garde. Le reste 
était dispersé sur le champ de bataille pour enle- 
ver les blessés. Il y en avait vingt mille. On les 
portait à deux lieues en arrière, à cette grande 
abbaye de Kolotskoï. 

Le chirurgien en chef Loi rey venait de prendre 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 409 

des aides dans tous les régimens. Les ambulances 
avaient rejoint ; mais tout fut insuffisant. Il s'est 
plaint depuis, dans une relation imprimée, qu'au- 
cune troupe ne lui eût été laissée pour requérir 
les choses de première nécessité dans les villages 
environnans. 

L'empereur parcourait alors le champ de ba- 
taille : jamais aucun ne fut d'un si horrible as- 
pect. Tout y concourait : un ciel obscur, une 
pluie froide, un vent violent, des habitations en 
cendres, une plaine bouleversée, couverte de rui- 
nes et de débris ; à l'horizon la triste et sombre 
verdure des arbres du nord ; partout des soldats 
crrans parmi des cadavres, et cherchant des sub- 
sistances jusque dans les sacs de leurs compa- 
gnons morts ; d'horribles blessures, car les balles 
russes sont plus grosses que les nôtres ; des bi- 
vouacs silencieux ; plus de chants, point de ré- 
cits ; une morne taciturnité. 

On voyait autour des aigles le reste des officiers 
et sous-officiers, et quelques soldats; à peine ce 
qu'il en fallait pour garder le drapeau. Leurs vê- 
temens étaient déchirés par l'acharnement du 
combat, noircis de poudre, souillés de sang ; et 
pourtant au milieu de ces lambeaux, de cette mi- 
sère, de ce désastre, un air fier, et même, à l'as- 
pect de l'empereur, quelques cris de triomphe, 
mais rares et excités : car, dans cette armée, ca- 



'10 HISTOIRE DE NAPOLEON 

pable à la fois d'analyse et d'enthousiasme, cha- 
cun jugeait de la position de tous. 

Les soldats français ne s'y trompent guère ; ils 
s'étonnaient de voir tant d'ennemis tués, un si 
grand nombre de blessés, et si peu de prisonniers. 
Il n'y en avait pas huit cents. C'était par le nom- 
bre de ceux-ci qu'on calculait le succès. Les 
morts prouvaient le courage des vaincus plutôt 
que la victoire. Si le reste se retirait en si bon 
ordre, fier et si peu découragé, qu'importait le 
gain d'un champ de bataille? Dans de si vastes 
contrées, la terre manquerait-elle jamais aux Rus- 
ses pour se battre ? 

Pour nous, nous n'en avions déjà que trop, et 
bien plus que nous ne pouvions en garder. Était- 
ce donc là conquérir! L'étroit et long sillon que 
nous tracions si péniblement depuis Kowno, à 
travers des sables et des cendres, ne se referme- 
rait-il pas derrière nous, comme celui d'un vais- 
seau sur une vaste mer ! Il suffisait de quelques 
paysans mal armés pour l'effacer. 

En effet, ils allaient enlever derrière l'armée 
nos blessés et nos maraudeurs. Cinq cents traî- 
neurs tombèrent bientôt entre leurs mains. Il est 
vrai que quelques soldats français, arrêtés ainsi, 
feignirent de prendre parti parmi ces Cosaks ; ils 
les aidèrent à faire de nouvelles captures jusqu'au 
moment où, se trouvant avec leurs nouveaux pri- 



El DE LA GRANDE ARMÉE. 4 H 

sonniers en nombre assez considérable, ils se réu- 
nirent tout-à-coup, et se débarrassèrent de leurs 
ennemis trop confians. 

L'empereur ne put évaluer sa victoire que par 
les morts. La terre était tellement jonchée de Fran- 
çais étendus sur les redoutes, qu'elles paraissaient 
leur appartenir plus qu'à ceux qui restaient de- 
bout. Il semblait y avoir là plus de vainqueurs 
tués que de vainqueurs vivans. 

Dans cette foule de cadavres, sur lesquels il 
fallait marcher pour suivre Napoléon , le pied 
d'un cheval rencontra un blessé et lui arracha un 
dernier signe de vie ou de douleur. L'empereur, 
jusque-là muet comme sa victoire, et que l'aspect 
de tant de victimes oppressait, éclata; il se soula- 
gea par des cris d'indignation, et par une multi- 
tude de soins qu'il lit prodiguer à ce malheureux. 
Quelqu'un, pour l'apaiser, remarqua que ce n'é- 
tait qu'un Russe ; mais il reprit vivement « qu'il 
« n'y avait plus d'ennemis après la victoire, mais 
« seulement des hommes ! » Puis il dispersa les 
officiers qui le suivaient, pour qu'ils secourussent 
ceux qu'on entendait crier de toutes parts. 

On en trouvait surtout dans le fond des ravins, 
où la plupart des nôtres avaient été précipités, et 
où plusieurs s'étaient traînés pour être plus à l'a- 
bri de l'ennemi et de l'ouragan. Les uns pronon- 
çaient en gémissant le nom de leur pairie ou <1< 



412 HISTOIRE DE NAPOLEON 

leur mère, c'étaient les plus jeunes. Les plus an- 
ciens attendaient la mort d'un air ou impassible 
ou sardonique, sans daigner implorer, ni se plain- 
dre; d'autres demandaient qu'on les tuât sur-le- 
champ : mais on passait vite à côté de ces malheu- 
reux, qu'on n'avait ni l'inutile pitié de secourir, 
ni la pitié cruelle d'achever. 

Un d'eux, le plus mutilé (il ne lui restait que le 
tronc et un bras), parut si animé, si plein d'espoir, 
et même de gaîté, qu'on entreprit de le sauver. 
En le transportant, on remarqua qu'il se plaignait 
de souffrir des membres qu'il n'avait plus ; ce qui 
est ordinaire aux mutilés, et ce qui semblerait 
être une nouvelle preuve que l'âme reste entière, 
et que le sentiment lui appartient seul, et non au 
corps qui ne peut pas plus sentir que penser. 

On apercevait des Russes se traînant jusqu'aux 
lieux où l'entassement des corps leur offrait une 
horrible retraite. Beaucoup assurent qu'un de 
ces infortunés vécut plusieurs jours dans le cada- 
vre d'un cheval ouvert par un obus, et dont il 
rongeait l'intérieur. On en vit redresser leur jambe 
brisée, en liant fortement contre elle une branche 
d'arbre, puis s'aider d'une autre branche et mar- 
cher ainsi jusqu'au village le plus prochain. Ils 
ne laissaient pas échapper un seul gémissement. 

Peut-être, loin des leurs, comptaient-ils moins 
sur la pitié. Mais il est certain qu'ils parurent 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 413 

plus fermes contre la douleur que les Français : 
ce n'est pas qu'ils souffrissent plus courageuse- 
ment, mais ils souffraient moins ; car ils sont 
moins sensibles de corps comme d'esprit, ce qui 
tient à une civilisation moins avancée, et à des 
organes endurcis par le climat. 

Pendant cette triste revue l'empereur chercha 
vainement une rassurante illusion, en faisant re- 
compter le peu de prisonniers qui restaient, et 
ramasser quelques canons démontes : sept à huit 
cents prisonniers et une vingtaine de canons bri- 
sés étaient les seuls trophées de cette victoire in- 
complète. 



41'» HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE XIII. 



En même temps, Murât poussait l'arrière-garde 
russe jusqu'à Mojaïsk : la route qu'elle découvrit 
en se retirant, était nette et sans un seul débris 
d'hommes, de chariots ou de vêtemens. On trouva 
tous leurs morts enterrés, car ils ont un respect 
religieux pour les morts. 

Murât, en apercevant Mojaïsk, s'en crut maî- 
tre ; il envoya dire à l'empereur d'y venir coucher. 
Mais l'arrière-garde russe avait pris position en 
avant des murs de cette ville, derrière laquelle on 
voyait sur une hauteur tout le reste de leur armée. 
Ils couvraient ainsi les routes de Moscou et de 
Kalougha. 

Peut-être Kutusof hésitait -il entre ces deux 
routes, ou voulait-il nous laisser dans l'incerti- 
tude sur celle qu'il aurait suivie ; ce qui arriva. 
D'ailleurs les Russes tenaient à honneur de ne 
coucher qu'à quatre lieues du champ de notre 



ET DE LA GRANDE ARMEL. -il h 

victoire. Gela leur donnait aussi le temps de dés- 
encombrer la route derrière eux, et de déblayer 
leurs débris. 

Leur attitude était ferme et imposante, comme 
avant la bataille; ce qu'il fallut admirer, mais ce 
qui tenait aussi à la lenteur que nous avions mise 
à quitter le champ de Borodino, et à une pro- 
fonde ravine qui se trouvait entre eux et notre 
cavalerie. Murât n'aperçut pas cet obstacle; un 
de ses officiers, le général Dery, le devina. 11 alla 
reconnaître le terrain jusqu'aux portes de la ville, 
sous les baïonnettes russes. 

Mais le roi, fougueux comme au commence- 
ment de la campagne et de sa vie militaire, n'en 
tint compte : il appelait sa cavalerie, il lui criait 
avec fureur d'avancer, de charger, d'enfoncer ces 
bataillons, ces portes, ces murailles! Son aide- 
de-camp lui objectait en vain l'impossibilité: il 
lui montrait cette armée sur la hauteur opposée, 
qui commandait Mojaïsk, et ce ravin où le reste 
de nos cavaliers était prêt à s'engouffrer. Mais 
lui, toujours plus emporté, répétait « qu'il fallait 
« qu ils marchassent; que s'il y avait un obstacle, 
«ils le verraient! » Puis il insultait pour exciter; 
et l'on allait porter ses ordres, lentement toutefois, 
car on s'entendait d'ordinaire pour en retarder 
l'exécution, afin de lui donner le temps de réflé- 
chir, et qu'un contre -ordre prévu pût arriver 



416 HISTOIRE DE NAPOLEON 

avant un malheur : ce qui n'avait pas toujours 
lieu, mais ce qui arriva cette fois. Murât se sa- 
tisfit en épuisant ses canons sur les Cosaks ivres 
et épars dont il était presque environné, et qui 
l'attaquaient en poussant de sauvages hurle- 
mens. 

Néanmoins, cette affaire s'engagea assez pour 
ajouter aux pertes de la veille; Beiliard y fut 
blessé ; ce général, qui depuis manqua beaucoup 
à Murât, s'occupait à reconnaître la gauche de 
la position ennemie : elle était abordable, c'était 
de ce côté qu'il eût fallu attaquer; mais Murât 
ne pensa qu'à se heurter contre ce qu'il avait de- 
vant lui. 

Pour l'empereur, il n'arriva sur le champ de 
bataille qu'avec la nuit et suivi de forces insuffi- 
santes. On le vit s'avancer vers Mojaïsk, marchant 
d'un pas encore plus lent que la veille, et dans 
nue telle absorption, qu'il semblait ne pas enten- 
dre le bruit du combat, ni les boulets qui arri- 
vaient jusqu'à lui. 

Quelqu'un l'arrêta, en lui montrant l'arrière- 
garde ennemie entre lui et la ville, et derrière, les 
feux d'une armée de cinquante mille hommes. 
Ce spectacle constatait l'insuffisance de sa vic- 
toire, et le peu de découragement de l'ennemi : il 
y parut insensible; il écouta les rapports d'un air 
affaissé et laissa faire ; puis il retourna se cou- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 417 

cher dans un village à quelques pas de là, et à por- 
tée des feux ennemis. 

L'automne des Russes venait de remporter: 
sans lui, peut-être la Russie toute entière eût flé- 
chi sous nos armes aux champs de la Moskwa : 
son inclémence prématurée vint singulièrement 
à propos au secours de leur empire. Ce fut le 6 
septembre, la veille même de la grande bataille ! 
un ouragan annonça sa fatale présence. Il glaça 
Napoléon. Dès la nuit qui précéda cette bataille 
décisive, on a vu qu'une fièvre fatigante brûla son 
sang, agita ses esprits, et qu'il en fut accablé pen- 
dant le combat; cette souffrance, jointe à une 
autre plus cruelle, arrêta ses pas et enchaîna son 
génie pendant les cinq jours qui suivirent : après 
avoir préservé Kutusof d'une ruine totale à Bo- 
rodino, elle lui donna le temps de rallier les res- 
tes de son armée, et de les dérober à notre pour- 
suite. 

Le 9 septembre nous montra Mojâïsk debout 
et ouverte ; mais en-deçà, l'arrière-garde enne- 
mie encore sur les hauteurs qui la dominent, et 
qu'occupait la veille leur armée. On pénétra dans 
la ville, les uns pour la traverser et poursuivre 
l'ennemi, les autres pour piller et se loger : ceux- 
ci n'y trouvèrent point d'habitans, point de vi- 
vres, mais seulement des morts, qu'il fallut je- 
ter par les fenêtres pour se mettre à couvert, 

■1ITÛ1EE DE SAPOLÉOS. 27 



î 20 HISTOIRE DE NAPOLEON 

sérieusement pour les attaquer, ils disparurent 
sans laisser de traces après eux. Ce fut comme 
après Vitepsk et Smolensk, et bien plus remar- 
quable, le surlendemain d'un si grand désastre : on 
resta d'abord incertain entre les routes de Mos- 
cou et de Kalougha; puis Murât et Mortier se di- 
rigèrent à tout hasard sur Moscou. 

Us marchèrent pendant deux jours, ne man- 
geant que du cheval et du grain pilé, sans trou- 
ver ni hommes ni choses qui décelassent l'armée 
russe. Celle-ci, quoique son infanterie ne formât 
plus qu'une seule masse toute confuse, n'aban- 
donna pas un débris : tant il y avait d'amour-pro- 
pre national et d'habitude d'ordre dans l'ensem- 
ble et le détail de cette armée, et tant nous fûmes 
dépourvus de toute espèce de renseignemens , 
comme de ressources, dans ce pays désert et tout 
ennemi. 

L'armée dltalie s'avançait à quelques lieues, 
sur la gauche de la grande route ; elle surprit des 
paysans en armes qui ne surent point combattre : 
mais leur seigneur, le poignard à la main, se rua 
sur nos soldats comme un désespéré ; il criait 
qu'il n'avait plus d'autel, plus d'empire, plus de 
patrie, et que la vie lui était odieuse : on voulut 
pourtant la lui laisser, mais comme il s'efforçait 
de l'ôter aux soldats qui l'entouraient, la pitié fit 
place à la colère, et on le satisfit. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 421 

Vers Krymskoïé, le 1 1 septembre, l'armée en- 
nemie reparut bien établie dans une forte posi- 
tion. Elle avait repris sa méthode d'avoir égard, 
dans sa retraite, au terrain plus qu'à l'ennemi. Le 
duc de Trévise fit d'abord convenir Murât de 
l'impossibilité d'attaquer; mais la fumée de la 
poudre eut bientôt enivré ce monarque. Il se 
compromit, et obligea Dufour, Mortier et leur 
infanterie de s'avaucer. C'était le reste de la divi- 
sion Friand et la jeune garde. On perdit là, sans 
utilité, deux mille hommes de cette réserve, mé- 
nagée si mal-à-propos le jour de la bataille ; et 
Mortier furieux écrivit à l'empereur qu'il n'obéi- 
rait plus à Murât. 

Car c'était par des lettres que les généraux d'a- 
vant-garde communiquaient avec Napoléon. Il 
était resté depuis trois jours à Mojaïsk, enfermé 
dans sa chambre, toujours consumé par une fiè- 
vre ardente, accablé d'affaires et dévoré d'inquié- 
tudes. Un rhume violent lui avait fait perdre 
l'usage de la parole. Forcé de dicter à sept per- 
sonnes à la fois, et ne pouvant se faire entendre, 
il écrivait sur différens papiers le sommaire de 
ses dépêches. S'il s'élevait quelques difficultés, il 
s'expliquait par signes. 

Il y eut un moment où Bessières lui fit l'énu- 
mération de tous les généraux blessés le jour de 
la bataille. Celte fatale nomenclature lui fut si 



422 HISTOIRE DE NAPOLEON 

poignante, que, retrouvant sa voix par un violent 
effort, il interrompit ce maréchal par cette brus- 
que exclamation : « Huit jours de Moscou et il 
« n'y paraîtra plus. » 

Cependant, quoiqu'il eût placé jusque-là tout 
son avenir dans cette capitale, une victoire si san- 
glante et si peu décisive avait affaibli son espoir. 
Ses instructions du 1 1 septembre, à Berthier pour 
te maréchal Victor, montrèrent sa détresse. « L'en- 
« nemi, attaqué au cœur, ne s'amuse plus aux ex- 
« trémités. Dites au duc de Bell une qu'il dirige 
« tout, bataillons, escadrons, artillerie, hommes 
« isolés, sur Smolensk, pour pouvoir de là venir 
« à Moscou» » 

Au milieu de ses souffrances de corps et d'es- 
prit, dont il dérobait la vue à son armée, Davout 
pénétra jusqu'à lui ; ce fut pour s'offrir encore, 
quoique blessé, pour le commandement de l'a- 
vant-garde, promettant qu'il saurait marcher jour 
et nuit, joindre l'ennemi et le forcer au combat, 
sans prodiguer, comme Murât, les forces et la vie 
de ses soldats. Napoléon ne lui répondit qu'en 
vantant avec affection l'audacieuse et inépuisable 
ardeur de son beau-frère. 

Il venait d'apprendre qu'on avait retrouvé l'ar- 
mée ennemie; qu'elle ne s'était point retirée sur 
son flanc droit, vers Kalougha, comme il l'avait 
craint; qu'elle reculait toujours, el qu'on n'était 



ET DE LA GHANDE ARMEE. 423 

plus qu à deux journées de Moscou. Ce grand 
nom et le grand espoir qu'il y attachait, ranimè- 
rent ses forces, et le 12 septembre il fut en état 
de partir en voiture pour rejoindre son avant- 
garde. 



FIN DU TOME PREMIER 



HISTOIRE 

DE NAPOLÉON 

ET 

DE LA GRANDE ARMÉE 
en 1812. 

iivxc huitième. 



CHAPITRE I. 

On a vu l'empereur Alexandre, surpris à Vilna 
au milieu de ses préparatifs de défense, reculer 
avec son armée désunie, et ne pouvoir la rallier 
qu'à cent lieues de là, entre Vitepsk et Smolensk. 
Entraîné dans la retraite précipitée de Barclay, ce 
prince s'était réfugié à Dryssa, dans un camp 
mal choisi, et retranché à grands frais; point dans 
l'espace, sur une frontière si étendue, et qui ne 
servait qu'à indiquer à l'ennemi quel devait être 
le but de ses manœuvres. 

Cependant Alexandre, rassuré par la vue de ce 



f HISTOIRE DE NAPOLEON 

camp cl de la Diïna, avait pris haleine derrière ce 
fleuve. Ce fut là seulement qu'il consentit à rece- 
voir pour la première fois un agent anglais; tant 
il attachait d'importance à paraître, jusqu'au der- 
nier moment, fidèle à ses engagemens avec la 
France. On ignore si ce fut ostentation de bonne 
foi ou bonne foi réelle; ce qui est certain, c'est 
qu'à Paris, après le succès, il affirma sur son hon- 
neur (au comte Daru) « que, malgré les accusa- 
« tions de Napoléon, c'avait été sa première in- 
« fraction au traité de Tilsitt. » 

En même temps il laissait Barclay faire aux 
soldats français et à leurs alliés ces adresses cor- 
ruptrices qui avaient tant ému Napoléon à Klubo- 
koé, tentatives que les Français trouvèrent mé- 
prisables, et les Allemands intempestives. 

Du reste l'empereur russe ne s'était pas montré 
comme un homme de guerre aux yeux de ses en- 
nemis; ils le jugèrent ainsi sur ce qu'il avait né- 
gligé la Bérézina, seule ligne naturelle de défense 
de la Lithuanic ; sur sa retraite excentrique vers 
le nord, quand le reste de son armée fuyait vers 
le midi; enfin sur son ukase de recrutement, daté 
de Dryssa, qui donnait aux recrues pour point 
de ralliement plusieurs villes qu'occupèrent pres- 
que aussitôt les Français. On remarqua aussi son 
départ de l'armée lorsqu'elle commençait à corn 
battre. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. ? 

Quant à ses mesures politiques dans ses nou- 
velles et dans ses anciennes provinces, et quant à 
ses proclamations de Polotsk à son armée, à Mos- 
cou, à sa grande nation, on convenait qu'elles 
étaient singulièrement appropriées aux lieux et 
aux hommes. Il semble, en effet, qu'il y eut, dans 
les moyens politiques qu'il employa, une grada- 
tion d'énergie très sensible. 

Dans la Lithuanic nouvellement acquise, soit 
précipitation, soit calcul, on avait tout ménagé 
en se retirant, sol, maisons, habitans; rien n'avait 
été exigé : seulement on avait emmené les sei- 
gneurs les plus puissans ; leur défection eût été 
d'un exemple trop dangereux, et dans la suite 
leur retour plus difficile* s'étanl plus compromis ; 
c'étaient d'ailleurs des otages. 

Dans laLithuanie plus anciennement réunie, où 
une administration douce, des faveurs habilement 
distribuées, et une plus longue habitude, avaient 
fait oublier l'indépendance, on avait entraîne 
après soi les hommes et tout ce qu'ils pouvaient 
emporter. Toutefois on n'avait pas cru devoir 
exiger d'une religion étrangère et d'un patriotisme 
naissant l'incendie des propriétés : un recrute- 
ment de cinq hommes seulement, sur cinq cents 
mâles, avait été ordonné. 

Mais dans la vieille Russie, où tout concourait 
avec le pouvoir, religion, superstition, ignorance, 



HISTOIRE DE NAPOLEON 

patriotisme, non seulement on avait tout tait re- 
culer avec soi sur la route militaire, mais tout ce 
qui ne pouvait pas suivre avait été détruit; tout ce 
qui n'était pas recrue devenait milice ou cosak. 

L'intérieur de l'empire étant alors menacé, c'é- 
tait à Moscou à donner l'exemple. Cette capitale, 
justement nommée par ses poètes Moscou aux 
coupoles dorées, était un vaste et bizarre assem- 
blage de deux cent quatre-vingt-quinze églises, et 
de quinze cents châteaux, avec leurs jardins et 
leurs dépendances. Ces palais de brique et leurs 
parcs, entremêlés de jolies maisons de bois et 
même de chaumières, étaient dispersés sur plu- 
sieurs lieues carrées d'un terrain inégal ; ils se 
groupaient autour d'une forteresse élevée et trian- 
gulaire, dont la vaste et double enceinte d'une 
demi-lieue de pourtour renfermait encore, l'une, 
plusieurs palais, plusieurs églises et des espaces 
incultes et rocailleux; l'autre, un vaste bazar, ville 
de marchands, où les richesses des quatre parties 
du monde brillaient réunies. 

Ces édifices, ces palais, et jusqu'aux boutiques, 
étaient tous couverts d'un fer poli et coloré; les 
églises, chacune surmontée d'une terrasse et de 
plusieurs clochers que terminaient des globes 
d'or, puis le croissant, enfin la croix, rappelaient 
l'histoire de ce peuple; c'étaient l'Asie et sa reli- 

ion, d'abord victorieuse, ensuite vaincue, et en 



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Prison ( Ostroe ) 

Pri.von pour dettes . 
Lie t/e '/rioinp/ie . 
/'oui t/e pierre 
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Pont t/e la Jouira 
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Li/aiu/u-, (TWloo^orod^. 
OYedniiastiiow SloGodv) 

2$. La t/tru.rii 

2a. <.fourci\r de lu Aétfltnna 

3o /ia.i.rt/i.r 

.h. Le Pc/ Etana 

3j La Thur t/e SitA/iareiv 

33. . Vaaasm t/e Fouraaes 

34. Ze.r SaMes 

3.î. Lii/>rit/in\r i/o toi/o 

,%>'. Le Jardm des Lpot/ucaircs . 

3j. Parc t/'.Ai-fH/erie 

3ê //op,tt,/ 

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a. Limite de la rifle (Fo*#ée et 
Parapets \ 



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<• MionLua 

(* Iroi/kaia 



BAB3UEXE8 (SASTAWZX) 
à Sakohmitzkaia 
lï Preobrajemkaia 
I . Seiuem>\i -l.a 1 a 
k Prolntkaia 
I . flo^oj 1 kaia </e Hmxun 



lu l'okroM tkaia 

n. Spuckaia 

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p. Serpueliow nkaia 

q kalujsLua //«' Ati/ut/a 



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ET DE LA (.RANDE ARMEE. 9 

tin le croissant de Mahomet, dominé par la croix 
du Christ. 

Un seul rayon de soleil faisait étinceler cette 
ville superbe de mille couleurs variées ! A son 
aspect, le voyageur enchanté s'arrêtait ébloui! 
Elle lui rappelait ces prodiges dont les poètes 
orientaux avaient amusé son enfance. S'il péné- 
trait dans son enceinte, l'observation augmentait 
encore son étonnement ; il reconnaissait aux no- 
bles les usages, les mœurs, les différens langages 
de l'Europe moderne, et la riche et légère élé- 
gance de ses vêtemens. Il regardait avec surprise 
le luxe et la forme asiatiques de ceux des mar- 
chands, les costumes grecs du peuple, et leurs 
longues barbes. Dans les édifices, la même variété 
le frappait ; et tout cela cependant empreint d'une 
couleur locale et parfois rude, comme il convient 
à la Moscovie. 

Enfin, quand il observait la grandeur et la ma- 
gnificence de tant de palais, les richesses dont ils 
étaient ornés, le luxe des équipages, cette multi- 
tude d'esclaves et de serviteurs empressés, et Yé- 
clat de ces spectacles magnifiques, le fracas de ces 
festins, de ces fêtes, de ces joies somptueuses, qui 
sans cesse y retentissaient, il se croyait transporté 
au milieu d'une ville de rois, dans un rendez- 
vous de souverains venus avec leurs usages, leurs 
niœiirs et leur suite, de toutes les parties du monde 



HISTOIRE DE NAPOLEON 

Ce n'étaient pourtant que des sujets, mais des 
sujets riches, puissans; des grands, orgueilleux 
d'une noblesse antique, forts de leur nombre, de 
leur réunion, d'un lien général de parenté, con- 
tracté pendant les sept siècles de durée de cette 
capitale. C'étaient des seigneurs fiers de leur exis- 
tence au milieu de leurs vastes possessions ; car 
le territoire presque entier du gouvernement de 
Moscou leur appartient, et ils y régnent sur un 
million de serfs. Enfin c'étaient des nobles, s'ap- 
puyant, avec un orgueil patriotique et religieux, 
« sur le berceau et le tombeau de leur noblesse ; » 
car c'est ainsi qu'ils appellent Moscou. 

Il semble en effet que ce soit là que les nobles 
des familles les plus illustres doivent naîlre et s'é- 
lever; que ce soit de là qu'ils doivent s'élancer 
dans la grande carrière des honneurs et de la 
gloire; et qu'enfin ce soit encore là que, satisfaits, 
mécontens ou désabusés* ils doivent rapporter 
leurs dégoûts ou leur ressentiment pour l'épan- 
cher; leur réputation pour en jouir, pour exercer 
son influence sur la jeune noblesse, et relever en- 
tin loin du pouvoir, dont ils n'attendent plus 
rien, leur orgueil trop long-temps courbé près du 
trône. 

Là leur ambition, ou rassasiée ou mécontente, 
au milieu des leurs, et comme hors de portée dt 
la cour* a pris un langage plus libre ; c'est comme 



ET DE LA GRANDE ARMEE. H 

un privilège que le temps a consacré, auquel ils 
tiennent, et que respecte leur souverain. Moins 
courtisans, ils sont plus citoyens. Aussi leurs prin- 
ces reviennent-ils avec répugnance dans ce vaste 
dépôt de gloire et de commerce, au milieu d'une 
ville de nobles, qu'ils ont ou disgraciés ou dégoû- 
tés, qui échappent à leur pouvoir par leur âge , 
par leur réputation, et qu'ils sont obligés de se 
ménager. 

La nécessité y ramena Alexandre ; il s'y rendit 
de Polotsk, précédé de ses proclamations et at- 
tendu par les nobles et les marchands. Il y parut 
d'abord au milieu de la noblesse réunie. Là tout 
fut grand, la circonstance, l'assemblée, l'orateur, 
et les résolutions qu'il inspira. Sa voix était émue. 
A peine eût-il cessé, qu'un seul cri, mais simul- 
tané, unanime, s'élança de tous les cœurs; on 
entendit de toutes parts : » Sire, demandez tout ! 
« nous vous offrons tout ! prenez tout ! » 

Puis aussitôt l'un de ces nobles proposa la le- 
vée d'une milice, e£, pour la former, le don d'un 
paysan sur vingt-cinq. Mais cent voix l'interrom- 
pirent en s'écriant « que la patrie voulait davan- 
« tage ; que c'était un serf sur dix, tout armé* 
« équipé, et pourvu de trois mois de vivres, qu'il 
« fallait donner ! » C'était offrir, pour le seul gou 
vernement de Moscou, quatre-vingt mille hom 
mes et beaucoup de munitions. 



12 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Ce sacrifice fut voté sur-le-champ, sans déli- 
bération ; quelques-uns disent avec enthousiasme, 
et qu'il fut exécuté de même, tant que le danger 
fut présent. D'autres n'ont vu, dans l'adhésion de 
cette assemblée à une proposition si extrême, que 
de la soumission ; sentiment qui, devant un pou- 
voir absolu, absorbe tous les autres. 

Ils ajoutent qu'au sortir de cette séance on en- 
lendit les principaux nobles murmurer entre eux 
contre l'exagération d'une telle mesure. « Le dan- 
« ger était-il donc si pressant? l'armée russe qu'on 
« leur disait encore être de quatre cent mille hom- 
« mes, n'existait-elle plus? Pourquoi donc leur 
c< enlever tant de paysans? Le service de ces mi- 
liciens ne serait, disait- on, que temporaire? 
« Mais comment espérer jamais leur retour ? Il 
« faudrait bien plutôt le craindre! Ces serfs rap- 
« porteraient-ils des désordres de la guerre une 
« même soumission? non sans doute; ils en re- 
« viendraient tout pleins de nouvelles sensations 
« et d'idées nouvelles dont ils infecteraient les vil- 
« lages ; ils y propageraient un esprit d'indocilité, 
« qui rendrait le commandement incommode, et 
« gâterait la servitude. » 

Quoi qu'il en soit, la résolution de cette assem- 
blée fut généreuse et digne d'une si grande na- 
tion. Le détail importe peu. On sait assez qu'il est 
partout le même : que tout dans le monde perd à 



ET DE LA GRANDE ARMEE. I > 

être vu de trop près ; qu'enfin les peuples doi- 
vent être jugés par masses et par résultats. 

Alexandre parla ensuite aux marchands, mais 
plus brièvement : il leur iit lire cette proclama 
tion où Napoléon était représenté « comme un 
« perfide, un Moloch, qui, la trahison dans le 
« cœur et la loyauté sur les lèvres, venait effacer 
« la Russie de la face du monde. » 

On dit qu'à ces mots on vit s'enflammer de 
fureur toutes ces figures mâles et fortement colo- 
rées, auxquelles de longues barbes donnaient à 
la fois un air antique, imposant et sauvage. Leurs 
yeux étincelaient ; une rage convulsive les saisit : 
leurs bras raidis qu'ils tordaient, leurs poings 
fermés, des cris étouffés, le grincement de leurs 
dents, en exprimaient la violence. L'effet y répon 
dit. Leur chef, qu'ils élisent eux-mêmes, se mon 
tra digne de sa place : il souscrivit le premier 
pour cinquante mille roubles ; c'étaient les deux 
tiers de sa fortune, et il les apporta le lendemain. 

Ces marchands sont divisés en trois classes : on 
proposa de fixer à chacune sa contribution. Mais 
l'un d'eux, qui comptait dans la dernière classe, 
déclara que son patriotisme ne se soumettrait à 
aucune limite ; et dans l'instant il s'imposa lui- 
même bien au-delà de la fixation proposée ; les 
autres suivirent de plus ou moins loin son exem- 
ple. On profita de leur premier mouvement. Tls 



14 HISTOIRE DE NAPOLEON 

trouvèrent sous leur main tout ce qu'il fallait 
pour s'engager irrévocablement, quand ils étaient 
encore ensemble, excités les uns par les autres et 
par les paroles de leur empereur. 

Ce don patriotique s'éleva, dit-on, à deux mil- 
lions de roubles. Les autres gouvernemens répé- 
tèrent, comme autant d'échos, le cri national de 
Moscou. L'empereur accepta tout ; mais tout ne 
put être donné sur-le-champ : et quand, pour 
achever son ouvrage, il réclama le reste des se 
cours promis, il fut forcé d'user de contrainte; le 
péril qui avait soumis les uns et échauffé les au- 
tres s' étant éloigné. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. lô 



CHAPITRE II 



Cependant bientôt Smolensk fut envahi, Napo- 
léon dans Viazma , l'alarme dans Moscou. La 
grande bataille n'était point encore perdue, et 
déjà l'on commençait à abandonner cette capi- 
tale. 

Dans ses proclamations, le gouverneur-général 
comte Rostopschine disait aux femmes « qu'il ne 
« les retenait pas ; que moins il y aurait de peur, 
« moins il y aurait de péril ; mais que pour leurs 
« frères et leurs maris, ils devaient rester, qu'au- 
« trement ils se couvriraient de honte. » Puis il 
ajoutait des détails rassurans sur les forces enne- 
mies : « c'étaient cent cinquante mille hommes 
« réduits à se nourrir de cheval. L'empereur 
« Alexandre allait revenir dans sa fidèle capitale : 
« quatre-vingt-trois mille Russes, tant recrues que 
« milice, et quatre-vingts canons, marchaient vers 
« Borodino pour se joindre à Kutusof. » 

Il finissait en disant: « Si ces forces ne suffisent 
< pas, je vous dirai : Allons, mes amis les Mos - 



Ui HISTOIRE DE NAPOLEON 

«covites, marchons aussi! nous rassemblerons 
« cent mille hommes, nous prendrons l'image de 
«la sainte Vierge, cent cinquante pièces de ca- 
« non, et nous mettrons lin à tout et ensemble. » 

On a remarqué , comme une singularité' toute 
iocale, que la plupart de ces proclamations étaient 
en style biblique et en prose rimée. 

En même temps, non loin de Moscou, et par 
l'ordre d'Alexandre, on faisait diriger par un ar- 
tificier allemand la construction d'un ballon mons- 
trueux. La première destination de cet aérostat 
ailé avait été de planer sur l'armée française, d'y 
choisir son chef, et de l'écraser par une pluie de 
fer et de feu : on en fit plusieurs essais qui échouè- 
rent, les ressorts des ailes s' étant toujours brisés. 

Mais Rostopschine, feignant de persévérer, fit, 
dit on, achever la confection d'une multitude de 
fusées et de matières à incendies. Moscou elle- 
même devait être la grande machine infernale 
dont l'explosion nocturne et subite dévorerait 
l'empereur et son armée. Si l'ennemi échappait à 
ce danger, du moins n'aurait-il plus d'asile, plus 
de ressources; et l'horreur d'un si grand désas- 
tre, dont on saurait bien l'accuser, comme on 
avait fait de ceux de Smolensk, de Dorogobouje, 
de Viazma et de Gjatz, soulèverait toute la Russie. 

Tel fut le terrible plan de ce noble descendant 
de l'un des plus grands conquérans de l'Asie. Il 




os^oif' mm 



, 2*fi 



/"" 



.s/,,,./,,,//. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 17 

fut conçu sans effort, mûri avec soin, exécuté 
sans hésitation. Depuis on a vu ce seigneur russe 
à Paris. C'est un homme rangé, bon époux, ex- 
cellent père; son esprit est supérieur et cultivé, sa 
société est douce et pleine d'agrément; mais, 
comme quelques-uns de ses compatriotes, il joint 
à la civilisation des temps modernes une énergie 
antique. 

Désormais son nom appartient à l'histoire : tou- 
tefois il n'eut que la plus grande part à l'honneur 
de ce grand sacrifice. Il était déjà commencé dès 
Smolensk, lui l'acheva. Cette résolution, comme 
tout ce qui est grand et entier, fut admirable; le 
motif suffisant et justifié parle succès ; le dévoue- 
ment inouï, et si extraordinaire, que l'historien 
doit s'arrêter pour l'approfondir, le comprendre 
et le contempler (*). 

Un homme seul, au milieu d'un grand empire 
presque renversé, envisage son danger d'un re~ 



(') On n'ignore pas que le comte Rostopschine a écrit qu'il était 
étranger à ce grand événement; mais on a dû suivre l'opinion des 
Russes et des Français, témoins et acteurs de ce grand drame. Tous, 
sans exception, persévèrent à attribuer à ce seigneur l'honneur en- 
tier de cette généreuse résolution. Plusieurs semblent même croire 
que le comte Rostopschine, toujours animé de ce noble dévouement, 
qui désormais rendra son nom impérissable, ne refuse aujourd'hui 
l'immortalité d'une si grande action, que pour en laisser toute la 
gloire au patriotisme de la nation, dont il est devenu l'un des hom- 
mes les plus remarquables. 

HISTOIRE DE NAPOLEON. II. 2 



18 HISTOIRE DE NAPOLEON 

gard ferme. Il le mesure, l'apprécie, et ose peut- 
être sans mission faire l'immense part de tous les 
intérêts publics et particuliers qu'il faut lui sacri- 
fier. Sujet, il décide du sort de l'état sans l'aveu 
de son souverain; noble, il prononce la destruc- 
tion des palais de tous les nobles sans leur con- 
sentement; protecteur par la place qu'il occupe 
d'un peuple nombreux, d'une fouta de riches 
commerçans , de lune des plus grandes capitales 
de l'Europe, il sacrifie ces fortunes, ces établisse- 
mens, cette ville tout entière; lui-même il livre 
aux flammes le plus beau et le plus riche de ses 
palais, et fier, satisfait et tranquille, il reste au 
milieu de tous ces intérêts blessés, détruits et ré- 
voltés. 

Quel si juste et si grand motif a donc pu lui 
inspirer une si étonnante assurance? En décidant 
Tincendie de Moscou, son principal but ne fui 
pas d'affamer l'ennemi, puisqu'il venait d'épui- 
ser de vivres cette grande cité ; ni de priver d'abri 
l'armée française, puisqu'il était impossible de 
penser que sur huit mille maisons et églises, dis- 
persées sur un si vaste terrain , il n'en échappe- 
rait pas de quoi caserner cent cinquante mille 
hommes. 

Il sentit bien encore que par là il manquait à 
cette partie si importante de ce qu'on supposait 
être le plan de campagne d'Alexandre, dont le 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 19 

but devait êlre d'attirer et de retenir Napoléon 
jusqu'à ce que l'hiver vînt l'environner, le saisir 
et le livrer sans défense à toute la nation insur- 
gée. Car enfin, sans doute, ces flammes éclaire- 
raient ce conquérant ; elles ôteraient à son inva- 
sion son but. Elles devaient donc le forcer à y 
renoncer, quand il en était encore temps, et le 
décider enfin à revenir en Lithuanie pour y pren- 
dre des quartiers d'hiver ; détermination qui pré- 
parerait à la Russie une seconde campagne plus 
dangereuse que la première. 

Mais dans cette grande crise Rostopschine vit 
surtout deux périls : l'un qui menaçait l'honneur 
national, celui d'une paix honteuse dictée dans 
Moscou et arrachée à son empereur ; l'autre était 
un danger politique plus qu'un danger de guerre : 
dans celui-ci il craignait les séductions de l'en- 
nemi plus que ses armes, et une révolution plus 
qu'une conquête. 

Ne voulant point de traité, ce gouverneur pré- 
vit qu'au milieu de leur populeuse capitale, que 
les Russes eux-mêmes nomment l'oracle, l'exem- 
ple de tout l'empire, Napoléon aurait recours à 
l'arme révolutionnaire, la seule qui lui resterait 
pour terminer. C'est pourquoi il se décida à éle- 
ver une barrière de feu entre ce grand capitaine 
et toutes les faiblesses, de quelque part qu'elles 
vinssent, soit du trône, soit de ses compatriotes 

2. 



20 HISTOIRE DE NAPOLEON 

nobles ou sénateurs; et surtout entre un peuple 
serf et les soldats d'un peuple propriétaire et li- 
bre ; enfin entre ceux-ci et cette masse d'artisans 
et de marchands réunis, qui forment dans Mos- 
cou le commencement d'une classe intermédiaire, 
classe pour laquelle la révolution française a été 
faite. 

Tout se prépara en silence, à Tinsu du peuple, 
des propriétaires de toutes les classes, et peut- 
être de leur empereur. La nation ignora qu'elle 
se sacrifiait elle-même. Cela est si vrai, que, lors- 
que le moment de l'exécution arriva, nous enten- 
dîmes les habitans, réfugiés dans les églises, mau- 
dire ces destructions. Ceux qui les virent de loin , 
les seigneurs les plus riches, trompés comme 
leurs paysans, nous en accusèrent; ceux enfin qui 
les avaient ordonnées en rejetèrent sur nous l'hor- 
reur, s'étant faits destructeurs pour nous rendre 
odieux, et s'inquiétant peu des malédictions de 
tant de malheureux, pourvu qu'ils nous en char- 
geassent. 

Le silence d'Alexandre laisse douter s'il ap- 
prouva ou blâma cette grande détermination. La 
part qu'il eut dans cette catastrophe est encore un 
mystère pour les Russes ; ils l'ignorent ou la tai- 
sent : effet du despotisme, qui commande l'igno- 
rance ou le silence. 

Quelques-uns pensent qu'aucun homme dans 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 21 

tout l'empire, hors l'empereur, n'aurait ose se 
charger d'une si terrible responsabilité. Depuis, 
sa conduite désavoua sans désapprouver. D'au- 
tres croient que ce fut une des causes de son ab- 
sence de l'armée, et que, ne voulant paraître ni 
ordonner ni défendre, il ne voulut pas rester té- 
moin. 

Quant à l'abandon général des habitations de- 
puis Sraolensk, il était forcé, l'armée russe les 
défendant toujours, les faisant toutes emporter 
lépée à la main, et nous annonçant comme des 
monstres destructeurs. Cette émigration coûta peu 
dans les campagnes. Les paysans voisins de la 
grande route gagnaient par des voies latérales 
d'autres villages de leurs seigneurs, où ils étaient 
recueillis. 

L'abandon de leurs cabanes, faites de troncs 
d'arbres couchés les uns sur les autres, qu'une 
hache suffit pour construire, et dont un banc, une 
table et une image forment tout le mobilier, n'é- 
tait guère un sacrifice pour ces serfs qui n'avaient 
rien à eux, qui ne s'appartenaient pas à eux-mê- 
mes, et dont il fallait bien que partout leurs sei- 
gneurs eussent soin, puisqu'ils étaient leur pro- 
priété, et qu'ils faisaient tout leur revenu. 

D'ailleurs ces paysans, avec leurs chariots, leurs 
outils et quelques bestiaux, emportaient tout avec 
çux, la plupart se suffisant à eux-mêmes pour se 



SES HISTOIRE DE NAPOLEON 

loger, se vêtir et pour tout le reste : car ces hom- 
mes en sont toujours aux commencemens de' leur 
civilisation , et bien loin encore de cette division 
de travail qui est l'extension et le perfectionne- 
ment du commerce ou de la société. 

Mais dans les villes, et surtout dans la grande 
Moscou, comment quitter tant d'établissemens, 
tant de douces et de commodes habitudes, tant 
de richesses mobilières et immobilières? et ce- 
pendant, l'abandon total de Moscou ne coûta 
guère plus à obtenir que celui du moindre vil- 
lage. Là, comme à Vienne, Berlin et Madrid, les 
principaux nobles n'hésitèrent point à se retirer à 
notre approche : car il semble que pour ceux-là 
rester serait trahir. Mais ici, marchands, artisans, 
journaliers, tous crurent devoir fuir comme les 
seigneurs les plus puissans. On n'eut pas besoin 
d'ordonner; ce peuple n'avait point encore assez 
d'idées pour juger par lui-même, pour distinguer 
et établir des différences : l'exemple des nobles 
suffit. Quelques étrangers restés dans Moscou au- 
raient pu l'éclairer. On exila les uns, la terreur 
isola les autres. 

Il fut d'ailleurs facile de ne laisser prévoir que 
profanations, pillage et dévastation à un peuple 
encore si séparé des autres peuples, et aux habi- 
tans d'une ville tant de fois saccagée et brûlée par 
les Tartares. Dès-lors on ne pouvait attendre un 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 23 

ennemi impie et féroce que pour le combattre. 
Le reste devait éviter son approche avec horreur, 
pour se sauver dans cette vie et dans l'autre : 
obéissance, honneur, religion, peur, tout ordon- 
nait donc de fuir avec tout ce qu'on pouvait em- 
porter. 

Quinze jours avant l'invasion, le départ des ar- 
chives, des caisses publiques, du trésor, et celui 
des nobles et des principaux marchands, avec ce 
qu'ils avaient de plus précieux, indiqua au reste 
des habitans ce qu'ils avaient à faire. Chaque jour 
le gouverneur, impatient déjà de voir se vider 
cette capitale, en faisait surveiller rémigration. 

Le 3 septembre, une Française, au risque d'ê- 
tre massacrée par des mougiques furieux, se ha- 
sarda à sortir de son refuge. Elle errait depuis 
long-temps dans de vastes quartiers dont la soli- 
tude l'étonnait, quand une lointaine et lugubre 
clameur la saisit d'effroi. C'était comme le chant 
de mort de cette vaste cité; immobile, elle re- 
garde, et voit s'avancer une multitude immense 
d'hommes et de femmes désolés, emportant leurs 
biens, leurs saintes images, et traînant leurs en- 
fans après eux. Leurs prêtres, tous chargés des 
signes sacrés de la religion, les précédaient. Us 
invoquaient le ciel par des hymnes de douleur, 
que tous répétaient en pleurant. 

Cette foule d'infortunés parvenus aux portes de 



24 HISTOIRE DE NAPOLEON 

la ville, les dépassèrent avec une douloureuse 
hésitation; leurs regards, se détournant encore 
vers Moscou, semblaient dire un dernier adieu à 
leur ville sainte : mais peu à peu leurs chants lu- 
gubres et leurs sanglots se perdirent dans les vas- 
tes plaines qui l'environnent. 






ET DE LA GRANDE ARMEE. 2> 



CHAPITRE III 



Ainsi fuyait en détail, ou par masses, cette po- 
pulation. Les routes de Cazan, de Voladimir et 
dlaroslaf, étaient couvertes, pendant quarante 
lieues, de fugitifs à pied, et de plusieurs files non 
interrompues de voitures de toute espèce. Toute- 
fois les mesures de Rostopschine, pour prévenir 
le découragement et maintenir l'ordre, retinrent 
beaucoup de ces malheureux jusqu'au dernier 
moment. 

A cela il faut ajouter la nomination de Kutu- 
sof, qui avait ranimé l'espoir, la fausse nouvelle 
d'un succès à Borodino, et, pour les moins ri- 
ches, Thésitation naturelle au moment d'aban- 
donner la seule habitation qu'ils possédaient; 
enfin l'insuffisance des transports, malgré leur 
quantité singulièrement considérable en Russie : 
soit que de très fortes réquisitions, qu'avaient né- 
cessitées les besoins de l'armée, en eussent réduit 
le nombre, soit qu'ils fussent trop petits, l'usage 
exigeant qu'ils fussent très légers sur un sol sablon- 



'<» HISTOIRE DE NAPOLEON 

neux, et pour des routes plutôt marquées que 
faites. 

C'est alors que Kutusof, vaincu à Borodino, 
écrit partout qu'il est vainqueur. Il trompe Mos- 
cou, Pétersbourg, et jusqu'aux commandans des 
autres armées russes. Alexandre communiqua 
cette erreur à ses alliés. On le vit, dans ses pre- 
miers transports de joie, courir aux autels, com- 
bler d'honneur et d'argent l'armée et la famille de 
ce chef, ordonner des fêtes, et enfin remercier le 
ciel et nommer Kutusof feld-maréchal pour cette 
défaite. 

La plupart des Russes affirment que leur em- 
pereur fut grossièrement abusé par ce rapport in- 
fidèle. On cherche encore les motifs d'une telle 
audace, qui valut à Kutusof, d'abord des faveurs 
sans mesure, qu'on ne lui retira pas ; puis, dit-on, 
des menaces terribles qui restèrent sans exécution. 

Si l'on doit en croire plusieurs de ses compa- 
triotes, qui peut-être furent ses ennemis, il paraît 
qu'il eut deux motifs : d'abord de ne point affai- 
blir, par une fâcheuse nouvelle, le peu de carac- 
tère qu'en Russie on supposait à tort, mais géné- 
ralement, à Alexandre. Puis, comme il se hâta 
pour que sa dépêche arrivât le jour même de la 
fête de son souverain, on ajoute que son but fut 
de recueillir les récompenses dont ces sortes d'an- 
niversaires sont l'occasion. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 27 

Mais à Moscou Terreur fut courte. Le bruit de 
la chute de la moitié de son armée y retentit 
presque aussitôt, par cette singulière commotion 
des grands coups de la fortune, qu'on a yus se 
faire ressentir presque au même instant à d'énor- 
mes distances. Toutefois les discours des chefs, 
les seuls qui osassent parler, restèrent toujours 
fiers et menaçans ; beaucoup d'habitans y crurent 
et demeurèrent encore ; mais chaque jour ils de- 
vinrent de plus en plus la proie d'une cruelle 
anxiété On les voyait presque à la fois transpor- 
tés de fureur, exaltés d'espoir et abattus d'effroi. 

Dans un de ces momens où, prosternés, soit 
aux pieds des autels, soit chez eux devant les ima- 
ges de leurs saints, ils n'avaient plus d'espérance 
que dans le ciel, tout-à-coup des cris d'allégresse 
retentirent : on se précipite aussitôt sur les places 
et dans les rues pour en apprendre la cause. Le 
peuple y était en foule, ivre de joie, et ses regards 
attachés sur la croix de la principale église. Un 
vautour venait de s'embarrasser dans les chaînes 
qui la soutenaient, et il y demeurait suspendu. 
C'était un présage assuré pour ces hommes dont 
une grande attente augmentait la superstition na- 
turelle : ainsi leur Dieu allait saisir et leur livrer 
Napoléon. 

Rostopschine s'emparait de tous ces mouve- 
mens, qu'il excitait ou comprimait, suivant qu'ils 



3* HISTOIRE DE NAPOLEON 

lui étaient favorables ou contraires. Parmi les pri- 
sonniers ennemis, il faisait choisir les plus ché- 
tifs, pour les montrer au peuple, qui s'enhardis- 
sait à la vue de leur faiblesse. Et cependant il 
vidait Moscou de fournitures de toute espèce, 
pour nourrir les vaincus et affamer les vain- 
queurs. Cette mesure lui fut facile : Moscou ne 
Rapprovisionnant qu'au printemps et en automne 
par les eaux, et en hiver par le traînage. 

Il maintenait encore, avec un reste d'espoir, 
l'ordre si nécessaire, surtout dans une pareille 
fuite, quand les débris du désastre de Borodino 
se présentèrent. Ce long convoi de blessés, leurs 
gémissemens, leurs vêtemens et leur linge tout 
souillés d'un sang noir : leurs seigneurs, si puis- 
sans, frappés et renversés comme les autres : tout 
cela était un spectacle d'une nouveauté bien ef- 
frayante pour une ville depuis si long-temps éloi- 
gnée des horreurs de la guerre. La police redou- 
bla d'activité; mais la terreur qu'elle inspirait ne 
put lutter plus long-temps contre une plus grande 
terreur. 

Alors Rostopschine s'adresse encore au peuple: 
il lui déclare « qu'il va défendre Moscou jusqu'à 
« la dernière goutte de son sang ; qu'on se battra 
« dans les rues ; que déjà les tribunaux sont fer- 
« mes, mais qu'il n'importe : qu'on n'a pas be- 
cc soin de tribunaux pour faire le procès au scélé- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 28 

« rat. » Puis il ajoute « que dans deux jours il 
« donnera le signal. Il recommande qu'on s'arme 
« bien de haches, et surtout de fourches à trois 
« dents, le Français n'étant pas plus lourd qu'une 
« gerbe de blé. Quant aux blessés, il va, dit-il, 
« faire dire une messe pour eux, et bénir l'eau 
«pour leur prompte guérison. Le lendemain il 
« ajouta qu'il allait se joindre à Kutusof, afin de 
« prendre les dernières mesures pour exterminer 
« les ennemis. Après quoi, dit-il, nous renverrons 
« au diable ces hôtes , nous leur ferons rendre 
« l'âme, et nous mettrons la main à l'œuvre pour 
« réduire en poudre ces perfides. » 

En effet, Kutusof n'avait point désespéré du 
salut de sa patrie. Après s'être servi des milices, 
pendant le combat de Borodino, pour porter les 
munitions et relever les blessés, il venait d'en 
former le troisième rang de son armée. A Me- 
jaïsk, sa bonne contenance lui avait fait gagner 
assez de temps pour mettre de l'ordre dans sa re- 
traite, choisir ses blessés, abandonner ceux qui 
étaient incurables, et embarrasser l'armée enne- 
mie. Plus loin, à Zelkowo, un échec avait arrêlé 
la fougue de Murât. Enfin, le i3 septembre, Mos- 
cou vit les feux des bivouacs russes. 

Là, l'orgueil national, une position heureuse, 
les travaux qu'on y ajouta, lout fit croire que ce 
générai s'était déterminé à sauver la capitale ou 



30 HISTOIRE DE NAPOLEON 

à périr avec elle. Il hésitait cependant ; et, soit 
politique ou prudence, il finit par abandonner le 
gouverneur de Moscou à toute sa responsabilité. 

L'armée russe, dans cette position de Fili, en 
avant de Moscou, comptait quatre-vingt-onze 
mille hommes, dont six mille Cosaks, soixante- 
cinq mille hommes de vieilles troupes, restes de 
cent vingt-un mille hommes présens à la Mos- 
kwa, et vingt mille recrues, armées, moitié de 
fusils, et moitié de piques. 

L'armée française, forte de cent trente mille 
hommes la veille de la grande bataille, avait perdu 
environ quarante mille hommes à Borodino ; res- 
tait quatre-vingt-dix mille hommes. Des régi- 
mens de marche et les divisions Laborde et Pino 
allaient la rejoindre : elle était donc encore forte 
de cent mille hommes en arrivant devant Mos- 
cou. Sa marche était appesantie par six cent sept 
canons, deux mille cinq cents voitures d'artillerie, 
et cinq mille voitures de bagages : elle n'avait 
plus de munitions que pour un jour de combat. 
Peut-être Kutusof calcula-t-il la disproportion de 
ses forces réelles avec les nôtres. Au reste on ne 
peut avancer ici que des conjectures, car il donna 
des motifs purement stratégiques à sa retraite. 

Ce qui est certain, c'est que ce vieux général 
trompa le gouverneur jusqu'au dernier moment. 
« Il lui jurait encore sur ses cheveux blancs qu'il 



ET DE LA GRANDE ARMEE. il 

« se ferait tuer avec lui devant Moscou, » quand 
soudain celui-ci apprend que dans la nuit, dans 
le camp, dans un conseil, l'abandon, sans com- 
bat, de cette capitale vient d'être décidé. 

A cette nouvelle, Rostopschine furieux, mais 
inébranlable, se dévoue. Le temps pressait : on 
se hâte. On ne cherche plus à cacher à Moscou 
le sort qu'on lui destine; ce qui restait d'habitans 
n'en valait plus la peine : il fallait d'ailleurs les 
décider à fuir pour leur salut. 

La nuit, des émissaires vont donc frapper à 
toutes les portes ; ils annoncent l'incendie. Des fu- 
sées sont glissées dans toutes les ouvertures favo- 
rables, et surtout dans les boutiques couvertes de 
fer du quartier marchand. On enlève les pompes : 
la désolation monte à son comble, et chacun, 
suivant son caractère, se trouble ou se décide. 
La plupart se groupent sur les places; ils se pres- 
sent, ils se questionnent réciproquement, ils cher- 
chent des conseils ; beaucoup errent sans but, les 
uns tout effarés de terreur, les autres dans un état 
effrayant d'exaspération. Enfin l'armée, le der- 
nier espoir de ce peuple, l'abandonne; elle com- 
mence à traverser la ville ; et, dans sa retraite, 
elle entraîne avec elle les restes encore nombreux 
de cette population. 

Elle sortit par la porte de Kolomna, entourée 
d'une foule de femmes, d'enfans et de vieillards 



32 HISTOIRE DE NAPOLEON 

désespères. Les champs en furent couverts; ils 
fuyaient dans toutes les directions, par tous les 
sentiers, à travers champs, sans vivres, et tout 
chargés de leurs effets, les premiers que, dans 
leur trouble, ils avaient trouvés sous leurs mains. 
On en vit qui, faute de chevaux, s'étaient attelés 
eux-mêmes à des chariots, traînant ainsi leurs en- 
fans en bas âge, ou leur femme malade, ou leur 
père infirme; enfin, ce qu'ils avaient de plus pré- 
cieux. Les bois leur servirent d'abri : ils vécurent 
de la pitié de leurs compatriotes. 

Ce jour-là une scène effrayante termina ce triste 
drame. Ce dernier jour de Moscou venu, Ros- 
topschine rassemble tout ce qu'il a pu retenir et 
armer. Les prisons s'ouvrent. Une foule sale et 
dégoûtante en sort tumultueusement. Ces mal- 
heureux se précipitent dans les rues avec une joie 
féroce. Deux hommes, Russe et Français, l'un 
accusé de trahison, l'autre d'imprudence politi- 
que, sont arrachés du milieu de cette horde ; on 
les traîne devant Rostopschine. Celui-ci reproche 
au Russe sa trahison. 

C'était le fils d'un marchand : il avait été sur- 
pris provoquant le peuple à la révolte. Ce qui 
alarma, c'est qu'on découvrit qu'il était d'une 
secte d'illuminés allemands, qu'on nomme mar- 
tinistes, association d'indépendans superstitieux. 
Son audace ne s'était pas démentie dans les fers. 






ET DE LA GRANDE ARMEE. 

On crut un instant que l'esprit d'égalité avait pé- 
nétré en Russie. Toutefois il n'avoua pas de corn 
plices. 

Dans ce dernier instant, son père seul accou 
rut. On s'attendait à le voir intercéder pour son 
fils ; mais c'est sa mort qu'il demande. Le gouver 
neur lui accorda quelques instans pour lui parler 
encore et le bénir. « Moi, bénir un traître ! » s'é- 
crie le Russe furieux, et dans l'instant il se tourne 
vers son fils, et, d'une voix et d'un geste horri- 
bles, il le maudit. 

Ce fut le signal de l'exécution. On abattit d'un 
coup de sabre mal assuré ce malheureux. Il tomba, 
mais seulement blessé, et peut-être l'arrivée des 
Français Taurait-elle sauvé, si le peuple ne s'était 
pas aperçu qu'il vivait encore. Ces furieux forcè- 
rent les barrières, se jetèrent sur lui, et le déchi- 
rèrent en lambeaux. 

Cependant le Français demeurait glacé de ter- 
reur, quand Rostopschine, se tournant vers lui . 
« Pour toi, dit-il, comme Français, tu devais dési- 
« rer l'arrivée des Français ; sois donc libre, mais 
« va dire aux tiens que la Russie n'a eu qu'un scui 
« traître et qu'il est puni. » Alors, s'adressant aux 
misérables qui l'environnent, il les appelle enfans 
de la Russie et leur ordonne d'expier leurs fautes 
en servant leur patrie. Enfin il sort le dernier de 
cette malheureuse ville, et rejoint l'armée russe. 



HISTOIRE !)F. NAPOl.KOV II. 



34 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Dès-lors la grande Moscou n'appartint plus ni 
aux Russes ni aux Français , mais à cette foule 
impure, dont quelques officiers et soldats de po- 
lice dirigèrent la fureur. On les organisa ; on as- 
signa à chacun son poste, et ils se dispersèrent 
pour que le pillage, la dévastation et l'incendie 
éclatassent partout à la fois. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 



CHAPITRE IV. 



Ce jour-là même (le i/f septembre), Napoléon, 
enfin persuadé que Kutusof ne s'était pas jeté sur 
son flanc droit, rejoignit son avant-garde. Il monta 
à cheval à quelques lieues de Moscou. Il mar- 
chait lentement, avec précaution , faisant sonder 
devant lui les bois et les ravins, et gagner le som- 
met de toutes les hauteurs, pour découvrir l'ar- 
mée ennemie. On s'attendait à une bataille : le 
terrain s'y prêtait ; des ouvrages étaient ébauchés, 
mais tout avait été abandonné, et l'on n'éprouvait 
pas la plus légère résistance. 

Enfin une dernière hauteur reste à dépasser ; 
elle touche à Moscou, qu'elle domine: c'est le 
Mont du Salut. Il s'appelle ainsi parce que, de 
son sommet, à l'aspect de leur ville sainte, les ha- 
bitans se signent et se prosternent. Nos éclaireurs 
l'eurent bientôt couronné. Il était deux heures ; 
le soleil faisait étinceler de mille couleurs cette 
grande cité. A ce spectacle, frappés d'étonne- 
ment, ils s'arrêtent ; ils crient : « Moscou ! Mos- 

i. 



36 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« cou ! » Chacun alors presse sa marche ; on ac- 
court en désordre, et l'armée entière, battant des 
mains, répète avec transport : « Moscou! Mos- 
« cou! » comme les marins crient : « Terre ! Terre! » 
à la fin d'une longue et pénible navigation. 

A la vue de cette ville dorée, de ce nœud bril- 
lant de l'Asie et de l'Europe, de ce majestueux 
rendez-vous où s'unissaient le luxe, les usages, 
et les arts des deux plus belles parties du monde, 
nous nous arrêtâmes, saisis d'une orgueilleuse 
contemplation. Quel jour de gloire était arrivé ! 
Comme il allait devenir le plus grand, le plus 
éclatant souvenir de notre vie entière. Nous sen- 
tions qu'en ce moment toutes nos actions de- 
vaient fixer les yeux de l'univers surpris, et que 
chacun de nos moindres mouvemens serait his- 
torique. 

Sur cet immense et imposant théâtre, nous 
croyions marcher entourés des acclamations de 
tous les peuples; fiers d'élever notre siècle recon- 
naissant au-dessus de tous les autres siècles, nous 
le voyions déjà grand de notre grandeur, et tout 
brillant de notre gloire. 

A notre retour, déjà tant désiré, avec quelle 
considération presque respectueuse, avec quel en- 
thousiasme allions-nous être reçus au milieu de 
nos femmes, de nos compatriotes, et même de 
nos pères ! Nous serions, le reste de notre vie, des 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 37 

êtres à part, qu'ils ne verraient qu'avec étonne- 
ment, qu'ils n'écouteraient qu'avec une curieuse 
admiration ! On accourrait sur notre passage ; on 
recueillerait nos moindres paroles. Cette miracu- 
leuse conquête nous environnait d'une auréole de 
gloire : désormais on croirait respirer autour de 
nous un air de prodige et de merveille. 

Et quand ces pensées orgueilleuses faisaient 
place à des sentimens plus modérés, nous nous 
disions que c'était là le terme promis à nos tra- 
vaux ; qu'enfin nous allions nous arrêter, puisque 
nous ne pouvions plus être surpassés par nous- 
mêmes , après une expédition noble , et digne 
émule de celle d'Egypte, et rivale heureuse de 
toutes les grandes et glorieuses guerres de l'an- 
tiquité. 

Dans cet instant, dangers, souffrances, tout fut 
oublié. Pouvait- on acheter trop cher le superbe 
bonheur de pouvoir dire toute sa vie : « J'étais de 
« l'armée de Moscou ! » 

Eh bien, mes compagnons, aujourd'hui même, 
au milieu de notre abaissement, et quoiqu'il date 
de cette ville funeste, cette pensée d'un noble or- 
gueil n'est-elle pas assez puissante pour nous con- 
soler encore, et relever fièrement nos têtes abat- 
tues par le malheur ! 

Napoléon lui-même était accouru. Il s'arrêta 
transporté : une exclamation de bonheur lui 



58 HISTOIRE DE NAPOLEON 

échappa. Depuis Ja grande bataille, les maréchaux 
rnécontens s'étaient éloignés de lui; mais à la vue 
de Moscou prisonnière, à la nouvelle de l'arrivée 
d'un parlementaire, frappés d'un si grand résul- 
tat, enivrés de tout l'enthousiasme de la gloire, 
ils oublièrent leurs griefs. On les vit tous se pres- 
ser autour de l'empereur, rendant hommage à sa 
fortune, et déjà tentés d attribuer à la prévoyance 
de son génie le peu de soin qu'il s'était donné le 
7 pour compléter sa victoire. 

Mais chez Napoléon, les premiers mouvemens 
étaient courts. Il avait trop à penser pour se li- 
vrer long-temps à ses sensations. Son premier cri 
avait été : « La voilà donc enfin cette ville fa- 
« meuse ! » et le second fut : « Il était temps ! » 

Déjà ses yeux, fixés sur cette capitale, n'expri- 
maient plus que de l'impatience : en elle il croyait 
voir tout l'empire russe. Ces murs renfermaient 
tout sort espoir, la paix, les frais de la guerre, 
une gloire immortelle : aussi ses avides regards 
s'attachaient-ils sur toutes ses issues. Quand donc 
ses portes s'ouvriront-elles? quand en verra-t-il 
sortir cette députation qui lui soumettra ses ri- 
chesses, sa population, son sénat et la principale 
noblesse russe ? Dès-lors cette entreprise où il s'é- 
tait si témérairement engagé, terminée heureuse- 
ment et à force d'audace, sera le huit d'une haute 
combinaison, son imprudence sera sa grandeur; 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 39 

dès-lors sa victoire de la Moskwa, si incomplète, 
deviendra son plus beau fait d'armes. Ainsi tout 
ce qui pouvait tourner à sa perte tournerait à sa 
-loire ; cette journée allait commencer à décider 
s il était le plus grand homme du monde ou le 
plus téméraire ; enfin il s'était élevé un autel ou 
creusé un tombeau. 

Cependant l'inquiétude commençait à le saisir. 
Déjà, à sa gauche et à sa droite, il voyait le prince 
ftugcne et Poniatowski déborder la ville enne- 
mie ; devant lui, Murât atteignait, au milieu de 
.ses éclaireurs, l'entrée des faubourgs, et pourtant 
aucune députation ne se présentait; seulement un 
officier de Miloradowitch était venu déclarer que 
ce général mettrait le feu à la ville, si l'on ne 
donnait pas à son arrière-garde le loisir de l'é- 
vacuer. 

Napoléon accorda tout. Les premières troupes 
(les deux armées se mêlèrent quelques instans. 
Murât fut reconnu par les Cosaks : ceux-ci, fami- 
liers comme des nomades et expressifs comme 
des méridionaux, se pressent autour de lui ; puis, 
par leurs gestes et leurs exclamations, ils exaltent 
sa bravoure, et l'enivrent de leur admiration. Le 
roi prit les montres de ses officiers et les distri- 
bua à ces guerriers encore barbares. Llun d'eux 
l'appela son hettman. 

Murât fut un moment tenté de croire que, dans 



W HISTOIRE DE NAPOLEON 

ces officiers, il trouverait un nouveau Mazeppa r 
ou que lui-même le deviendrait ; il pensa les avoir 
gagnés. Ce moment d'armistice, dans cette cir- 
constance, entretint l'espoir de Napoléon, tant il 
avait besoin de se faire illusion. Il en fut amusé 
pendant deux heures. 

Cependant le jour s'écoule, et Moscou reste 
morne, silencieuse, et comme inanimée., L'anxiété 
de l'empereur s'accroît ; l'impatience des soldats 
devient plus difficile à contenir. Quelques officiers 
ont pénétré dans l'enceinte de la ville. « Moscou 
« est déserte ! » 

A cette nouvelle, qu'il repousse avec irritation, 
Napoléon descend de la montagne du Salut , et 
s'approche de la Moskwa et de la porte de Doro- 
gomilow. Il s'arrête encore à l'entrée de cette bar- 
rière, mais inutilement. Murât le presse. « Eh 
« bien, lui répondit-il, entrez donc, puisqu'ils le 
«veulent! » Et il recommande la plus grande 
discipline ; il espère encore. « Peut-être que ces 
« habitans ne savent pas même se rendre ; car ici 
« tout est nouveau, eux pour nous, et nous pour 
« eux. » 

Mais alors les rapports se succèdent ; tous s'ac- 
cordent. Des Français, habitans de Moscou, se 
hasardent à sortir de l'asile qui, depuis quelques 
jours, les dérobe à la fureur du peuple : ils con- 
firment la fatale* nouvelle. L'empereur appelle 



ET DE LA GRANDE ARMEE, il 

Daru, et s'écrie : « Moscou déserte ! quel événe- 
« ment invraisemblable ! il faut y pénétrer. Allez, 
« et amenez-moi les boïards. » Il croit que ces 
hommes, ou raidis d'orgueil, ou paralysés de ter- 
reur, restent immobiles sur leurs foyers ; et lui, 
jusque-là toujours prévenu par les soumissions 
des vaincus, il provoque leur confiance, et va au- 
devant de leurs prières. 

Comment en effet se persuader que tant de pa- 
lais somptueux, de temples si brillans, et de ri- 
ches comptoirs, étaient abandonnés par leurs pos- 
sesseurs, comme ces simples hameaux qu'il venait 
de traverser ? Cependant Daru vient d'échouer. 
Aucun Moscovite ne se présente ; aucune fumée 
du moindre foyer ne s'élève ; on n'entend pas le 
plus léger bruit sortir de cette immense et popu- 
leuse cité; ses trois cent mille habitans semblent 
frappés d'un immobile et muet enchantement : 
c'est le silence du désert ! 

Mais telle était la persistance de Napoléon, qu'il 
s'obstina et attendit encore. Enfin un officier, dé- 
cidé à plaire, ou persuadé que tout ce que l'em- 
pereur voulait devait s'accomplir, entra dans la 
ville, s'empara de cinq à six vagabonds, les poussa 
devant son cheval jusqu'à l'empereur, et s'imagina 
avoir amené une députation. Dès la première ré 
ponse de ces misérables, Napoléon vit qu'il n 7 a- 
vaîl devant lui que de malheureux journaliers. 



4 2 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Alors seulement, il ne douta plus de l'évacua- 
tion entière de Moscou, et perdit tout l'espoir 
qu'il avait fondé sur elle. Il haussa les épaules, et 
avec cet air de mépris dont il accablait tout ce qui 
contrariait son désir, il s'écria : « Ah ! les Russes 
« ne savent pas encore l'effet que produira sur 
« eux la prise de leur capitale ! » 



ET DE LA GRAiSDE ARMEE. 43 



CHAPITRE V. 



Déjà, depuis une heure, Murât et la colonne 
longue et serrée de sa cavalerie envahissaient 
Moscou ; ils pénétraient dans ce corps gigantes- 
que, encore intact, mais inanimé. Frappés d'é- 
tonnement à la vue de cette grande solitude , ils 
répondaient à l'imposante taciturnité de cette 
Thèbes moderne, par un silence aussi solennel. 
Ces guerriers écoutaient avec un secret frémisse- 
ment les pas de leurs chevaux retentir seuls au 
milieu de ces palais déserts. Ils s'étonnaient de 
n'entendre qu'eux au milieu d'habitations si nom- 
breuses. Aucun ne songeait à s'arrêter, ni à piller, 
soit prudence, soit que les grandes nations civili- 
sées se respectent elles-mêmes dans les capitales 
ennemies, en présence de ces grands centres de 
civilisation. 

Dans leur silence, ils observaient cette cité 
puissante, déjà si remarquable s'ils l'eussent ren- 
contrée dans un pays riche et populeux, mais bien 



«» HISTOIRE DE NAPOLEON 

plus étonnante dans ces déserts. C'était comme 
une riche et brillante oasis. Ils avaient d'abord 
été frappés du soudain aspect de tant de palais 
magnifiques. Mais ils remarquaient qu'ils étaient 
entremêlés de chaumières ; spectacle qui annon- 
çait le défaut de gradation entre les classes, et que 
le luxe n'était point né là, comme ailleurs, de 
l'industrie, mais qu'il la précédait, tandis que 
dans l'ordre naturel il n'en devait être que la suite 
plus ou moins nécessaire. 

Là surtout régnait l'inégalité, ce malheur de 
toute société humaine, qui produit l'orgueil des 
uns, l'avilissement des autres, la corruption de 
tous. Et pourtant un si généreux abandon prou- 
vait que ce luxe excessif, mais encore tout d'em- 
prunt, n'avait point amolli cette noblesse. 

On s'avançait ainsi, tantôt agité de surprise, 
tantôt de pitié, et plus souvent d'un noble enthou- 
siasme. Plusieurs citaient les souvenirs des gran- 
des conquêtes que l'histoire nous a transmises : 
mais c'était pour s'enorgueillir et non pour pré- 
voir ; car on se trouvait trop haut et hors de toute 
comparaison : on avait laissé derrière soi tous les 
conquérans de l'antiquité. On était exalté par ce 
qu'il y a de mieux après la vertu, par la gloire. 
Puis venait la mélancolie ; soit épuisement, suite 
de tant de sensations; soit effet d'un isolement 
produit par une élévation sans mesure, et du va- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. i 

gue dans lequel nous errions sur cette sommité , 
d'où nous apercevions l'immensité, l'infini, où 
notre faiblesse se perdait : car plus on s'élève, 
plus l'horizon s'agrandit, et plus on s'aperçoit de 
son néant. 

Tout-à-coup, au milieu de ces pensées qu'une 
marche lente favorisait, des coups de fusil écla- 
tent : la colonne s'arrête. Ses derniers chevaux 
couvrent encore la campagne ; son centre est en- 
gag édans une des plus longues rues de la ville: 
sa tête touche au Kremlin. Les portes de cette ci- 
tadelle paraissent fermées. On entend de féroces 
rugissemens sortir de son enceinte ; quelques hom 
mes et des femmes d'une figure dégoûtante et 
atroce se montrent tout armés sur ses murs. Ils 
exhalent une sale ivresse et d'horribles impréca- 
tions. Murât leur fit porter des paroles de paix : 
elles furent inutiles. Il fallut enfoncer la porte à 
coups de canon. 

On pénétra, moitié de gré, moitié de force, au 
milieu de ces misérables. L'un d'eux se rua jusque 
sur le roi, et tenta de tuer l'un de ses officiers. 
On crut avoir assez fait de le désarmer ; mais ii 
se jeta de nouveau sur sa victime, la roula par 
terre en cherchant à l'étouffer, et comme il se 
sentit saisir les bras, il voulut encore la déchirer 
avec ses dents. C'étaient là les seuls Moscovites 
qui nous avaient attendus, et qu'on semblait nous 



4.6 HISTOIRE DE NAPOLEON 

avoir laisses comme un gage barbare et sauvage 
de Ja haine nationale. 

Toutefois on s'aperçut qu'il n'y avait pas en- 
core d'ensemble dans cette rage patriotique. Cinq 
cents recrues, oubliées sur la place du Kremlin , 
virent cette scène sans s'émouvoir. Pès la pre- 
mière sommation, elles se dispersèrent. Plus loin, 
on joignit un convoi de vivres, dont l'escorte jeta 
aussitôt ses armes. Plusieurs milliers de traîneurs 
et de déserteurs ennemis restèrent volontairement 
au pouvoir de l'avant-garde. Celle-ci laissa «nu 
corps qui la suivait le soin de les ramasser ; ceux- 
là à d'autres, et ainsi de suite: de sorte qu'ils 
restèrent libres au milieu de nous, jusqu'à ce que 
l'incendie et le pillage leur ayant marqué leur de- 
voir, et les ayant tous ralliés dans une même 
haine, ils allèrent rejoindre Kutusof. 

Murât, que le Kremlin n'avait arrêté que quel- 
ques instans, disperse cette foule qu'il méprise. 
Ardent, infatigable comme en Italie et en Egypte, 
après neuf cents lieues faites et soixante combats 
livrés pour atteindre Moscou, il traverse cette cité 
superbe sans daigner s'y arrêter, et, s'acharnant 
sur l'arrière-garde russe, il s'engage fièrement et 
sans hésiter sur le chemin de Voladimir et d'Asie. 

Plusieurs milliers de Cosaks, avec quatre pic- 
ces de canon, se retiraient dans cette direction. 
Là cessait l'armistice. Aussitôt Murât, fatigué par 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 47 

cette paix d'une demi-journée, ordonna de la 
rompre à coups de carabine. Mais nos cavaliers 
croyaient la guerre finie, Moscou leur en parais- 
sait le terme, et les avant-postes des deux empires 
répugnaient à renouveler les hostilités. Un nouvel 
ordre vint, une même hésitation y répondit- En- 
fin Murât irrité commanda lui-même; et ces feux, 
dont il semblait menacer l'Asie, mais qui ne de- 
vaient plus s'arrêter qu'aux rives de la Seine, re- 
commencèrent. 



48 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE VI 



Napoléon n'entra qu'avec la nuit dans Moscou 
Il s'arrêta dans une des premières maisons du fau 
bourg de Dorogomilow. Ce fut là qu'il nomma le 
maréchal Mortier gouverneur de cette capitale. 
« Surtout, lui dit-il, point de pillage ! Vous m'en 
« répondez sur votre tête. Défendez Moscou en- 
« vers et contre tous. » 

Cette nuit fut triste : des rapports sinistres se 
succédaient. Il vint des Fiançais, habitans de ce 
pays, et même un officier de la police russe, pour 
dénoncer l'incendie. Il donna tous les détails de 
ses préparatifs. L'empereur ému chercha vaine- 
ment quelque repos. A chaque instant il appelait, 
et se faisait répéter cette fatale nouvelle. Cepen- 
dant il se retranchait encore dans son incrédulité, 
quand, vers deux heures du matin, il apprit que 
le feu éclatait. 

C'était au palais marchand, au centre de la 
ville, dans son plus riche quartier. Aussitôt il 
donne des ordres, il les multiplie. Le jour venu. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 49 

lui-même y court, il menace îa jeune garde et 
Mortier. Ce mare'chal lui montre des maisons 
couvertes de fer; elles sont toutes fermées, encore 
intactes, et sans la moindre effraction; cependant 
une fumée noire en sort déjà. Napoléon tout pen- 
sif entre dans le Kremlin. 

A la vue de ce palais, à la fois gothique et 
moderne, des Romanof et des Rurick, de leur 
trône encore debout, de cette croix du grand 
Ywan, et de la plus belle partie de la ville que Je 
Kremlin domine, et que les flammes encore ren- 
fermées dans le bazar semblent devoir respecter, 
il reprend son premier espoir. Son ambition est 
flattée de cette conquête ; on l'entend s'écrier : 
« Je suis donc enfin dans Moscou, dans l'antique 
« palais des czars ! dans le Kremlin ! » Il en exa- 
mine tous les détails avec un orgueil curieux et 
satisfait. 

Toutefois il se fait rendre compte des ressour- 
ces que présente la ville ; et dans ce court mo- 
ment, tout à l'espérance, il écrit des paroles de 
paix à l'empereur Alexandre. Un officier supé- 
rieur ennemi venait d'être trouvé dans le grand 
hôpital ; il fut chargé de cette lettre. Ce fut à la 
sinistre lueur des flammes du bazar que Napo- 
léon l'acheva, et que partit le Russe. Celui-ci dut 
porter la nouvelle de ce désastre à son souverain, 
dont cet incendie fut la seule réponse. 

HISTOIRE DE NAfOI.KOW II. 4 



60 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Le jour favorisa les efforts du duc de Trévise ; 
il se rendit maître du feu. Les incendiaires se tin- 
rent cachés. On doutait de leur existence. Enfin, 
des ordres sévères étant donnés, l'ordre rétabli, 
l'inquiétude suspendue, chacun alla s'emparer 
d'une maison commode ou d'un palais somp- 
tueux, pensant y trouver un bien-être acheté par 
de si longues et de si excessives privations. 

Deux officiers s'étaient établis dans un des bâ- 
timens du Kremlin. De là leur vue pouvait em- 
brasser le nord et l'ouest de la ville. Vers minuit 
une clarté extraordinaire les réveille. Ils regar- 
dent et voient des flammes remplir des palais, 
dont elles illuminent d'abord et font bientôt écrou- 
ler l'élégante et noble architecture. Ils remarquent 
que le vent du nord chasse directement ces flam- 
mes sur le Kremlin, et s'inquiètent pour cette en- 
ceinte , où reposaient l'élite de l'armée et son 
chef. Ils craignent aussi pour toutes les maisons 
environnantes, où nos soldats, nos gens et nos 
chevaux, fatigués et repus, sont sans doute ense- 
velis dans un profond sommeil. Déjà des flam- 
mèches et des débris ardens volaient jusque sur 
les toits du Kremlin, quand le vent du nord, 
tournant vers l'ouest, les chassa dans une autre 
direction. 

Alors, rassuré sur son corps d'armée, l'un de 
ces officiers se rendormit en s'écriant : « C'est à 



ET DE LA GRANDE ARMEE. il 

« faire aux autres, cela ne nous regarde plus. » 
Car telle e'tait l'insouciance qui résultait de cette 
multiplicité d'événemens et de malheurs sur les- 
quels on était comme blasé, et tel l'égoïsme pro- 
duit par l'excès de fatigue et de souffrance, qu'ils 
ne laissaient à chacun que la mesure de force et 
de sentiment indispensable pour son service, et 
pour sa conservation personnelle. 

Cependant de vives et nouvelles lueurs les ré- 
veillent encore ; ils voient d'autres flammes s'éle- 
ver précisément dans la nouvelle direction que le 
vent venait de prendre sur le Kremlin, et ils mau- 
dissent l'imprudence et l'indiscipline française 
qu'ils accusent de ce désastre. Mais trois fois le 
vent change ainsi du nord à l'ouest, et trois fois 
ces feux ennemis, vengeurs, obstinés, et comme 
acharnés contre le quartier impérial, se montrent 
ardens à saisir cette nouvelle direction. 

A cette vue un grand soupçon s'empare de leur 
esprit. Les Moscovites, connaissant notre témé- 
raire et négligente insouciance, auraient-ils conçu 
l'espoir de brûler avec Moscou nos soldats ivres 
de vin, de fatigue et de sommeil? ou plutôt ont- 
ils osé croire qu'ils envelopperaient Napoléon 
dans cette catastrophe ; que la perte de cet homme 
valait bien celle de leur capitale; que c'était un 
assez grand résultat pour y sacrifier Moscou tout 
ntière; que peut-être le ciel, pour leur accorder 

4. 



U HISTOIRE DE NAPOLEON 

une aussi grande victoire, voulait un aussi grand 
sacrifice : et qu'enfin il fallait à cet immense co- 
losse un aussi immense bûcher? 

On ne sait s'ils eurent cette pensée, mais il fal- 
lut l'étoile de l'empereur pour qu'elle ne se réa- 
lisât pas. En effet, non seulement le Kremlin ren- 
fermait, à notre insu, un magasin à poudre, mais 
cette nuit-là même, les gardes, endormies et pla- 
cées négligemment, avaient laissé tout un parc 
d'artillerie entrer et s'établir sous les fenêtres de 
Napoléon. 

C'était Tinstant où ces flammes furieuses étaient 
dardées de toutes parts et avec le plus de violence 
sur le Kremlin ; car le vent, sans doute attiré par 
cette grande combustion, augmentait à chaque 
instant d'impétuosité. L'élite de l'armée et l'em- 
pereur étaient perdus si une seule des flammè- 
ches qui volaient sur nos têtes s'était posée sur un 
seul caisson. C'est ainsi que, pendant plusieurs 
heures, de chacune des étincelles qui traversaient 
les airs, dépendit le sort de l'armée entière. 

Enfin le jour, un jour sombre, parut; il vint s'a- 
jouter à cette grande horreur, la pâlir, lui ôter 
son éclat. Beaucoup d'officiers se réfugièrent dans 
les salles du palais. Les chefs, et Mortier lui- 
même, vaincus par l'incendie, qu'ils combattaient 
depuis trente-six heures, y vinrent tomber d'épui- 
sement et de désespoir. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 

Us se taisaient, et nous nous accusions. Il sem- 
blait à la plupart que l'indiscipline et l'ivresse de 
nos soldats avaient commencé ce désastre, et que 
la tempête l'achevait. Nous nous regardions nous- 
mêmes avec une espèce de dégoût. Le cri d'hor- 
reur qu'allait jeter l'Europe nous effrayait. On 
s'abordait les yeux baissés, consternés d'une si 
épouvantable catastrophe : elle souillait notre 
gloire ; elle nous en arrachait le fruit ; elle mena- 
çait notre existence présente et à venir; nous n'é- 
tions plus qu'une armée de criminels dont le ciel 
et le monde civilisé devaient faire justice. On ne 
sortait de cet abîme de pensées, et des accès de 
fureur qu'on éprouvait contre les incendiaires, 
que par la recherche avide de nouvelles, qui tou- 
tes commençaient à accuser les Russes seuls de ce 
désastre. 

En effet des officiers arrivaient de toutes parts : 
tous s'accordaient : dès la première nuit, celle du 
i4 au i5, un globe enflammé s'était abaissé sur le 
palais du prince Troubetskoï, et l'avait consumé; 
c'était un signal. Aussitôt le feu avait été mis à la 
Bourse; on avait aperçu des soldats de police 
russes l'attiser avec des lances goudronnées. Ici 
des obus perfidement placés venaient d'éclater 
dans les poêles de plusieurs maisons; ils avaient 
blessé les militaires qui se pressaient autour. 
Mors, se retirant dans des quartiers encore de- 



fc* HISTOIRE DE NAPOLEON 

bout, ils étaient allés se choisir d'autres asiles; 
mais, près d'entrer dans ces maisons, toutes clo- 
ses et inhabitées, ils avaient entendu en sortir une 
faible explosion ; elle avait été suivie d'une légère 
fumée, qui aussitôt était devenue épaisse et noire, 
puis rougeâtre, enfin couleur de feu, et bientôt 
l'édifice entier s'était abîmé dans un gouffre de 
flammes. 

Tous avaient vu des hommes d'une figure 
atroce, couverts de lambeaux, et des femmes fu- 
rieuses errer dans ces flammes, et compléter une 
épouvantable image de l'enfer. Ces misérables, 
enivrés de vin et du succès de leurs crimes, ne 
daignaient plus se cacher ; ils parcouraient triom- 
phalement ces rues embrasées ; on les surprenait 
armés de torches, s'acharnant à propager l'incen- 
die : il fallait leur abattre les mains à coups de sa- 
bre pour leur faire lâcher prise. On se disait que 
ces bandits avaient été déchaînés par les chefs 
russes pour brûler Moscou ; et qu'en effet une si 
grande, une si extrême résolution, n'avait pu être 
prise que par le patriotisme, et exécutée que par 
le crime. 

Aussitôt l'ordre fut donné de juger et de fusil- 
ler sur place tous les incendiaires. L'armée était 
sur pied. La vieille garde, qui tout entière occu- 
pait une partie du Kremlin, avait pris les armes ; 
les bagages, les chevaux tout chargés, remplis- 



ET D£ LA GRANDE ARMEE. 5* 

saient les cours; nous clions mornes d 'énormé- 
ment, de fatigue, et du désespoir de voir périr 
un si riche cantonnement. Maîtres de Moscou, il 
fallait donc aller bivouaquer sans vivres à ses 
portes î 

Pendant que nos soldats luttaient encore avec 
l'incendie, et que l'armée disputait au feu cette 
proie, Napoléon, dont on n'avait pas osé troubler 
le sommeil pendant la nuit, s'était éveillé à la 
double clarté du jour et des flammes. Dans son 
premier mouvement il s'irrita, et voulut comman- 
der à cet élément : mais bientôt il fléchil, et s'ar- 
rêta devant limpossibilité. Surpris, quand il a 
frappé au cœur d'un empire, d'y trouver un au- 
tre sentiment que celui de la soumission et de la 
terreur, il se sent vaincu et surpassé en détermi- 
nation. 

Cette conquête pour laquelle il a tout sacrifié, 
c'est comme un fantôme qu'il a poursuivi, qu'il a 
cru saisir, et qu'il voit s'évanouir dans les airs en 
tourbillons de fumée et de flammes. Alors une 
extrême agitation s'empare de lui ; on le croirait 
dévoré des feux qui l'environnent. A chaque ins- 
tant il se lève, marche et se rassied brusquement. 
Il parcourt ses appartemens d'un pas rapide ; ses 
gestes courts et véhémens décèlent un trouble 
< rucl : il quitte, reprend, et quitte encore un tra- 
vail pressé, pour se précipiter à ses fenêtres et 



56 HISTOIRE DE NAPOLEON 

contempler les progrès de l'incendie. De brusques 
et brèves exclamations s'échappent de sa poitrine 
oppressée. « Quel effroyable spectacle ! Ce sont 
« eux-mêmes ! Tant de palais ! Quelle résolution 
« extraordinaire ! Quels hommes! Ce sont des 
« Scythes! » 

Entre l'incendie et lui se trouvait un vaste em- 
placement désert , puis la Moskwa et ses deux 
quais ; et pourtant les vitres des croisées contre 
lesquelles il s'appuie sont déjà brûlantes, et le 
travail continuel des balayeurs, placés sur les 
toits de fer du palais, ne suffit pas pour écarter 
les nombreux flocons de feu qui cherchent à s'y 
poser. 

En cet instant le bruit se répand que le Krem- 
lin est miné : des Russes l'ont dit, des "écrits l'at- 
testent ; quelques domestiques en perdent la tête 
d'effroi; les militaires attendent impassiblement 
ce que l'ordre de l'empereur et leur destin décide- 
ront, et l'empereur ne répond à cette alarme que 
par un sourire d'incrédulité. 

Mais il marche encore convulsivement, il s'ar- 
rête à chaque croisée, et regarde le terrible élé- 
ment victorieux dévorer avec fureur sa brillante 
conquête, se saisir de tous les ponts, de tous 
les passages de sa forteresse, le cerner, l'y tenir 
comme assiégé ; envahir à chaque minute les 
maisons environnantes; et, le resserrant de plus 



ET DE LA GltANDE ARMÉE. |J 

en plus, le réduire enfin à la seule enceinte du 
Kremlin. 

Déjà nous ne respirions plus que de la fumée 
et des cendres. La nuit approchait, et allait ajou- 
ter son ombre à nos dangers ; le vent d'équinoxe, 
d'accord avec les Russes, redoublait de violence. 
On vit alors accourir le roi de Naples et le prince 
Eugène : ils se joignirent au prince de Neufchâ- 
tel, pénétrèrent jusqu'à l'empereur, et là, de leurs 
prières, de leurs gestes, à genoux, ils le pressent, 
et veulent l'arracher de ce lieu de désolation. Ce 
fut en vain. 

Napoléon, maître enfin du palais des czars, s'o- 
piniâtrait à ne pas céder cette conquête, même 
à l'incendie, quand tout-à-coup un cri, « Le feu 
« est au Kremlin ! » passe de bouche en bouche, 
et nous arrache à la stupeur contemplative qui 
nous avait saisis. L'empereur sort pour juger 
le danger. Deux fois le feu venait d'être mis et 
éteint dans le bâtiment sur lequel il se trouvait ; 
mais la tour de l'arsenal brûle encore. Un soldat 
de police vient d'y être trouvé. On l'amène, et 
Napoléon le fait interroger devant lui. C'est ce 
Puisse qui est l'incendiaire : il a exécuté sa con~ 
sigue au signal donné par son chef. Tout est donc 
voué à la destruction, même le Kremlin antique 
et sacré. 

L'empereur fit un geste de mépris et d'hu- 



&« HISTOIRE DE NAPOLEON 

meur ; on emmena ce misérable dans la première 
cour, où les grenadiers furieux le firent expirer 
sous leurs baïonnettes. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. àO 



CHAPITRE VIL 



Cet incident avait décide Napoléon. II descend 
rapidement cet escalier du nord, fameux par le 
massacre des strélitz, et ordonne qu'on le guide 
hors de la ville, à une lieue sur la route de Péters- 
bourg, vers le château impérial de Pétrowski. 

Mais nous e'tions assiégés par un océan de 
flammes ; elles bloquaient toutes les portes de la 
citadelle, et repoussèrent les premières sorties qui 
furent tentées. Après quelques tâtonnemens, on 
découvrit, à travers les rochers, une poterne qui 
donnait sur la Moskwa. Ce fut par cet étroit pas- 
sage que Napoléon, ses officiers et sa garde, par- 
vinrent à s'échapper du Kremlin. Mais qu'avaient- 
ils gagnés à cette sortie? Plus près de l'incendie, 
ils ne pouvaient ni reculer, ni demeurer; et com- 
ment avancer, comment s'élancer à travers les 
vagues de cette mer de feu? Ceux qui avaient 
parcouru la ville, assourdis par la tempête, aveu- 
glés par les cendres, ne pouvaient plus se recon- 



60 HISTOIRE DE NAPOLEON 

naître, puisque les rues disparaissaient dans la fu- 
mée et sous les décombres. 

Il fallait pourtant se hâter. A chaque instant 
croissait autour de nous le mugissement des flam- 
mes. Une seule rue étroite, tortueuse et toute brû- 
lante, s'offrait plutôt comme l'entrée que comme 
la sortie de cet enfer. L'empereur s'élança à pied 
et sans hésiter dans ce dangereux passage. Il s'a- 
vança au travers du pétillement de ces brasiers, 
au bruit du craquement des voûtes et de la chute 
des poutres brûlantes et des toits de fer ardent 
qui croulaient autour de lui. Ces débris embar- 
rassaient ses pas. Les flammes, qui dévoraient 
avec un bruissement impétueux les édifices entre 
lesquels il marchait, dépassant leur faîte, fléchis- 
saient alors sous le vent et se recourbaient sur nos 
têtes. Nous marchions sur une terre de feu , sous 
un ciel de feu, entre deux murailles de feu! Une 
chaleur pénétrante brûlait nos yeux, qu'il fallait 
cependant tenir ouverts et fixés sur le danger. Un 
air dévorant, des cendres étincelantes, des flam- 
mes détachées, embrasaient notre respiration 
courte, sèche, haletante, et déjà presque suffo- 
quée par la fumée. Nos mains brûlaient en cher- 
chant à garantir notre figure d'une chaleur insup- 
portable, et en repoussant les flammèches qui 
couvraient à chaque instant et pénétraient nos 
vêtemens. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 61 

Dans cette inexprimable détresse, et quand une 
course rapide paraissait notre seul moyen de sa- 
lut, notre guide incertain et troublé s'arrêta. Là, 
se serait peut être terminée notre vie aventureuse, 
si des pillards du premier corps n'avaient point 
reconnu l'empereur au milieu de ces tourbillons 
de flammes ; ils accoururent, et le guidèrent vers 
les décombres fumans d'un quartier réduit en 
cendres dès le matin. 

Ce fut alors que l'on rencontra le prince d'Eck- 
mïïhl. Ce maréchal, blessé à la Moskwa, se faisait 
rapporter dans les flammes pour en arracher Na- 
poléon ou périr avec lui. Il se jeta dans ses bras 
avec transport : l'empereur l'accueillit bien, mais 
avec ce calme qui, dans le péril, ne le quittait 
jamais. 

Pour échapper à cette vaste région de maux, il 
fallut encore qu'il dépassât un long convoi do 
poudre qui défilait au travers de ces feux. Ce ne 
fut pas son moindre danger, mais ce fut le der- 
nier, et l'on arriva avec la nuit à Pétrowski. 

Le lendemain matin, 17 septembre, Napoléon 
tourna ses premiers regards sur Moscou, espérant 
voir l'incendie se calmer. Il le revit dans toute 
sa violence : toute cette cité lui parut une vaste 
trombe de feu qui s'élevait en tourbillonnant jus- 
qu'au ciel, et le colorait fortement. Absorbé par 
cette funeste contemplation, il ne sortit d'un 



«2 HISTOIRE DE NAPOLEON 

morne et long silence que pour s'écrier : « Ceci 
« nous présage de grands malheurs ! » 

L'effort qu'il venait de faire pour atteindre 
Moscou avait usé tous ses moyens de guerre. Mos- 
cou avait été le terme de ses projets, le but de tou- 
tes ses espérances, et Moscou s'évanouissait : quel 
parti va-t-il prendre ? C'est alors surtout que ce 
génie si décisif fut forcé d'hésiter. Lui, qu'on vit 
en i8o5, ordonner l'abandon subit et total d'une 
descente préparée à si grands frais, et décider de 
Boulogne- sur-Mer, la surprise, l'anéantissement 
de l'armée autrichienne ; enfin toutes les marches 
de la campagne d'Ulm jusqu'à Munich, telles 
qu'elles furent exécutées; ce même homme qui, 
l'année d'après, dicta de Paris, avec la même in- 
faillibilité, tous les mouvemens de son armée 
jusqu'à Berlin, le jour fixe de son entrée dans 
cette capitale, et la nomination du gouverneur 
qu'il lui destinait : c'est lui qui, à son tour étonné, 
reste incertain. Jamais il n'a communiqué ses 
plus audacieux projets à ses ministres les plus in- 
times que par l'ordre de les exécuter ; et le voilà 
contraint de consulter, d'essayer les forces mora- 
les et physiques de ceux qui l'entourent. 

Toutefois, c'est en conservant les mêmes for- 
mes. 11 déclare donc qu'il va marcher sur Pétcrs- 
bourg. Déjà cette conquête est tracée sur ses car- 
ies, jusque-là si prophétiques : l'ordre même est 



ET DE LA GRANDE ARMEE. Ci 

<lonné aux différens corps de se tenir prêts. Mais 
sa décision n'est qu'apparente ; c'est comme une 
meilleure contenance qu'il cherche à se donner, 
ou une distraction à la douleur de voir se perdre 
Moscou : aussi Berthier, Bessières surtout, l'eu- 
rent-ils bientôt convaincu que le temps, les vi- 
vres, les routes, que tout lui manquait pour une 
si grande excursion. 

En ce moment, il apprend que Kutusof, après 
avoir fui vers l'orient, a tourné subitement vers le 
midi, et qu'il s'est jeté entre Moscou et Kalou- 
gha. C'est un motif de plus contre l'expédition de 
Pétersbourg; c'était une triple raison de marcher 
sur cette armée défaite, pour l'achever; pourpré- 
server son flanc droit et sa ligne d'opération ; pour 
s'emparer de Kalougha et de Toula, le grenier et 
l'arsenal de la Russie ; enfin pour s'ouvrir une re- 
traite sûre, courte, neuve et vierge vers Smolensk 
et la Lithuanie. 

Quelqu'un proposa de retourner sur Wittgens- 
tein et VitepsL Napoléon reste incertain entre 
tous ces projets. Celui de la conquête de Péters- 
bourg seule le flatte. Les autres ne lui paraissent 
que des voies de retraite, des aveux d'erreur; et, 
soit fierté, soit politique qui ne veut pas s'être 
trompée, il les repousse. 

D'ailleurs, où s'arrêterait-il dans une retraite? Il 
a tant compté sur une paix de Moscou, qu'il n'a 



64 HISTOIRE DE NAPOLEON 

point de quartiers d'hiver prêts en Lithuanie. Ka- 
lougha ne le tente point. Pourquoi détruire en- 
core de nouvelles provinces; il vaut mieux les 
menacer, et laisser aux Russes quelque chose à 
perdre, pour les décider à une paix conservatrice. 
Peut-il marcher à une autre bataille, à de nouvel- 
les conquêtes, sans découvrir une ligne d'opé- 
ration toute semée de malades, de traîneurs, de 
blessés, et de convois de toute espèce ? Moscou est 
le point de ralliement général, comment le chan- 
ger? Quel autre nom attirerait? 

Enfin, et surtout comment abandonner un es- 
poir auquel il a fait tant de sacrifices, quand il 
sait que sa lettre à Alexandre vient de traverser 
les avant-postes russes, quand huit jours suffisent 
pour recevoir une réponse tant désirée ; quand il 
faut ce temps pour rallier, refaire son armée, pour 
recueillir les restes de Moscou, dont l'incendie 
n'a que trop légitimé le pillage, et pour arracher 
ses soldats à cette grande curée. 

Cependant à peine le tiers de cette armée et de 
cette capitale existe encore. Mais lui et le Kremlin 
sont restés debout; sa renommée est encore tout 
entière; et il se persuade que ces deux grands 
noms de Napoléon et de Moscou réunis suffiront 
pour tout achever : il se décide donc à rentrer au 
Kremlin, qu'un bataillon de sa garde a malheu- 
reusement préservé. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. Ék> 



CHAPITRE VIII. 



Les camps qu'il traversa pour y arriver of- 
fraient un aspect singulier. C'étaient au milieu 
des champs, dans une fange épaisse et froide, de 
vastes feux entretenus par des meubles d'acajou, 
par des fenêtres et des portes dorées. Autour de 
ces feux, sur une litière de paille humide , qu'a- 
britaient mal quelques planches, on voyait les sol- 
dats et leurs officiers, tout tachés de boue et noir- 
cis de fumée, assis dans des fauteuils, ou couchés 
sur des canapés de soie. A leurs pieds étaient 
étendus ou amoncelés les schalls de cachemire, 
les plus rares fourrures de la Sibérie, des étoffes 
d'or de la Perse, et des plats d'argent dans les- 
quels ils n'avaient à manger qu'une pâte noire, 
cuite sous la cendre, et des chairs de cheval à 
demi grillées et sanglantes. Singulier assemblage 
d'abondance et de disette, de richesse et de sa- 
leté, de luxe et de misère î 

Entre les camps et la ville, on rencontrait des 
nuées de soldats traînant leur butin, ou chassant 

niSTOUF DE NAPOLÉON. II. ô 



C6 HISTOIRE DE NAPOLEON 

devant eux, comme des bêtes de somme, des mou- 
giks courbés sous le poids du pillage de leur ca- 
pitale ; car l'incendie montra près de vingt mille 
habitans, inaperçus jusque-là dans cette immense 
cité. Quelques-uns des Moscovites, hommes ou 
femmes, paraissaient bien vêtus; c'étaient des 
marchands. On les vit se réfugier, avec les dé- 
bris de leurs biens, auprès de nos feux. Ils vécu- 
rent pêle-mêle avec nos soldats, protégés par 
quelques-uns, et soufferts ou à peine remarques 
par les autres. 

Il en fut de même d'environ dix mille soldats 
ennemis. Pendant plusieurs jours, ils errèrent au 
milieu de nous, libres, et quelques-uns même en- 
core armés. Nos soldats rencontraient ces vain- 
cus sans animosité, sans songer à les faire pri- 
sonniers, soit qu'ils crussent la guerre finie, soit 
insouciance ou pitié, et que hors du combat, le 
Français se plaise à n'avoir plus d'ennemis. Ils 
les laissaient partager leurs feux; bien plus, ils les 
souffrirent pour compagnons de pillage. Lorsque 
le désordre fut moins grand, ou plutôt quand les 
chefs eurent organisé cette maraude comme un 
fourrage régulier, alors ce grand nombre de traî- 
neurs russes fut remarqué. On ordonna de les sai- 
sir, mais déjà sept à huit mille s'étaient échappés. 
Nous eûmes bientôt à les combattre. 

En entrant dans la ville, l'empereur fut frappé 



ET DE LA GRANDE ARMEE. t: 

d'un spectacle encore plus étrange: il ne retrou- 
vait de la grande Moscou que quelques maisons 
éparses, restées debout au milieu des ruines. L'o- 
deur qu'exhalait ce colosse abattu, brûlé et cal- 
ciné, était importune. Des monceaux de cendres, 
et, de distance en distance, des pans de muraille 
ou des piliers à demi écroulés, marquaient seuls 
la trace des rues. 

Les faubourgs étaient semés d'hommes et de 
femmes russes, couverts de vêtemens presque brû- 
lés. Ils erraient comme des spectres dans ces dé- 
combres; accroupis dans les jardins, les uns 
grattaient la terre pour en arracher quelques lé- 
gumes, d'autres disputaient aux corbeaux des res- 
tes d'animaux morts que l'armée avait abandon- 
nés. Plus loin, on en aperçut qui se précipitaient 
dans la Moskwa : c'était pour en retirer des grains 
que Rostopschine y avait fait jeter, et qu'ils dévo- 
raient sans préparation, tout aigris et gâtés qu'ils 
étaient déjà. 

Cependant, la vue du butin, dans ceux des 
camps où tout manquait encore, avait enflammé 
les soldats que leur service ou des officiers plus 
sévères retenaient au drapeau. Ils murmurèrent 
« Pourquoi les retenir ; pourquoi les laisser périr 
« de faim et de misère, quand tout était à leur 
« portée? Devait-on laisser à ces feux ennemis ce 
« qu'on pouvait leur arracher? D'où vient ce rcs- 

i. 



i-i HISTOIRE DE NAPOLEON 

« pecl pour l'incendie ? >> Et ils ajoutaient : « que 
« les habitans de Moscou l'ayant non seulement 
« abandonnée, mais encore ayant voulu tout y 
« détruire, tout ce qu'on pourrait en sauver serait 
« légitimement acquis ; qu'il en était des restes de 
« cette cité comme de ces débris d'armes de vain- 
« eus qui appartiennent de droit aux vainqueurs, 
« les Moscovites s'étant servis de leur capitale 
« comme d'une grande machine de guerre pour 
« nous anéantir. » 

C'étaient les plus probes et les plus disciplinés 
qui parlaient ainsi, et l'on n'avait rien à leur ré- 
pondre. Cependant un scrupule exagéré empê- 
chant d'abord d'ordonner le pillage, on le permit 
sans le régler : alors, poussés par les besoins les 
plus impérieux, tous se précipitent, soldats d'é- 
lite, officiers même. Les chefs sont obligés de fer- 
mer les yeux ; il ne reste aux aigles et aux fais- 
ceaux que les gardes indispensables. 

L'empereur voit son armée entière dispersée 
dans la ville. Sa marche est embarrassée par une 
longue file de maraudeurs qui vont au butin ou 
qui en reviennent, par des rassemblemens tumul- 
tueux de soldats groupés autour des soupiraux 
des caves et devant les portes des palais, des bou- 
tiques et des églises, que le feu est près d'attein- 
dre, et qu'ils cherchent à enfoncer. 

Ses pas sont arrêtés par des débris de meubles 



ET DE LA GRANDE ARMEE. M 

de toute espèce qu'on a jetés par les fenêtres pour 
les soustraire à l'incendie : enfin par un riche pil- 
lage, que le caprice a fait abandonner pour un 
autre butin : car voilà les soldats; ils recommen- 
cent sans cesse leur fortune, prenant tout sans 
distinction, se chargeant outre mesure, comme 
s ils pouvaient tout emporter; puis, au bout de 
quelques pas, forces par la fatigue de jeter succes- 
sivement la plus grande partie de leur fardeau. 

Les routes en sont obstruc'es ; les places comme 
les camps sont devenus des marchés où chacun 
vient échanger le superflu contre îe nécessaire. 
Là, les objets les plus rares, inapprécics par leurs 
possesseurs, sont vendus à vil prix : d'autres, d'une 
apparence trompeuse, sont acquis bien au-delà 
de leur valeur. L'or, plus portatif, s'achète à une 
perte immense, pour de l'argent que les havre- 
sacs n'auraient pas pu contenir. Partout des sol- 
dats assis sur des ballots de marchandises, sur des 
amas de sucre et de café, au milieu des vins et 
des liqueurs les plus exquises, qu'ils voudraient 
échanger contre un morceau de pain. Plusieurs, 
dans une ivresse qu'augmente l'inanition , sont 
tombés près des flammes, qui les atteignent et les 
tuent. 

Néanmoins la plupart des maisons et des pa- 
lais qui avaient échappé au leu servirent d'abri 
aux chefs, et tout ce qu'elles contenaient fut rcs* 



70 HISTOIRE DE NAPOLEON 

pecté. Tous voyaient avec douleur cette grande 
destruction, et le pillage qui en était la suite né- 
cessaire. On a reproché à quelques-uns de nos 
hommes d'élite de s'être trop plu à recueillir ce 
qu'ils purent dérober aux flammes ; mais il y en 
eut si peu, qu'ils furent cités. La guerre, dans ces 
hommes ardens, était une passion qui en suppo- 
sait d'autres. Ce n'était point cupidité," car ils n'a- 
massaient point ; ils usaient de ce qu'ils rencon- 
traient, prenant pour donner, prodiguant tout, et 
croyant qu'ils avaient tout payé par le danger. 

Au reste, dans cette circonstance, il n'y eut 
guère de distinction à établir, si ce n'est dans le 
motif: les uns prirent à regret, quelques autres 
avec joie, tous par nécessité. Au milieu de riches- 
ses qui n'appartenaient plus à personne ; prêtes 
d'être consumées, et se perdant au milieu des 
cendres, on se trouva placé dans une position 
toute nouvelle, où le bien et le mal étaient con- 
fondus, et pour laquelle il n'y avait point de règle 
tracée. Les plus délicats par leurs sentimcns, ou 
parce qu'ils étaient les plus riches, achetèrent aux 
soldats les vivres et les vêtemens qui leur man- 
quaient : d'autres envoyèrent pour eux à la ma- 
raude ; les plus nécessiteux furent obligés de se 
pourvoir de leurs propres mains. 

Quant aux soldats, plusieurs s'étant embarras- 
sés des fruits de leur pillage, devinrent moins les- 



ET DE LA GKANDE ARMEE. 1\ 

tes, moins insoucians ; dans le danger ils calculè- 
rent, et pour sauver leur butin, ils firent ce qu'ils 
auraient dédaigné de faire pour se sauver eux- 
inèmes. 

Ce fut au travers de ce bouleversement que Na- 
poléon rentra dans Moscou. Il l'abandonna à ce 
pillage, espérant que son armée répandue sur ces 
ruines, ne les fouillerait pas infructueusement. 
Mais quand il sut que le désordre s'accroissait ; 
que la vieille garde elle-même était entraînée; que 
les paysans russes, enfin attirés par leurs provi- 
sions, et qu'il faisait payer généreusement afin 
d'en attirer d'autres, étaient dépouillés de ces vi- 
vres, qu'ils nous apportaient, par nos soldats af- 
famés ; quand il apprit que les différens corps, en 
proie à tous les besoins, étaient prêts à se dispu- 
ter violemment les restes de Moscou ; qu'enfin 
toutes les ressources encore existantes se per- 
daient par ce pillage irrégulier ; alors il donna des 
ordres sévères, il consigna sa garde. Les églises 
où nos cavaliers s'étaient abrités furent rendues 
au culte grec. La maraude fut ordonnée dans les 
corps par tour de rôle, comme un autre service, 
et l'on s'occupa enfin de ramasser les traîne urs 
russes. 

Mais il était trop tard. Ces militaires avaient 
fui; les paysans effarouchés ne revenaient plus : 
beaucoup de vivres étaient gaspillés. L'armée 



72 , HISTOIRE DE NAPOLEON 

française est tombée quelquefois dans cette faute : 
mais ici l'incendie l'excuse : il fallut se précipiter 
pour devancer la flamme. Il est encore assez re- 
marquable qu'au premier commandement tout 
soit rentré dans l'ordre. 

Quelques écrivains, et des Français mêmes, 
ont fouillé ces décombres pour y trouver les tra- 
ces de quelques excès qui purent y être commis. 
Il y en eut peu. La plupart des nôtres se montrè- 
rent généreux pour le petit nombre d'habitans et 
le grand nombre d'ennemis qu'ils rencontrèrent. 
Mais qu'il y ait eu, dans les premiers momens, 
quelque emportement dans le pillage, cela doit-il 
étonner d'une armée exaspérée par de si grands 
besoins, si souffrante, et composée de tant de na- 
tions? 

Depuis, comme il arrive toujours, l'infortune 
ayant écrasé ces guerriers, des reproches s'élevè- 
rent. Eh ! qui ne sait que de pareils désordres ont 
toujours été le mauvais côté des grandes guerres, 
la partie honteuse de la gloire ; que la renommée 
des conquérans porte son ombre comme toutes 
les choses de ce monde ! Existe-t-il un être, si pe- 
tit qu'il soit, que le soleil, dans son immensité, 
puisse éclairer à la fois de tous côtés? C'est donc 
une loi de la nature, que les grands corps aient 
de grandes ombres. 

Au reste, on s'est trop étonné des vertus comme 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 73 

des vices de cette armée. C'étaient les vertus d'a- 
lors, les vices du temps, et par cela même les unes 
turent moins louables, et les autres moins blâma- 
bles , en ce qu'ils étaient, pour ainsi dire, com- 
mandés par l'exemple et les circonstances. C'est 
ainsi que tout est relatif; ce qui n'exclut pas la 
fixité de principes, le mieux ou le bien absolu, 
comme point de départ et comme but. Mais il 
s'agit ici du jugement qu'on a porté de cette ar- 
mée et de son chef, ce qu'on n'a pu bien faire 
qu'en se mettant à leur place : or, comme cette 
position était très-élevée, très-extraordinaire, fort 
compliquée, peu d'esprits y peuvent atteindre, en 
embrasser l'ensemble, et en apprécier tous les ré- 
sultats nécessaires. 



HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE IX. 



Cependant Kutusof, en abandonnant Moscou, 
avait attiré Murât vers Kolomna , jusqu'au point 
où la Moskwa en coupe la route. Ce fut là qu'à 
la faveur de la nuit il tourna subitement vers le 
sud, pour s'aller jeter, par Podol, entre Moscou 
et Kalougha. Cette marche nocturne des Russes 
autour de Moscou, dont un vent violent leur por- 
tait les cendres et les flammes, fut sombre et re- 
ligieuse. Ils s'avancèrent à la lueur sinistre de 
l'incendie qui dévorait le centre de leur com- 
merce, le sanctuaire de leur religion, le berceau 
de leur empire! Tous, pénétrés d'horreur et d'in- 
dignation, gardaient un morne silence que trou- 
blait seul le bruit monotone et sourd de leurs 
pas, le bruissement des flammes, et les sifflemens 
de la tempête. Souvent la lugubre clarté était in- 
terrompue par des éclats livides et subits. Alors 
on voyait la figure de ces guerriers contractée par 
une douleur sauvage, et le feu de leurs regards 
sombres e( menaçans répondre à ces feux qu'ils 



ET DE LÀ GRANDE ARMEE. T. S 

noyaient notre ouvrage : il décelait déjà cette 
vengeance féroce qui fermentait dans leurs cœurs, 
qui se répandit dans tout l'empire, et dont tant de 
Français furent victimes. 

En ce moment solennel on vit Kutusof annon- 
cer d'un ton noble et ferme à son souverain la 
perte de sa capitale. Il lui déclare « que, pour con x 
« server les provinces nourricières du sud et sa 
« communication avec Tormasof et Tchitchakof, 
« il vient d'être forcé d'abandonner Moscou, mais 
« vide de ce peuple qui en est la vie ; que partout 
« le peuple est Famé d'un empire ; que là où est 
« le peuple russe, là est Moscou et tout l'empire 
« de Russie. » 

Alors pourtant il semble ployer sous sa dou- 
leur. Il convient « que cette blessure sera pro- 
« fonde et ineffaçable ; » mais bientôt se relevant, 
il dit « que Moscou perdue n'est qu'une ville de 
« moins dans un empire, et le sacrifice d'une par- 
« tie pour le salut de tous. Il se montre sur le 
« flanc de la longue ligne d'opération de l'en- 
« nemi, le tenant comme bloqué par ses détache- 
« mens : là il va surveiller ses mouvemens, cou- 
« vrir les ressources de l'empire, recompléter son 
« armée; » et déjà (le 16 septembre) il annonce 
que «Napoléon sera forcé d'abandonner sa fu- 
neste conquête. » 
On dit qu'à celle nouvelle Alexandre demeura 



Tfi II1SÏOIUE i)E NAPOLEON 

consterne. Napoléon espérait dans la faiblesse de 
son rival, en même temps que les Russes en crai- 
gnaient l'effet. Le czar démentit cet espoir et cette 
crainte. Dans ses discours, on le voit grand comme 
son malheur ; il s'adresse à ses peuples. « Point d'a- 
m battement pusillanime, s'écrie-t-il : jurons de re- 
« doubler de courage et de persévérance. L'en- 
« nemi est dans Moscou déserte comme dans un 
« tombeau, sans moyens de domination ni même 
« d'existence. Entré en Russie avec trois cent 
u mille hommes de tout pays, sans union, sans 
« lien national ni religieux, îa moitié en est dé- 
« truite par le fer, la faim et la désertion : il n'a 
« dans Moscou que des débris ; il est au centre de 
« la Russie, et pas un seul Russe n'est à ses pieds. 

« Cependant nos forces s'accroissent et l'entou- 
« rent. Il est au sein d'une population puissante, 
« environné d'armées qui l'arrêtent et l'attendent. 
« Rientôt, pour échapper à la famine, il lui fau- 
« dra fuir à travers les rangs serrés de nos soldats 
« intrépides. Reculerons-nous donc quand l'Eu- 
« rope nous encourage de ses regards ! Scrvons- 
« lui d'exemple, et saluons la main qui nous choi - 
« sit pour être la première des nations dans la 
« cause de îa vertu et de la liberté. » Il terminait 
par une invocation au Tout-Puissant. 

Les Russes parlent diversement de leur gêné 
rai et de leur empereur. Pour nous, comme ennr 



ET DE LA GRANDE ARMEt-:. 77 

mis, nous ne pouvons juger nos ennemis que par 
les faits. Or telles furent leurs paroles, et leurs 
actions y répondirent. Compagnons, rendons-leur 
justice ! Leur sacrifice a été complet, sans réserve, 
sans regrets tardifs. Depuis ils n'ont rien réclamé, 
même au milieu de la capitale ennemie qu'ils ont 
préservée. Leur renommée en est restée grande 
el pure. Ils ont connu la vraie gloire ; et quand 
une civilisation plus avancée aura pénétré dans 
tous leurs rangs, ce grand peuple aura son grand 
siècle, et tiendra à son tour ce sceptre de gloire, 
qu'il semble que les nations de la terre doivent se 
céder successivement. 

Cette marche tortueuse que fit Kutusof, par in- 
décision ou par ruse, lui réussit. Murât perdit sa 
trace pendant trois jours. Le Russe en profita pour 
étudier son terrain et s'y retrancher. Son avant- 
garde allait atteindre Voronowo, l'une des plus 
belles possessions du comte Rostopschine, lors- 
que ce gouverneur prit les devans. Les Russes 
crurent que ce seigneur voulait revoir pour la 
dernière fois ses foyers, quand tout- à-coup l'édi- 
fice disparut à leurs yeux dans des tourbillons de 
fumée. 

Ils se pressent pour éteindre cet incendie, mais 
c'est Rostopschine lui-même qui les repousse. Ils 
l'aperçoivent, au milieu des flammes qu'il attise, 
sourire à l'écroulement de celle superbe demeure, 



78 HISTOIRE DE NAPOLEON 

puis, d'une main ferme, tracer ces mots que les 
Français, en frissonnant de surprise, lurent sur la 
porte de fer d'une église restée debout : « J'ai em- 
« belli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai 
« vécu heureux au sein de ma famille ; les habi- 
« tans de cette terre, au nombre de dix-sept cent 
« vingt, la quittent à votre approche, et moi je mets 
« le feu à ma maison , pour qu'elle* ne soit pas 
«souillée par votre présence. Français, je vous 
«ai abandonné mes deux maisons de Moscou, 
« avec un mobilier d'un demi- million de roubles. 
« Ici vous ne trouverez que des cendres. » 

Ce fut près de là que Murât joignit Kutusof. 11 
y eut le 29 septembre un vif engagement de cava- 
lerie vers Czerikowo. Il tournait mal pour notre 
cavalerie, quand Poniatowski, réduit à trois mille 
Polonais, accourut. Ce prince, secondé par les 
généraux Pazkowchi et Kniaziewicz, accepta au- 
dacieusement le combat contre vingt mille Russes. 
Ses habiles dispositions et la valeur polonaise ar- 
rêtèrent Miloradowitch pendant plusieurs heures. 
Un généreux trait de dévouement du prince po- 
lonais déconcerta le dernier et le plus grand ef- 
fort du général russe. L'occasion fut si pressante 
que Poniatowski , à la tête de quarante cavaliers 
seulement, et désarmé par un accident imprévu, 
chargea la colonne d'attaque ennemie à coups de 
fouet, mais si impétueusement, qu'il r étonna, 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 7* 

l 'ébranla, la rompit, et obtint enfin une victoire 
que la nuit vint lui conserver. 

Un autre engagement eut encore lieu le 4 octo- 
bre vers Winkowo; mais là Miloradowitch, serré 
de trop près, se retourna avec fureur, et revint 
avec douze mille chevaux sur Sébastiani. Il le mit 
dans un tel danger, que Murât dicta au milieu 
du feu la demande d'une suspension d'armes, en 
annonçant à Kutusof un parlementaire. C'était 
Lauriston qu'il attendait. Mais comme dans cet 
instant l'arrivée de Poniatowski nous rendit quel- 
que supériorité, le roi ne fit point usage de la 
lettre que Borelli venait d'écrire; il combattit jus- 
qu'à la fin du jour, et repoussa Miloradowitch. 

Cependant l'incendie, commencé dans la nuit 
du i4 au i5 septembre, suspendu par nos efforts 
dans la journée du i5, ranimé dès la nuit sui- 
vante, et dans sa plus grande violence les 16, 17 
et 18, s'était ralenti le 19. Il avait cessé le 20. Ce 
jour-là même Napoléon, que les flammes avaient 
chassé du Kremlin, rentra dans le palais des czars. 
Il y appelle les regards de l'Europe ; il y attend 
ses convois, ses renforts, ses traîneurs; sûr que 
tous les siens seront ralliés par sa victoire, par 
l'appât de ce riche butin, par l'étonnant spectacle 
de Moscou prisonnière, et par lui surtout, dont 
la gloire, du haut de ce grand débris, brillait et 
attirait encore comme un fanal sur un écueil. 



SO HISTOIRE DE NAPOLEON 

Deux fois pourtant, le 22 et le 28 septembre, 
des lettres de Murât furent près d'arracher Na- 
poléon de ce funeste séjour. Elles annonçaient 
une bataille ; mais deux fois les ordres de mouve- 
ment, déjà écrits, furent brûlés. Il semblait que. 
pour notre empereur, la guerre fût finie, et qu'il 
n'attendît plus qu'une réponse de Pétersbourg. Il 
nourrissait son espoir des souvenirs de Tilsitt et 
d'Erfurt. A Moscou, aurait-il donc moins d'as- 
cendant sur Alexandre? Puis, comme les hommes 
long-temps heureux, ce qu'il désire, il l'espère. 

Son génie a d'ailleurs cette grande faculté, qui 
consiste à interrompre sa plus grande préoccu- 
pation, quand il lui plaît, soit pour en changer, 
soit même pour se reposer ; car la volonté en lui 
surpasse l'imagination. En cela il règne sur lui- 
même autant que sur les autres. 

Ainsi Paris le distrait de Pétersbourg. Ses affai- 
res encore amoncelées, et les courriers qui, dans 
les premiers jours, se succèdent sans interruption, 
l'aident à attendre. Mais la promptitude de son tra- 
vail en a bientôt épuisé la matière. Bientôt même 
ses estafettes, qui d'abord arrivaient de France en 
quatorze jours, s'arrêtent. Quelques postes mili- 
taires placés dans quatre villes en cendres, et 
dans quelques maisons de bois grossièrement pa- 
lissadées, ne suffisaient pas pour garder une route 
de quatre-vingt-treize lieues; car on n'avait pu* 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 81 

établir que quelques échelons, toujours trop es- 
pacés sur une si longue échelle. Cette ligne d'o- 
pération trop alongée se brisait partout où l'en- 
nemi la touchait; pour la rompre, des paysans 
mêlés à quelques Cosaks suffisaient. 

Cependant la réponse d'Alexandre n'est point 
encore venue. L'inquiétude de Napoléon aug- 
mente, ses moyens de distraction diminuent. Déjà 
l'activité de son génie, accoutumé aux soins de 
l'Europe entière, n'a plus pour alimens que l'ad- 
ministration de cent mille hommes : encore l'or- 
ganisation de son armée est-elle si parfaite, qu'à 
peine est-ce une occupation ; tout y est déter- 
miné ; tous les fils en sont dans sa main ; il est 
entouré de ministres qui peuvent lui répondre 
sur-le-champ et à chaque heure du jour, de la 
position de chaque homme, le matin, le soir, 
isolé ou non ; qu'il soit au drapeau, à l'hôpital, 
en congé ou partout ailleurs, et cela depuis Mos- 
cou jusqu'à Paris; tant la science d'une adminis- 
tration concentrée était alors perfectionnée, les 
hommes exercés et bien choisis, et le chef exigeant. 

Mais déjà onze jours se sont écoulés, le silence 
d'Alexandre dure encore ! et Napoléon espère 
toujours vaincre son rival en opiniâtreté ; perdant 
ainsi le temps qu'il fallait gagner, et qui toujours 
sert la défense contre l'attaque. 

Dès-lors, et plus qu'à Vitep.sk, toutes ses ac- 



H1ST01RE DK .NATOI EOï\. H. 



«2 HISTOIRE DE NAPOLEON 

tions annoncent aux Russes que leur puissant en- 
nemi veut se fixer dans le cœur de leur empire 
Moscou en cendres reçoit un intendant et des 
municipalités. L'ordre est donné de s'y approvi- 
sionner pour l'hiver. Un théâtre se forme au mi- 
lieu des ruines. Les premiers acteurs de Paris 
sont, dit-on, mandés. Un chanteur italien vient 
s'efforcer de rappeler au Kremlin les moirées des 
Tuileries. Par -là Napoléon prétend abuser un 
gouvernement que l'habitude de régner sur l'er- 
reur et l'ignorance de ses peuples a fait de longue 
main à toutes ces déceptions. 

Lui-même sent l'insuffisance de ces moyens, et 
pourtant septembre n'est déjà plus, octobre com- 
mence! Alexandre a dédaigné de répondre! c'est 
un affront! il s'irrite. Le 3 octobre, après une 
nuit d'inquiétude et de colère, il appelle ses ma- 
réchaux. Dès qu'il les aperçoit : « Entiez, s'écrie- 
« t-il, écoutez le nouveau plan que je viens de 
« concevoir; prince Eugène, lisez. (Ils écoutent.) 
« Il faut brûler les restes de Moscou ; marcher par 
« Twer sur Pétersbourg, où Maccionald viendra 
« les joindre ! Murât et Davout feront l'arrière- 
« garde ! » Et l'empereur, tout animé, fixe ses 
yeux étincelans sur ses généraux, dont la figure 
froide et silencieuse n'exprime que l'étonnement. 

Alors, s'exaltant pour exalter : « Eh quoi! c'est 
« vous, ajoute-t-il, que cette pensée n'enflamme 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 83 

« point! Jamais un plus grand fait de guerre au- 
« rait-il existé? Désormais cette conquête est seule 
« digne de nous ! De quelle gloire nous serons 
« comblés, et que dira le monde entier, quand il 
« apprendra qu'en trois mois nous avons conquis 
« les deux grandes capitales du Nord ! » 

Mais Davout, comme Daru, lui oppose « la 
« saison, la disette, une route stérile, déserte, fac- 
« tice, celle de Twer à Pétersbourg, qui s'élève 
« sur cent lieues de marais, et qu'en un jour trois 
« cents paysans peuvent rendre impraticable. 
« Pourquoi s'enfoncer de plus en plus dans le 
« nord, aller encore au-devant de l'hiver, le pro- 
« voquer, le braver? on en était déjà trop près ; et 
« que deviendrait six mille blessés encore dans 
«Moscou? on allait donc les livrer à Kutusof! 
« Celui-ci talonnerait l'armée ! Il faudrait à la fois 
« attaquer et se défendre, et marcher comme en 
« fuyant, à une conquête! » 

Ces chefs ont assuré qu'alors ils proposèrent 
différens projets; soin bien inutile avec un prince 
dont le génie devançait toutes les autres imagina- 
tions, et que leurs objections n'auraient point ar- 
rêté, s'il eût été décidé à marcher sur Pétersbourg. 
Mais cette idée n'était en lui qu'une saillie de co- 
lère, une inspiration du désespoir de se voir 
obligé, d'abandonner, à la face de l'Europe, de 
céder, d'abandonner une conquête et de reculer. 



s HISTOIRE DE NAPOLEON 

C'était surtout une menace pour effrayer les 
siens, comme les ennemis, et pour amener et ap 
puyer une négociation qu'entamerait Caulain- 
court. Ce grand officier avait plu à Alexandre : 
il était le seul, entre tous les grands de la cour de 
Napoléon, qui eût pris quelque ascendant sur 
son rival ; mais, depuis plusieurs mois, Napoléon 
le repoussait de son intimité, n'ayant pu lui faire 
approuver son expédition. 

Ce fut pourtant à lui-même qu'en ce jour il fut 
forcé de recourir et de montrer son anxiété. Il 
l'appelle, mais, seul avec lui, il hésite. 11 marche 
long-temps tout agité, et l'entraîne sur ses pas, 
sans que sa fierté puisse se décider à rompre un 
si pénible silence : elle va céder enfin, mais en 
menaçant. Il priera qu'on lui demande la paix, 
comme s'il daignait l'accorder. 

Après quelques mots à peine articulés, « il va, 
« dit-il, marcher sur Pétersbourg. Il sait que la 
« destruction de cette ville affligera sans doute 
« son grand-écuyer ; alors la Russie se soulèvera 
« contre l'empereur Alexandre, il y aura une con- 
« juration contre ce monarque ; on l'assassinera, 
« ce sera un grand malheur. Ce prince, qu'il es- 
« time, il le regrettera, tant pour lui que pour la 
« France. Son caractère, ajoute-t-il, convient à 
« nos intérêts ; aucun autre prince ne pourrait le 
« remplacer avantageusement pour nous. Il pense 



ET DE LA GRANDE ARMEE. S3 

« donc, pour prévenir cette catastrophe, à lui en- 
« voyer Gaulaincourt. » 

Mais le duc de Yicence, plus capable d'opiniâ- 
treté que de flatterie, ne changea point de lan- 
gage ; il soutint « que cette ouverture serait inutile ; 
« que tant que le sol russe ne serait pas entière- 
« ment évacué, Alexandre n'écouterait aucune 
« proposition ; que la Russie sentait, à cette épo- 
« que de Tannée, tout son avantage ; que, bien 
« plus, cette démarche serait nuisible, en ce qu'elle 
« montrerait le besoin que Napoléon avait de la 
« paix , et découvrirait tout l'embarras de notre 
« position. » 

Il ajouta que, « plus le choix du négociateur 
« serait marquant, plus il marquerait d'inquié- 
« tude ; qu'ainsi lui, plus que tout autre, échoue- 
« rait, et d'autant plus qu'il partirait avec cette 
« certitude. » L'empereur rompit brusquement 
cet entretien par ces mots : « Eh bien, j'enverrai 
« Lauriston. » 

Celui-ci assure qu'il ajouta de nouvelles objec» 
lions aux précédentes, et que, provoqué par l'em- 
pereur, il ouvrit l'avis de commencer, dès le jour 
même, la retraite, en se dirigeant par Kalougha. 
Napoléon irrité lui répliqua avec amertume « qu'il 
« aimait les plans simples, les routes les moins 
«< détournées, les grandes routes, celle par laquelle 
« il était venu, mais qu'il no voulait la reprendre 



SC HISTOIRE DE NAPOLEON 

« qu'avec la paix. » Puis, lui montrant, comme 
au duc de Vicence, la lettre qu'il venait d'écrire 
à Alexandre, il lui ordonna d'aller obtenir de 
Kutusof un sauf-conduit pour Pe'tersbourg. Les 
dernières paroles de l'empereur à Lauriston fu- 
rent : « Je veux la paix, il me faut la paix, je la 
« veux absolument ; sauvez seulement l'honneur. » 



Il DE LA GRANDE AUMKK. 



CHAPITRE X 



Ce général part, et arrive aux avant-postes le 
;) octobre. La guerre est aussitôt suspendue, l'en- 
trevue accordée ; mais Volkonsky, aide-de-camp 
d'Alexandre, et Béningsen, s'y trouvèrent sans 
Kutusof. Wilson assure que les généraux et les 
officiers russes, soupçonnant leur chef et l'accu- 
sant de faiblesse, avaient crié à la trahison, et que 
celui-ci n'avait point osé sortir de son camp. 

Les instructions de Lauriston portaient qu'il 
ne devait s'adresser qu'à Kutusof. Il rejeta donc 
avec hauteur toute communication intermédiaire, 
et saisissant, a-t-il dit, cette occasion de rompre 
une négociation qu'il désapprouvait, il se retira 
malgré les instances de Volkonsky, et voulut re- 
partir pour Moscou. Alors, sans doute, Napoléon 
irrité se serait précipité sur Kutusof, aurait ren- 
versé et détruit son armée, encore tout incom- 
plète, et en eût arraché la paix. Dans le cas d'un 
succès moins décisif, du moins aurait-il pu se 
retirer sans désastre sur ses renforts. 



* HISTOIRE DE NAPOLEON 

Malheureusement Béningsen se hâta de deman 
der un entretien à Murât. Lauriston attendit. Le 
chef d'état-major russe, plus habile à négocier 
qu'à combattre, s'efforça d'enchanter ce roi nou- 
veau par des formes respectueuses; de le séduire 
par des éloges ; de le tromper par de douces pa- 
roles, qui ne respiraient que la fatigue de la guerre 
et l'espoir de la paix : et Murât enfiu, las des ba- 
tailles, inquiet de leur résultat, et regrettant, dit- 
on, son trône^ depuis qu'il n'en espérait plus un 
meilleur, se laissa enchanter, séduire et tromper, 
Béningsen avait à la fois persuadé son chef et 
celui de notre avant-garde ; il s'empressa d'en- 
voyer chercher Lauriston et de le faire conduire 
dans le camp des Russes, où Kutusof l'attendait à 
minuit. L'entrevue commença mal. Konownitzin 
et Volkonsky voulaient en rester les témoins. Cela 
choqua le générai français : il exigea qu'ils se re- 
tirassent. On le satisfit. 

Dès que Lauriston fut seul avec Kutusof, il lui 
exposa ses motifs et son but, et lui demanda le 
passage pour Pétersbourg. Le général russe ré- 
pondit que cette demande dépassait ses pouvoirs : 
mais aussitôt il proposa de charger Volkonsky de 
la lettre de Napoléon pour Alexandre, et offrit un 
armistice jusqu'au retour de cet aide-de-camp. Il 
accompagna ces paroles de protestations pacili 
ques, qu'ensuite répétèrent tous ses généraux 



ET DE LA GRANDE ARMEE. R 9 

A les entendre, « tous gémissaient de cette con- 
« tinuité de combats. Et pour quel motif? Leurs 
« peuples, comme leurs empereurs, devaient s'es- 
« timer, s'aimer, et être alliés l'un de l'autre. Ils 
« formaient des vœux ardens pour qu'une prompte 
« paix arrivât de Pétersbourg. Jamais Volkonsky 
« ne se hâterait assez. » Et ils s'empressaient au- 
tour de Lauriston, l'attirant à part, lui prenant 
îes mains, et lui prodiguant ces manières cares- 
santes qu'ils tiennent de l'Asie. 

Ce qui fut bientôt prouvé, c'est qu'ils s'étaient 
surtout entendus pour tromper Murât et son em- 
pereur. Ils y réussirent. Ces détails transportèrent 
de joie Napoléon. Crédule par espoir, par déses- 
poir peut-être, il s'enivre quelques instans de cette 
apparence; et, pressé d'échapper au sentiment 
intérieur qui l'oppresse, il semble vouloir s'é- 
tourdir en s'abandonnant à une joie expansive. Il 
appelle tous ses généraux ; il triomphe en leur 
annonçant une paix toute prochaine! «Quinze 
« jours d'attente suffiront ! Lui seul a connu les 
«Russes! A la réception de sa lettre, on verra 
« Pétersbourg faire des feux de joie. » 

Toutefois, l'armistice proposé par Kutusof lui 
déplut, il ordonna à Murât de le rompre sur-le- 
champ; mais il n'en fut pas moins observé, et l'on 
^n ignore la cause. 

Cet armistice était singulier. Pour le rompre 



") HISTOIRE DE NAPOLEON 

il suffisait de se provenir réciproquement trois 
heures d'avance. Il n'existait que pour le front 
des deux camps r et non pour leurs flancs. Ce fut 
ainsi du moins que les Russes l'interprétèrent. On 
ne pouvait amener un convoi, ni faire un four- 
rage sans combattre; de sorte que la guerre con- 
tinuait partout, excepté où elle pouvait nous être 
favorable. 

Pendant les premiers jours qui suivirent, Mu- 
rat se complut à se montrer aux avant-postes en- 
nemis. Là il jouissait des regards que sa bonne 
mine, sa réputation de bravoure et son rang at- 
tiraient sur lui. Les chefs russes n'eurent garde de 
le dégoûter ; ils le comblèrent de toutes les mar- 
ques de déférence propres à entretenir son illu- 
sion. Il pouvait ordonner à leurs vedettes comme 
aux Français. Si quelque partie du terrain qu'ils 
occupaient lui convenait, ils s'empressaient de 
la lui céder. 

Des chefs cosaks allèrent jusqu'à feindre l'en- 
thousiasme, et à dire qu'ils ne reconnaissaient 
plus pour empereur que celui qui régnait à Mos- 
cou. Murât crut un instant qu'ils ne se battraient 
plus contre lui. Il alla plus loin. On entendit Na- 
poléon s'écrier, en lisant ses lettres : « Murât, roi 
v< des Cosaks ! quelle folie î » Toutes les idées pos- 
sibles venaient à des hommes à qui tout était 
arrivé. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 31 

Quant à l'empereur, qu'on ne trompait guère, 
il n'eut que quelques instans d'une joie factice. Il 
se plaignit bientôt « de ce qu'une guerre irritante 
« de partisans voltigeait autour de lui ; qu'au mi- 
« lieu de toutes ces démonstrations pacifiques, il 
« sentait des bandes de Gosaks rôder sur ses flancs 
« et derrière lui. Cent cinquante dragons de sa 
« vieille garde ne venaient-ils pas d'être rencon- 
« très, assaillis, écrases par une foule de ces bar- 
«bares! Et c'était deux jours après l'armistice, 
« sur la route de Mojaïsk, sur sa ligne d'opération, 
« celle par laquelle l'armée communiquait avec 
« ses magasins, ses renforts, ses dépôts, et lui 
« avec l'Europe. » 

En effet, sur cette même route, deux convois 
considérables venaient encore de tomber au pou- 
voir de l'ennemi ; l'un, par la négligence de son 
chef, qui se tua de désespoir; l'autre, par la lâ- 
cheté d'un officier, qu'on allait punir, quand la 
retraite commença. La perte de l'armée fit son 
salu. 

Chaque matin il fallait que nos soldats, et sur- 
tout que nos cavaliers allassent au loin chercher la 
nourriture du soir et du lendemain. Et comme 
les environs de Moscou et de Vinkowo se dégar- 
nissaient de plus en plus, on s'écartait tous les 
jours davantage. Les hommes et les chevaux re- 
venaient épuisés : ceux toutefois qui revenaient; 



î)2 HISTOIRE DE NAPOLEON 

car chaque mesure de seigle, chaque trousse de 
fourrage, nous étaient disputées. Il fallait les ar- 
racher à l'ennemi. C'étaient des surprises, des 
combats, des pertes continuelles. Les paysans s'en 
mêlaient. Ils punirent de mort ceux d'entre eux 
que l'appât du gain avait attirés dans nos camps 
avec quelques vivres. D'autres mettaient le feu à 
leurs propres villages, pour en chasser nos four- 
rageurs, et les livrer aux Cosaks, qu'ils avaient 
d'abord appelés, et qui nous y tenaient assiégés. 

Ce furent encore des paysans qui prirent Vc- 
réia, ville voisine de Moscou. Un de leurs prêtres 
conçut, dit-on, le projet de ce coup de main, et 
l'exécuta. Il arma des habitans, obtint quelques 
Iroupes de Kutusof, puis, le 10 octobre, avant le 
jour, il fit donner, d'une part, le signal d'une 
fausse attaque, quand, de l'autre, lui-même se 
précipitait snr nos palissades. Il les détruisit, 
pénétra dans la ville, et en fit égorger toute la gar- 
nison. 

Ainsi la guerre était partout, devant, sur nos 
flancs, derrière nous; l'armée s'affaiblissait ; l'en- 
nemi devenait chaque jour plus entreprenant. Il 
en allait être de cette conquête comme de tant 
d'autres qui se font en masse, et se perdent en 
détail. 

Murât lui-même s'inquiète enfin. Il a vu dans 
ces affaires journalières se fondre la moitié du 



ET DE LA GRANDE ARMEE. «J i 

reste de sa cavalerie. Aux avant-postes, dans leurs 
rencontres avec les nôtres, les officiers russes, 
soit fatigue, vanité, ou franchise militaire poussée 
jusqu'à l'indiscrétion, se sont récriés sur les mal- 
heurs qui nous menacent. Us nous montrent « ces 
« chevaux d'un aspect encore sauvage, à peine 
« domptés, et dont la longue crinière balayait la 
« poussière de la plaine. Gela ne nous disait-il 
« pas qu'une nombreuse cavalerie leur arrivait de 
« toutes parts, quand la nôtre se perdait. Le bruit 
« continuel de décharge d'armes à feu, dans l'in- 
c< teneur de leur ligne, ne nous annonçait-il pas 
« qu'une multitude de recrues s'y exerçaient à la 
« faveur de l'armistice. » 

Et réellement, malgré les longs trajets qu'elles 
eurent à faire, toutes rejoignirent. On n'eut point 
besoin, comme dans les autres années, d'atten- 
dre, pour les appeler, que les grandes neiges, 
obstruant tous les chemins, hors la grande route, 
eussent rendu leur désertion impossible. Aucun 
ne manquait à l'appel national ; la Russie entière 
se levait, les mères avaient, dit-on, pleuré de joie 
en apprenant que leurs fils étaient devenus mili- 
ciens : elles couraient leur annoncer cette glo- 
rieuse nouvelle, et les ramenaient elles-mêmes, 
pour les voir marqués du signe des croisés, et les 
mtendre crier : Dieu le veut. 

Ces Russes ajoutèrent « qu'ils s'étonnaient sur- 



M HISTOIRE DE NAPOLEON 

« tout de notre sécurité à l'approche de leur puis- 
« sant hiver; c'était leur allié naturel et le plus 
« terrible ; ils l'attendaient de moment en mo- 
« ment ; ils nous plaignaient, ils nous pressaient de 
« fuir. Dans quinze jours, s'écriaient-ils, vos ongles 
«tomberont, vos armes s'échapperont de vos 
« mains engourdies et à demi-mortes. » 

On remarqua aussi les paroles de quelques 
chefs cosaks. Ceux-là demandaient aux nôtres 
« s'ils n'avaient point chez eux assez de blé, assez 
« d'air, assez de tombeaux, enfin assez de place 
« pour vivre et mourir. Pourquoi allaient-ils donc 
« prodiguer leur vie si loin de leurs foyers, et 
«engraisser de leur sang un sol étranger? Us 
« ajoutaient que c'était un larcin fait à son pays ; 
« que, vif, on se devait à sa culture, à sa dé- 
« fense, à son embellissement ; que, mort, on 
« lui devait son corps qu'on tenait de lui, qu'il 
« avait nourri, et dont à son tour on devait le 
« nourrir. » 

L'empereur n'ignorait point ces avertissemens, 
mais il les repoussait, ne voulant pas se laisser 
ébranler. L'inquiétude dont il était ressaisi se dé- 
celait par des ordres de colère. Ce fut alors qu'il 
fit dépouiller les églises du Kremlin de tout ce qui 
pouvait servir de trophée à la grande-armée. Ces 
objets, voués à la destruction par les Russes eux- 
mêmes, appartenaient, disait-il, aux vainqueurs. 



Il DE LA GRANDE ARMEE. 95 

par le double droit donne par la victoire, et sur- 
tout par l'incendie. 

Il fallut de longs efforts pour arracher à la tour 
du Grand- Yvan sa gigantesque croix. L'empe- 
reur voulait qu'à Paris le dôme des Invalides en 
fût orne'. Le peuple russe attachait le salut de son 
empire à la possession de ce monument. Pendant 
les travaux, on remarqua qu'une foule de cor- 
beaux entouraient sans cesse cette croix, et que 
Napoléon, fatigué de leurs tristes croassemens, 
s'écria « qu'il semblait que ces nuées d'oiseaux 
« sinistres voulussent la défendre. » On ignore, 
dans cette position si critique , quelles étaient 
toutes ses pensées, mais on le savait accessible à 
tous les pressentimens. 

Ses sorties journalières, qu'éclairait toujours un 
soleil brillant, dans lequel il s'efforçait de voir et 
de montrer son étoile, ne le distrayaient poinl. 
Au triste silence de Moscou morte se joignait ce. 
lui des déserts qui l'environnent, et le silence en- 
core plus menaçant d'Alexandre. Ce n'était point 
le faible bruit des pas de nos soldats errans dans 
ce vaste tombeau qui pouvait tirer notre empe- 
reur de sa rêverie, l'arracher à ses cruels souve- 
nirs et à sa prévoyance plus cruelle encore. 

Ses nuits surtout deviennent fatigantes. Il en 
passe une partie avec le comte Daru. Là seule- 
ment il convient du danger de sa position. « De 



96 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« Vilna à Moscou quelle soumission, quel point 
« d'appui, de repos ou de retraite marque sa puis- 
« sance? c'est un vaste champ de bataille ras et 
« désert, où son armée, amoindrie, reste imper- 
« ceptible, isolée, et comme égarée dans l'hor- 
« reur de ce vide immense. Dans ce pays de 
« mœurs et de religion étrangères, il n'a pas con- 
« quis un homme; il n'est réellement maître que 
« du sol que ses pieds touchent à l'instant même. 
« Celui qu'il vient de quilter et de laisser derrière 
« lui n'est guère plus à lui que celui qu'il n'a pas 
« encore atteint. Insuffisant à ces vastes solitudes, 
« il se voit comme perdu dans leur espace. » 

Alors il parcourt les différentes résolutions qui 
lui restent à prendre. « On croit, dit-il, qu'il n'a 
« qu'à marcher, sans songer qu'il faut un mois à 
« son armée pour se refaire, et à ses hôpitaux 
*< pour être évacués; que s'il abandonne ses bles- 
« ses, on verra les Cosaks triompher chaque jour 
« de ses malades, de ses train eurs. Il paraîtra fuir. 
« L'Europe en retentira ! l'Europe qui l'envie, qui 
« lui cherche un rival pour se rallier à lui, et qui 
« croirait l'avoir trouvé dans Alexandre. » 

Appréciant alors toute la force qu'il tire du 

prestige de son infaillibilité, il frémit d'y porler 

une première atteinte. « Quelle effrayante suite de 

« guerres périlleuses dateront de son premier pas 

< rétrograde ! Qu'on ne blâme donc plus son inac- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 97 

« tion. Eh! ne sais-je pas, ajoute-t-il, que militai- 
« rement Moscou ne vaut rien ! Mais Moscou n'est 
« point une position militaire, c'est une position 
« politique. On m'y croit général, quand j'y suis 
« empereur ! Puis il s'écrie, qu'en politique il ne 
« faut jamais reculer, ne jamais revenir sur ses 
* pas ; se bien garder de convenir d'une erreur, 
« que cela déconsidère ; que lorsqu'on s'est trompé 
« il faut persévérer, que cela donne raison. » 

C'est pourquoi il s' opiniâtre avec cette téna- 
cité, ailleurs sa première qualité, ici son premier 
défaut. 

Cependant, sa détresse augmente : il sait qu'il 
ne doit pas compter sur l'armée prussienne. Un 
avis d'une main trop sûre, adressé à Berthier, lui 
fait perdre sa confiance dans l'appui de l'armée 
autrichienne. Kutusof le joue, il le sent, mais il 
se trouve engagé si avant qu'il rie peut. plus ni 
avancer, ni rester, ni reculer, ni combattre avec 
honneur et succès : ainsi tour-à-tour poussé, re- 
tenu par tout ce qui décide ou détourne, il de- 
meure sur ces cendres espérant à peine, et désirant 
toujours. 

Sa lettre, remise par Lauriston, avait dû partir 
le 6 octobre ; la réponse ne pouvait guère arriver 
avant le 20, et malgré tant d'apparences mena- 
çantes, la fierté de Napoléon, sa politique et sa 
santé peut-être lui conseillent le plus dangereux 

HISTOIRE DE NAPOLEON. II. 7 



OS HISTOIRE DE NAPOLEON 

île tous les partis, celui d'attendre cette réponse, 
de se fier au temps qui le tue. Daru, comme ses 
autres officiers, s'étonne de ne point retrouver en. 
lui cette décision vive, mobile et rapide comme 
les circonstances ; ils disent que son génie ne sait 
plus s'y plier ; ils s'en prennent à sa persistance 
naturelle, qui fit son élévation et qui causera sa 
chute. 

Mais dans cette position de guerre si crilique, 
par sa complication avec une position politique, 
la plus délicate qui fut jamais, ce n'était point 
d'un caractère jusque-là si grand, par son iné- 
branlable persévérance, qu'on devait attendre 
une prompte renonciation au but que, depuis Vi- 
lepsk, il s'était proposé. 



ET DE LA GHANDE ARMEE. M 



CHAPITRE XI 



En effet Napoléon envisage toute sa position : 
tout lui semble perdu s'il recule aux yeux de l'Eu- 
rope surprise, et tout sauvé s'il peut encore vain- 
cre Alexandre en détermination. Il n'apprécie que 
trop les moyens qui lui restent pour ébranler la 
constance de son rival : il sait que le nombre des 
combattans, que la position, que le temps, qu'en- 
fin tout lui deviendra chaque jour de plus en plus 
désavantageux ; mais il compte sur cette puis- 
sance d'illusion que lui donne sa renommée. Jus- 
qu'à ce jour, elle a emprunté de lui une force 
réelle et immanquable; il s'efforce donc, par des 
raisonnemens spécieux, de soutenir la confiance 
des siens, et peut-être aussi le faible espoir qui 
lui reste. 

Moscou vide ne lui offre plus aucune prise. Il 
dit « que c'est un malheur sans doute, mais que 
« ce malheur est bon à quelque chose ; qu'autre- 
« ment il n'aurait pu établir l'ordre dans une si 
« grande ville, contenir une population de trois 



100 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« cent mille âmes, el coucher au Kremlin sans y 
« être égorgé. Ils ne nous ont laissé que des dé- 
« combres, mais nous y sommes tranquilles. Sans 
« doute des millions nous échappent, mais que de 
« milliards perd la Russie! Voilà son commerce 
« ruiné pour un siècle. La nation est retardée de 
« cinquante ans : c'est toujours un grand résul- 
« tat ! Quand le premier moment d'ardeur sera 
« passé, la réflexion les épouvantera. » Et il en 
conclut qu'une si forte secousse ébranlera le trône 
d'Alexandre, et forcera ce prince à lui demander 
la paix 

S'il passe en revue ses différens corps d'armée, 
comme leurs bataillons réduits ne lui présentent 
plus qu'un front court qu'en un instant il a par- 
couru , cet affaiblissement l'importune; et soit 
qu'il veuille le dissimuler à ses ennemis, ou même 
aux siens, il déclare que, jusqu'alors, c'est par er- 
reur qu'on les a rangés sur trois hommes de hau- 
teur, que deux suffisent ; il ne forme donc plus 
son infanterie que sur deux rangs. 

Bien plus, il veut que l'inflexibilité des états de 
situation se plie à cette illusion. Il en conteste les 
résultats. L'opiniâtreté du comte de Lobau ne 
peut vaincre la sienne : par-là, il veut sans doute 
faire comprendre à son aide-de-camp ce qu'il dé- 
sire que les autres croient, et que rien ne pourra 
ébranler sa résolution. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 101 

Néanmoins, Murât lui a fait parvenir les cris 
de détresse de son avant-garde. Ils effraient Ber- 
thier. Mais Napoléon appelle l'officier qui les ap- 
porte, il le presse de ses interrogations, l'étonné 
de ses regards, l'accable de son incrédulité. Les 
assertions de l'envoyé de Murât perdent de leur 
assurance. Napoléon se sert de son hésitation pour 
soutenir l'espoir de Berthier, pour lui persuader 
qu'on peut encore attendre; et il renvoie l'officier 
au camp de Murât avec l'opinion, qu'il répandra 
sans doute, que l'empereur est décidé, qu'il a sû- 
rement ses raisons pour persister ainsi, et qu'il 
faut que chacun redouble d'efforts. Et réellement, 
pendant quelques jours encore, la fierté d'une 
contenance inébranlable pouvait seule appuyer 
ses négociations. 

Cependant l'attitude de son armée secondait 
son désir. La plupart des officiers persévéraient 
dans leur confiance. Les simples soldats, qui, 
voyant toute leur vie dans le moment présent, et 
qui, attendant peu de l'avenir, ne s'en inquiètent 
guère, conservaient leur insouciance, la plus pré- 
cieuse de leurs qualités. A la vérité, les récompen- 
ses que dans les revues journalières l'empereur 
leur prodiguait, n'étaient plus reçues qu'avec une 
joie grave, mêlée de quelque tristesse. Les places 
vides qu'on allait remplir étaient encore toutes 
sanglantes. Ces faveurs menaçaient. 



H)2 HISTOIRE DE NAPOLEON 

D'autre part, depuis Vilna, beaucoup avaient 
jeté leurs vêtemens d'hiver pour se charger de 
vivres. La route avait détruit leur chaussure ; le 
reste de leurs vêtemens était usé par les combats; 
mais, malgré tout, leur attitude restait haute î Ils 
cachaient avec soin leur dénuement devant leur 
empereur, et se paraient de leurs armes éclatantes 
et bien réparées. Dans cette première cour du 
palais des czars, à huit cents lieues de leurs res- 
sources, et après tant de combats et de bivouacs, 
ils voulaient paraître encore propres, prêts et 
brillans; c'est là l'honneur du soldat : ils y atta- 
chaient encore plus de prix à cause de la diffi- 
culté, pour étonner, et parce que l'homme s'enor- 
gueillit de tout ce qui est effort. 

L'empereur s'y prêtait complaisamment, s' ai- 
dant de tout pour espérer, quand vinrent tout-à- 
coup les premières neiges. Avec elles tombèrent 
toutes les illusions dont il cherchait à s'environ- 
ner. Dès-lors il ne songe plus qu'à la retraite, sans 
toutefois en prononcer le nom, sans qu'on puisse 
lui arracher un ordre qui l'annonce positivement. 
11 dit seulement que dans vingt jours il faudra 
que l'armée soit en quartier d'hiver, et il presse 
le départ de ses blessés. Là, comme ailleurs, sa 
fierté ne peut consentir au moindre abandon vo- 
lontaire : les attelages manquent à son artillerie, 
désormais trop nombreuse pour une armée aussi 



ET DE LA GRANDE ARMEE. KH 

réduite; il n'importe, il s'irrite à la proposition 
d'en laisser une partie dans Moscou : « Non, l'en- 
« nemi s'en ferait un trophée ; » et il exige que 
tout marche avec lui. 

Dans ce pays désert, il ordonne l'achat de vingt 
mille chevaux ; il veut qu'on s'approvisionne de 
deux mois de fourrages, sur un sol où, chaque 
jour, les courses les plus lointaines et les plus pé- 
rilleuses ne suffisent pas à la nourriture de la 
journée. Quelques-uns des siens s'étonnèrent d'en- 
tendre des ordres si inexécutables : mais on a déjà 
vu que quelquefois il les donnait ainsi pour trom- 
per ses ennemis, et, le plus souvent, pour indi- 
quer aux siens l'étendue des besoins, et les ef- 
forts qu'ils devaient faire pour y subvenir. 

Sa détresse ne perça que par quelques accès 
d'humeur. C'était le matin à son lever. Là ? au 
milieu des chefs rassemblés, entouré de leurs 
regards inquiets et qu'il suppose désapprobateurs, 
il semble vouloir les repousser de son attitude sé- 
vère, et d'une voix brusque, cassante et concen- 
trée. A la pâleur de son visage, on voyait que la 
vérité, qui ne se fait jamais mieux entendre que 
dans l'ombre des nuits, l'avait oppressé longue- 
ment de sa présence, et fatigué de son importune 
clarté. Quelquefois alors , son cœur, trop sur- 
chargé, déborde, et répand ses douleurs autour de 
lui par des mouvemens d'impatience; mais loin. 



104 HISTOIRE DE NAPOLEON 

de s'être soulagé de ses chagrins, il rentre en les 
ayant accrus par ces injustices qu'il se reproche, 
et qu'il cherche ensuite à réparer. 

Ce ne fut qu'avec le comte Daru qu'il s'épan- 
cha franchement, mais sans faiblesse : « Il allait, 
« disait-il, marcher sur Kutusof, l'écraser ou l'é- 
*< carter, puis tourner subitement vers Smolensk. » 
Mais alors Daru, jusque-là de cet avis, lui répond 
« qu'il est trop tard ; que l'armée russe est refaite, 
« la sienne affaiblie, sa victoire oubliée ! Que dès 
« que son armée aura le visage tourné vers la 
«France, elle lui échappera en détail. Que cha- 
« que soldat, chargé de butin, prendra les devans 
« pour l'aller vendre en France. — Eh que faire 
« donc ! s'écria l'empereur. — Rester ici ! reprit 
« Daru, faire de Moscou un grand camp retran- 
« ché, et y passer l'hiver. Le pain et le sel n'y 
« manqueront pas, il en répond. Pour le reste, 
« un grand fourrage suffira. Ceux des chevaux 
« qu'on ne pourra pas nourrir, il offre de les faire 
« saler. Quant aux logemens, si les maisons man- 
« quent, les caves y suppléeront. Ainsi l'on atten- 
« dra qu'au printemps, nos renforts et toute la 
« Lithuanie armée viennent nous dégager, s'unir 
« à nous, et achever la conquête ! » 

A cette proposition, l'empereur resta d'abord 
muet et pensif; puis il répondit : « Ceci est un 
« conseil de lion ! Mais que dirait Paris ? qu'y fe~ 



Et DE LA GRANDE ARMEE. 105 

u rait-on?que s'y passe-t-il, depuis trois semaines 
« qu'il est sans nouvelles de moi ? qui peut pré- 
« voir l'effet de six mois sans communication ! 
« Non, la France ne s'accoutumerait pas à mon 
« absence, et la Prusse et l'Autriche en profite- 
« raient. » 

Toutefois Napoléon ne se décide encore ni à 
rester ni à partir. Vaincu dans ce combat d'opi- 
niâtreté, il remet de jour en jour à avouer sa dé- 
faite. Au milieu de ce terrible orage d'hommes 
et d'élémens* qui s'amasse autour de lui, ses mi- 
nistres, ses aides-de-camp, le voient passer ces 
dernières journées à discuter le mérite de quel- 
ques vers nouveaux, qu'il vient de recevoir, ou le 
règlement de la comédie française de Paris, qu'il 
met trois soirées à achever. Comme ils connais- 
sent toute son anxiété, ils admirent la force de 
son génie, et la facilité avec laquelle il déplace et 
(ixe où il lui plaît toute la puissance de son at- 
tention. 

On remarqua seulement qu'il prolongeait ses 
repas, jusque-là si simples et si courts. Il cher- 
chait à s'étourdir. Puis s'appesantissant, ils le 
voyaient passer ses longues heures à demi cou- 
ché, comme engourdi, et, attendant, un roman à 
la main, le dénouement de sa terrible histoire 
Mors ils répètent entre eux, en voyant ce génie 
opiniâtre et inflexible lutter contre l'impossibilité. 



'M HISTOIRE DE NAPOLÉON 

que, parvenu au faîte de sa gloire, sans doute, il 
pressent que de son premier mouvement rétro- 
grade datera sa décroissance, que c'est pourquoi 
il demeure immobile , s'attachant et se retenant 
encore quelques instans sur ce sommet. 

Cependant Kutusof gagnait le temps que nous 
perdions. Ses lettres à Alexandre montraient « son 
« armée au sein de l'abondance ; ses recrues arri- 
« vant de toutes parts et s'exerçant ; ses blessés se 
«rétablissant au sein de leurs familles ; tous les 
« paysans sur pied ; les uns en armes, les autres 
« en observation sur le sommet des clochers, ou 
« dans nos camps, se glissant même dans nos de- 
« meures, et jusque dans le Kremlin. Chaque jour 
« Rostopschine reçoit d'eux un rapport de Mos- 
« cou, comme avant la conquête. S'ils deviennent 
« nos guides, c'est pour nous livrer. Ses partisans 
« lui amènent journellement plusieurs centaines 
« de prisonniers. Tout concourt à détruire l'armée 
« ennemie et à augmenter la sienne. Tout le sert, 
« tout nous trahit; enfin la campagne, finie pour 
« nous, va commencer pour eux. » 

Kutusof ne néglige aucun avantage. Il fait re- 
tentir l'écho du canon des Aropyles jusque dans 
ses camps. « Les Français, dit-il, sont chassés de 
« Madrid. Le bras du Tout-Puissant s'appesantit 
« sur Napoléon. Moscou sera sa prison, son tom- 
« beau el celui de sa grande armée. On \a pren- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. «07 

« dre la France en Russie ! » C'est ainsi que !e 
gênerai russe parlait aux siens et à son empereur, 
et pourtant il feignait encore avec Murât. À la 
fois fier et rusé, il savait préparer avec lenteur 
une guerre tout-à-coup impétueuse, et envelop- 
per de formes caressantes et. de paroles mielleu- 
ses, le projet le plus funeste. 

Enfin, après plusieurs jours d'illusion, le charme 
se dissipe. Un Cosak achève de le rompre. Ce bar- 
bare a tiré sur Murât au moment où ce prince ve- 
nait se montrer aux avant-postes. Murât s'irrite ; 
il déclare à Miloradowitch, qu'un armistice sans 
cesse violé n'existe plus, et que désormais chacun 
ne doit plus avoir confiance qu'en lui-même. 

En même temps il fait avertir l'empereur qu'à 
sa gauche, un terrain couvert peut favoriser des 
surprises contre son flanc et ses derrières; que sa 
première ligne, adossée à un ravin, y peut être 
précipitée; qu'enfin la position qu'il occupe en 
avant d'un défilé est dangereuse, et nécessite un 
mouvement rétrograde. Mais Napoléon n'y peut 
consentir, quoique d'abord il eût indiqué Voro- 
nowo comme une position plus sûre. Dans cette 
guerre, encore à ses yeux plutôt politique que 
militaire, il craignait surtout de paraître fléchir. 
11 préférait tout risquer. 

Toutefois, le i3 octobre, Lauriston est renvoyé 
vers Murât pour examiner la position de l'avant 



108 HISTOIRE DE NAPOLEON 

garde. Quant à l'empereur, soit ténacité dans son 
premier espoir, soit que toute disposition qui pou- 
vait annoncer une retraite répugnât autant à sa 
fierté qu'à sa politique, on remarqua une singu- 
lière négligence dans ses préparatifs de départ. Il 
y songeait cependant, car dès ce même jour il 
trace son plan de retraite par Woloklamsk, Zub- 
Izow et Biéloï sur Yitepsk. Il en dicte un moment 
après un autre sur Smolensk. Junot reçoit l'ordre 
de brûler le 21, à Kolotskoï, tous les fusils des 
blessés, et de faire sauter les caissons. D'Hilliers 
occupera Elnia et y formera des magasins. C'est 
le 17 seulement, qu'à Moscou, et pour la pre- 
mière fois, Berthier pense à faire distribuer des 
cuirs. 

Ce major- général suppléa peu son chef dans 
cette circonstance critique. Au milieu de ce sol et 
de ce climat nouveau, il ne recommanda aucune 
précaution nouvelle , et il attendit que les moin- 
dres détails lui fussent dictés par son empereur. 
Ils furent oubliés. Cette négligence ou cette im- 
prévoyance eut des suites funestes. Dans une ar- 
mée dont chaque partie était commandée par un 
maréchal, un prince, ou même un roi, on compta 
trop peut-être les uns sur les autres. D'ailleurs 
Berthier n'ordonnait rien de lui-même, il se con- 
tentait de répéter fidèlement la lettre même des 
volontés de Napoléon ; car, pour leur esprit, soil 



ET DE LA GRANDE AKMEE. 109 

fatigue ou habitude, il lui arrivait sans cesse de 
confondre la partie positive de ses instructions 
avec leur partie conjecturale. 

Cependant Napoléon rallie ses corps d'armée ; 
les revues qu'il passe dans le Kremlin sont plus 
fréquentes ; il réunit en bataillons tous les cava- 
liers démontés, et il prodigue les récompenses. 
Les trophées et tous les blessés transportables par- 
tent pour Mojaïsk ; le reste est réuni dans le grand 
hôpital des enfans trouvés; on y place des chirur- 
giens français ; les blessés russes, mêlés aux nô- 
tres, seront leur sauvegarde. 

Mais il était trop tard. Au milieu de ces prépa- 
ratifs, et dans l'instant où Napoléon passait en re- 
vue, dans la première cour du Kremlin, les di- 
visions de Ney, tout-à-coup le bruit se répand 
autour de lui que le canon gronde vers 'Winkowo. 
On fut quelque temps sans oser l'en avertir ; les 
uns par incrédulité ou incertitude, et redoutant 
un premier mouvement d'impatience ; quelques 
autres par mollesse, hésitant à provoquer un si- 
gnai terrible, ou par crainte d'être envoyés pour 
vérifier cette assertion, et de s'exposer à une 
course fatigante. 

Enfin Duroc se détermine. L'empereur chan- 
gea d'abord de visage, puis il se remit prompte- 
ment, et continua sa revue. Mais un aide-de- 
camp, le jeune Béranger accourt. Il annonce que 



HO HISTOIRE DE NAPOLEON 



la première ligne de Murât a été surprise et cul- 
butée : sa gauche tournée à la faveur des bois, son 
flanc attaqué, sa retraite coupée ; que douze ca- 
nons, vingt caissons, trente fourgons sont pris, 
deux généraux tués, trois à quatre mille hommes 
perdus, et le bagage ; qu'enfin le roi est blessé. Il 
n'a pu arracher à l'ennemi les restes de son avant- 
garde que par des charges multipliées sur les trou- 
pes nombreuses, qui déjà occupaient derrière lui 
le grand chemin, sa seule retraite. 

Cependant l'honneur est sauvé. L'attaque de 
front conduite par Kulusof a été molle; Ponia- 
towski, à quelques lieues à la droite, a résisté glo- 
rieusement; Murât et les carabiniers, par des 
efforts surnaturels, ont arrêté Bagawout, près 
d'entrer dans notre flanc gauche ; ils ont rétabli le 
combat. Claparède et Latour-Maubourg ont net- 
toyé le défilé de Spas-kaplia, qu'occupait déjà 
Platof, à deux lieues en arrière de notre ligne. 
Deux généraux russes sont tués, d'autres blessés ; 
ia perte des ennemis est considérable, mais il leur 
reste l'avantage de l'attaque, nos canons, notre 
position, enfin la victoire. 

Pour Murât, il n'a plus d'avant-garde. L'armis- 
tice avait perdu la moitié des restes de sa cavalerie. 
Ce combat l'a achevée ; ses débris, exténués de 
faim, pourraient à peine fournir une charge. Et 
voilà ia guerre recommencée. C'était le 1 8 octobre. 






ET DE LA GRANDE ARMEE. m 

A cette nouvelle, Napoléon retrouve le feu de 
ses premières années. Mille ordres d'ensemble et 
de détail, tous différens, tous d'accord, tous né- 
cessaires, jaillissent à la fois de son génie impé- 
tueux. La nuit n'est point encore venue et déjà 
toute son armée est en mouvement ver "Woro- 
nowo ; Broussier est dirigé sur Fominskoe, et Po- 
niatowski vers Medyn. L'empereur lui-même, 
avant que le jour du 19 octobre l'éclairé, sort de 
Moscou ; il s'écrie : « Marchons sur Kalougha, et 
« malheur à ceux qui se trouveront sur mon pas- 
« sage ! » 



itvicc mumkmt. 



CHAPITRE I. 



Dans la partie méridionale de Moscou, près de 
l'une de ses portes, l'un de ses plus larges fau- 
bourgs se divise en deux grandes routes; toutes 
deux vont à Kalougha : l'une, celle de gauche, 
est la plus ancienne; l'autre est neuve. C'était sur 
la première que Kutusof venait de battre Murât. 
Ce fut par cette même route que Napoléon sortit 
de Moscou le 19 octobre, en annonçant à ses of- 
ficiers qu'il allait regagner les frontières de la Po- 
logne par Kalougha, Medyn, Iuknow, Elnia et 
Smolensk. L'un d'eux, Rapp, observa « qu'il était 
« tard, et que l'hiver pourrait nous atteindre en 
« chemin. » L'empereur répondit, « qu'il avait dû 
« laisser aux soldats le temps de se refaire, et aux 
« blessés rassemblés dans Moscou, Mojaïsk et Ko- 
« lostkoï, celui de s'écouler vers Smolensk. » Puis, 
montrant un ciel toujours pur, il leur demanda 
« si dans ce soleil brillant, ils ne reconnaissaient 

HISTOIRE DE NAPOLEON. II. S 



114 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

« pas son étoile? » Mais cet appel à sa fortune, et 
l'expression sinistre de ses traits démentaient la 
sécurité qu'il affectait. 

Napoléon, entré dans Moscou avec quatre- 
vingt-dix mille combattans et vingt mille malades 
et blessés, en sortait avec plus de cent mille com- 
battans. Il n'y laissait que douze cents malades. 
Son séjour, malgré les pertes journalières, lui 
avait donc servi à reposer son infanterie, à com- 
pléter ses munitions, à augmenter ses forces de 
dix mille hommes, et à protéger le rétablissement 
ou la retraite d'une grande partie de ses blessés. 
Mais, dès cette première journée, il put remar- 
quer que sa cavalerie et son artillerie se traînaient 
plutôt qu'elles ne marchaient. 

Un spectacle fâcheux ajoutait aux tristes pres- 
sentimens de notre chef. L'armée, depuis la veille, 
sortait de Moscou sans interruption. Dans cette 
colonne de cent quarante mille hommes et d'en- 
viron cinquante mille chevaux de toute espèce, 
cent mille combattans marchant à la tête avec 
leurs sacs, leurs armes, plus de cinq cent cin- 
quante canons et deux mille voitures d'artillerie, 
rappelaient encore cet appareil terrible de guer- 
riers vainqueurs du monde. Mais le reste, dans 
une proportion effrayante , ressemblait à une 
horde de Tartares, après une heureuse invasion. 
C'était sur trois ou quatre files d'une longueur in- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 115 

finie, un mélange, une confusion de calèches, de 
caissons, de riches voitures et de chariots de toute 
espèce. Ici des trophées de drapeaux russes, turcs 
et persans, et cette gigantesque croix du grand 
Yvan : là, des paysans russes avec leurs barbes, 
conduisant ou portant notre butin, dont ils font 
partie : d'autres, traînant à force de bras jusqu'à 
des brouettes, pleines de tout ce qu'ils ont pu em- 
porter. Les insensés n'attendront pas ainsi la fin 
de la première journée ; mais, devant leur folle 
avidité, huit cents lieues de marche et de com- 
bats disparaissent. 

On remarquait surtout dans cette suite d'ar- 
mée une foule d'hommes de toutes les nations, 
sans uniformes, sans armes, et des valets jurant 
dans toutes les langues, et faisant avancer, à force 
de cris et de coups, des voitures élégantes, traî- 
nées par des chevaux nains, attelés de cordes. 
Elles sont pleines de butin arraché à l'incendie, 
ou de vivres. Elles portent aussi des femmes fran- 
çaises avec leurs cnfans. Jadis ces femmes furent 
d'heureuses habitantes de Moscou ; elles fuient 
aujourd'hui la haine des Moscovites, que l'inva- 
sion a appelée sur leurs têtes ; l'armée est leur seul 
asile. 

Quelques filles russes, captives volontaires, sui- 
vaient aussi. On croyait voir une caravane, une 
nation errante, ou plutôt une de ces armées de 

8. 



HO HISTOIRE DE NAPOLEON 

l'antiquité, revenant toute chargée d'esclaves et 
de dépouilles après une grande destruction. 

On ne concevait pas comment la tête de celte 
colonne pourrait traîner et soutenir dans une si 
longue route, une aussi lourde masse d'équipages. 

Maigre la largeur du chemin et les cris de son 
escorte, Napoléon avait peine à se faire jour au 
travers de cette immense cohue. Il ne fallait sans 
doute que l'embarras d'un défilé, quelques mar- 
ches forcées, ou une boutade de Cosaks, pour 
nous débarrasser de tout cet attirail; mais le sort 
ou l'ennemi avaient seuls le droit de nous alléger 
ainsi. Pour l'empereur, il sentait bien qu'il ne 
pouvait ni ôter ni reprocher à ses soldats ce fruit 
de tant de travaux. D'ailleurs, les vivres cachaient 
le butin; et lui qui ne pouvait pas donner aux 
siens les subsistances qu'il leur devait, pouvait-il 
leur défendre d'en emporter : enfin les transports 
militaires manquant, ces voitures étaient, pour 
les malades et les blessés, la seule voie de salut. 

Napoléon se dégagea donc en silence de l'im- 
mense attirail qu'il entraînait après lui, et s'a- 
vança sur la vieille route de Kalougha. Il poussa 
dans cette direction pendant quelques heures, an- 
nonçant qu'il allait vaincre Kutusof sur le champ 
même de sa victoire. Mais tout- à-coup, au milieu 
du jour, à la hauteur du château de Krasnopa- 
chra où il s'arrêta , il tourna subitement à droite 



ET DE LA GRANDE ARMEE. HT 

avec son armée, et gagna en trois marches, et à 
travers champs, la nouvelle route de Kalougha. 

Au milieu de cette manœuvre, la pluie le sur- 
prit, gâta les chemins de traverse, et le força d'y 
séjourner. Ce fut un grand malheur. On ne tira 
qu'avec peine nos canons de ces bourbiers. 

Toutefois l'empereur avait masqué son mou- 
vement par le corps de Ney et les débris de la 
cavalerie de Murât, restés derrière la Motscha et 
à Woronowo. Kutusof, trompé par ce simula- 
cre, attendit encore la grande armée sur l'ancienne 
route, tandis que le 23 octobre, transportée tout 
entière sur la nouvelle, elle n'avait plus qu'une 
marche à faire pour passer paisiblement à côté de 
lui, et pour le devancer vers Kalougha. 

Une lettre de Berthier à Kutusof, datée du pre- 
mier jour de cette marche de flanc, fut à la fois 
une dernière tentative de paix, et peut-être une 
ruse de guerre. Elle resta sans réponse satisfai- 
sante. 



H8 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE IL 



Le 23, le quartier impérial était à Borowsk. 
Cette nuit fut douce pour l'empereur; il apprit 
qu'à six heures du soir Delzons et sa division 
avaient, à quatre lieues devant lui, trouvé vide 
Malo-Iaroslavetz et les bois qui la dominent : c'é- 
tait une position forte, à portée de Kutusof, et le 
seul point sur lequel il pouvait nous couper la 
nouvelle route de Kalougha. 

L'empereur voulut d'abord assurer ce succès 
par sa présence ; l'ordre de marche fut même 
donné. On ignore pourquoi il le retira. Il passa 
toute cette soirée à cheval, non loin de Borowsk, 
sur la gauche de la route, du côté où il supposait 
Kutusof. Il examinait, au travers d'une grosse 
pluie, le terrain comme s'il eût pu devenir un 
champ de bataille. Le lendemain 24, il apprit 
qu'on disputait à Delzons la possession de Malo- 
Iaroslavetz. Il ne s'en émut guère, soit confiance, 
soit incertitude dans ses projets. 

Il sortait donc de Borowsk, tard et sans se hà- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. lin 

ter, quand le bruit d'un combat très-vif arriva 
jusqu'à lui : alors il s'inquiète, il court se placer 
sur une hauteur, et il écoute. « Les Russes l'a- 
« vaient-ils prévenu ? sa manœuvre était-elle man- 
« quée ? n'avait-il point mis assez de rapidité dans 
« cette marche, où il s'agissait de dépasser le 
« flanc gauche de Kutusof. » 

En effet, on dit qu'il y eut dans tout ce mou- 
vement un peu de l'engourdissement qui suit un 
long repos. Moscou n'est séparée de Malo-Iaros- 
lavetz que par cent dix werstes : quatre journées 
suffisaient pour les franchir : on en mit six. Mais 
l'armée, surchargée de vivres et de butin, était 
lourde, les chemins étaient marécageux. On avait 
été forcé de sacrifier tout un jour au passage de 
la Nara et de son marais, ainsi qu'au ralliement 
des différens corps. D'ailleurs, en défilant si près 
de l'ennemi, il fallait marcher serré pour ne pas 
lui prêter un flanc trop aiongé. Quoi qu'il en soit, 
on peut dater tous nos malheurs de ce séjour. 

Cependant l'empereur écoute encore ; le bruit 
augmente. « Est ce donc une bataille ! » s'écrie-t-il. 
Chaque décharge le déchire, car il ne s'agissait 
plus pour lui de conquérir, mais de conserver, et 
il presse Davout qui le suit; mais ce maréchal 
n'arriva près du champ de bataille qu'avec la 
nuit, quand les feux s'affaiblissaient, quand tout 
était décidé. 



120 HISTOIRE DE NAPOLEON 

L'empereur vit la fin du combat, mais sans 
pouvoir secourir le vice-roi. Une bande de Co- 
saks de Twer faillit prendre, à peu de distance 
de lui, l'un de ses officiers. 

Quand la nuit fut venue, un général envoyé par 
le prince Eugène lui vint tout expliquer. « Il avait 
« d'abord fallu, dit-il, passer la Louja au pied de 
« Malo-Iaroslavetz, dans le fond d'un repli que 
« fait son cours, puis gravir une colline escarpée : 
« c'est sur ce penchant rapide, entrecoupé de res- 
« sauts à pic, que la ville est bâtie. Au-delà est 
« une plaine haute, entourée de bois d'où sortent 
« trois routes, l'une en face, qui vient de Kalou- 
« gha, et deux à gauche, qui arrivent de Lecta- 
« zowo, camp retranché de Kutusof. 

« Hier Delzons n'y trouva point l'ennemi ; mais 
« il ne crut pas devoir placer toute sa division 
« dans la ville haute, au-delà d'une rivière, d'un 
« défilé et sur la crête d'un précipice dans lequel 
« une surprise nocturne aurait pu la jeter. Il est 
« donc resté sur cette rive basse de la Louja, et n'a 
« fait occuper la ville et observer la plaine haute 
« que par deux bataillons. 

« La nuit finissait ; il était quatre heures, tout 
« dormait encore dans les bivouacs de Delzons, 
« hors quelques sentinelles, quand tout-à-coup 
« les Russes de Doctorof sortent des bois avec des 
« cris épouvantables. Nos sentinelles sont renver- 



ET DE LA GRANDE ARMÉE, 121 

u sées sur leurs postes, les postes sur leurs bataii- 
« Ions, les bataillons sur la division : et ce n'était 
« point un coup de main, car les Russes avaient 
« montré du canon! Dès le commencement de 
a l'attaque, ses éclats avaient été, à trois lieues de 
« là, porter au vice-roi la nouvelle d'un combat 
a sérieux. » 

Le rapport ajoutait « qu'alors le prince était ac- 
« couru avec quelques officiers ; que ses divisions 
« et sa garde l'avaient suivi précipitamment. A 
« mesure qu'il s'est approché, un vaste amphi- 
« théâtre tout animé s'est déployé devant lui ; la 
« Louja en marquait le pied, et déjà une nuée de 
« tirailleurs russes disputaient ses rives. » 

Derrière eux, et du haut des escarpemens de la 
ville, leur avant-garde plongeait ses feux sur Del- 
zons : au-delà, sur la plaine haute, toute l'armée 
de Kutusof accourait, en deux longues et noires 
colonnes, par les deux routes de Lectazowo. On 
les voyait se prolonger et se retrancher sur cette 
pente rase, d'une demi-lieue de rayon, d'où elles 
dominaient et embrassaient tout par leur nombre 
et leur position ; déjà même elles s'établissaient 
en travers de cette vieille route de Kalougha, li- 
bre hier, et que nous étions maîtres d'occuper et 
de parcourir, mais que désormais Kutusof pourra 
défendre pied à pied. 

TCn même temps Vartillerie ennemie a profité 



122 HISTOIRE DE NAPOLEON 

des hauteurs qui, de son côté, bordent la rivière ; 
ses feux traversent le fond du repli dans lequel 
Delzons et ses troupes sont engagés. La position 
était intenable, et toute hésitation funeste. Il fal- 
lait en sortir, ou par une prompte retraite, ou par 
une attaque impétueuse; mais c'était devant nous 
qu'était notre retraite, et le vice-roi a ordonné 
l'attaque. 

Après avoir franchi la Louja sur un pont étroit, 
ta grande-route de Kalougha entre dans Malo- 
laroslavetz, en suivant le fond d'un ravin qui 
monte dans la ville. Les Russes remplissaient en 
masse ce chemin creux : Delzons et ses Français 
s'y enfoncent tête baissée ; les Russes rompus sont 
renversés; ils cèdent, et bientôt nos baïonnettes 
brillent sur les hauteurs. 

Delzons se croyant sûr de la victoire, l'annonça. 
Il n'avait plus qu'une enceinte de bâtimens à en- 
vahir, mais ses soldats hésitèrent. Lui s'avança, et 
il les encourageait du geste, de la voix, et de son 
exemple, quand une balle le frappa au front, et 
l'étendit par terre. On vit alors son frère se jeter 
sur lui, le couvrir de son corps, le serrer dans ses 
bras, et vouloir l'arracher du feu et de la mêlée ; 
mais une seconde balle l'atteignit lui-même, et 
tous deux expirèrent ensemble. 

Cette perte laissait un grand vide qu'il fallut 
remplir. Guilleminot remplaça Delzons, et d'à- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. i2U 

Lord il jeta cent grenadiers dans une église et dans 
son cimetière dont ils crénelèrent les murs. Cette 
église, située à gauche du grand chemin, le do- 
minait ; on lui dut la victoire. Cinq fois, dans 
cette journée, ce poste se trouva dépassé par les 
colonnes russes qui poursuivaient les nôtres, et 
cinq fois ses coups, ménagés et tirés à propos sur 
leur flanc et sur leurs derrières, inquiétèrent et 
ralentirent leur impulsion ; puis, quand nous re- 
prenions l'offensive, cette position les mettait en- 
tre deux feux, et assurait le succès de nos attaques. 
A peine ce général a-t-il fait cette disposition, 
que des nuées de Russes l'assaillent; il est re- 
poussé vers le pont, où le vice-roi se tenait pour 
juger des coups et préparer ses réserves. D'abord 
les secours qu'il envoya ne vinrent que faibles, les 
uns après les autres ; et, comme il arrive toujours, 
chacun d'eux, insuffisant pour un grand effort, 
fut successivement détruit sans résultat. 

Enfin toute la i/j. 6 division s'engage; alors le 
combat remonte et regagne une troisième fois les 
. hauteurs. Mais dès que les Français dépassent les 
maisons, dès qu'ils s'éloignent du point central 
d'où ils sont partis, dès qu'ils paraissent dans la 
plaine, où ils sont à découvert, où le cercle s'a- 
grandit, ils ne suffisent plus : alors, écrasés par 
les feux de toute une armée, ils s'étonnent et s'é- 
branlent: de nouveaux Russes accourent sans 



124 HISTOIRE DE NAPOLEON 

cesse, et nos rangs éclaircis cèdent et se brisent : 
les obstacles du terrain augmentaient leur desor- 
dre, et les voilà encore qui redescendent précipi- 
tamment en abandonnant tout. 

Mais des obus avaient embrasé derrière eux 
cette ville de bois; en reculant, ils rencontrent 
l'incendie ; le feu les repousse sur le feu ; les re- 
crues russes fanatisées s'acharnent; nos soldats 
s'indignent; on se bat corps à corps : on en voit 
se saisir d'une main, frapper de l'autre, et, vain- 
queur ou vaincu, rouler au fond des précipices et 
dans les flammes, sans lâcher prise. Là les blessés 
expirent, ou étouffés par la fumée, ou dévorés par 
des charbons ardens. Bientôt leurs squelettes, 
noircis et calcinés, sont d'un aspect hideux, quand 
l'œil y démêle un reste de forme humaine. 

Cependant tous ne firent pas également bien 
leur devoir : on remarqua un chef, grand par- 
leur, qui, du fond d'un ravin, employait à péro- 
rer le temps d'agir. Il retenait près de lui, dans ce 
lieu sûr, ce qu'il fallait de troupes pour l'autoriser 
à y rester lui-même, laissant le reste s'exposer en. 
détail, sans ensemble, et au hasard. 

La i5 c division restait encore. Le vice-roi l'ap- 
pelle ; elle s'avance en jetant une brigade à gauche 
dans le faubourg, et une à droite dans la ville. 
C'étaient des Italiens, des recrues; c'était la pre- 
mière fois qu'ils combattaient. Ils montèrent en 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 12> 

poussant des cris d'enthousiasme , ignorant le 
danger ou le méprisant, par cette singulière dis- 
position qui rend la vie moins chère dans sa fleur 
qu'à son déclin, soit que jeune on craigne moins 
la mort, par l'instinct de son éloignement, ou 
qu'à cet âge, riche de jours, et prodigue de tout, 
on prodigue sa vie comme les riches leur for- 
tune. 

Le choc fut terrible; tout fut reconquis une 
quatrième fois, et tout perdu de même. Plus ar- 
dens que leurs anciens pour commencer, ils se 
dégoûtèrent plus tôt, et revinrent en fuyant sur les 
vieux bataillons qui les soutinrent, et qui furent 
obligés de les ramener au danger. 

Ce fut alors que les Russes, enhardis par leur 
nombre sans cesse croissant, et par le succès, des- 
cendirent par leur droite pour s'emparer du pont 
et nous couper toute retraite. Le prince Eugène 
en était à sa dernière réserve; il s'engagea lui- 
même avec sa garde. A cette vue et à ses cris, les 
restes des i3% 14 e et i5 e divisions se raniment; 
elles font un dernier et puissant effort, et, pour la 
cinquième fois, la guerre est encore reportée sur 
les hauteurs. 

En même temps le colonel Péraldi et les chas- 
seurs italiens culbutaient, à coups de baïonnettes, 
les Russes qui déjà voyaient la gauche du pont ; 
et sans reprendre haleine, enivrés de la fumée et 



I2G HISTOIRE DE NAPOLEON 

des feux qu'ils ont traversés, des coups qu'ils don- 
naient, et de leur victoire, ils s'emportèrent au 
loin dans la plaine haute, et voulurent s'emparer 
des canons ennemis ; mais une des crevasses pro- 
fondes dont le sol russe est sillonné, les arrêta 
sous un feu meurtrier m y leurs rangs s'ouvrirent, la 
cavalerie ennemie les attaqua ; ils furent repous- 
sés jusque dans les jardins du faubourg. Là ils 
s'arrêtent et se resserrent; Durrieu, Gifflinga, 
Trezel, Français et Italiens, tous défendent avec 
acharnement les issues hautes de la ville, et les 
Russes, enfin rebutés, reculent et se concentrent 
sur la route de Kalougha, entre les bois et Malo- 
Iaroslavetz. 

C'est ainsi que dix-huit mille Italiens et Fran- 
çais, ramassés au fond d'un ravin, ont vaincu cin- 
quante mille Russes placés au-dessus de leurs tê- 
tes, et secondés par tous les obstacles que peut 
offrir une ville bâtie sur une pente rapide. 

Toutefois l'armée contemplait avec tristesse ce 
champ de bataille, où sept généraux et quatre 
mille Français et Italiens venaient d'être blessés 
ou tués. La vue des pertes de l'ennemi ne conso- 
lait pas; elle n'était pas double de la nôtre, et 
leurs blessés seraient sauvés. On se rappelait d'ail- 
leurs que, dans une pareille position, Pierre I er , 
en sacrifiant dix Russes contre un Suédois, avait 
cru, non seulement ne faire qu'une perte égale, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. «57 

mais même gagner à ce terrible marché. On gé- 
missait surtout, en pensant qu'un choc si san- 
glant eût pu être épargné. 

En effet, des feux qui brillèrent sur notre gau- 
che, dans la nuit du 23 au 24, avertirent du mou- 
vement des Russes vers Malo-Iaroslavetz ; et ce- 
pendant on remarquait qu'on y avait marché 
languissamment ; qu'une division seule, jetée à 
trois lieues de tout secours, y avait été négligem- 
ment aventurée ; que les corps d'armée étaient 
restés hors de portée les uns des autres. Qu'étaient 
devenus ces mouvemens rapides et décisifs de 
Marengo, d'Ulm et d'Eckmiihl ! Pourquoi cette 
marche molle et pesante dans une circonstance si 
critique? Etait-ce notre artillerie et nos bagages 
qui nous avaient tant aianguis? C'était là ce qu'il 
y avait de plus vraisemblable. 



28 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE III. 



Quand l'empereur écouta le rapport de ce com- 
bat, il était à quelques pas à droite de la grande 
route, au fond d'un ravin, sur le bord du ruis- 
seau et du village de Ghorodinia, dans une ca- 
bane de tisserand, maison de bois, vieille, déla- 
brée, infecte. Là il se trouvait à une demi-lieue 
de Malo - Iaroslavetz, à l'entrée du repli de la 
Louja. Ce fut dans cette habitation vermoulue, et 
dans une chambre sale, obscure, et partagée en 
deux par une toile, que le sort de l'armée et de 
l'Europe allait se décider. 

Les premières heures de la nuit se passèrent à 
recevoir des nouvelles. Toutes annonçaient que 
l'ennemi se préparait pour le lendemain à une 
bataille que tous inclinaient à refuser. A onze 
heures du soir Bessières entra. Ce maréchal de- 
vait son élévation à d'honorables services et à 
l'affection de l'empereur, qui s'était attaché à lui 
comme à sa création. Il est vrai qu'on ne pouvait 
être favori de Napoléon comme d'un autre mo- 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 129 

iiarque, qu'il fallait du moins l'avoir suivi, lui 
être de quelque utilité, car il sacrifiait peu à l'a- 
gréable ; qu'enfin il fallait avoir été plus que le 
témoin de tant de victoires ; et l'empereur fati- 
gué s'habituait à regarder par des yeux qu'il 
croyait avoir formés. 

Il venait d'envoyer ce maréchal pour examiner 
l'attitude des ennemis. Bessières a obéi : il a soi- 
gneusement parcouru le front de la position des 
Russes : « Elle est, dit-il, inattaquable ! — O ciel! 
« s'écrie l'empereur en joignant les mains, avez- 
« vous bien vu? est-il bien vrai? m'en répondez- 
« vous?» Bessières répète son assertion : il af- 
firme « que trois cents grenadiers suffiraient là 
« pour arrêter une armée. » On vit alors Napo- 
léon croiser ses bras d'un air consterné, baisser 
la tête, et rester comme enseveli dans les plus 
tristes réflexions. « Son armée est victorieuse et 
«lui vaincu. Sa route est coupée; sa manœuvre 
« déjouée : Kutusof, un vieillard, un Scythe, l'a 
«prévenu! Et il ne peut accuser son étoile. Le 
« soleil de France ne semble-t-ii pas l'avoir suivi 
« en Russie ! Hier encore la route de Malo-Iaros- 
« lavetz n'était-elle pas libre ? Sa fortune ne lui a 
« donc pas manqué, est-ce lui qui a manqué à sa 
« fortune ? »' 

Perdu dans cet abîme de pensées désolantes, iî 
tombe dans une si grande contention d'espril, 

HISTOIRE DE NAPOLEON. II. 9 



10 HISTOIRE DE NAPOLEON 

qu'aucun de ceux qui l'approchent n'en peut tirer 
une parole. A peine, à force d'importunités, par- 
vient-on à obtenir de lui un signe de tête. Il veut 
enfin prendre quelque repos. Mais une brûlante 
insomnie le travaille. Tout le reste de cette cruelle 
nuit, il se couche, se relève, appelle sans cesse, 
sans toutefois qu'aucun mot trahisse sa détresse 
c'est seulement par l'agitation de son corps qu'on 
juge de celle de son esprit. 

Vers quatre heures du matin, un de ses offi- 
ciers d'ordonnance, le prince d'Aremberg, vinl 
l'avertir que, dans l'ombre de la nuit et des bois, 
et à la faveur de quelques plis de terrain, des Go- 
saks se glissaient entre lui et ses avant-postes. 
L'empereur venait d'envoyer Poniatowski sur sa 
droite, à Kremepskoé. Il attendait si peu l'ennemi 
de ce côté, qu'il avait négligé de faire éclairer 
son flanc droit. Il méprisa donc l'avis de son of- 
ficier d'ordonnance. 

Dès que le soleil du 25 se montra à l'horizon, 
il monta à cheval et s'avança sur la route de Ka- 
lougha, qui n'était plus pour lui que celle de Malo- 
Iaroslavetz. Pour atteindre le pont de cette ville 
il fallait qu'il traversât la plaine, longue et large 
d'une demi-lieue, que la Louja embrasse de son 
contour : quelques officiers seulement suivaient 
l'empereur. Les quatre escadrons de son escorte 
habituelle n'ayant pas été avertis, se hâtaient pour 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 131 

le rejoindre, mais ne l'avaient pas encore atteint. 
La route était couverte de caissons d'ambulance, 
d'artillerie et de voitures de luxe : c'était Tinté- 
rieur de l'armée, chacun marchait sans défiance. 

On vit d'abord au loin, vers la droite, courir 
quelques pelotons, puis de grandes lignes noires 
s'avancer. Alors des clameurs s'élevèrent : déjà 
quelques femmes et quelques goujats revenaient 
sur leurs pas en courant, n'entendant plus rien, 
ne répondant à aucune question, l'air tout effaré, 
sans voix et sans haleine. En même temps la file 
des voitures s'arrêtait incertaine, le trouble s'y 
mettait; les uns voulaient continuer, d'autres 
retourner : elles se croisèrent, se culbutèrent ; ce 
fut bientôt un tumulte, un désordre complet. 

L'empereur regardait et souriait, s'avançant 
toujours , et croyant à une terreur panique. Ses 
aides-de-camp soupçonnaient des Cosaks, mais 
ils les voyaient marcher si bien pelotonnés, qu'ils 
en doutaient encore ; et si ces misérables n'eus- 
sent pas hurlé en attaquant, comme ils le font 
tous pour s'étourdir sur le danger, peut-être que 
Napoléon ne leur eût pas échappé. Ce qui aug- 
menta le péril, c'est qu'on prit d'abord ces cla- 
meurs pour des acclamations, et ces hourra pour 
des cris de « vive l'empereur. » 

C'était Platof et six mille Cosaks qui , derrière 
notre avant -garde victorieuse, avaient tenté de 

9, 



1,3-2 HISTOIRE DE NAPOLEON 

traverser la rivière, la plaine basse et le grand 
chemin , en enlevant tout sur leur passage ; et 
dans cet instant même où l'empereur, tranquille 
au milieu de son armée et des replis d'une rivière 
ravineuse, s'avançait, en ne voulant pas croire à 
un projet si audacieux, ils l'exécutaient! 

Une fois lancés , ils s'approchèrent si rapide- 
ment, que Rapp n'eut que le temps de dire à 
l'empereur : « Ce sont eux, retournez I » L'empe- 
reur, soit qu'il vit mal, soit répugnance à fuir, 
s'obstina, et il allait être enveloppé, quand Rapp 
saisit la bride de son cheval et le fit tourner en ar- 
rière en lui criant : « Il le faut ! » et réellement il 
convenait de fuir. La fierté de Napoléon ne put 
s'y décider. Il mit l'épée à la main, le prince de 
Neufchâtel et le grand-écuyer l'imitèrent, et se 
plaçant sur le côté gauche de la route, ils atten- 
dirent la horde. Quarante pas les en séparaient à 
peine. Rapp n'eut que le temps de se retourner 
et de faire face à ces barbares, dont le premier 
enfonça si violemment sa lance dans le poitrail 
de son cheval, qu'il le renversa. Les autres aides- 
de-camp et quelques cavaliers de la garde déga- 
gèrent ce général. Cette action, le courage de Le- 
coulteux, les efforts d'une vingtaine d'officiers et 
de chasseurs, et surtout la soif de ces barbares 
pour le pillage, sauvèrent l'empereur. 

Pourtant ils n'avaient qu'à étendre la main 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 138 

pour le saisir ; car au même moment, la horde, 
en traversant la grande route, y culbuta tout, che- 
vaux, hommes, voitures, blessant et tuant les uns 
et les entraînant dans les bois pour les dépouiller: 
puis, détournant les chevaux attelés aux canons, 
ils les emmenaient à travers champs. Mais ils n'eu- 
rent qu'une victoire d'un instant, un triomphe de 
surprise. La cavalerie de la garde accourut : à 
cette vue, ils lâchèrent prise, ils s'enfuirent, et ce 
torrent s'écoula en laissant, il est vrai, de fâcheu- 
ses traces, mais en abandonnant tout ce qu'il en- 
traînait. 

Cependant plusieurs de ces barbares s'étaient 
montrés audacieux jusqu'à l'insolence. On les 
avait vus se retirer à travers l'intervalle de nos 
escadrons, au pas, et en rechargeant tranquille- 
ment leurs armes. Ils comptaient sur la pesanteur 
de nos cavaliers d'élite et sur la légèreté de leurs 
chevaux, qu'ils pressent avec un fouet. Leur fuite 
s'était opérée sans désordre : ils avaient fait face 
plusieurs fois, sans attendre, il est vrai, jusqu'à la 
portée du feu, de sorte qu'ils avaient à peine 
laissé quelques blessés et pas un prisonnier. En- 
fin, ils nous avaient attirés sur des ravins hérissés 
de broussailles, où leurs canons, qui les y atten- 
daient, nous avaient arrêtés. Tout cela faisait ré- 
fléchir. Notre armée était s ée, et la guerre re- 
naissait toute neuve et entière. 



134 HISTOIRE DE NAPOLEON 

L'empereur, frappé cT étonneraient qu'on eût 
ose l'attaquer, s'arrêta jusqu'à ce que la plaine 
fût nettoyée; puis il regagna Malo-Iaroslavetz, 
où le vice-roi lui montra les obstacles vaincus la 
veille. 

La terre elle-même en disait assez. Jamais 
champ de bataille ne fut d'une plus terrible élo- 
quence ! Ses formes prononcées, ses ruines tou- 
tes sanglantes ; les rues, dont on ne reconnaissait 
plus la trace qu'à la longue traînée de morts et de 
tètes écrasées par les roues des canons ; des bles- 
sés, qu'on apercevait encore sortant des décom- 
bres, et se traînant avec leurs habits, leurs che- 
veux, et leurs membres à demi-consumés, en 
poussant des cris lamentables ; enfin le bruit lu- 
gubre des tristes et derniers honneurs que les gre- 
nadiers rendaient aux restes de leurs colonels et 
de leurs généraux tués; tout attestait le choc le 
plus acharné. L'empereur, dit-on, n'y vit que de 
la gloire ; il s'écria « que l'honneur d'une si belle 
« journée appartenait tout entier au prince Eu- 
« gène : » mais, déjà saisi d'une funeste impres- 
sion, ce spectacle l'augmenta. Il s'avança ensuite 
dans la plaine haute. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 135 



CHAPITRE IV 



Mes compagnons, vous le rappelez -vous ce 
champ funeste où s'arrêta la conquête du monde v 
où vingt ans de victoires vinrent échouer, où com- 
mença le grand écroulement de notre fortune ? 
Vous représentez-vous encore cette ville boule- 
versée et sanglante, ces profonds ravins, et les 
bois qui environnent cette plaine haute, et en font 
comme un champ clos. D'un côté, les Français 
venant du nord qu'ils évitent ; de l'autre, à l'en- 
trée des bois, les Russes gardant le sud, et cher- 
chant à nous repousser sur leur puissant hiver ; 
Napoléon entre ces deux armées, au milieu de 
cette plaine, ses pas et ses regards errans du midi 
à l'ouest, sur les routes de Kalougha et de Me- 
dyn : toutes deux lui sont fermées. Sur celle de 
Kalougha , Kutusof et cent vingt mille hommes 
paraissent prêts à lui disputer vingt lieues de dé- 
filés; du côté de Medyn, il voit une cavalerie 
nombreuse : c'est Plalof et ces mêmes hordes qui 



»36 HISTOIRE DE NAPOLEON 

viennent de pénétrer dans le flanc de l'armée, qui 
Font traversée de part en part, et qui en sont res- 
sorties chargées de butin , pour se reformer sur 
son flanc droit, où des renforts et leur artillerie 
les ont attendus. C'est de ce côté que les yeux de 
l'empereur se sont attaches le plus long-temps, 
qu'il a consulté ses cartes, écouté ses chefs, et 
apprécié tout ce qu'avait de critique ^sa position, 
par l'extrême violence de leurs dissentimens , 
dont sa présence ne peut contenir l'expression : 
puis, tout chargé de regrets et de tristes pressenti- 
mens, on l'a vu revenir lentement dans son quar- 
tier-général. 

Murât, le prince Eugène, Berthier, Davout et 
Bessières l'avaient suivi. Cette chétive habitation 
d'un obscur artisan renfermait un empereur, deux 
rois, trois généraux d'armée. Ils allaient y déci- 
der de l'Europe et de l'armée qui l'avait conquise. 
Smolensk était le but! Y marchera-t-on par Ka- 
lougha, Medyn ou Mojaïsk? Cependant Napoléon 
est assis devant une table ; sa tête s'appuie sur ses 
mains qui cachent ses traits , et sans doute aussi 
la détresse qu'ils expriment. 

On respectait un silence plein de destinées si 
imminentes, quand Murât, qui ne marchait que 
par bonds, se fatigue de cette hésitation. N'écou- 
tant que son génie, tout entier dans la chaleur de 
Son sang, il s'élance hors de cette incertitude pat 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 137 

Un de ces premiers mouvemens qui élèvent ou 
précipitent. 

11 se lève, il s'écrie « qu'on pourra l'accuser 
« encore d'imprudence, mais qu'à la guerre c'est 
« aux circonstances à décider de tout, et à don- 
« ner à chaque chose son nom ; que là où il n'y a 
«plus qu'à attaquer, la prudence devient témé- 
« rite, et la témérité prudence ; que s'arrêter est 
« impossible , fuir dangereux ; qu'il faut donc 
« poursuivre. Qu'importent cette attitude mena- 
« çante des Russes, et leurs bois impénétrables ! 
« il les méprise. Qu'on lui donne seulement les 
« restes de sa cavalerie et celle de la garde, et il 
« va s'enfoncer dans leurs forêts, dans leurs bâ- 
te taillons, renverser tout, et rouvrir à l'armée la 
« route de Kalougha. » 

Ici Napoléon, soulevant sa tête, fit tomber toute 
cette fougue, en disant « que c'était assez de té-^ 
« mérités ; qu'on n'avait que trop fait pour la 
« gloire ; qu'il était temps de ne plus songer qu'à 
« sauver les restes de l'armée. » 

Alors Bcssières, soit que son orgueil eût frémi 
à l'idée d'obéir au roi de Naples, soit désir de 
conserver intacte cette cavalerie de la garde, qu'il 
avait formée, dont il répondait à Napoléon, et 
dans laquelle consistait son commandement ; Bes- 
sières, qui se sent soutenu, ose ajouter «que, pour 
* de pareils efforts, dans l'armée, dans la garde 



*»a HISTOIRE DE NAPOLEON 

« même, l'élan manquerait. Déjà l'on y disait que 
« les transports étant insuffisans , désormais le 
« vainqueur atteint resterait en proie aux vain- 
« eus ; qu'ainsi toute blessure serait mortelle : 
« Murât serait donc suivi mollement. Et dans 
t< quelle position ! on venait d'en reconnaître la 
<c force; contre quels ennemis! n'avait-on pasre- 
« marqué le champ de bataille de la veille, et avec 
« quelle fureur les recrues russes, à peine armées 
« et vêtues, venaient de s'y faire tuer? » Ce ma- 
réchal finit en prononçant le mot de retraite, que 
l'empereur approuva de son silence. 

Aussitôt le prince d'Eckmiïhl déclara que, « puis- 
se qu'on se décidait à se retirer, il demandait que 
« ce fût par Medyn et Smolensk. » Mais Murât 
interrompt Davout, et soit inimitié ou découra- 
gement, suite ordinaire d'une témérité repoussée, 
il s'étonne « qu'on ose proposer à l'empereur une 
« si grande imprudence. Davout a-t-il juré la perte 
« de l'armée ? veut-il qu'une si longue et si lourde 
« colonne aille se traîner sans guides et incertaine 
« sur une route inconnue, à portée de Kutusof, 
« offrant son flanc à tous les coups de l'ennemi ? 
« Sera-ce lui, Davout, qui la défendra? Pourquoi, 
« quand derrière nous Borowsk et Véréia nous 
« conduisent sans danger à Mojâïsk, refuser cette 
« voie de salut? Là des vivres doivent avoir été 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 120 

« rassemblés, tout nous y est connu, aucun traî- 
« tre ne nous égarera. » 

A ces mots, Davout, tout brûlant d'une colère 
qu'il concentre avec effort, répond « qu'il pro- 
ie pose une retraite à travers un sol fertile, sur 
« une route vierge, nourricière, grasse, intacte, 
« dans des villages encore debout, et par le che- 
« min le plus court, afin que l'ennemi ne s'en 
« serve pas pour nous couper la route de Mojaïsk 
« à Smolensk, celle que désigne Murât. Et quelle 
« route! un désert de sables et de cendres, où des 
« convois de blessés s'ajouteront à nos embarras, 
« où nous ne trouverons que des débris, des tra- 
« ces de sang, des squelettes, et la famine ! 

« Qu'au reste il doit son avis quand on le lui 
« demande ; qu'il obéira à l'ordre qui lui sera con- 
te traire avec le même zèle qu'il exécuterait celui 
« qu'il aurait inspiré ; mais que l'empereur seul 
«avait le droit de lui imposer silence, et non 
« Murât, qui n'était pas son souverain et qui ne le 
« serait jamais ! » 

La querelle s 4 échauffant, Bessières et Berthier 
s'interposèrent. Pour l'empereur, toujours absorbé 
dans la même attitude, il paraissait insensible. 
Enfin il rompit son silence et ce conseil par ces 
mots : a C'est bien, messieurs, je me déciderai. » 

il se décida à se retirer, et ce fut par le chemin 
\\u\ d'abord l'éloignait le plus promptement de 



HO HISTOIRE DE NAPOLEON 

l'ennemi; mais il fallut encore un cruel effort 
pour qu'il pût s'arracher à lui-même un ordre 
de marche si nouveau pour lui. Cet effort fut si 
pénible, il coûta tant à sa fierté , que dans ce 
combat intérieur il perdit l'usage de ses sens. 
Ceux qui le secoururent ont dit que le rapport 
d'une autre échauffourée de Cosaks, vers Bo- 
rowsk, à quelques lieues derrière l'armée, fut le 
faible et dernier choc qui acheva de le détermi- 
ner à cette funeste résolution. 

Ce qui est remarquable, c'est qu'il ordonna cette 
retraite vers le nord, au même moment où Ku- 
tusof et ses Russes, tout ébranlés du choc de 
Malo-Iaroslavetz, se retiraient vers le sud. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 14 1 



CHAPITRE V. 



Dans cette même nuit une même anxie'té avait 
agité le camp des Russes. Pendant le combat de 
Malo-Iaroslavetz, on avait vu Kutusof ne s'appro- 
cher du champ de bataille qu'en tâtonnant, s'ar- 
rêtant à chaque pas, sondant le terrain, comme 
s'il eût craint de le voir manquer sous lui, et se 
faisant arracher successivement les différens corps 
qu'il envoyait au secours de Doctorof, Il n'osa 
venir lui-même se placer en travers du chemin 
de Napoléon, qu'à l'heure où les batailles géné- 
rales ne sont plus à craindre. 

Alors Wilson, tout échauffé du combat, était 
accouru vers lui ; Wilson, cet Anglais actif, re- 
muant, celui qu'on vit en Egypte, en Espagne, et 
partout l'ennemi des Français et de Napoléon. Il 
représentait dans l'armée russe les alliés ; c'était, 
au milieu de la puissance de Kutusof, un homme 
indépendant, un observateur, un juge même, 
motifs infaillibles d'aversion ; sa présence était 
odieuse au vieillard russe, et la haine ne man- 



142 HISTOIRE DE NAPOLEON 

quant jamais d'engendrer la haine, tous deux se 
détestaient. 

Wilson lui reproche son inconcevable lenteur; 
cinq fois dans une seule journée elle venait de 
leur faire manquer la victoire, comme à Yin- 
kowo; et il lui rappelle ce combat du 18 octobre. 
En effet, ce jour-là Murât était perdu si Kutusof 
eût occupé fortement le front des Français par 
une vive attaque quand Béningsen tournait leur 
aile gauche. Mais, soit insouciance ou lenteur, 
défauts de la vieillesse, soit, comme le disent plu- 
sieurs Russes, que Kutusof fût plus envieux de 
Béningsen qu'ennemi de Napoléon, le vieillard 
avait attaqué trop mollement, trop tard, et s'était 
arrêté trop tôt. 

Wilson continue, il l'interpelle ; il lui demande 
pour le lendemain une bataille décisive, et, sur 
son refus, il s'écrie « qu'il veut donc ouvrir un 
« libre passage à Napoléon ! le laisser s'échapper 
« avec sa victoire ! Quel cri d'indignation s'élè- 
« vera dans Pétersbourg, à Londres, dans toute 
« l'Europe ! N'entend-il pas déjà les murmures 
« des siens ! » 

Mais Kutusof irrité lui répond « que, oui sans 
« doute il ferait à l'ennemi un pont d'or plutôt 
« que de compromettre son armée, et avec elle le 
« sort de tout l'empire. Napoléon ne fuit-il pas £ 
« pourquoi l'arrêter, le forcer à vaincre ? Le temps 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 143 

« suffit contre lui : de tous les alliés des Russes , 
«l'hiver est le plus sûr; il veut attendre son se- 
« cours. Pour l'armée russe, elle est à lui ; elle 
« lui obéira malgré les clameurs de Wilson : 
« Alexandre bien informé l'approuvera : que lui 
« importe l'Angleterre ! est-ce donc pour elle qu'il 
« combat? Avant tout il est Russe ; il veut que la 
« Russie soit délivrée ; elle va l'être sans courir 
« encore la chance d'une bataille ; et, quant au 
« reste de l'Europe, il lui importe peu que ce soit 
« la France ou l'Angleterre qui y domine. » 

Ainsi Wilson est repoussé, et pourtant Kutu- 
sof, enfermé avec l'armée française dans cette 
plaine haute de Malo-Iaroslavetz, se trouve forcé 
d'y montrer l'appareil le plus menaçant. Il y dé- 
ploie, le 25, toutes ses divisions, et sept cents 
pièces d'artillerie. Dans les deux armées on ne 
doute plus qu'un dernier jour ne soit arrivé; 
Wilson y croit lui-même. Il a remarqué que les 
lignes russes sont adossées à un ravin fangeux 
que traverse un pont mal sûr. Cette seule voie de 
retraite, à la vue de l'ennemi, lui paraît impra- 
ticable : il faut enfin que Kutusof vainque ou pé- 
risse, et l'Anglais sourit à l'espoir d'une bataille 
décisive : que son issue soit fatale à Napoléon, ou 
dangereuse pour la Russie, elle sera sanglante, et 
l'Angleterre ne peut qu'y gagner. 

Toutefois, la nuit venue, inquiet encore, il 



144 HISTOIRE DE NAPOLEON 

parcourt les rangs ; il jouit en écoutant Kutusof 
jurer enfin qu'il va combattre ; il triomphe en 
voyant tous les généraux russes se préparer pour 
un choc terrible ; Béningsen seul en doule encore. 
Néanmoins l'Anglais, en songeant que la position 
ne permettait plus de reculer, reposait enfin en 
attendant le jour, quand, vers trois heures du ma- 
tin, un ordre général de retraite le réveille. Tous 
ses efforts furent inuliles. Kutusof était décidé à 
fuir vers le sud, d'abord à Gonczarewo, puis au- 
delà de Kalougha, et déjà, sur lOka, tout était 
prêt pour son passage. 

C'était dans ce même instant que Napoléon or- 
donnait aux siens de se retirer vers le nord , sur 
Mojaïsk. Les deux armées se tournèrent donc le 
dos, en se trompant mutuellement par leurs ar- 
rière-gardes. 

Du côté de Kutusof, Wilson assure que ce fut 
comme une déroute. On vit de toutes parts arri- 
ver à l'entrée du pont, auquel l'armée russe était 
adossée, la cavalerie, les canons, les voitures et 
les bataillons. Là toutes ses colonnes , accourant 
de la droite, de la gauche et du centre, se rencon- 
trent, se pressent et se confondent en une masse 
si énorme, si amoncelée, quelle perd toute puis- 
sance de mouvement. On fut plusieurs heures à 
pouvoir désencombrer et faire dégorger ce pas^ 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 145 

sage. Quelques boulets de Davout qu'il crut per- 
dus, tombèrent dans cette bagarre. 

Napoléon n'avait qu'à avancer sur cette foule 
en désordre. Ce fut lorsque le plus grand effort, 
celui de Malo-Iaroslavetz, était fait, et quand il 
n'y avait plus qu'à marcher, qu'il se retira. Mais 
voilà la guerre : on n'essaie, on n'ose jamais as- 
sez, L'ost ignore ce que fait l'ost. Les avant-pos- 
tes sont les dehors de ces deux grands corps en- 
nemis ; c'est par-là qu'ils s'en imposent. Il y a un 
abîme entre deux armées en présence ! 

Au reste, ce fut peut-être parce que l'empereur 
avait manqué de prudence à Moscou, qu'ici il 
manqua de témérité : il se fatigua; ces deux 
échauffourées de Cosaks l'avaient dégoûté; ses 
blessés l'attendrirent : tant d'horreurs le rebutè- 
rent ; et, comme les hommes de résolutions ex- 
trêmes, n'espérant plus de victoire entière, il se 
résolut à une retraite précipitée. 

Depuis ce moment, il ne vit plus que Paris, de 
même qu'en partant de Paris il n'avait eu en vue 
que Moscou. Ce fut le 26 octobre que commença 
le fatal mouvement de notre retraite. Davout, 
avec vingt-cinq mille hommes, resta à l'arrière- 
garde. Pendant qu'il avançait de quelques pas, et 
jetait, sans le savoir, la terreur chez les Russes, 
la grande armée étonnée leur tournait le dos. 
Elle marchait les yeux baissés, comme honteuse 



HISTOIRE TtV. NAPOLEON. II. 



146 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

et humiliée. Au milieu d'elle son chef, sombre 
et silencieux, paraissait mesurer avec anxiété sa 
ligne de communication avec les places de la 
Vistule. 

Sur plus de deux cent cinquante lieues, elle ne 
lui offre que deux points d'arrêt et de repos : 
Smolensk d'abord, puis Minsk. Il a fait de ces 
deux villes ses deux grands dépôts ; d'immense 
magasins y sont réunis. Mais Wittgenstein, tou 
jours devant Polotsk, menace le flanc gauche de la 
première, et Tchitchakof, déjà à Bresk-Litowski , 
le flanc droit de la seconde. Les forces de Witt- 
genstein s'accroissent de recrues et de nouveaux 
corps qu'il reçoit journellement, et de l'affaiblis- 
sement graduel de Saint-Cyr. 

Cependant Napoléon compte sur le duc de Bel- 
lune et ses trente-six mille hommes de troupes 
fraîches. Ce corps d'armée est à Smolensk depuis 
les premiers jours de septembre ; il compte sur 
les détachemens qu'envoient les dépôts, sur les 
malades et les blessés rétablis, sur les traîneurs 
ralliés et formés à Yilna en bataillons de marche. 
Tous arriveront successivement en ligne, et rem- 
pliront les lacunes qu'ont faites dans les rangs le 
fer, la faim et les maladies. Il aura donc le temps 
de regagner cette position de la Diïna et du Bo- 
rysthène, où il veut qu'on croie que sa présence, 
s'ajoutant à celle de Victor, de Saint-Cyr et de 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 147 

Macdonald, contiendra Wittgenstein , arrêtera 
Kutusof, et menacera Alexandre jusque dans sa 
seconde capitale. 

C'est pourquoi il publie qu'il va se placer sur 
la Diina. Mais ce n'est point encore sur ce fleuve 
et sur le Borysthène que sa pensée se repose ; il 
sent que ce n'est pas avec une armée harassée et 
réduite qu'il pourra garder l'intervalle de ces deux 
fleuves, et leur cours que les glaces vont effacer. 
Il ne compte point sur une mer de neige de six 
pieds de profondeur, que l'hiver va étendre sur 
ces contrées, mais que l'hiver pourra rendre so- 
lide : alors tout serait chemin à l'ennemi pour ar- 
river jusqu'à lui, pour pénétrer dans les interval- 
les de ses cantonnemens de bois répandus sur 
deux cents lieues de frontières, et les brûler. 

S'il s'y était d'abord arrêté, comme il l'avait 
annoncé à son arrivée à Vitepsk ; s'il y avait con- 
servé et rétabli son armée; si Tormasof, Tchit- 
chakof et Hœrtel eussent été chassés de la Volhi- 
nie ; si, dans ces riches provinces, il eût levé cent 
mille Cosaks, alors ses quartiers d'hiver eussent 
été habitables. Mais aujourd'hui rien n'y est prêt, 
et non seulement ses forces y sont insuffisantes, 
mais Tchitchakof, à cent lieues en arrière de lui, 
y menacerait encore ses communications avec 
l'Allemagne et la France, et sa retraite C'est donc 

10. 



148 HISTOIRE DE NAPOLEON 

à cent lieues plus loin que Smolensk, dans une 
position plus resserrée, derrière les marais de la 
Bérézina, c'est à Minsk qu'il lui faut aller cher- 
cher des quartiers d'hiver, dont quarante marches 
le séparent. 

Mais y arrivera-t-il à temps? Il doit le croire. 
Dombrowski et ses Polonais, placés autour de 
Bobruisk, qu'ils observent, suffisent pour conte- 
nir Hœrtel. Quant à Schwartzemberg, ce général 
est victorieux ; il est à la tête de quarante-deux 
mille Autrichiens, Saxons et Polonais, que Du- 
rutte et sa division française, accourant de Var- 
sovie, vont porter à plus de cinquante mille 
hommes. Il a poursuivi Tormasof jusque sur le 
Styr. 

Il est vrai que l'armée russe de Moldavie vient 
de s'ajouter aux restes de l'armée de Yolhinie ; 
que Tchitchakof, général actif et déterminé, a 
pris le commandement de ces cinquante-cinq 
mille Russes; que l'Autrichien s'est arrêté ; qu'il 
s'est même cru obligé, le ^3 septembre, de recu- 
ler derrière le Bug; mais il a dû repasser ce fleuve 
à Bresk-Litowski, et Napoléon ignore le reste. 

Toutefois, à moins d'une trahison qu'il est trop 
tard pour prévoir, et qu'un retour précipité peut 
seul prévenir, il se flatte que Schwartzemberg, 
Régnier, Durutte, Dombrowski, et vingt mille 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 149 

hommes répartis à Minsk, Slonim, Grodno et 
Vilna, que soixante- dix mille hommes enfin ne 
laisseront pas soixante mille Russes s'emparer de 
ses magasins, et lui couper sa retraite. 



m HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE VI. 



Napoléon, réduit à de si hasardeuses conjectu- 
res, arrivait tout pensif à Véréia, quand Mortier 
se présenta devant lui. Mais je m'aperçois qu'en- 
traîné, comme nous Tétions alors, par cette rapide 
succession de scènes violentes et d'événemens 
mémorables, mon attention s'est détournée d'un 
fait digne de remarque. Le 23 octobre, à une 
heure et demie du matin, l'air avait été ébranlé 
par une effrayante explosion; les deux armées 
s'en étonnèrent un instant, quoiqu'on ne s'éton- 
nât plus guère, s' attendant à tout. 

Mortier avait obéi ; le Kremlin n'existait plus : 
des tonneaux de poudre avaient été placés dans 
toutes les salles du palais des czars, et cent qua- 
tre-vingt-trois milliers sous les voûtes qui les sou- 
tenaient. Le maréchal, avec huit mille hommes, 
était resté sur ce volcan, qu'un obus russe pou- 
vait faire éclater. Là il couvrait la marche de l'ar- 
mée sur Kalougha, et la retraite de nos différens 
convois vers Mojaïsk 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 15i 

Dans ces huit mille hommes, il y en avait à 
peine deux mille sur lesquels Mortier pût comp- 
ter; les autres, cavaliers démontés, hommes de 
régimens et de pays divers, sous des chefs nou- 
veaux, sans habitudes pareilles, sans souvenirs 
communs, enfin sans rien de ce qui lie, formaient 
ensemble bien moins un corps organise qu'un at- 
troupement : ils ne devaient pas tarder à se dis- 
perser. 

Le commandement du génie avait été confié au 
brave et. savant colonel Després. Cet officier ar- 
rivait du fond de l'Espagne ; il venait de voir se 
terminer, au commencement de septembre, la 
retraite de Madrid à Valence; il vit commencer, 
pendant le mois suivant, celle de Moscou à Vilna. 
Partout nos armes fléchissaient. 

On regardait le duc de Trévise comme un 
homme sacrifié. Les autres chefs, ses vieux com- 
pagnons de gloire, l'avaient quitté les larmes aux 
yeux, et l'empereur en lui disant « qu'il comptait 
« sur sa fortune, mais qu'au reste, à la guerre, il 
« fallait bien faire une part au feu. » Mortier s'é- 
tait résigné sans hésitation. Il avait ordre de dé- 
fendre le Kremlin, puis, en se retirant, de le 
faire sauter, et d'incendier les restes de la ville. 
C'était du château de Krasno-Pachra, le 21 octo- 
bre, que Napoléon lui avait envoyé ses derniers 
ordres. Mortier devait, après les avoir exécutés, 



152 HISTOIRE DE NAPOLEON 

se diriger sur Véréia, et former F arrière-garde de 
l'armée. 

Dans cette lettre, Napoléon lui recommandait 
surtout « de charger sur les voitures de la jeune 
« garde, sur celles de la cavalerie à pied, et sur 
« toutes celles qu'il trouverait, les hommes qui 
« restaient encore aux hôpitaux. Les Romains, 
« ajoutait-il, donnaient des couronnes civiques a 
« ceux qui sauvaient des citoyens ; le duc de Tré- 
« vise en méritera autant qu'il sauvera de soldats. 
« Il faut qu'il les fasse monter sur ses chevaux, 
« sur ceux de tout son monde. C'est ainsi que 
« lui, Napoléon, a fait à Saint-Jean-d'Acre. Il doit 
u d'autant plus prendre cette mesure, qu'à peine 
k le convoi aura rejoint l'armée, on trouvera à lui 
« donner les chevaux et les voitures que la con- 
« sommation aura rendus inutiles. L'empereur 
« espère qu'il aura sa satisfaction à témoigner au 
« duc de Trévise pour lui avoir sauvé cinq cents 
« hommes. Il doit commencer par les officiers, 
«ensuite par les sous -officiers, et préférer les 
« Français ; qu'il assemble donc tous les généraux 
« et officiers sous ses ordres, pour leur faire scn- 
« tir l'importance de cette mesure, et combien ils 
«mériteront de l'empereur, s'ils lui ont sauvé 
« cinq cents hommes. » 

Cependant, à mesure que la grande armée était 
sortie de Moscou, les Cosaks avaient pénétré dans 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 163 

ses faubourgs , et Mortier s'était retiré vers le 
Kremlin, comme un reste de vie se retire vers le 
cœur, à mesure que la mort s'empare des extré- 
mités. Ces Cosaks éclairaient dix mille Russes, 
que commandait Wintzingerode. 

Cet étranger, enflammé de haine contre Napo- 
léon, exalté du désir de reprendre Moscou et de 
se naturaliser en Russie par cet exploit signalé, 
s'emporta loin des siens ; il traverse en courant la 
colonie géorgienne, se précipite vers la ville chi- 
noise et le Kremlin, rencontre des avant-postes, 
les méprise, tombe dans une embuscade ; et, se 
voyant pris dans cette ville qu'il venait prendre, 
il change soudain de rôle, agite en l'air son mou- 
choir, et se déclare parlementaire. 

On le conduisit au duc de Trévise. Là il se ré- 
clama audacieusement du droit des gens qu'on 
violait, disait-il, en sa personne. Mortier lui ré- 
pondit « qu'un général en chef qui se présentait 
« ainsi pouvait être pris pour un soldat téméraire, 
« mais jamais pour un parlementaire, et qu'il eût 
« à rendre sur-le-champ son épée! » Alors n'es- 
pérant plus en imposer, le général russe se rési- 
gna, et convint de son imprudence. 

Enfin, après quatre jours de résistance, les 
Français abandonnent pour jamais cette ville fa- 
tale. Ils emportent avec eux quatre cents blessés ; 
mais en se retirant, ils déposent, dans un lieu sûr 



«5* HISTOIRE DE NAPOLEON 

et secret, un artifice habilement préparé qu'un 
feu lent dévorait déjà ; ses progrès étaient calcu- 
lés : on savait l'heure à laquelle son feu devait 
atteindre l'immense amas de poudre renfermé 
dans les fondations de ces palais condamnés. 

Mortier se hâte de fuir, mais en même temps 
qu'il s'éloigne rapidement, d'avides Cosaks et de 
sales mougiks, attirés, diUon, par la soif du pil- 
lage, accourent, s'approchent; ils écoutent, et 
s'enhardissant du calme apparent qui règne dans 
la forteresse, ils osent y pénétrer; ils montent, 
et déjà leurs mains avides de pillage s'étendaient, 
quand tout-à-coup tous sont détruits, écrasés, 
lancés dans les airs avec ces murs qu'ils ve- 
naient dépouiller, et trente mille fusils qu'on y 
avait abandonnés : puis, avec tous ces débris de 
murailles et ces tronçons d'armes, leurs mem- 
bres mutilés vont au loin retomber en une pluie 
effroyable. 

La terre trembla sous les pas de Mortier. A dix 
îieucs plus loin, à Feminskoé, l'empereur enten- 
dit cette explosion, et lui-même, avec cet accent 
de colère dont il parlait quelquefois à l'Europe, 
il proclame le lendemain , en date de Borowsk, 
« que le Kremlin, arsenal, magasins, que tout est 
« détruit; que cette ancienne citadelle, qui datait 
« des commencemens de la monarchie, ce pre- 
<< mier palais des czars, ont été ; que désormais 



ET DE LA GRANDE ARMEE. l f >5 

« Moscou n'est plus qu'un amas de décombres, 
« qu'un cloaque impur et malsain, sans impor- 
« lance politique ni militaire. Il l'abandonne aux 
« mendians et aux pillards russes, pour marcher 
« sur Kutusof, déborder l'aile gauche de ce géne- 
« rai, le rejeter en arrière, et gagner ensuite tran- 
« quillement les bords de la Diïna, où il prendra 
« ses quartiers d'hiver. » Puis craignant de paraî- 
tre reculer, il ajoute « qu'ainsi il se sera rappro- 
« ché de quatre-vingts lieues de Vilna et de Pc- 
« tersbourg; double avantage, c'est-à-dire de vingt 
« marches plus près des moyens et du but. » Par- 
là il veut donner à sa retraite l'air d'une marche 
offensive. 

C'est alors qu'il déclare s'être « refusé à don- 
« ner l'ordre de détruire tout le pays qu'il aban- 
« donne ; il lui répugne d'aggraver les malheurs 
« de cette population. Pour punir l'incendiaire 
« russe, et cent coupables qui font la guerre en 
« Tartares, il ne veut pas ruiner neuf mille pro- 
« priétaires, et laisser absolument sans ressources 
« deux cent mille serfs, innocens de toutes ces 
« barbaries. » 

Il n'était point alors aigri par le malheur ; mais 
en trois jours, tout avait changé. Après s'être 
heurté contre Kutusof, il reculait par cette même 
ville de Borowsk, et dès qu'il y eut repassé, elle 
n'exista plus C'est ainsi désormais que tout sera 



156 HISTOIRE DE NAPOLEON 

brûlé derrière lui. En conquérant, il avait con- 
servé ; en se retirant, il détruira : soit nécessité, 
pour ruiner l'ennemi et ralentir sa marche, à la 
guerre tout étant impérieux ; soit représailles, ter- 
rible effet des guerres d'invasion, qui d'abord lé- 
gitiment tous les moyens de défense, ce qui mo- 
tive ensuite ceux d'attaque. 

Au reste l'agression, dans ce terrible genre de 
guerre, n'était point du côté de Napoléon. Le 19 
octobre Berthier avait écrit à Kutusof pour l'en- 
gager « à régler les hostilités de manière à ce 
« qu'elles ne laissassent supporter à l'empire mos- 
« covite que les maux indispensables de l'état de 
« guerre ; la dévastation de la Russie étant aussi 
« nuisible à cet empire qu'elle affectait doulou- 
« reusement Napoléon. » Mais Kutusof avait ré- 
pondu « qu'il lui était impossible de contenir le 
« patriotisme russe ; » ce qui était avouer la guerre 
de Tar tares que nous faisait ses milices, et ce qui 
autorisait en quelque sorte à la leur rendre. 

Les mêmes feux consumèrent Véréia, où Mor- 
tier venait de rejoindre l'empereur et de lui ame- 
ner V^intzingerode. A la vue de ce général al- 
lemand, toutes les douleurs cachées de Napoléon 
prirent feu; son accablement devint colère, et il 
déchargea sur cet ennemi tout le chagrin qui 
l'oppressait. « Qui étes-vous? » lui cria-t-il en 
croisant les bras avec violence, comme pour se 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 167 

saisir et se contenir lui-même ; « qui êtes-vous ? un 
« homme sans patrie ! Vous avez toujours été 
« mon ennemi personnel ! Quand j'ai fait la guerre 
« aux Autrichiens, je vous ai trouvé dans leurs 
«rangs! L'Autriche est devenue mon alliée, et 
« vous avez demandé du service à la Russie. 
« Vous avez été l'un des plus ardens fauteurs de 
« la guerre actuelle. Cependant vous êtes né dans 
« les états de la confédération du Rhin ; vous êtes 
« mon sujet. Vous n'êtes point un ennemi ordi- 
« naire, vous êtes un rebelle; j'ai le droit de vous 
«faire juger! Gendarmes d'élite, saisissez cet 
« homme-là ! » Les gendarmes restèrent immo- 
biles, comme des hommes accoutumés à voir se 
terminer sans effet ces scènes violentes, et sûrs 
d'obéir mieux en désobéissant. 

L'empereur reprit : « Voyez-vous, monsieur, 
« ces campagnes dévastées, ces villages en flam- 
« mes! A qui doit-on reprocher ces désastres? à 
« cinquante aventuriers comme vous , soudoyés 
« par l'Angleterre, qui les a jetés sur le continent ; 
« mais le poids de cette guerre retombera sur 
« ceux qui l'ont provoquée. Dans six mois je se- 
«rai à Pétersbourg, et l'on me fera raison de 
« toutes ces fanfaronnades. » 

Alors, s'adressant à l'aide-de-camp de Wint- 
zingerode , prisonnier comme lui : « Pour vous, 
«comte Narischkin, je n'ai rien à vous repro- 



158 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« cher ; vous êtes Russe, vous faites votre devoir : 
« mais comment un homme de Tune des premic 
« res familles de Russie a-t-il pu devenir l'aide-de- 
« camp d'un étranger mercenaire? Soyez l'aide- 
* de-camp d'un général russe ; cet emploi sera 
« beaucoup plus honorable. » 

Jusque-là le général Wintzingerode n'avait pu 
répondre à ces violentes paroles que par son atti- 
tude; elle fut calme comme sa réplique. Il répon 
dit « que l'empereur Alexandre était son bienfai- 
« teur et celui de sa famille ; que tout ce qu'il 
« possédait, il le tenait de lui ; que la reconnais- 
« sance l'avait rendu son sujet ; qu'il était au poste 
« que son bienfaiteur lui avait assigné ; qu'il avait 
« donc fait son devoir. » 

Napoléon ajouta quelques menaces déjà moins 
violentes ; et il s'en tint aux paroles , soit qu'il 
eût jeté toute sa colère dans un premier mouve- 
ment, soit qu'il n'eût voulu qu'en effrayer tous 
les Allemands qui seraient tentés de l'abandon- 
ner. Ce fut ainsi du moins qu'autour de lui on 
apprécia sa violence. Elle déplut ; on n'en tint 
compte, et chacun s'empressa autour du général 
prisonnier pour le rassurer et le consoler. Ces 
soins continuèrent jusqu'en Lithuanie, où les Co- 
saks reprirent Wintzingerode et son aide-de- 
camp. L'empereur avait affecté de traiter avec 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 169 

bonté ce jeune seigneur russe, en même temps 
qu'il avait tonné contre son général ; ce qui prouve 
qu'il y avait eu du calcul jusque dans sa colère. 



100 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE VIL 



Le 28 octobre nous revîmes Mojaïsk. Getle 
ville était encore remplie de blessés ; les uns fu- 
rent emportés, les autres réunis et abandonnés, 
comme à Moscou, à la générosité des Russes. 
Napoléon dépassa cette ville de quelques werstes, 
et l'hiver commença. Ainsi, après un combat ter- 
rible et dix jours de marches et de contre-mar- 
ches, l'armée, qui n'avait emporté de Moscou 
que quinze rations de farine par homme, n'était 
avancée dans sa retraite que de trois journées. 
Elle manquait de vivres, et l'hiver l'avait atteinte. 

Déjà quelques hommes succombaient. Dès les 
premiers jours de la retraite, le 26 octobre, on 
avait brûlé des voitures de vivres que les chevaux 
ne pouvaient plus traîner. L'ordre de tout incen- 
dier derrière soi vint alors; on obéit en faisant 
sauter dans les maisons des caissons de poudre 
dont les attelages étaient déjà épuisés. Mais enfin 
l'ennemi ne reparaissant pas encore, nous sem- 
blions ne recommencer qu'un pénible voyage ; et 



ET DE LA GRANDE ARMEE. U',l 

Napoléon, en revoyant cette route connue, se ras- 
surait, quand, vers le soir, un chasseur russe pri- 
sonnier lui fut envoyé par Davout. 

D'abord il le questionna négligemment; mais 
le hasard voulut que ce Moscovite eût quelque 
idée des routes, des noms et des distances ; il ré- 
pondit « que toute l'armée russe marchait par 
« Medyn sur Yiazma. » Alors l'empereur devint 
attentif. Kutusof voulait -il le prévenir là comme 
à Malo-Iaroslavetz, lui couper sa retraite sur 
Smolensk comme celle de Kalougha, l'enfermer 
dans ce désert, sans vivres, sans abri, et au mi- 
lieu d'une insurrection générale ? Cependant son 
premier mouvement le porta à mépriser cet avis; 
car, soit fierté, soit expérience, il s'était accou- 
tumé à ne pas supposer à ses adversaires l'habi- 
leté qu'il aurait eue à leur place. 

Ici pourtant il eut un autre motif. Sa sécurité 
n'était qu'affectée ; car il était évident que l'ar- 
mée russe prenait la route de Medyn, celle-là 
même que Davout avait conseillée pour l'armée 
française; et Davout, par amour- propre ou par 
inadvertance , n'avait pas confié à sa dépêche 
seule cette alarmante nouvelle. Napoléon en crai- 
gnit l'effet sur les siens, c'est pourquoi il parut la 
repousser avec mépris ; mais en même temps , il 
ordonna que le lendemain sa garde marchât en 
toute hâte, et tant que durerait le jour, jusqu'à 

HISTOIRE DE NAPOLÉON. II. 1 1 



162 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Gjatz. Il voulait y donner un séjour et des vivres 
à celte troupe d'élite, s'assurer de plus près de la 
marche de Kutusof, et le prévenir sur ce point. 

Mais le temps n'avait point été appelé à son 
conseil ; il parut s'en venger. L'hiver était si près 
de nous, qu'il n'avait fallu qu'un coup de vent 
de quelques minutes pour l'amener âpre, mor- 
dant, dominateur! On sentit aussitôt qu'en ce 
pays il était indigène, et nous étrangers. Tout 
changea, les chemins, les figures, les courages; 
l'armée devint morne , la marche pénible , la 
consternation commença. 

A quelques lieues de Mojaïsk, il fallut traver- 
ser la Koîogha. Ce n'était qu'un gros ruisseau ; 
deux arbres, autant de chevalets, et quelques plan- 
ches suffisaient pour en assurer le passage : mais 
le désordre était tel, et l'incurie si grande, que 
l'empereur y fut arrêté. On y noya plusieurs ca- 
nons qu'on voulut faire passer au gué. Il semblait 
que chaque corps d'armée marchât pour son 
compte, qu'il n'y eût point d'état-major, point 
d'ordre général, point de nœud commun, rien 
qui liât tous ces corps ensemble. Et en effet, l'é- 
lévation de chacun de leurs chefs les rendait trop 
indépendans les uns des autres. L'empereur lui- 
même s'était tant grandi, qu'il se trouvait à une 
distance démesurée des détails de son armée ; et 
Berthier, placé comme intermédiaire entre lui et 



ET DE LA. GRANDE ARMEE. 163 

des chefs, tous rois, princes ou maréchaux, était 
obligé à trop de ménagemens. Il était d'ailleurs 
insuffisant à cette position. 

L'empereur, arrêté par ce faible obstacle d'un 
pont rompu, se contenta de faire un geste de mé- 
contentement et de mépris, à quoi Berthier ne 
répondit que par un air de résignation. Cet ordre 
de détail ne lui avait pas été dicté par l'empe- 
reur, il ne se croyait donc pas coupable, car Ber- 
thier n'était qu'un écho fidèle, qu'un miroir, et 
rien de plus. Toujours prêt, clair et net, la nuit 
comme le jour, il réfléchissait, il répétait l'empe- 
reur, mais n'ajoutait rien, et ce que Napoléon 
oubliait était oublié sans ressource. 

Après la Kologha, on marchait absorbé, quand 
plusieurs de nous, levant les yeux, jetèrent un cri 
de saisissement. Soudain chacun regarda autour 
de soi ; on vit une terre toute piétinée, nue, dé- 
vastée, tous les arbres coupés à quelques pieds du 
sol, et plus loin des mamelons écrêtés ; le plus 
élevé paraissait le plus difforme. Il semblait que 
ce fut un volcan éteint et détruit. Tout autour, la 
terre était couverte de débris de casques et de cui- 
rasses, de tambours brisés, de tronçons d'armes, 
de lambeaux d'uniformes, et d'étendards tachés 
de sang. 

Sur ce sol désolé gisaient trente milliers de ca- 
davres à demi dévorés. Quelques squelettes, res- 

11. 



iGi HISTOIRE DE NAPOLEON 

tés sur féboulement de l'une de ces collines, do- 
minaient tout. Il semblait que la mort eût établi 
là son empire : c'était cette terrible redoute, con- 
quête et tombeau de Caulaincourt. Alors le cri : 
« C'est le champ de la grande bataille ! » forma 
un long et triste murmure. L'empereur passa vite. 
Personne ne s'arrêta. Le froid, la faim et l'en- 
nemi pressaient; seulement on détournait la tête 
en marchant, pour jeter un triste et dernier re- 
gard sur ce vaste tombeau de tant de compagnons 
d'armes, sacrifiés inutilement, et qu'il fallait aban- 
donner. 

C'était là que nous avions tracé avec le fer et 
le sang l'une des plus grandes pages de notre his- 
toire. Quelques débris le disaient encore, et bien- 
tôt ils allaient être effacés. Un jour le voyageur 
passerait avec indifférence sur ce champ sembla- 
ble à tous les autres; cependant, quand il ap- 
prendra que ce fut celui de la grande bataille, il 
reviendra sur ses pas, il le fixera long-temps de ses 
regards curieux, il en gravera les moindres acci- 
dens dans sa mémoire avide, et sans doute qu'a- 
lors il s'écriera « Quels hommes! quel chef! 
« quelle destinée ! Ce sont eux qui, treize ans plus 
« tôt, dans le midi, sont venus tenter l'Orient par 
« l'Egypte, et se briser contre ses portes. Depuis, 
« ils ont conquis l'Europe, et les voilà qui re- 
« viennent, par le nord, se présenter de nouveau 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 166 

« devant cette Asie, pour s'y briser encore! Qui 
« donc les a poussés dans cette vie errante et aven- 
ue tureuse ? Ce n'étaient point des barbares cher- 
« chant de meilleurs climats, des habitations plus 
« commodes, des spectacles plus enivrans, de plus 
« grandes richesses : au contraire, ils possédaient 
« tous ces biens, ils jouissaient de tant de délices, 
« et ils les ont abandonnés pour vivre sans abri, 
« sans pain, pour tomber chaque jour successive- 
« ment, ou morts, ou mutilés. Quelle nécessité les 
«a poussés? Eh quoi donc? si ce n'est la con- 
« fiance dans un chef jusque-là infaillible! l'ambi- 
« tion d'achever un grand ouvrage glorieusement 
«< commencé ! l'enivrement de la victoire, et sur- 
et tout cette insatiable passion de la gloire, cet in- 
« stinct puissant, qui pousse l'homme à la mort, 
« pour chercher l'immortalité. » 



HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE VIII. 



Cependant l'armée s'écoulait dans un grave et 
silencieux recueillement devant ce champ fu- 
neste, lorsqu'une des victimes de cette sanglante 
journée y fut, dit-on, aperçue, vivante encore, et 
perçant l'air de ses gémissemens. On y courut : 
c'était un soldat français. Ses deux jambes avaient 
été brisées dans le combat ; il était tombé parmi 
les morts ; il y fut oublié. Le corps d'un cheval 
éventré par un obus fut d'abord son abri ; ensuite, 
pendant cinquante jours, l'eau bourbeuse d'un 
ravin où il avait roulé, et la chair putréfiée des 
morts, servirent d'appareil à ses blessures, et de 
soutien à son être mourant. Ceux qui disent l'a- 
voir découvert, affirment qu'ils l'ont sauvé. 

Plus loin, on revit la grande abbaye, ou l'hô- 
pital de Kolotskoï, spectacle plus affreux encore 
que celui du champ de bataille. A Borodino, c'é- 
tait la mort, mais aussi le repos ; là du moins le 
combat était fini; à Kolotskoï, il durait encore. 
La mort y semblait poursuivre ses victimes échap- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 167 

pées au combat ; elle s'y acharnait, elle pénétrait 
en eux par tous leurs sens à la fois. Pour la re- 
pousser, tout manquait, excepté des ordres inexé- 
cutables dans ces déserts, et qui d'ailleurs , don- 
nés de trop haut et de trop loin, passaient par trop 
de mains pour être exécutés. 

Toutefois, malgré la faim, le froid, et le dé- 
nuement le plus complet, le dévouement de quel- 
ques chirurgiens et un reste d'espoir soutenaient 
encore un grand nombre de blessés dans ce séjour 
fétide. Mais quand ils virent que l'armée repas- 
sait, qu'ils allaient être abandonnés, qu'il n'y avait 
plus d'espoir, les moins faibles se traînèrent sur 
le seuil de la porte ; ils bordèrent le chemin , et 
nous tendirent leurs mains suppliantes. 

L'empereur venait d'ordonner que chaque voi- 
ture, quelle qu'elle fût, reçût un de ces malheu- 
reux, et que les plus faibles fussent, comme à 
Moscou, laissés sous la protection de ceux des of- 
ficiers russes prisonniers et blessés que nos soins 
avaient rétablis. Il s'arrêta pour faire exécuter cet 
ordre, et ce fut au feu de ses caissons abandon- 
nés que lui et la plupart des siens se ranimèrent. 
Depuis le matin, une multitude d'explosions aver- 
tissaient des nombreux sacrifices de cette espèce 
que déjà l'on était obligé de faire. 

Pendant cette halte, on vit une action atroce. 
Plusieurs blessés venaient d'être placés sur des 



»<;s HISTOIRE DE NAPOLEON 

charrettes de vivandiers. Ces misérables, dont le 
butin de Moscou surchargeait les voitures, ne re- 
çurent qu'en murmurant ce nouveau poids ; on 
les contraignit à l'accepter : ils se turent. Mais à 
peine furent-ils en marche, qu'ils se ralentirent ; 
ils se laissèrent dépasser par leur colonne; alors, 
profitant d'un instant de solitude, ils jetèrent dans 
des fossés tous ces infortunés confiés à leurs soins. 
Un seul survécut assez pour être recueilli par les 
premières voitures qui passèrent : c'était un géné- 
ral. On sut par lui ce crime. Un frémissement 
d'horreur se propagea dans la colonne ; il parvint 
jusqu'à l'empereur, car les souffrances n'étaient 
pas encore assez vives et assez universelles pour 
éteindre la pitié i et concentrer en soi toutes les 
affections. 

Le soir de cette longue journée, la colonne im- 
périale approcha de Gjatz, surprise de trouver sur 
son passage des Russes tués tout nouvellement. 
On remarquait que chacun d'eux avait la tête bri- 
sée de la même manière, et que sa cervelle san- 
glante était répandue près de lui. On savait que 
deux mille prisonniers russes marchaient devant, 
et que c'étaient des Espagnols , des Portugais et 
des Polonais qui les conduisaient. Chacun, sui- 
vant son caractère, s'indignait, approuvait ou res- 
tait indifférent. Autour de l'empereur, ces diffé- 
rentes impressions restaient muettes. Caulaincourt 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 169 

éclata, il s'écria « que c'était une atroce cruauté. 
« Voilà donc la civilisation que nous apportions 
« en Russie! Quel serait sur l'ennemi l'effet de 
« cette barbarie ! Ne lui laissions-nous pas nos 
te blessés, une foule de prisonniers? Lui manque- 
« rait-il de quoi exercer d'horribles représailles? » 

Napoléon garda un sombre silence, mais le 
lendemain ces meurtres avaient cessé. On se con- 
tenta de laisser ces malheureux mourir de faim 
dans les enceintes où, pendant la nuit, on les par- 
quait comme des bétes. C'était sans doute encore 
une barbarie ; mais que pouvait-on faire ? Les 
échanger? l'ennemi s'y refusait. Les relâcher? ils 
auraient été publier le dénuement général, et 
bientôt, réunis à d'autres, ils seraient revenus s'a- 
charner sur nos pas. Dans cette guerre à mort, 
leur donner la vie c'eût été se sacrifier soi-même. 
On fut cruel par nécessité. Le mal venait de s'être 
jeté dans une si terrible alternative. 

Au reste, dans leur marche vers l'intérieur de 
la Russie, nos soldats prisonniers ne furent pas 
traités plus humainement, et là pourtant l'impé- 
rieuse nécessité n'était point une excuse. 

Enfin on atteignit Gjatz avec la nuit ; mais cette 
première journée d'hiver avait été cruellement 
remplie. L'aspect du champ de bataille, de ces 
deux hôpitaux abandonnés, cette multitude de 
caissons livrés aux flammes, ces Russes fusillés, 



170 HISTOIRE DE NAPOLEON 

l'excessive longueur de la route , les premières 
atteintes de l'hiver, tout la rendit funeste ; la re- 
traite devenait fuite ; et c'était un spectacle bien 
nouveau pour Napoléon, contraint de céder et de 
fuir. 

Plusieurs de nos alliés en jouissaient avec cette 
secrète satisfaction qu'ont les inférieurs de voir 
leurs chefs enfin dominés, et forcés de plier à leur 
tour. Ils se laissaient aller à cette triste envie 
qu'inspire un bonheur extraordinaire, dont il est 
rare qu'on n'ait pas abusé, et qui choque cette 
égalité , premier besoin des hommes. Mais cette 
maligne joie s'éteignit bientôt, et se perdit dans 
un malheur universel. 

La fierté souffrante de Napoléon supposa ces 
pensées. On s'en aperçut dans une halte de ce 
jour : là, sur les sillons raidis d'un champ gelé et 
parsemé de débris russes et français, il voulut, 
par la puissance de ses paroles, se décharger du 
poids de l'insupportable responsabilité de tant de 
malheurs. Cette guerre, qu'en effet il avait redou- 
tée , il en dévoua l'auteur à l'horreur du monde 
entier. Ce fut ***** qu'il en accusa : « c'était ce 
« ministre russe, vendu aux Anglais, qui l'avait 
« fomentée. Le perfide y avait entraîné Alexandre 
« et lui ! » 

Ces paroles, prononcées devant deux de ses go 
néraux, étaient écoutées avec ce silence corn™ 



ET DE LA GRANDE ARMEE. <7i 

mandé par un ancien respect, auquel se joignait 
déjà celui qu'on devait au malheur. Mais le duc 
de Vicence, trop impatient peut-être, s'irrita ; il 
lit un geste de colère et d'incrédulité, et rompit, 
en se retirant brusquement, ce pénible entretien. 



172 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE IX. 



De Gjatz l'empereur gagna Viazma en deux 
marches. Il y séjourna pour attendre le prince 
Eugène et Davout, et pour observer le chemin 
de Medyn et d'Iouknow, qui débouche en cet 
endroit sur la grande route de Smolensk ; c'était 
ce chemin de traverse qui, de Malo-Iaroslavetz, 
devait amener l'armée russe sur son passage. Mais 
le i er novembre, après trente-six heures d'attente, 
Napoléon n'en avait aperçu aucun avant-coureur. 
Il partit flottant entre l'espoir que Kutusof s'était 
endormi, et la crainte que le Russe n'eût laissé 
Yiazma à sa droite, et ne fût allé lui couper la re- 
traite à deux marches plus loin, vers Dorogo- 
bouje. Toutefois il laissa Ney à Viazma, pour re- 
cueillir le premier le quatrième corps, et relever, 
à l'arrière-garde, Davout, qu'il jugeait fatigué. 

Il se plaignait de la lenteur de celui-ci ; il lui 
reprochait d'être encore à cinq marches derrière 
lui, quand il n'aurait dû être attardé que de trois 
journées: il jugeait le génie de ce maréchal trop 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 173 

méthodique, pour diriger convenablement une 
marche si irrégulière. 

L'armée entière, et surtout le corps du prince 
Eugène, répétait ces plaintes : elle disait « que par 
« une suite de son esprit d'ordre et d'opiniâtreté, 
« Davout s'était laissé atteindre dès l'abbaye de 
ce Kolotskoï ; que là il avait fait à de misérables 
« Cosaks l'honneur de se retirer devant eux, pas à 
« pas, et par bataillons carrés, comme s'ils eus- 
« sent été des Mameloucks ! que Platof avec ses 
« canons avait mordu de loin sur les masses pro- 
ie fondes qu'il lui avait présentées ; qu'alors seule- 
« ment le maréchal ne leur avait plus opposé que 
« quelques lignes minces qui s'étaient reployées 
« promptement, et quelques pièces légères, dont 
« les premiers coups avaient suffi; mais que ces 
« manœuvres, et des fourrages entrepris réguliè- 
re rement, avaient fait perdre un temps toujours 
« précieux en retraite, et surtout au milieu de la 
« famine, au travers de laquelle la plus habile ma- 
ie nœuvre était de passer vite. » 

A cela Davout répliquait par son horreur natu- 
relle pour toute espèce de désordre : elle l'avait 
d'abord porté à vouloir régulariser cette fuite; il 
s'était efforcé d'en couvrir les débris, craignant 
la honte et le danger de laisser à l'ennemi ces té- 
moins de notre désastre. 

Il ajoutait « qu'on ne songeait pas assez à tout 



Ï74 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« ce qu'il avait à surmonter : c'était un pays com- 
« plètement dévasté, des maisons, des arbres bru- 
« lés jusqu'à leurs racines; car ce n'était pas à 
« lui, qui venait le dernier, qu'on avait laissé l'or- 
« drc de tout détruire ; l'incendie le précédait. Il 
«semblait qu'on eût oublié l'arrière -garde! et 
« sans doute qu'on oubliait de même ce chemin 
<c couvert de givre battu et miroitépar les pas de 
« tous ceux qui le devançaient ; et ces gués défon- 
« ces, ces ponts rompus , qu'on n'avait eu garde 
« de réparer, chaque corps, hors des combats, ne 
« s'occupant que de lui seul. 

« Ignorait-on encore que toute la foule désolée 
« des traîneurs des autres corps, à cheval, à pied, 
« en voiture, s'ajoutait à ces embarras, comme 
« dans un corps malsain tous les maux accourent 
« et se réunissent sur la partie la plus attaquée ? 
« Chaque jour il marchait entre ces malheureux 
« et les Cosaks, poussant les uns et poussé par les 
« autres. 

« C'était ainsi qu'après Gjatz il avait trouvé le 
« bourbier de Czarewo-Zaïmicze sans pont et tout 
« encombré d'équipages. Il les avait arrachés de 
« ce marais à la vue des ennemis, et si près d'eux 
« que leurs feux éclairaient ses travaux, et que le 
« bruit de leurs tambours se mêlait à sa voix. » 
Car ce maréchal et ses généraux ne pouvaient 
encore se résoudre à laisser à l'ennemi tant de 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 175 

trophées ; ils ne s'y résignaient qu'après des ef- 
fort superflus et à la dernière extrémité, ce qui 
arrivait plusieurs fois dans un jour. 

En effet la route était à chaque instant traver- 
sée par des fonds marécageux. Une pente de ver- 
glas y entraînait les voitures ; elles s'y enfonçaient : 
pour les en retirer, il fallait gravir contre la rampe 
opposée, sur un chemin de glace, où les pieds 
des chevaux, couverts d'un fer usé et poli, ne 
pouvaient pas mordre ; à tout moment eux et leurs 
conducteurs tombaient épuisés les uns sur les au- 
tres. Aussitôt des soldats affamés se jetaient sur ces 
chevaux abattus, et les dépeçaient ; puis sur des 
feux faits des débris de leurs voitures, ils gril- 
laient ces chairs toutes sanglantes, et les dévo- 
raient. 

Cependant les artilleurs, troupe d'élite, et leurs 
officiers, tous sortis de la première école du 
monde, écartaient ces malheureux, et couraient 
dételer leurs propres calèches et leurs fourgons, 
qu'ils abandonnaient pour sauver les canons. Ils 
y attelaient leurs chevaux ; ils s'y attelaient eux- 
mêmes ; les Cosaks, qui voyaient de loin ce désas- 
tre, n'osaient en approcher ; mais avec leurs piè- 
ces légères portées sur des traîneaux, ils jetaient 
des boulets dans tout ce désordre et l'augmen- 
taient. 

Le premier corps avait déjà perdu dix mille 



17G HISTOIRE DE NAPOLEON 

hommes. Néanmoins, à force de peines et de sa- 
crifices, le vice-roi et Je prince d'Eckmïïhl étaient 
arrivés, le 2 novembre, à deux lieues de Viazma. 
Il est certain que ce jour-là même ils eussent pu 
dépasser cette ville, se réunir à Ney et éviter un 
combat désastreux. On assure que ce fut l'avis du 
prince Eugène, mais que Davout crut ses troupes 
trop fatiguées, et que le vice-roi, ^e sacrifiant à 
son devoir, s'arrêta pour partager un danger qu'il 
prévoyait. Les généraux de Davout disent au con- 
traire que le prince Eugène, déjà campé, ne put 
se décider à ordonner à ses soldats d'abandonner 
leurs feux et leurs repas déjà commencés, dont 
les apprêts étaient toujours si pénibles. 

Quoi qu'il en soit, pendant le calme trompeur 
de cette nuit, l'avant-garde russe arrivait de Malo- 
laroslavetz, où notre retraite avait fait cesser la 
sienne : elle côtoyait les deux corps français et 
celui de Poniatowski, dépassait leurs bivouacs, et 
disposait ses colonnes d'attaque contre le flanc 
gauche de la route, dans l'intervalle de deux 
lieues qu'avaient laissé Davout et Eugène entre 
eux et Viazma. 

Miloradowitch, celui qu'on appelait le Murât 
russe, commandait cette avant-garde. C'était, selon 
ses compatriotes, un guerrier infatigable, avan- 
tageux, impétueux comme ce roi soldat, d'une 
stature aussi remarquable, comme lui, favorisé 



KT DE LA GRANDE ARMïE. 177 

de la fortune. Jamais on ne le vit blessé, quoi- 
qu'une foule d'officiers et de soldats eussent été' 
tués autour de lui, et plusieurs chevaux sous lui. 
Il méprisait les principes de la guerre ; il mettait 
même de l'art à ne pas suivre les règles de cet art, 
prétendant surprendre l'ennemi par des coups 
inattendus, car il est prompt à se décider; il dé- 
daigne de rien préparer, attendant conseil des 
lieux et des circonstances, et ne se conduisant 
que par inspirations subites : du reste, général sur 
le champ de bataille seulement, sans prévoyance 
d'administration d'aucun genre, ou privée ou pu- 
blique, dissipateur cité, et, ce qui est rare, probe 
et prodigue. 

C'était ce général, avec Platof et vingt mille 
hommes, qu'on allail avoir à combattre. 



iilSTOiP.S DE XAPOLEO*. I!. 



178 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE X. 



Le 3 novembre, le prince Eugène V acheminait 
vers Viazma, où ses équipages et son artillerie le 
précédaient, quand les premières lueurs du jour 
lui montrèrent à la fois sa retraite menacée, à sa 
gauche, par une armée; derrière lui, son arrière- 
garde coupée; à sa droite, la plaine couverte de 
traîneurs et de chariots épars, fuyant sous les lan- 
ces ennemies. En même temps, vers Yiazma, il 
entend le maréchal Ney, qui devait le secourir, 
combattre pour sa propre conservation. 

Ce prince n'était point de ces généraux nés de 
la faveur, pour qui tout est imprévu et cause d'c- 
tonnement, faute d'expérience. Il envisage aussi- 
tôt et le mal et le remède. Il s'arrête, fait volte- 
face , déploie ses divisions à droite du grand 
chemin, et contient dans la plaine les colonnes 
russes qui cherchaient à lui faire perdre cette 
route. Déjà même leurs premières troupes, en 
débordant la droite des Italiens, s'en étaient em- 
parées sur un point, et elles s'y maintenaient, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 17!) 

quand Ney lança de Viazma un de ses régimens, 
qui les attaqua par derrière et leur fit lâcher prise. 

En même temps, Compans, général de Da- 
vout, joint sa division à l' arrière-garde italienne ; 
ils se font jour, et pendant que, réunis au vice- 
roi, ils combattent, Davout avec sa colonne s'é- 
coule rapidement derrière eux, par le côté gauche 
du grand chemin, puis, le traversant aussitôt qu'il 
les a dépassés, il réclame son rang de bataille, 
prend l'aile droite, et se trouve entre Viazma et 
les Russes. Le prince Eugène lui cède ce terrain 
qu'il a défendu, et passe de l'autre côté de la 
route. Alors l'ennemi commence à s'étendre de « 
vant eux, et cherche à déborder leurs ailes. 

Par le succès de cette première manœuvre, les 
deux corps français et italiens n'avaient pas con- 
quis le droit de continuer leur retraite, mais seu- 
lement la possibilité de la défendre. Ils comptaient 
encore trente mille hommes : mais dans le pre- 
mier corps, celui de Davout, il y avait du désor- 
dre. Cette manœuvre précipitée, cette surprise, 
tant de misère, et surtout l'exemple fatal d'une 
foule de cavaliers démontés, sans armes, et cou- 
rant çà et là, tout égarés de frayeur, le désorga- 
nisaient. 

Ce spectacle encouragea l'ennemi; il crut à une 
déroute. Son artillerie, supérieure en nombre, 
manœuvrait au galop; elle prenait en écharpe et 

12. 



180 HISTOIRE DE NAPOLEON 

en flanc nos lignes qu'elle abattait, quand les ca- 
nons français, déjà à Viazma, et qu'on faisait re 
venir en hâte, se traînaient avec peine. Cependant 
Davout et ses généraux avaient encore autour 
d'eux leurs plus fermes soldats. On voyait plu- 
sieurs de ces chefs, blessés depuis la Moskwa, 
l'un le bras en écharpe, l'autre la tête enveloppée 
de linges, soutenir les meilleurs, retenir les plus 
ébranlés, s'élancer sur les batteries ennemies, les 
faire reculer, se saisir même de trois de leurs pie 
ces, enfin étonner à la fois les ennemis et leurs 
fuyards, et combattre l'exemple du mal par un 
noble exemple. 

Alors Miloradowitch , sentant sa proie lui 
échapper, demanda du secours ; et ce fut encore 
Wilson, qui se trouvait partout où il pouvait le 
plus nuire à la France, qui courut appeler Kutu- 
sof. Il trouva le vieux maréchal se reposant avec 
son armée au bruit du combat. L'ardent Wiison, 
pressant comme la circonstance , l'excite vaine- 
ment ; il ne peut l'émouvoir. Transporté d indi- 
gnation , il l'appelle traître; il lui déclare qu'à 
l'instant même, un de ses Anglais va courir à Pé- 
tersbourg dénoncer sa trahison à son empereur et 
à ses alliés. 

Cette menace n'ébranla point Kutusof, il s'obs- 
tina dans son inaction ; soit qu'aux glaces de l'âge 
se fussent jointes celles de l'hiver, et que, dans 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 15 1 

son corps tout cassé, son esprit se trouvât affaissé 
sous le poids de tant de ruines; soit que, par un 
autre effet de la vieillesse, on devienne prudent 
quand on n'a presque plus rien à risquer, et tem- 
poriseur quand on n'a plus de temps à perdre. Il 
parut encore croire, comme à Malo-Iaroslavetz, 
que l'hiver moscovite pouvait seul abattre Napo- 
léon ; que ce génie, vainqueur des hommes, n'é- 
tait pas encore assez vaincu par la nature ; qu'il 
fallait laisser au climat l'honneur de cette vic- 
toire, et au ciel russe sa vengeance. 

Miloradowitch, réduit à lui-même, s'efforçait 
alors de rompre le corps de bataille français : 
mais ses feux y pouvaient seuls pénétrer ; ils y fi- 
rent d'affreux ravages. Eugène et Davout s'affai- 
blissaient j et comme ils entendaient un autre 
combat en arrière de leur droite, ils crurent que 
c'était tout le reste de l'armée russe qui arrivait 
sur Yiazma par le chemin d'Iuknof, dont Ney dé- 
fendait le débouché. 

Ce n'était qu'une avant-garde ; mais le bruit de 
cette bataille en arrière de leur bataille, et mena- 
çant leur retraite, les inquiéta. Le combat durait 
déjà depuis sept heures ; les bagages devaient être 
écoulés, la nuit s'approchait, les généraux fran- 
çais commencèrent donc à se retirer. 

Ce mouvement rétrograde accrut F ardeur de 
l'ennemi, et *ans un mémorable effort des 25% 



182 HISTOIRE DE NAPOLEON 

57 e et 85 e régimens, et la protection d'un ravin, 
le corps de Davout eût été enfoncé, tourné par sa 
droite, et détruit. Le prince Eugène, moins vive- 
ment attaqué , put effectuer plus rapidement sa 
retraite au travers de Viazma ; mais les Russes l'y 
suivirent : ils avaient pénétré dans cette ville, 
lorsque Davout, poussé par vingt mille hommes, 
et écrasé par quatre-vingts .pièces de canon, vou- 
lut y passer à son tour. 

La division Morand s'engagea la première dans 
la ville : elle marchait avec confiance, crovant le 
combat fini, quand les Russes, que cachaient les 
sinuosités des rues, tombèrent tout-à-coup sur elle. 
La surprise fut complète, et le désordre grand : 
toutefois Morand rallia, raffermit les siens, réta- 
blit le combat, et se fit jour. 

Ce fut Compans qui termina tout. Il fermait la 
marche avec sa division. Se sentant serré de trop 
près par les plus braves troupes de Miloradowitch. 
il se retourna, courut lui-même sur les plus achar- 
nés, les culbuta, et, s' étant fait ainsi respecter, il 
acheva tranquillement sa retraite. Ce combat fut 
glorieux pour chacun, et son résultat fâcheux pour 
tous ; Tordre et l'ensemble y manquèrent. Il y au- 
rait eu assez de soldats pour vaincre, s'il n'y avait 
pas eu trop de chefs. Ce ne fut que vers deux heu- 
res que ceux-ci se réunirent pour concerter leurs 



ET DE LA GRANDE ARMEE. ISt 

manœuvres, encore furent-elles exécutées sans ac- 
cord. 

Lorsqu'enfin la rivière, la ville de Viazma, la 
nuit, une fatigue mutuelle, et le maréchal Ney, 
eurent séparé de l'ennemi, le péril étant ajourné 
et les bivouacs établis, on se compta. Plusieurs 
canons brisés, des bagages et quatre mille morts 
ou blessés manquaient. Beaucoup de soldats s'é- 
taient dispersés. On avait sauvé l'honneur; mais 
il y avait dans les rangs des vides immenses. Il 
fallut tout resserrer, tout réduire, pour mettre 
quelque ensemble dans ce qui restait. Chaque ré- 
giment formait à peine un bataillon, chaque ba- 
taillon un peloton. Les soldats n'avaient plus leurs 
places, leurs compagnons et leurs chefs accou- 
tumés. 

Cette triste réorganisation se fit à la lueur de 
l'incendie de Yiazma, et au bruit successif des 
coups de canon de Ney et de Miloradowitch, 
dont les retentissemens se prolongeaient au tra- 
vers de la double obscurité de la nuit et des fo- 
rets. Plusieurs fois ces restes de braves soldats se 
crurent attaqués, et se traînèrent à leurs armes. 
Le lendemain, quand ils reprirent leurs rangs, 
ils s'étonnèrent de leur petit nombre. 



84 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE XL 



Toutefois l'exemple des chefs, et l'espoir de 
recouvrer tout à Smolensk t soutenaient les cou- 
rages, et surtout l'aspect d'un soleil brillant en- 
core, de cette source universelle d'espoir et de 
vie, qui semblait contredire et désavouer tous les 
spectacles de desespoir et de mort qui déjà nous 
environnaient. 

Mais le 6 novembre le ciel se déclare. Son azur 
disparaît. L'armée marche enveloppée de vapeurs 
froides. Ces vapeurs s'épaississent : bientôt c'est 
un nuage immense qui s'abaisse et fond sur elle 
en gros flocons de neige. Il semble que le ciel des- 
cende et se joigne à cette terre et à ces peuples 
ennemis pour achever notre perte. Tout alors est 
confondu et méconnaissable : les objets changent 
d'aspect; on marche sans savoir où Ton est, sans 
apercevoir son but; tout devient obstacle. Pen- 
dant que le soldat s'efforce pour se faire jour au 
travers de ces tourbillons de vents et de frimats, 
les flocons de neige, poussés par la tempête, sa- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 18f» 

moncèlent et s'arrêtent dans toutes les cavités : 
leur surface cache des profondeurs inconnues qui 
s'ouvrent perfidement sur nos pas. Là le soldat 
s'engouffre, et les plus faibles s'abandonnant y 
restent ensevelis. 

Ceux qui suivent se détournent, mais la tour- 
mente leur fouette au visage la neige du ciel et 
celle qu'elle enlève à la terre : elle semble vou- 
loir avec acharnement s'opposer à leur marche. 
L'hiver moscovite, sous cette nouvelle forme, les 
attaque de toutes parts : il pénètre au travers de 
leurs légers vêtemens et de leur chaussure déchi- 
rée. Leurs habits mouillés se gèlent sur eux; cette 
enveloppe de glace saisit leurs corps et raidit tous 
leurs membres. Un vent aigre et violent coupe 
leur respiration ; il s'en empare au moment où 
ils l'exhalent et en forme des glaçons qui pendent 
par leur barbe autour de leur bouche. 

Les malheureux se traînent encore, en grelot- 
tant, jusqu'à ce que la neige, qui s'attache sous 
leurs pieds en forme de pierre, quelques débris, 
une branche, ou le corps de l'un de leurs com- 
pagnons, les fasse trébucher et tomber. Là ils gé- 
missent en vain ; bientôt la neige les couvre ; de 
légères éminences les font reconnaître : voilà leur 
sépulture ! La route est toute parsemée de ces 
ondulations, comme un champ funéraire : les plus 
intrépides ou les plus indifférons s'affectent; ils 



*8fi HISTOIRE DE NAPOLEON 

passent rapidement en détournant leurs regards. 
Mais devant eux, autour d'eux, tout est neige : 
leur vue se perd dans cette immense et triste uni- 
formité ; l'imagination s'étonne : c'est comme un 
grand linceul dont la nature enveloppe l'armée! 
Les seuls objets qui s'en détachent, ce sont de 
sombres sapins, des arbres de tombeaux, avec 
leur funèbre verdure, et la gigantesque immo- 
bilité de leurs noires tiges, et leur grande tristesse 
qui complète cet aspect désolé d'un deuil géné- 
ral, d'une nature sauvage, et d'une armée mou- 
rante au milieu d'une nature morte. 

Tout, jusqu'à leurs armes, encore offensives à 
Malo-Iaroslavetz, mais depuis seulement défen- 
sives, se tourna alors contre eux-mêmes. Elles 
parurent à leurs bras engourdis un poids insup- 
portable. Dans les chutes fréquentes qu'ils fai- 
saient, elles s'échappaient de leurs mains, elles 
se brisaient ou se perdaient dans la neige. S'ils se 
relevaient, c'était sans elles : car ils ne les jetèrent 
point, la faim et le froid les leur arrachèrent. Les 
doigts de beaucoup d'autres gelèrent sur le fusil 
qu'ils tenaient encore, et qui leur ôtait le mou- 
vement nécessaire pour y entretenir un reste de 
chaleur et de vie. 

Bientôt l'on rencontra une foule d'hommes de 
tous les corps, tantôt isolés, tantôt par troupes. 
Ils n'avaient point déserté lâchement leurs cira- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 18? 

peaux, c'était le froid, l'inanition qui les avait 
détachés de leurs colonnes. Dans cette lutte gé- 
nérale et individuelle, ils s'étaient séparés les uns 
des autres, et les voilà désarmés, vaincus, sans 
défense, sans chefs, n'obéissant qu'à l'instinct 
pressant de leur conservation. 

La plupart, attirés par la vue de quelques sen- 
tiers latéraux, se dispersent dans les champs avec 
l'espoir d'y trouver du pain et un abri pour la 
nuit qui s'approche ; mais, dans leur premier pas- 
sage, tout a été dévasté sur une largeur de sept à 
huit lieues ; ils ne rencontrent que des Cosaks et 
' une population armée qui les entourent, les bles- 
sent, les dépouillent, et les laissent, avec des rires 
féroces, expirer tout nus sur la neige. Ces peuples, 
soulevés par Alexandre et Kutusof, et qui ne su- 
rent pas alors, comme depuis, venger noblement 
une patrie qu'ils n'avaient pas pu défendre, cô- 
toient l'armée sur ses deux flancs, à la faveur des 
bois. Tous ceux qu'ils n'ont point achevés avec 
leurs piques et leurs haches, ils les ramènent sur 
la fatale et dévorante grande route. 

La nuit arrive alors, une nuit de seize heures l 
Mais, sur cette neige qui couvre tout, on ne sait 
où s'arrêter, où s'asseoir, où se reposer, où trou- 
ver quelques racines pour se nourrir, et des bois 
secs pour allumer les feux ! Cependant la fatigue, 
l'obscurité, des ordres répétés, arrêtent ceux que 



'«S HISTOIRE DE NAPOLEON 

leurs forces morales et physiques et les efforls des 
chefs ont maintenus ensemble. On cherche à s'é- 
tablir; mais la tempête toujours active disperse 
les premiers apprêts des bivouacs. Les sapins, 
tout chargés de frimats, résistent obstinément aux 
flammes ; leur neige, celle du ciel, dont les flo- 
cons se succèdent avec acharnement, celle de la 
terre, qui se fond sous les efforts des soldats et 
par l'effet des premiers feux, éteignent ces feux, 
les forces et les courages. 

Lorsqu'enhn la flamme l'emportant s'éleva, au- 
tour d'elle les officiers et les soldats apprêtèrent 
leurs tristes repas : c'étaient des lambeaux maigres 
et sanglans de chair arrachés à des chevaux abat- 
tus, et, pour bien peu, quelques cuillerées de fa- 
rine de seigle délayée dans de l'eau de neige. Le 
lendemain, des rangées circulaires de soldats éten- 
dus raides morts marquèrent les bivouacs ; les 
alentours étaient jonchés des corps de plusieurs 
milliers de chevaux. 

Depuis ce jour, on commença à moins comp- 
ter les uns sur les autres. Dans cette armée vive, 
susceptible de toutes les impressions, et raison- 
neuse par une civilisation avancée, le désordre se 
mit vite ; le découragement et l'indiscipline se 
communiquèrent promptement, l'imagination al- 
lant sans mesure dans le mal comme dans le bien. 
Dès-lors, à chaque bivouac, à tous Jt\s mauvais 



LT DK LA GHANDE ARMKE. 189 

passages, à tout instant, il se détacha des troupes 
encore organisées quelque portion qui tomba dans 
le désordre. Il y en eut pourtant qui résistèrent à 
cette grande contagion d'indiscipline et de décou- 
ragement. Ce furent les officiers, les sous- offi- 
ciers et des soldats tenaces. Ceux-là furent des 
hommes extraordinaires : ils s'encourageaient en 
répétant le nom de Smolensk, dont ils se sen- 
taient approcher, et où tout leur avait été promis. 

Ce fut ainsi que, depuis ce déluge de neige et 
le redoublement de froid qu'il annonçait, chacun, 
chef comme soldat, conserva ou perdit sa force 
d'esprit, suivant son caractère, son âge, et son 
tempérament. Celui de nos chefs que jusque-là on 
avait vu le plus rigoureux pour le maintien de la 
discipline, ne se trouva plus l'homme de la cir- 
constance. Jeté hors de toutes ses idées arrêtées 
de régularité, d'ordre et de méthode, il fut saisi 
de désespoir à la vue d'un désordre si général, et 
jugeant avant les autres tout perdu, il se sentit 
lui-même prêt à tout abandonner. 

De Gjatz à Mikalewska, village entre Dorogo- 
bouje et Smolensk, il n'arriva rien de remarqua- 
ble dans la colonne impériale, si ce n'est qu'il 
fallut jeter dans le lac de Semlewo les dépouilles 
de Moscou : des canons, des armures gothiques, 
ornemens du Kremlin, et la croix du grand Yvan 
y furent noyés ; trophées, gloire, tous ces biens 



90 HISTOIRE DE NAPOLEON 

auxquels nous avions tout sacrifie, devenaient à 
charge : il ne s'agissait plus d'embellir, d'orner sa 
vie, mais de la sauver. Dans ce grand naufrage, 
l'armée, comme un grand vaisseau battu par la 
plus horrible des tempêtes, jetait sans hésiter, à 
cette mer de neige et de glace, tout ce qui pouvait 
appesantir ou retarder sa marche. 



ET DE LA GRANDE ARTVIEK. 101 



CHAPITRE XII 



Le 3 et le 4 novembre , Napoléon avait sé- 
journé à Slawkowo. Ce repos et la honte de pa- 
raître fuir enflammèrent son imagination. On 
l'entendit dicter des ordres, d'après lesquels son 
arrière -garde, paraissant reculer en désordre, de- 
vait attirer les Russes dans une embuscade où 
lui-même les attendrait; mais ce vain projet s'é- 
vanouit avec la préoccupation qui l'avait enfanté. 
Le 5, il avait couché à Dorogobouje. Il y trouva les 
moulins à bras commandés pour l'expédition ; on 
en lit une tardive et bien inutile distribution ; les 
cantonnemens de Smolensk furent alors projetés. 

Ce fut le lendemain, à la hauteur de Mika- 
lewska, et le 6 novembre, à l'instant où ces nuées 
chargées de frimats crevaient sur nos têtes, que 
l'on vit le comte Daru accourir et un cercle de ve- 
dettes se former autour de lui et de l'empereur. 

Une estafette, la première qui depuis dix jours 
avait pu pénétrer jusqu'à nous, venait d'apporter 
la nouvelle de cette étrange conjuration tramée 



192 HISTOIRE DE NAPOLEON 

dans Paris même, par un général obscur, et au 
fond d'une prison. Il n'avait eu d'autres compli- 
ces que la fausse nouvelle de notre destruction, 
et de faux ordres à quelques troupes d'arrêter le 
ministre, le préfet de police et le commandant de 
Paris. Tout avait réussi par l'impulsion d'un pre- 
mier mouvement, par l'ignorance et par l'étonnc- 
ment général; mais aussi, des le premier bruit 
qui s'en était répandu, un ordre avait suffi pour 
rejeter dans les fers le chef avec ses complices ou 
ses dupes. 

L'empereur apprenait à la fois leur crime et 
leur supplice. Ceux qui de loin cherchaient à lire 
sur ses traits ce qu'ils devaient penser, n'y virent 
rien. Il se concentra; ses premières et seules pa- 
roles à Daru furent : « Eh bien ! si nous étions 
« restés à Moscou î » Puis il se hâta d'entrer dans 
une maison palissadée qui avait servi de poste de 
correspondance. 

Dès qu'il fut seul avec ses officiers les plus dé- 
voués, toutes ses émotions éclatèrent à la fois par 
des exclamations d'étonnement, d'humiliation et 
de colère. Quelques instans après il fit venir plu- 
sieurs autres militaires, pour remarquer l'effet 
que produisait une si étrange nouvelle. Il vit une 
douleur inquiète, de la consternation, et la con- 
fiance dans la stabilité de son gouvernement tout 
ébranlée. Il put savoir qu'on sabordait en gémis- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 193 

saut et en repétant, qu'ainsi la grande révolution 
de 1789, qu'on avait crue terminée, ne Tétait 
donc pas. Déjà vieilli par les efforts qu'on avait 
faits pour en sortir, fallait-il donc s'y replonger 
de nouveau, et rentrer encore dans la terrible 
carrière des bouleversemens politiques? Ainsi la 
guerre nous atteignait partout, et nous pourrions 
perdre tout à la fois. 

Quelques-uns se réjouirent de cette nouvelle , 
dans l'espoir qu'elle hâterait le retour de l'empe- 
reur en France, qu'elle l'y fixerait, et qu'il n'irait 
plus se risquer au-dehors, n'étant pas sûr du de- 
dans. Le lendemain les souffrances du moment 
firent cesser les conjectures. Quant à Napoléon, 
toutes ses pensées le précédaient encore dans Pa- 
ris, et il s'avançait machinalement vers Smolensk, 
quand lui-même fut rappelé tout entier au lieu et 
au moment présent, par l'arrivée d'un aide-de- 
camp de Ney. 

Depuis Viazma, ce maréchal avait commencé 
à soutenir cette retraite, mortelle pour tant d'au- 
tres et pour lui immortelle. Jusqu'à Dorogobouje, 
elle n'avait été inquiétée que par quelques bandes 
de Cosaks, insectes importuns, qu'attiraient nos 
inourans et nos voitures abandonnées, fuyant 
partout où l'on portait la main, mais fatiguant 
par leur retour continuel. 

Ce n'était point le sujet du message de Ney. En 

mSTOIRlï DE NAPOLÉON. 11. 13 



194" HISTOIRE DE NAPOLEON 

approchant de Dorogobouje, il avait rencontre 
les traces du désordre dans lequel étaient tombés 
les corps qui le précédaient ; il n'avait pu les ef- 
facer. Jusque-là il s'était résigné à laisser à l'en- 
nemi des bagages ; mais il avait rougi de honte à 
la vue des premiers canons abandonnés devant 
Dorogobouje. 

Ce maréchal s'y était arrêté. Là, après une nuit 
horrible, où la neige, le vent et la famine avaient 
chassé des feux la plupart de ses soldats, l'aurore, 
qu'on attend toujours si impatiemment au bi- 
vouac, avait amené la tempête, l'ennemi, et le 
spectacle d'une défection presque générale. En 
vain lui-même venait de combattre à la tête de ce 
qui lui restait de soldats et d'officiers ; il se voyait 
obligé de reculer précipitamment jusque derrière 
le Dnieper : c'est de quoi il faisait avertir l'em- 
pereur. 

11 voulait qu'il sût tout. Son aide-de-camp, le 
colonel Dalbignac , devait lui dire «que, dès 
« Malo-Iaroslavetz, le premier mouvement de 
« retraite, pour des soldats qui n'avaient jamais 
« reculé, avait décontenancé l'armée; que l'af- 
« faire de Viazma l'avait ébranlée, et qu'enfin ce 
« déluge de neige, et le redoublement de froid 
« qu'il annonçait, en achevait la désorganisation. 

« Qu'une multitude d'officiers ayant tout perdu, 
« pelotons, bataillons, régimens, divisions même, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 19' 

« s'ajoutaient aux masses errantes. On les voyait 
« par troupes de généraux, de colonels, et d'offi- 
« ciers de tous grades, mêlés avec des soldats, et 
« marchant à l'aventure, tantôt avec une colonne, 
«tantôt avec une autre; que l'ordre ne pouvant 
« exister devant le désordre, cet exemple entraî- 
« nait jusqu'à ces vieux cadres de régimens, qui 
« avaient traversé toute la guerre de la révolution. 

« Qu'on entendait dans les rangs les meilleurs 
« soldats se demander pourquoi c'était à eux seuls 
« à combattre pour assurer la fuite des autres ; et 
« comment on croyait les encourager, quand ils 
« entendaient les cris de désespoir qui partaient 
« des bois voisins, où les grands convois de leurs 
« blessés, inutilement traînés depuis Moscou, ve- 
« naient d'être abandonnés. Voilà donc le sort 
« qui les attendait ; qu'avaient-ils à gagner autour 
« du drapeau ? Pendant le jour, c'étaient des tra- 
« vaux, des combats continuels, et la nuit la fa- 
ce mine : jamais d'abris, des bivouacs encore plus 
« meurtriers que les combats ; la faim et le froid 
<c en repoussaient le sommeil , ou si la fatigue 
« l'emportait un instant, le repos, qui devait re- 
« faire, achevait. Enfin l'aigle ne protégeait plus, 
« il tuait. 

« Pourquoi donc s'obstiner autour de lui, pour 
« succomber par bataillon, par masses ? il valait 
«mieux se disperser; et puisqu'il n'y avait plus 

13. 



100 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« qu'à fuir, disputer de vitesse : alors ce ne se- 
« raient plus les meilleurs qui succomberaient ; 
« derrière eux les lâches ne dévoreraient plus les 
«restes de la grande route.» Enfin, laide-de- 
camp devait dévoiler à l'empereur toute l'horreur 
de sa situation. Ney en rejetait la responsabilité. 

Mais Napoléon en voyait assez autour de lui 
pour juger du reste. Les fuyards le dépassaient : 
il sentait qu'il n'y avait plus qu'à sacrifier succes- 
sivement l'armée, partie par partie, en commen- 
çant par les extrémités, pour en sauver la tête. 
Quand donc l'aide-de-camp voulut commencer, 
il l'interrompit brusquement par ces mots : « Co- 
te lonel, je ne vous demande pas ces détails! » 
Celui-ci se tut, comprenant que dans ce désastre, 
désormais irrémédiable, et où il fallait à chacun 
toute sa force, l'empereur craignait des plaintes 
qui ne pouvaient qu'affaiblir celui qui s'y laissait 
aller et celui qui les entendait. 

Il remarqua l'attitude de Napoléon, celle qu'il 
conserva pendant toute cette retraite : elle était 
grave, silencieuse et résignée ; souffrant moins de 
corps que les autres, mais bien plus d'esprit, et 
acceptant son malheur. 

En ce moment le général Charpentier lui en- 
voyait de Smolensk un convoi de vivres. Bessiè- 
rcs voulut s'en emparer ; mais l'empereur les fit 
passer sur-le-champ au prince de la Moskwa, en 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 197 

disant « que c'était à ceux qui se battaient à manger 
« avant les autres. » En même temps il envoya re- 
commander à Ney « de se défendre assez pour lui 
« donner quelque séjour à Smolensk, où l'armée 
« mangerait, reposerait et se réorganiserait. » 

Mais si cet espoir soutint les uns dans leur de- 
voir, beaucoup d'autres abandonnèrent tout pour 
courir vers ce terme promis à leurs souffrances. 
Pour Ney, il vit qu'il fallait une victime, et qu'il 
était désigné ; il se dévoua, acceptant tout entier 
un danger grand comme son courage : dès-lors il 
n'attache plus son honneur à des bagages, ni 
même à des canons, que l'hiver seul lui arrache. 
Un premier repli du Borysthène en arrête et re- 
tient une partie au pied de ses rampes de glace ; 
il les sacrifie sans hésiter, passe cet obstacle, se re- 
tourne, et force le fleuve ennemi qui traversait la 
route à lui servir de défense. 

Toutefois les Russes s'avançaient à la faveur 
d'un bois et de nos voitures abandonnées; de là, 
ils fusillaient les soldats de Ney : la moitié de 
ceux-ci, dont les armes glacées gèlent les mains 
engourdies , se découragent ; ils lâchent prise , 
s'autorisant de leur faiblesse de la veille, fuyant 
parce qu'ils avaient fui ; ce qu'avant ils auraient 
regardé comme impossible. Mais Ney se jette au 
milieu d'eux, arrache une de leurs armes, et les 
ramène au feu, que lui-même recommence, expo- 



1<JS HISTOIRE DE NAPOLEON 

sant sa vie en soldat, le fusil à la main, comme 
lorsqu'il n'était ni époux, ni père, ni riche, ni 
puissant et considéré ; enfin, comme s'il avait en- 
core tout à gagner, quand il avait tout à perdre. 
En même temps qu'il redevint soldat, il resta gé- 
néral : il s'aida du terrain, s'appuya d'une hauteur, 
se couvrit d'une maison palissadée. Ses généraux 
et ses colonels, parmi lesquels lui-même remar- 
qua Fezensac, le secondèrent vigoureusement, et 
l'ennemi, qui s'attendait à poursuivre, recula. 

Par cette action, Ney donna vingt-quatre heu- 
res de répit à l'armée ; elle en profita pour s'é- 
couler vers Smolensk. Le lendemain, et tous les 
jours suivans , ce fut un même héroïsme. De 
Viazma à Smolensk il combattit dix jours entiers. 



ET DE LA GRANDE ANIMEE. 1 00 



CHAPITRE XIII. 



Le i3 novembre il touchait à cette ville, où il 
ne devait entrer que le lendemain, et faisait volte- 
face pour maintenir l'ennemi, quand tout-à-coup 
les hauteurs auxquelles il voulait appuyer sa gau- 
che se couvrirent d'une foule de fuyards. Dans 
leur effarement, ces malheureux se précipitaient 
et roulaient jusqu'à lui sur la neige glacée qu'ils 
teignaient de leur sang. Une bande de Cosaks, 
qu'on vit bientôt au milieu d'eux, fit comprendre 
la cause de ce desordre. Le maréchal étonné, 
ayant fait dissiper cette nuée d'ennemis, aperçut 
derrière elle l'armée d'Italie revenant sans baga- 
ges, sans canons, toute dépouillée. 

Platof l'avait tenue comme assiégée depuis Do- 
rogobouje. Le prince Eugène avait quitté la 
grande route près de cette ville, et repris, pour se 
diriger sur Vitepsk, celle qui, deux mois avant, 
l'avait amené de Smolensk ; mais alors le Wop 
qu'il traversa n'était qu'un ruisseau; on l'avait à 
peine remarqué : on y retrouva une rivière. Elle 



200 HISTOIRE DE NAPOLEON 

coulait sur un lit de fange que resserrent deux ri- 
ves escarpées. Il fallut trancher ses berges raides 
et glacées, et donner l'ordre de démolir, pendant 
la nuit, les maisons voisines pour en construire 
un pont. Mais ceux qui s'y étaient abrités s'y op- 
posèrent. Le vice-roi, plus estimé que craint, ne 
fut point obéi. Les pontoniers se rebutèrent, et 
quand le jour reparut avec les Cosaks, le pont, 
deux fois rompu, était abandonné. 

Cinq à six mille soldats encore en ordre, deux 
fois autant d'hommes débandés, de malades et de 
blessés, plus de cent canons, leurs caissons, et 
une multitude d'équipages, bordaient l'obstacle. 
Ils couvraient une lieue de terrain. On tenta un 
gué à travers les glaçons que charriait le torrent. 
Les premiers canons qui se présentèrent atteigni- 
rent l'autre rive; mais de moment en moment 
l'eau s'élevait, en même temps que le gué se creu- 
sait sôus les roues et sous les efforts des chevaux. 
Un chariot s'engrava; d'autres s'y ajoutèrent, et 
tout fut arrêté. 

Cependant le jour s'avançait; on s'épuisait en 
efforts inutiles ; la faim, le froid et les Cosaks de- 
venaient pressans, et le vice -roi se vit enfin ré- 
duit à ordonner l'abandon de son artillerie et de 
tous ses bagages. Ce fut alors un spectacle de dé- 
solation. Les possesseurs de ces biens eurent à 
peine le temps de s'en séparer; pendant qu'ils 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 201 

choisissent leurs effets les plus indispensables et 
qu'ils en chargent des chevaux, une foule de sol- 
dats accourt : c'est surtout sur les voitures de luxe 
qu'ils se précipitent; ils brisent, ils enfoncent 
tout, se vengeant de leur misère sur ces richesses, 
de leurs privations sur ces jouissances, et les en- 
levant aux Cosaks qui les regardaient de loin. 

C'étaient aux vivres que la plupart en voulaient. 
Ils écartaient et rejetaient, pour quelques poignées 
de farine, les vêtemens brodés, des tableaux, des 
omemens de toute espèce, et des bronzes dorés. 
Le soir, ce fut un singulier aspect que celui de 
ces richesses de Paris et de Moscou, de ce luxe 
de deux des plus grandes villes du monde, gi- 
sant épars et dédaigné sur une neige sauvage et 
déserte. 

En même temps la plupart des artilleurs déses- 
pérés enclouent leurs pièces, et dispersent leur 
poudre. D'autres en établissent une traînée, qu'ils 
poussent jusque sous des caissons arrêtés au loin, 
en arrière de nos bagages. Ils attendent que les 
Cosaks les plus avides soient accourus, et, quand 
ils les voient en grand nombre, tous acharnés au 
pillage, ils jettent la flamme d'un bivouac sur cette 
poudre. Le feu court, et dans l'instant il atteint 
son but ; les caissons sautent, les obus éclatent, et 
ceux des Cosaks qui ne sont pas détruits, se dis- 
persent épouvantés. 



202 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Quelques centaines d'hommes qu'on appelait 
encore la 14 e division, furent opposés à ces hor- 
des, et suffirent pour les contenir hors de portée 
jusqu'au lendemain. Tout le reste, soldats, admi- 
nistrateurs, femmes et enfans, malades et blessés, 
poussés par les boulets ennemis, se pressaient 
sur la rive du torrent. Mais à la vue de ses eaux 
grossies, de leurs glaçons massifs et tranchans, et 
de la nécessité d'augmenter, en se plongeant dans 
ces flots glacés, le supplice d'un froid déjà into- 
lérable, tous hésitèrent. 

Il fallut qu'un Italien, le colonel Delfanti, s'é- 
lançât le premier. Alors les soldats s'ébranlèrent, 
et la foule suivit. Il resta les plus faibles, les moins 
déterminés ou les plus avares. Ceux qui ne surent 
point rompre avec leur butin et quitter la fortune 
qui les quittait, ceux-là furent surpris dans leur 
hésitation. Le lendemain on vit de sauvages Co- 
saks, au milieu de tant de richesses, être encore 
avides des vétemens sales et déchirés de ces mal- 
heureux devenus leurs prisonniers; ils les dé- 
pouillèrent, et les réunirent ensuite en troupeaux, 
puis ils les faisaient marcher nus sur la neige à 
grands coups du bois de leurs lances. 

L'armée d'Italie, ainsi démantelée, toute péné- 
trée des eaux du Wop, sans vivres, sans abri, 
passa la nuit sur la neige, près d'un village où ses 
généraux voulurent en vain se loger. Leurs sol- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 203 

dats assiégeaient ces maisons de bois. Ces mal- 
heureux fondaient en désespérés et par essaims 
sur chaque habitation , profitant de l'obscurité 
qui les empêchait de reconnaître leurs chefs, et 
d'en être reconnus. Ils arrachaient tout, portes, 
fenêtres, et jusqu'à la charpente des toits, peu 
touchés de réduire d'autres, quels qu'ils fussent, 
à bivouaquer comme eux-mêmes. 

Leurs généraux les repoussaient inutilement, 
ils se laissaient frapper sans se plaindre, sans se 
révolter, mais sans s'arrêter, même ceux des gar- 
des royales et impériales ; car, dans toute l'armée, 
c'était, chaque nuit, des scènes pareilles. Les 
malheureux restaient silencieusement et active- 
ment acharnés sur ces murs de bois, qu'ils dépe- 
çaient de tous les côtés à la fois, et qu'après de 
vains efforts leurs chefs étaient obligés d'aban- 
donner, de peur qu'ils ne s'écroulassent sur eux. 
C'était un singulier mélange de persévérance dans 
leur dessein, et de respect pour l'emportement de 
leurs généraux. 

Les feux bien allumés, ils passèrent la nuit à se 
sécher au bruit des cris, des imprécations, des 
gémissemens de ceux qui achevaient de franchir 
le torrent, ou qui du haut de ses berges roulaient 
et se perdaient dans ses glaçons. 

C'est un fait honteux pour l'ennemi, qu'au mi- 
lieu de ce désastre, et à la vue d'un si riche bu- 



204 HISTOIRE DE NAPOLEON 

tin, quelques centaines d'hommes laissés à une 
demi-lieue du vice-roi, et sur l'autre rive du Wop, 
aient arrêté pendant vingt heures, non seulement 
le courage, mais aussi la cupidité des Cosaks de 
Platof. 

Peut-être l'hetman crut-il avoir assuré pour le 
lendemain la perte du vice-roi. En effet toutes ses 
mesures furent si bien prises, qu'à l'instant où 
l'armée d'Italie, après une marche inquiète et dé- 
sordonnée, apercevait Doukhowt china, ville en- 
core entière, et se hâtait avec joie d'aller s'y abri- 
ter, elle en vit sortir plusieurs milliers de Cosaks 
avec des canons qui l'arrêtèrent tout-à-coup. En 
même temps, Platof, avec toutes ses hordes, ac- 
courut et attaqua son arrière - garde et ses deux 
flancs. 

Plusieurs témoins disent qu'alors ce fut un tu- 
multe, un désordre complet ; que les hommes 
débandés, les femmes, les valets, se précipitèrent 
les uns sur les autres, et tout au travers des rangs ; 
qu'enfin il y eut un instant où cette malheureuse 
armée ne fut plus qu'une foule informe, une vile 
cohue qui tourbillonnait sur elle-même. On crut 
tout perdu. Mais le sang-froid du prince et les 
efforts des chefs sauvèrent tout. Les hommes d'é- 
lite se dégagèrent, les rangs se rétablirent. On 
avança en tirant quelques coups de fusil, et l'en- 
nemi, qui avait tout pour lui, hors le courage. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 205 

seul bien qui nous restât., s'ouvrit et s'écarta, s'en 
tenant à une vaine démonstration. 

On prit sa place encore toute chaude dans cette 
ville, hors de laquelle il alla bivouaquer, et pré- 
parer de pareilles surprises jusques aux portes de 
Smoîensk; car le désastre du Wop avait fait re- 
noncer à se séparer de l'empereur : là ces hordes 
s'enhardirent ; elles enveloppèrent la quatorzième 
division. Quand le prince Eugène voulut la dé- 
gager, les soldats et leurs officiers, raidis par vingt 
degrés d'un froid que le vent rendait déchirant, 
restèrent étendus sur les cendres chaudes de leurs 
feux. On leur montra inutilement leurs compa- 
gnons environnés, l'ennemi qui s'approchait, en- 
fin les balles et les boulets qui les atteignaient déjà ; 
ils s'obstinèrent à ne point se lever, protestant 
qu'ils aimaient mieux périr que d'avoir à suppor- 
ter plus longtemps des maux aussi cruels. Les ve- 
dettes elles-mêmes avaient abandonné leurs pos- 
tes. Le prince Eugène réussit cependant à sauver 
son arrière-garde. 

C'était en revenant avec elle sur Smoîensk que 
ses traîneurs avaient été culbutés sur les soldats 
de Ney. Ils leur communiquèrent leur effroi, tous 
se précipitèrent vers le Dnieper ; et ils s'amonce- 
laient à l'entrée du pont, sans songer à se défen- 
dre, lorsqu'une charge du quatrième régiment 
arrêta l'ennemi. 



200 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Son colonel, le jeune Fezensac, sut ranimer 
ces hommes à demi perclus de froid. Là, comme 
dans tout ce qui est action, on vit la supériorité des 
sentimens de l'âme sur les sensations du corps ; 
car toute sensation physique portait à se rebuter et 
à fuir, la nature le conseillait de ses cent voix les 
plus pressantes, et pourtant quelques mots d'hon- 
neur suffirent pour obtenir le dévouement le plus 
héroïque. Les soldats du quatrième régiment cou- 
rurent en furieux contre l'ennemi, contre la mon- 
tagne de neige et de glace dont il était maître, et 
contre l'ouragan du nord, car ils avaient tout con- 
tre eux. Ney lui-même fut obligé de les modérer. 

Un reproche de leur colonel avait opéré ce 
changement. Ces simples soldats se dévouaient 
pour ne pas se manquer à eux-mêmes, par cet 
instinct qui veut du courage dans l'homme ; enfin 
par habitude et amour de la gloire, mot bien écla- 
tant pour une position si obscure! car qu'est-ce 
que la gloire d'un tirailleur qui périt sans témoins, 
qui n'est loué, blâmé ou regretté que par une es- 
couade ! mais le cercle de chacun lui suffit ; une 
petite association renferme autant de passions 
qu'une grande. Les proportions des corps sont 
différentes, mais ils sont composés des mêmes 
élémens : c'est la même vie qui les anime ; et les 
regards d'un peloton excitent un soldat, comme 
ceux d'une armée enflamment un général. 



ET DE LA GKANDE ARMEE. 20' 



CHAPITRE XIV. 



Enfin l'armée a revu Smoîensk; elle a touché à 
ce terme tant de fois offert à ses souffrances. Les 
soldats se la montrent. La voilà cette terre pro- 
mise, où sans doute leur famine va retrouver l'a- 
bondance, leur fatigue le repos; où les bivouacs 
par dix-neuf degrés de froid vont être oubliés dans 
des maisons bien échauffées. Là ils goûteront un 
sommeil réparateur; ils pourront refaire leur ha- 
billement; là de nouvelles chaussures et des vê- 
temens propres au climat leur seront distribués ! 

A cette vue les corps d'élite, quelques soldats, 
et les cadres ont seuls conservé leurs rangs; le 
reste a couru et s'est précipité. Des milliers d'hom- 
mes, la plupart sans armes, ont couvert les deux 
rives escarpées du Borysthène ; ils se sont pressés 
en masse contre les hautes murailles et les portes 
de la ville; mais leur foule désordonnée, leurs 
ligures hâves, noircies de terre et de fumée, leurs 
uniformes en lambeaux, les vêtemens bizarres 
par lesquels ils y ont suppléé, enfin leur aspect 



208 HISTOIRE DE NAPOLEON 

étrange, hideux, et leur ardeur effrayante, ont 
épouvanté. On a cru que si l'on ne repoussait 
l'irruption de cette multitude enragée de faim, elle 
mettrait tout au pillage, et les portes lui ont été 
fermées. 

On espérait aussi que, par cette rigueur, on 
forcerait à se rallier. Alors, dans les restes de cette 
malheureuse armée, il s'est établi une horrible 
lutte entre l'ordre et le désordre. C'est vainement 
que les uns ont prié, pleuré, conjuré, qu'ils ont 
menacé et cherché à ébranler les portes, qu'ils 
sont tombés mourans aux pieds de leurs compa- 
gnons chargés de les repousser ; ils les ont trouvés 
inexorables : il a fallu qu'ils attendissent l'arrivée 
de la première troupe, encore commandée et en 
ordre. 

C'était la vieille et la jeune garde. Les hommes 
débandés n'entrèrent qu'à sa suite ; eux et les au- 
tres corps qui, depuis le 8 jusqu'au 14, arrivèrent 
successivement, crurent qu'on n'avait retardé leur 
entrée que pour donner plus de repos et de vivres 
à cette garde. Leurs souffrances les rendirent in- 
justes, ils la maudirent : « Seraient-ils donc sans 
« cesse sacrifiés à cette classe privilégiée ! à cette 
« vaine parure qu'on ne voyait plus la première 
« qu'aux revues, aux fêtes, et surtout aux distri- 
« butions! L'armée n'aurait- elle jamais que ses 
« restes ? pour les obtenir, faudrait-il toujours at- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 209 

« tendre qu elle fût rassasiée ? » On ne pouvait que 
leur répondre qu'essayer de tout sauver ce serai* 
tout perdre : qu'il fallait du moins conserver un 
corps entier, et donner la préférence à celui qui, 
dans une dernière occasion, pourrait faire un plus 
puissant effort. 

Cependant ces malheureux sont dans cette Smo- 
lensk tant désirée ; ils ont laissé les rampes du Bo- 
rysthène jonchées des corps mourans des plus 
faibles d'entre eux : l'impatience et plusieurs heu- 
res d'attente les ont achevés. Ils en laissent d'au- 
tres sur l'escarpement de glace qu'il leur faut sur- 
monter pour atteindre la haute ville. Le reste 
court aux magasins , et là il en expire encore 
pendant qu'ils en assiègent les portes : car on les 
en a repoussés : «Qui sont -ils? de quel corps? 
« comment les reconnaître ? Les distributeurs des 
« vivres en sont responsables ; ils ne doivent les 
« délivrer qu a des officiers autorisés, et porteurs 
« de reçus contre lesquels ils échangeront les ra- 
« tions qui leur sont confiées; et ceux qui se pré- 
« sentent n'ont plus d'officiers, ils ne savent où 
« sont leurs régimens. » Les deux tiers de l'armée 
sont ainsi. 

Ces infortunés se répandent dans les rues , 
n'ayant plus d'espoir que le pillage. Mais partout 
des chevaux disséqués jusqu'aux os leur annon- 
cent la famine : partout les portes et les fenêtres 

HISTOIRE DE NAPOLEON. II. H 



2J0 HISTOIRE DE NAPOLEON 

des maisons, brisées et arrachées, ont servi à ali- 
menter les bivouacs : ils n'y trouvent point d'asi- 
les ; point de quartiers d'hiver préparés, point de 
bois; les malades, les blessés, restent dans les 
rues, sur les charrettes qui les ont apportés. C'est 
encore, c'est toujours la fatale grande route pas- 
sant au travers d'un vain nom ; c'est un nouveau 
bivouac dans de trompeuses ruines, plus froides 
encore que les forêts qu'ils viennent de quitter. 

Alors seulement ces hommes débandés cher- 
chent leurs drapeaux f ils les rejoignent momen- 
tanément pour y trouver des vivres ; mais tout le 
pain qu'on avait pu confectionner venait d'être 
distribué : il n'y avait plus de biscuit, point de 
viande. On leur délivra de la farine de seigle, des 
légumes secs et de l'eau-de-vie. Il fallut des ef- 
forts inouïs pour empêcher les détachemens des 
différens corps de s' entretuer aux portes des ma- 
gasins; puis, quand après de longues formalités 
ces misérables vivres étaient délivrés, les soldats 
refusaient de les porter à leurs régimens, ils se je- 
taient sur les sacs, en arrachaient quelques livres 
de farine, et s'allaient cacher pour les dévorer. Il 
en fut de même pour l'eau-dc-vie. Le lendemain 
on trouva les maisons pleines des cadavres de 
ces infortunés. 

Enfin cette funeste Smolcnsk, que l'armée avait 
crue le terme de ses souffrances, n'en marquait 



ET DE LA GRANDE AKMEE. 2 11 

que les commencemens. Une immensité de dou- 
leurs se déroulait devant nous; il fallait marcher 
encore quarante jours sous ce joug de fer. Les 
uns déjà surchargés des maux présens, s'anéanti- 
rent et succombèrent devant cet effrayant avenir. 
Quelques autres se révoltèrent contre leur desti- 
née; ils ne comptèrent plus que sur eux-mêmes, 
et résolurent de vivre à quelque prix que ce fût. 

Dès-lors , suivant qu'ils se trouvèrent les plus 
forts ou les plus faibles, ils arrachèrent violem- 
ment ou dérobèrent à leurs compagnons mourans 
leurs subsistances, leurs vêtemens, et même l'or 
dont ils avaient rempli leurs sacs au lieu de vi- 
vres. Puis, ces misérables, que le désespoir avait 
conduits au brigandage, jetaient leurs armes pour 
sauver leur infâme butin, profitant d'une posi- 
tion commune, d'un nom obscur, d'un uniforme 
devenu méconnaissable, et de la nuit, enfin de 
tous les genres d'obscurités, toutes favorables à 
la lâcheté et au crime. Si des écrits, déjà publiés, 
n'avaient pas exagéré ces horreurs, je me se- 
rais tu sur des détails si dégoûtans, car ces atro- 
cités furent rares, et l'on fit justice des plus cou- 
pables. 

L'empereur arriva le 9 novembre, au milieu 
de cette scène de désolation. Il s'enferma dans 
l'une des maisons de la place neuve, et n'en sor- 
tit, le j4, que pour continuer sa retraite. 11 comp- 



14. 



212 HISTOIRE DE NAPOLEON 

tait sur quinze jours de vivres et de fourrages 
pour une armée de cent mille hommes ; il ne s'en 
trouvait pas la moitié en farine, riz et eau-de-vie. 
La viande manquait. On entendit ses cris de fu- 
reur contre l'un des hommes chargés de cet ap- 
provisionnement. Le munitionnaire n'obtint la 
vie qu'en se traînant long-temps sur ses genoux 
aux pieds de Napoléon. Peut-être les raisons qu'il 
donna firent -elles plus pour lui que ses suppli- 
cations. 

« Quand il arriva, dit-il, les bandes de traîneurs 
« qu'en s'avançant l'armée laissa derrière elle 
« avaient comme enveloppé Smolensk de terreur 
« et de destruction. On y mourait de faim comme 
« sur la route. Lorsqu'un peu d'ordre avait été ré- 
« tabli, les juifs seuls s'étaient d'abord offerts 
m pour fournir les vivres qui manquaient. De plus 
« nobles motifs avaient ensuite attiré les secours 
« de quelques seigneurs lithuaniens. Enfin la tête 
« des longs convois de vivres, rassemblés en Alle- 
« magne, avait paru. C'étaient les voitures com- 
« toises; elles seules avaient traversé les sables îi- 
«thuaniens, encore n'avaient -elles apporté que 
« deux cents quintaux de farine et de riz : plu- 
« sieurs centaines de bœufs allemands et italiens 
« étaient aussi arrivés avec elles. 

<c Cependant l'entassement des cadavres dans 
«les maisons, les cours et les jardins, et leurs 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 213 

« exhalaisons morbifiques, empestaient l'air. Les 
« morts tuaient les vivans. Les employés, comme 
« beaucoup de militaires, avaient été atteints : les 
« uns étaient devenus comme imbéciles ; ils pîeu- 
« raient ou fixaient la terre d'un œil hagard et 
« opiniâtre. Il y en avait eu dont les cheveux s'é- 
« taient raidis, dressés et tordus en cordes; puis, 
« au milieu d'un torrent de blasphèmes, d'une 
« horrible convulsion , ou d'un rire encore plus 
« affreux, ils étaient tombés morts. 

« En même temps, il avait fallu promptement 
« abattre le plus grand nombre des bœufs amenés 
« d'Allemagne et d'Italie. Ces animaux ne vou- 
« laient plus ni marcher ni manger. Leurs yeux, 
« renfoncés dans leur orbite, étaient mornes et 
« sans mouvement. On les tuait sans qu'ils cher- 
« chassent à éviter le coup. D'autres malheurs 
« sont arrivés : plusieurs convois ont été inter- 
« ceptés, des magasins pris ; un parc de huit cents 
« bœufs vient d'être enlevé à Krasnoé. » 

Cet homme ajouta, « qu'il fallait aussi avoir 
« égard à la grande quantité de détachemens qui 
«avaient passé dans Smolensk; au séjour qu'y 
« avaient fait le maréchal Victor, vingt-huit mille 
« hommes et environ quinze mille malades ; à la 
« multitude de postes et de maraudeurs, que lin- 
« surrection et l'approche de l'ennemi avaient 
« rejetés dans la ville. Tous avaient vécu sur les 



2 H HISTOIRE DE NAPOLEON 

« magasins; il avait fallu délivrer près de soixante 
« mille rations par jour ; enfin on avait poussé des 
« vivres et des troupeaux vers Moscou, jusqu'à 
« Mojaïsk, vers Kalougha, jusqu'à Elnia. » 

Plusieurs de ces allégations étaient fondées. 
D'autres magasins étaient encore échelonnés de- 
puis Smolensk jusqu'à Minsk et Yilna. Ces deux 
villes étaient, bien plus encore que Smolensk, des 
centres d'approvisionnement, dont les places de 
la Yistule formaient la première ligne. La totalité 
des vivres distribués dans cette étendue était in- 
commensurable; les efforts pour les y transporter 
gigantesques, et le résultat presque nul. Ils étaient 
insuffisans dans cette immensité. 

Ainsi les grandes expéditions s'écrasent sous 
leur propre poids. Les bornes humaines avaient 
été dépassées : le génie de Napoléon, en voulant 
s'élever au-dessus du temps, du climat et des dis- 
tances, s'était comme perdu dans l'espace ; quel- 
que grande que fût sa mesure, il avait été au-delà. 

Au reste, il s'emportait par besoin. Il ne s'était 
point fait illusion sur ce dénuement. Alexandre 
seul l'avait trompé. Accoutumé à triompher de 
tout par la terreur de son nom, et par l'étonne- 
ment qu'inspiraient son audace, son armée, lui, 
sa fortune, il avait tout mis au hasard d'un pre- 
mier mouvement d'Alexandre. C'était toujours 
le même homme de l'Egypte, de Marengo, d'Ulm, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 215 

d'Esslingen; c'était Fernand Cortez; c'était le 
Macédonien, brûlant ses vaisseaux, et surtout 
voulant, malgré ses soldats, s'enfoncer encore 
dans l'Asie inconnue; c'était enfin César, risquant 
sur une barque toute sa fortune. 



Urne bixikmc 



CHAPITRE I. 



Cependant la surprise de Vinkowo, cette atta- 
que inopinée de Kutusof devant Moscou, n'a- 
vaient été qu'une étincelle d'un grand incendie. 
Au même jour, à la même heure, toute la Russie 
avait repiis l'offensive. Le plan général des Rus- 
ses s'était tout-à-coup développé. L'aspect de la 
carte devenait effrayant. 

Le 18 octobre, à l'instant même où le canon 
de Kutusof avait détruit les espérances de gloire 
et de paix de Napoléon, Wittgenstein, à cent 
lieues derrière sa gauche, s'était précipité sur Po- 
lotsk; Tchitchakof," derrière sa droite, à deux 
cents lieues plus loin, avait profité de sa supério- 
rité sur Schwartzemberg ; et tous deux, l'un des- 
cendant du nord, l'autre s'élevant du sud, s'étaient 
efforcés de se rejoindre vers Borizof. 

C'était le passage le plus difficile de notre re- 
traite, et déjà ces deux armées ennemies y tou- 
chaient, quand douze marches, l'hiver, la famine 



21 S HISTOIRE DE NAPOLEON 

et la grande armée russe, en séparaient encore 
Napoléon. 

Dans Smolensk on ne faisait que soupçonner le 
danger de Minsk ; mais des officiers, présens à la 
perte de Polotsk, en racontaient les détails ; on se 
pressait autour d'eux. 

Depuis le combat du 18 août, celui qui fit Saint- 
Cyr maréchal, ce général était resté sur la rive 
russe de la Diïna, maître de Polotsk et d'un camp 
retranché en avant de ses murs. Ce camp mon- 
trait avec quelle facilité toute l'armée eût pu hi- 
verner sur les frontières lithuaniennes. Ses ba- 
raques, construites par nos soldats, étaient plus 
spacieuses que les maisons des paysans russes, et 
aussi chaudes ; c'étaient de beaux villages mili- 
taires, bien retranchés, à l'abri de l'hiver comme 
de l'ennemi. 

Depuis deux mois les deux armées ne s'étaient 
fait qu'une guerre de partisans. Son but, pour les 
Français , était de s'étendre dans le pays, pour y 
chercher des vivres ; celui des Russes, de les leur 
arracher. Cette petite guerre avait été tout à l'a- 
vantage des Russes, les nôtres ignorant le pays, 
sa langue, jusqu'aux noms des lieux où ils s'a- 
venturaient, enfin étant sans cesse trahis par les 
habitans et même par leurs guides. 

Ces échecs, la faim et les maladies, avaient di- 
minué de moitié les forces de Saint- Cyr, tandis 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 219 

que des recrues avaient doublé celles de Wift- 
genstein. Vers le milieu d'octobre, l'armée russe, 
sur ce point, montait à cinquante- deux mille 
hommes, et la nôtre à dix-sept mille. Dans ce 
nombre il faut comprendre le sixième corps, ou 
les Bavarois, réduits de vingt-deux mille hom- 
mes à dix-huit cents, et deux mille cavaliers alors 
absens. Saint-Cyr, sans fourrages, et inquiet des 
tentatives de l'ennemi sur ses flancs, venait de 
les envoyer au loin, remonter et descendre la rive 
gauche du fleuve, pour les faire vivre et se faire 
éclairer par eux. 

Car Saint-Cyr craignait d'être tourné à droite 
par Wittgenstein, et à gauche par Steinheil, qui 
s'avançait à la tête de deux divisions de l'armée 
de Finlande, récemment arrivées à Riga. Il existe 
une lettre pressante de ce maréchal à Macdonald : 
il lui demandait de s'opposer à la marche de ces 
Russes qui avaient à dénier devant son armée, et 
de lui envoyer un renfort de quinze mille hom- 
mes, ou, s'il ne voulait rien détacher, de venir 
lui-même, avec ce secours, prendre son com- 
mandement. Dans cette même lettre, il soumet- 
tait encore à Macdonald toutes ses combinaisons 
d'attaque ou de défense. Mais Macdonald ne crut 
pas devoir faire sans ordre un si grand mouve- 
ment. Il se défiait d'Yorch, qu'il soupçonnait 
peut-être d'avoir voulu livrer aux Russes son parc 



220 HISTOIRE DE NAPOLEON 

de siège. Il répondit qu'il devait, avant tout, son- 
ger à le défendre, et demeura immobile. 

Dans cette situation, les Russes s'enhardis- 
saient chaque jour de plus en plus; enfin, le 17 
octobre, les avant-postes de Saint-Cyr furent re- 
poussés sur son camp, et Wittgenstein s'empara 
de tous les débouchés des bois qui environnent 
Polotsk. 11 nous menaçait d'une bataille qu'il ne 
croyait pas qu'on osât accepter. 

Le maréchal français, sans instruction de son 
empereur, s'était décidé trop tard à se retrancher. 
Ses ouvrages n'étaient ébauchés qu'autant qu'il le 
fallait, non pour couvrir leurs défenseurs, mais 
pour leur marquer la place sur laquelle ils devaient 
s'opiniâtrer. Leur gauche, appuyée à la Dlina, et 
défendue par des batteries placées sur la rive gau- 
che du fleuve, était la plus forte. Leur droite était 
faible. La Polota, affluent de la Diina, les séparait. 

Wittgenstein fit menacer le côté le moins ac- 
cessible par Yacthwill; et lui-même, le 18, il se 
présenta contre l'autre, d'abord avec quelque té- 
mérité, car deux escadrons français, les seuls que 
Saint-Cyr eût gardés, renversèrent sa tête de co- 
lonne, prirent son artillerie, et le saisirent, dit-on, 
lui-même, mais sans le reconnaître; de sorte 
qu'ils abandonnèrent ce général en chef, comme 
une prise insignifiante, quand le nombre les força 
de reculer. 






ET DE LA GRANDE ARMEE. 22! 

Alors les Russes, s'élançant de leurs bois, se 
découvrent tout entiers. Ils assaillent Saint-Cyr 
avec fureur. Dès les premiers feux, une de leurs 
balles atteignit ce maréchal. II n'en resta pas 
moins au milieu des siens, ne pouvant plus se 
soutenir, et se faisant porter. L'acharnement de 
Wittgenstein sur ce point dura autant que le jour. 
Sept fois les redoutes que défendaient Maison 
furent prises et reprises. Sept fois Wittgenstein 
se crut vainqueur; enfin Saint- Cyr le décou- 
ragea. Legrand et Maison restèrent maîtres de 
leurs retranchemens , tout baignés du sang des 
Russes. 

Mais pendant qu'à droite tout paraissait gagné, 
à la gauche tout semblait perdu : c'étaient des Suis- 
ses et des Croates dont l'emportement était cause 
de ce revers. Leur émulation avait jusque-là man- 
qué d'occasion. Trop jaloux de se montrer dignes 
de la grande armée, ils furent téméraires. Placés 
négligemment en avant de leur position pour y 
attirer Yacthwil, au lieu de lui céder un terrain 
préparé pour le perdre, ils se précipitèrent au- 
devant de ses masses, et furent écrasés par le 
nombre. Les canoniers français, ne pouvant tirer 
sur cette mêlée, devinrent inutiles, et nos alliés 
furent culbutés jusque dans Polotsk. 

C'est alors que les batteries de la rive gauche 
de la Diïna ont découvert l'ennemi, et qu'elles 



222 HISTOIRE DE NAPOLEON 

ont pu commencer leur feu ; mais, au lieu de l'ar- 
rêter, elles ont précipité sa marche. Les Russes 
d'Yacthwil, pour éviter nos coups, se sont jetés 
avec plus de violence dans le ravin de la Polota, 
avec lequel ils allaient pénétrer dans la ville, lors- 
qu'enfin trois canons, placés en toute hâte contre 
la tête de leur colonne, et un dernier effort des 
Suisses les ont repoussés. À cinq heures tout était 
fini : les Russes s'étaient retirés de toutes parts 
dans leurs bois , et quatorze mille hommes en 
avaient vaincu cinquante mille. 

La nuit fut tranquille pour tous, même pour 
Saint-Cyr. Sa cavalerie trompée le trompait : elle 
assurait qu'aucun ennemi n'avait passé la Diina, 
ni au-dessus, ni au-dessous de sa position ; ce 
qui était inexact, car Steinheil et treize mille Rus- 
ses avaient traversé ce fleuve à Drissa , et ils le 
remontaient par sa rive gauche, pour prendre en 
arrière le maréchal, et l'enfermer dans Polotsk, 
entre eux, la Diina etAVittgenstein. 

Le jour du 19 montra celui-ci prenant les ar- 
mes, et disposant toutes ses forces pour une atta- 
que, dont il ne parut pas oser donner le signal. 
Toutefois Saint-Cyr ne se méprit pas à cette ap- 
parence; il comprit que ce n'était pas ses faibles 
retranchemens qui arrêtaient un ennemi entrepre- 
nant et si nombreux, mais que sans doute il atten- 
dait l'effet de quelque manœuvre, le signal d'une 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 223 

coopération importante, et qu'elle ne pouvait 
avoir lien que sur ses derrières. 

En effet, vers dix heures du matin, un aide- 
de-camp arrive à toute bride de l'autre côté du 
fleuve. Il annonce qu'une autre armée ennemie, 
celle de Steinheil, remonte rapidement sa rive li- 
thuanienne; qu'elle renverse la cavalerie fran- 
çaise. Il demande un prompt secours, sans quoi 
cette nouvelle armée va paraître bientôt derrière 
le camp et l'envelopper. En même temps, le bruit 
de ce combat porte la joie dans les rangs de Witt- 
genstein, et l'effroi dans le camp des Français. 

La position de ceux-ci devenait horriblement 
critique. Qu'on se représente ces braves gens res- 
serrés par une force triple de la leur, sur une ville 
de bois, et acculés contre une grande rivière, 
n'ayant pour retraite qu'un pont dont une autre 
armée menaçait l'issue. 

Vainement alors Saint-Cyr s'affaiblit de trois 
régimens, dont il dérobe la marche à Wittgens- 
tein, et qu'il envoie sur l'autre rive pour arrêter 
Steinheil. A chaque moment le bruit du canon de 
celui-ci se rapproche de plus en plus de Polotsk. 
Déjà les batteries qui, de la rive gauche, proté- 
geaient le camp français, se retournent et s'apprê- 
tent contre ce nouvel ennemi. A cette vue des 
cris de joie ont éclaté sur toute la ligne de Witt- 
genstein ; néanmoins ce Russe est encore resté 



2*4 HISTOIRE DE NAPOLEON 

inactif. Pour commencer à son tour il ne lui a 
donc pas suffi d'entendre Steinheil, il a voulu le 
voir paraître. 

Cependant, tous les généraux de Saint-Cyr, 
consternés, l'environnent; ils le pressent d'ordon- 
ner une retraite, qui bientôt va devenir impossi- 
ble. Saint-Cyr s'y refuse ; il sent que les cinquante 
mille Russes qui sont devant lui sous les armes, 
et comme en arrêt, n'attendent que son premier 
mouvement rétrograde pour s'élancer sur lui, et 
il demeure immobile, profitant de leur inconce- 
vable stagnation , et espérant encore que la nuit 
enveloppera Polotsk de son ombre avant que 
Steinheil paraisse. 

v Depuis, on l'a entendu dire que jamais une plus 
grande anxiété n'agita son esprit. Mille fois, dans 
ces trois heures d'attente , on le vit consulter 
l'heure et regarder le soleil, comme s'il eût pu 
hâter sa marche. 

Enfin, quand Steinheil n'était plus qu'à une 
demi-heure de Polotsk, quand il n'avait plus que 
quelques faibles efforts à faire pour paraître dans 
la plaine, pour atteindre le pont de cette ville, et 
fermer à Saint-Cyr cette seule issue par laquelle il 
pouvait échapper à Wittgenstein, il s'arrêta. Bien- 
tôt une brume épaisse, que les Français reçurent 
comme une faveur du ciel, devança la nuit et dé- 
roba les trois armées à la vue l'une de l'autre. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 225 

Saint-Cyr n'attendait que cet instant. Déjà sa 
nombreuse artillerie traversait en silence la ri- 
vière, ses divisions allaient la suivre et dérober 
leur retraite, quand les soldats de Legrand, soit 
habitude, soit regret d'abandonner à l'ennemi 
leur camp intact, y mirent le feu. Les deux autre* 
divisions crurent que c'était un signal convenu,, 
en un instant toute la ligne fat embrasée. 

Cet incendie dénonça leur mouvement : aussi- 
tôt toutes les batteries de Wittgenstein ont éclaté, 
ses colonnes se sont précipitées, ses obus ont mis 
le feu à la ville ; il a fallu en défendre les flammes 
pied à pied comme en plein jour, lincendie 
éclairant le combat. Toutefois la retraite s'est 
faite en bon ordre : des deux côtés elle a été 
sanglante ; l'aigle russe n'a repris possession de 
Polotsk que le 20 octobre, à trois heures du 
matin. 

Le bonheur voulut que Steinheil dormît paisi- 
blement au bruit de ce combat, quoiqu'il pût en- 
tendre jusqu'aux hurlemens des milices russes. Il 
ne seconda pas plus l'attaque de Wittgenstein 
pendant toute cette nuit, que celui-ci, pendant le 
jour précédent, n'avait secondé la sienne. Ce fut 
quand Wittgenstein avait fini sur la rive droite, 
quand le pont de Polotsk était abattu, enfin quand 
Saint-Cyr, tout entier sur la rive gauche, y était 
aussi fort que Steinheil, que ce général corn- 



HISTOIRE DE NAPOLEON. II. 



U'W HISTOIRE DE NAPOLEON 

mença à s'ébranler. Mais de Wrede et six mille 
Français le surprirent dans son premier mouve- 
ment, le culbutèrent pendant plusieurs lieues 
dans les bois dont il voulait déboucher, et lui 
prirent ou tuèrent deux mille hommes. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 227 



CHAPITRE II. 



Ces trois journées étaient glorieuses. Wittgens- 
tein repoussé, Steinheil battu, dix mille Russes 
et six généraux tués ou hors de combat. Mais 
Saint-Cyr était blessé, l'offensive perdue, l'or- 
gueil, la joie et l'abondance dans le camp en- 
nemi, la tristesse et le dénûment dans le nôtre ; 
on reculait. Il fallait un chef à l'armée ; de Wrede 
prétendait l'être, mais les généraux français refu- 
sèrent même de se concerter avec ce Bavarois, 
alléguant son caractère et croyant tout accord 
avec lui impossible ; leurs prétentions s entre-cho- 
quaient. Saint-Cyr, quoique hors de combat, fut 
donc forcé de garder la direction de ces deux 
corps. 

Alors, ce maréchal ordonna la retraite vers 
Smoliany, par toutes les routes qui pouvaient y 
conduire. Lui se tint au centre, réglant l'une sur 
l'autre la marche de ces différentes colonnes. 
C'était un système de retraite tout contraire à ce- 
lui que venait de suivre Napoléon. 

15. 



228 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Le but de Saint-Cyr était de trouver plus de 
vivres, de marcher plus librement, avec plus d'en- 
semble, enfin d'éviter une confusion trop ordi- 
naire dans les colonnes trop considérables, quand 
les hommes, les canons et les bagages sont en- 
tassés sur une même route. Il réussit. Dix mille 
Français, Suisses et Croates, ayant en queue cin- 
quante mille Russes, se retirèrent sur quatre co- 
lonnes, lentement, sans se laisser entamer, et 
forçant Wittgenstein et Steinheil à n'avancer, en 
huit jours, que de trois journées. 

En reculant ainsi vers le sud, ils couvraient le 
flanc droit de la route d'Orcha à Borizof, par la- 
quelle l'empereur revenait de Moscou. Une seule 
colonne, celle de gauche, reçut un échec. C'était 
celle de de Wrede et de ses quinze cents Bava- 
rois, augmentés d'une brigade de cavalerie fran- 
çaise, qu'il gardait malgré les ordres de Saint- 
Cyr. Il marchait à volonté. Son orgueil blessé ne 
se pliait plus à l'obéissance. Il lui en coûta tous 
ses bagages. Puis, sous prétexte de mieux servir 
la cause commune en couvrant la ligne d'opéra- 
tion de Vilna à Yitepsk, que l'empereur avait 
abandonnée, il se sépara du deuxième corps, 
se retira par Klubokoé sur Yileïka, et se rendit 
inutile. 

Le mécontentement de de Wrede datait du 19 
août. Ce général pensait avoir eu une grande 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 229 

part à la victoire du 18, et qu'on la lui avait 
faite trop petite sur le rapport du lendemain. 
Depuis, il s'aigrit de plus en plus par ce souve- 
nir, par ses plaintes et par les conseils d'un frère 
qui, dit-on, servait dans l'armée autrichienne. On 
ajoute aussi que dans les derniers momens de la 
retraite, le général saxon Thielmann l'entraîna 
dans ses projets d'affranchissement de FAlle- 
magne. 

Cette défection fut à peine sentie. Le duc de 
Bellune et vingt-cinq mille hommes accouraient 
de Smolensk. Le 3i octobre il se réunissait à 
Saint-Cyr, devant Smoliany, dans l'instant même 
où Wittgenstein, ignorant cette jonction, et se 
fiant à sa supériorité, traversait la Lukolmlia, s'a- 
dossait imprudemment à des défilés et attaquait 
nos avant-postes. Il ne fallait qu'un effort simul- 
tané des deux corps français pour le détruire. Les 
soldats, les généraux du deuxième corps brûlaient 
d'ardeur. Mais quand la victoire était dans leurs 
cœurs, et que, la croyant devant leurs yeux, ils 
demandaient le signal du combat , Victor donna 
celui de la retraite. 

On ignore si cette prudence, qu'on jugea in- 
tempestive, vint de la défiance que lui inspirait 
un terrain qu'il voyait pour la première fois, et 
des soldats qu'il n'avait pas encore éprouvés. Il 
se peut qu'il n'ait pas cru devoir risquer une ba» 



nQ HISTOIRE DE NAPOLEON 

taille dont la perte eût, il est vrai, entraîné celle 
de la grande armée et de son chef. 

Après s'être replié derrière la Lukolmlia et s'y 
être défendu le jour, il profita de la nuit pour ga- 
gner Sienno. Le général russe s'apercevait alors 
du danger de sa position. Elle était si critique, 
qu'il ne profita de notre mouvement rétrograde 
et du découragement dont il fut suivi, que pour 
se retirer. 

Les officiers qui nous donnèrent ces détails, 
ajoutèrent que, depuis ce moment, Wittgenstein 
n'avait plus songé qu'à reprendre Vitepsk et à se 
défendre Probablement, il crut trop téméraire de 
tourner la Bérézina par ses sources pour se join- 
dre à Tchitchakof, car un bruit sourd, qui déjà se 
répandait, nous menaçait de la marche de cette 
armée du midi, sur Minsk et Borizof, et de la dé- 
fection de Schwartzemberg. 

Ce fut à Mikalewska, le 6 novembre, dans ce 
jour de malheur où Napoléon venait de recevoir 
la nouvelle de la conjuration de Mallet, qu'il ap- 
prit la jonction du deuxième et neuvième corps 
et le combat désavantageux de Czazniki. Il s'irrita, 
et fit dire au duc de Bell une de rejeter sur-le- 
champ Wittgenstein derrière la Diina ; que le sa- 
lut de l'armée en dépendait. Il ne dissimula pas 
à ce maréchal qu'il arrivait à Smolensk avec une 
armée harassée et une cavalerie toute démontée. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 231 

Ainsi, les jours heureux étaient passés ; de toutes 
parts arrivaient des nouvelles désastreuses. D'un 
côté, Polotsk, la Diina, Yitepsk, perdus, et Witt- 
genstein déjà à quatre journées de Borizof ; de 
l'autre, vers Elnia, Baraguay-d'Hilliers culbuté. 
Ce général s'est laissé enlever la brigade Auge- 
reau, des magasins, et cette route d' Elnia, par la- 
quelle Kutusof peut désormais nous prévenir à 
Krasnoé, comme il Ta fait à Yiazma. 

En même temps, de cent lieues en avant de 
nous, Schwartzemberg annonçait à l'empereur 
qu'il couvrait Varsovie, c'est-à-dire qu'il décou- 
vrait Minsk et Borizof, le magasin, la retraite de 
la grande armée, et que peut-être l'empereur d'Au- 
triche livrait son gendre à la Russie. 

Dans le même moment, derrière et au milieu 
de nous, le prince Eugène était vaincu par le 
Wop ; les chevaux de trait qui nous avaient at- 
tendus à Srnolensk étaient dévorés par les sol- 
dats ; ceux de Mortier enlevés dans un fourrage ; 
les troupeaux de Krasnoé pris; d'affreuses mala- 
dies se déclaraient dans l'armée, et dans Paris, le 
temps des conspirations paraissait revenu; tout 
enfin se réunissait pour accabler Napoléon. 

Chaque jour les états de situation qu'il reçoit 
de chacun de ses corps sont comme des bulletins 
de mourans; il voit son armée, conquérante de 
Moscou, réduite de cent quatre-vingt mille hom- 



2)2 HISTOIRE DE NAPOLEON 

mes à trente mille combattans encore en ordre. 
A cette foule de malheurs il ne peut opposer 
qu'une résistance inerte, une fermeté impassible, 
une attitude inébranlable. Sa figure reste la même ; 
il ne change rien à ses habitudes, rien à la forme 
de ses ordres: à les lire, on croirait qu'il com- 
mande encore à plusieurs armées. Il ne hâte 
même pas sa marche. Seulement, irrité contre la 
prudence du maréchal Victor, il liii renouvelle 
l'ordre d'attaquer Wittgenstein, et d'éloigner ce 
danger qui menace sa retraite. Quant à Baraguay- 
d'Hilliers, qu'un officier vient d'accuser, il le fait 
comparaître et le renvoie à Berlin, où ce général, 
accablé des fatigues de la retraite, et abattu sous 
le poids du chagrin, succombe avant d'avoir pu 
se défendre. 

Cette inébranlable fermeté que conservait Na- 
poléon était la seule qui convînt à une si grande 
ame et a une si irréparable infortune. Mais ce qui 
surprenait, c'était qu'il laissât le sort lui arracher 
tout, plutôt que de sacrifier une partie pour sau- 
ver le reste. Ce fut d'abord sans son ordre que les 
chefs de corps brûlèrent des bagages et détruisi- 
rent leur artillerie; pour lui, il laissa faire. S'il 
donna ensuite quelques instructions pareilles, elles 
lui fuient arrachées; il semblait qu'il s'attachât 
surtout à ce que rien de lui n'avouât sa défaite, 
soit qu'il crût ainsi faire respecter son malheur, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 233 

et, par cette inflexibilité, dicter aux siens un cou- 
rage inflexible ; soit fierté des hommes long-temps 
heureux qui précipite leur perte. 

Toutefois cette Smolensk, deux fois fatale à 
l'armée, était un lieu de repos pour quelques-uns. 
Pendant ce sursis accordé à leurs souffrances, 
ceux-là se demandèrent « comment il se pouvait 
« qu'à Moscou tout eût été oublié, pourquoi tant 
« de bagages inutiles ; pourquoi tant de soldats 
« déjà morts de faim et de froid sous le poids de 
« leurs sacs, chargés d'or au lieu de vivres et de 
« vétemens, et surtout si trente trois journées de 
« repos n'avaient pas suffi pour préparer aux che- 
« vaux de cavalerie, de l'artillerie, et à ceux des 
« voitures, des fers à crampons qui eussent rendu 
« leur marche plus sûre et plus rapide? 

« Alors nous n'eussions pas perdu l'élite des 
« hommes à Viazma, au Wop, au Dnieper, et 
« sur toute la route ; enfin aujourd'hui Kutusof, 
« Wittgenstcin, et peut-être Tchitchakof, n'au- 
« raient pas le temps de nous préparer de plus fu- 
« nestes journées. 

« Mais pourquoi, à défaut d'ordre de Napo- 
« léon, cette précaution n'avait-elle pas été prise 
« par des chefs, tous rois, princes et maréchaux? 
« L'hiver n'avait-il donc pas été prévu en Russie? 
«Napoléon, habitué à l'industrieuse intelligence 
«de ses soldats, avait-il trop compté sur leur 



234 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« prévoyance ? Le souvenir de (a campagne de 
« Pologne, pendant un hiver aussi peu rigoureux 
« que celui de nos climats, l'avait-ii abusé, ainsi 
« qu'un soleil brillant, dont la persévérance, pen- 
« dant tout le mois d'octobre, avait frappé d'é- 
«tonnement jusqu'aux Russes eux-mêmes? De 
« quel esprit de vertige l'armée, comme son chef, 
« a-t-elle donc été frappée? Sur quoi chacun a-t- 
« il compté ! car, en supposant qu'à Moscou F es- 
te poir de la paix eût ébloui tout le monde, il eût 
« toujours fallu revenir, et rien n'avait été pré- 
« paré, même pour un retour pacifique ! » 

La plupart ne pouvaient s'expliquer cet aveu- 
glement de tous que par leur propre incurie, et 
parce que, dans les armées comme dans les états 
despotiques, c'est à un seul à penser pour tous; 
aussi celui-là seul était-il responsable, et le mal- 
heur, qui autorise la défiance, poussait chacun à 
le juger. On remarquait déjà que, dans cette faute 
si grave, dans cet oubli si invraisemblable pour 
un génie actif, pendant un séjour si long et si dé- 
sœuvré, il y avait quelque chose de cet esprit 
d'erreur, 

Delà chute des rois funeste avant-coureur. 

Napoléon était dans Smolensk depuis cinq 
jours. On savait que Ney avait reçu l'ordre d'y 
arriver le plus tard possible, et Eugène celui de 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 2*5 

rester deux jours à Doukhowtchina. « Ce n'était 
« donc pas la nécessité d'attendre l'armée d'Ita- 
« lie qui retenait ! A quoi devait-on attribuer cette 
•< stagnation, quand la famine, la maladie, l'hi- 
« ver, quand trois armées ennemies marchaient 
« autour de nous? 

« Pendant que nous nous étions enfoncés dans 
« le cœur du colosse russe, ses bras n'étaient-ils 
« pas restés avancés et étendus vers la mer Balti- 
« que et la mer Noire? les laisserait-il immobiles 
« aujourd'hui que, loin de l'avoir frappé mortel- 
« lement, nous étions frappés nous-mêmes? n'é- 
« tait-il pas venu le moment fatal où ce colosse 
« allait nous envelopper de ses bras menaçans ? 
« croyait-on les lui avoir liés, les avoir paralysés, 
« en leur opposant des Autrichiens au sud et des 
« Prussiens au nord ? c'était bien plutôt les Polo- 
« nais et les Français, mêlés à ces alliés dange- 
« reux, qu'on avait ainsi rendus inutiles. 

« Mais , sans aller chercher au loin des causes 
« d'inquiétude, l'empereur a-t-il ignoré la joie 
« des Russes quand, trois mois plus tôt, il se 
« heurta si rudement contre Smolensk, au lieu de 
« marcher à droite, vers Elnia, où il eût coupé 
« l'armée ennemie de sa capitale ; aujourd'hui 
«< que la guerre est ramenée sur les mêmes lieux, 
« ces Russes dont tous les mouvemens sont plus 
«libres que ne l'étaient les nôtres, nous imite- 



236 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« ront-ils ? se tiendront-ils derrière nous, quand 
« ils peuvent se placer en avant de nous, sur no- 
« tre retraite ? 

« Répugne-t-il à Napoléon de supposer l'atta- 
« que de Kutusof plus audacieuse que ne l'a été la 
« sienne? les circonstances sont -elles donc les 
« mêmes ? Tout, dans la retraite des Russes , ne 
« les a-t-il pas secondés, tandis que dans la nôtre 
« tout nous est contraire. Augereau et sa brigade 
« enlevés sur cette route ne l'éclairent-ils point? 
« qu'avait- on à faire dans cette Smolensk brûlée, 
« dévastée, que d'y prendre des vivres et de pas- 
ce ser vite ? 

« Mais sans doute l'empereur croit, en datant 
« cinq jours de cette ville, donner à une déroute 
« l'apparence d'une lente et glorieuse retraite 
« Voilà pourquoi il vient d'ordonner la destruc- 
<c tion des tours d'enceinte de Smolensk, ne voû- 
te lant plus, a-t-il dit, être arrêté par ses murailles ! 
« comme s'il s'agissait de rentrer dans cette ville, 
« quand on ignorait si l'on en pourrait sortir. 

t< Croira-l-on qu'il veut donner le loisir aux ar- 
« tilleurs de ferrer leurs chevaux contre la glace? 
« comme si Ton pouvait obtenir un travail quel- 
ce conque d'ouvriers exténués par la faim, par les 
ce marches ; de malheureux à qui le jour entier ne 
ce suffit pas pour trouver des vivres, pour les pré- 
ce parer, dont les forges sont abandonnées ou gâ~ 



ET DE LA GKANDE ARMEE. 237 

« tées, et qui d'ailleurs manquent des matériaux 
« pour un travail si considérable. 

«Mais peut-être l'empereur a-t-ii voulu se 
« donner Je temps de pousser en avant de lui, hors 
«du danger et des rangs, cette foule embarras- 
i» santé de soldats devenus inutiles, de rallier les 
«meilleurs, et de réorganiser l'armée? comme 
« s'il était possible de faire parvenir un ordre quel- 
« conque à des hommes si épars, ou de les rallier, 
« sans logemens, sans distribution, à des bivouacs; 
« enfin de penser à une réorganisation pour des 
« corps mourans, dont l'ensemble ne tient plus à 
« rien, que le moindre attouchement peut dis- 
« soudre. » 

Tels étaient autour de Napoléon les discours 
de ses officiers, ou plutôt leurs réflexions secrè- 
tes ; car leur dévouement devait se soutenir tout 
entier deux ans encore, au milieu des plus grands 
malheurs et de la révolte générale des nations. 

L'empereur tenta pourtant un effort qui ne fut 
pas tout-à-fait infructueux : ce fut le ralliement, 
sous un seul chef, de tout ce qui restait de cava- 
lerie; mais, sur trente-sept mille cavaliers pré- 
sents au passage du Niémen, il ne s'en trouva que 
dix-huit cents encore à cheval. Napoléon en donna 
le commandement à Lalour-Maubourg. Personne 
ne réclama, soit fatigue ou estime. 

Quant à Latour-Maubourg, il reçut cet hon- 



238 HISTOIRE DE NAPOLEON 

neur ou ce fardeau sans joie et sans regret. C'é- 
tait un être à part: toujours prêt sans être em- 
pressé, calme et actif, d'une sévérité de mœurs 
remarquable, mais naturelle et sans ostentation ; 
du reste simple et vrai dans ses rapports, n'atta- 
chant la gloire qu'aux actions et non aux paroles. 
Il marcha toujours avec le même ordre et la même 
mesure, au milieu d'un désordre démesuré ; et 
pourtant, ce qui fait honneur au siècle, il arriva 
aussi vite, aussi haut, et aussitôt que les autres. 

Cette faible réorganisation, la distribution d'une 
partie des vivres, le pillage du reste, le repos que 
prirent l'empereur et sa garde, la destruction 
d'une partie de l'artillerie et des bagages, enfin 
l'expédition de beaucoup d'ordres, furent à peu 
près tout le fruit qu'on retira de ce funeste séjour. 
Du reste tout le mal prévu arriva. On ne rallia 
quelques centaines d'hommes que pour un ins- 
tant. L'explosion des mines fit à peine sauter 
quelques pans de murailles, et ne servit, au der- 
nier jour, qu'à chasser hors de la ville les traîneurs 
qu'on n'avait pas pu mettre en mouvement. 

Des hommes découragés, des femmes, et plu- 
sieurs milliers de malades et de blessés furent 
abandonnés, et à l'instant où le désastre d'Auge- 
reau près d'Elnia faisait trop voir que Kutusof, 
poursuivant à son tour, ne s'attachait pas exclu- 
sivement à la grande route ; que de Viazma il 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 239 

marchait directement, par Elnia, sur Krasnoé; 
lorsquenfin on aurait dû prévoir qu'on allait 
avoir à se faire jour au travers de l'armée russe, 
ce fut le 14 novembre seulement que la grande 
armée, ou plutôt trente -six mille combattans, 
commencèrent à s'ébranler. 

La vieille et la jeune garde n'avaient plus alors 
que neuf à dix mille baïonnettes et deux mille ca- 
valiers: Davout et le premier corps, huit à neuf 
mille ; Ney et le troisième corps, cinq à six mille : 
le prince Eugène et l'armée d'Italie, cinq mille : 
Poniatowski, huit cents ; Junot et les Westpha- 
liens, sept cents; Latour-Maubourg et le reste de 
la cavalerie, quinze cents ; on pouvait compter 
encore mille hommes de cavalerie légère, et cinq 
cents cavaliers démontés que l'on était parvenu à 
réunir. 

Cette armée était sortie de Moscou forte de cent 
mille combattans : en vingt-cinq jours elle était 
réduite à trente-six mille hommes. Déjà l'artillerie 
avait perdu trois cent cinquante canons, et pour- 
tant ces faibles restes étaient toujours divisés en 
huit armées, que surchargeaient soixante mille 
traîneurs sans armes, et une longire traînée de ca- 
nons et de bagages. 

On ne sait si ce fut cet embarras d'hommes et 
de voitures, ou, ce qui est plus vraisemblable, 
une fausse sécurité, qui conduisit l'empereur à 



240 HISTOIRE DE NAPOLEON 

mettre un jour d'intervalle entre le départ de cha- 
que maréchal. Mais enfin lui, Eugène, Davout et 
Ney, ne sortirent de Smoîensk que successive- 
ment. Ney ne devait en partir que le 16 ou le 17. 
Il avait l'ordre de faire scier les tourillons des piè- 
ces qu'on abandonnait, de les faire enterrer, de 
détruire leurs munitions, de pousser tous les traî- 
neurs devant lui, et de faire sauter les tours d'en- 
ceinte de la ville. 

Cependant Kutusof nous attendait à quelques 
lieues de là, et ces restes de corps d'armée ainsi 
distendus et morcelés, il allait les faire passer 
tour-à-tour par les armes. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 241 



CHAPITRE III. 



Ce fut le i^ novembre, vers cinq heures du 
matin, que la colonne impériale sortit enfin de 
Smolensk. Sa marche était encore décidée, mais 
morne et taciturne comme la nuit, comme cette 
nature muette et décolorée au milieu de laquelle 
elle s'avançait. 

Ce silence n'était interrompu que par le re- 
tentissement des coups dont on accablait les che- 
vaux, et par des imprécations courtes et violen- 
tes, quand les ravins se présentèrent, et que, sur 
ces pentes de glace, les hommes, les chevaux, et 
les canons roulèrent dans l'obscurité les uns sur 
les autres. Cette première journée fut de cinq 
lieues. Il fallut à l'artillerie de la garde vingt-deux 
heures d'efforts pour les parcourir. 

Néanmoins cette première colonne arriva sans 
une grande perte d'hommes à Korythnia, que dé- 
passa Junot avec son corps d'armée westphalien, 
réduit à sept cents hommes. Une avant-garde avait 
été poussée jusqu'à Krasnoé. Des blessés et des 

IMSTOir.F. DE NAPOLEON. II. JG 



242 HISTOIRE DE NAPOLEON 

hommes débandés étaient même près d'atteindre 
Liady. Korythnia est à cinq lieues de Smolensk : 
Krasnoé, à cinq lieues de Korythnia ; Liady, à 
quatre lieues de Krasnoé. De Korythnia à Kras- 
noé, à deux lieues à droite du grand chemin , 
coule le Borysthène. 

C'est à la hauteur de Korythnia qu'une autre 
route, celle d'Elnia à Krasnoé, se rapproche du 
grand chemin. Ce jour-là même elle nous ame- 
nait Kutusof : il la couvrait tout entière avec qua- 
tre-vingt-dix mille hommes ; il côtoyait, il dépas- 
sait Napoléon ; et, par des chemins qui vont d'une 
route à l'autre, il envoyait des avant-gardes tra- 
verser notre retraite. 

L'une, qu'Osterman, dit-on, commandait, pa- 
rut en même temps que l'empereur vers Koryth- 
nia, et fut repoussée. 

Une seconde vint se poster à trois lieues en 
avant de nous, vers Merlino et Nikoulina, der- 
rière un ravin qui borde le côté gauche de la 
grande route ; et là, embusquée sur le flanc de 
notre retraite, elle attendait notre passage; c'était 
Miloradowitch avec vingt mille hommes. 

Au même moment une troisième atteignait 
Krasnoé, qu'elle surprit pendant la nuit, mais 
dont elle fut chassée par Sébastiani, qui venait d'y 
arriver. Enfin une quatrième lancée encore plus 
avant, s'interposa entre Krasnoé et Liady, et en- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 243 

leva sur la grande route plusieurs généraux et au- 
tres militaires qui marchaient isolément. 

En même temps Kutusof, avec le gros de son 
armée, s'acheminait et s'établissait en arrière de 
ces avant-gardes, et à portée de toutes, s'applau- 
dissant du succès de ses manœuvres, que sa len- 
teur lui aurait fait manquer sans notre impré- 
voyance ; car ce fut un combat de fautes, où les 
nôtres ayant été plus graves, nous pensâmes tous 
périr. Les choses ainsi disposées, le général russe 
dut croire que l'armée française lui appartenait 
de droit; mais le fait nous sauva. Kutusof se man- 
qua à lui-même au moment de l'action ; sa vieil- 
lesse exécuta à demi et mal ce qu'elle avait sage- 
ment combiné. 

Pendant que toutes ces masses se disposaient 
autour de Napoléon, lui, tranquille dans une mi- 
sérable masure, la seule qui restât du village de 
Korythnia, semblait ou ignorer ou mépriser tous 
ces mouvemens d'hommes, d'armes, et de che- 
vaux qui l'environnaient de toutes parts : du moins 
n'envoya-t-il pas l'ordre aux trois corps restés à 
Smolensk de se hâter : lui-même attendit le jour 
pour se mettre en mouvement. 

Sa colonne s'avança sans précaution : elle était 

précédée par une foule de maraudeurs qui se 

pressaient d'atteindre Krasnoé, lorsqu'à deux 

lieues de cette ville une rangée de Cosaks, placés 

16. 



244 HISTOIRE DE NAPOLEON 

depuis les hauteurs à notre gauche jusqu'en tra 
vers de la grande route, leur apparut. Saisis d'é« 
tonnemcnt, nos soldats s'arrêtèrent : ils ne s'at- 
tendaient à rien de pareil, et d'abord ils crurent 
que, sur cette neige, un destin ennemi avait tracé 
entre eux et l'Europe cette ligne longue, noire et 
immobile, comme le terme fatal assigné à leurs 
espérances. 

Quelques-uns, abrutis par la misère, insensi- 
bles, les yeux fixés vers leur patrie, et suivant ma- 
chinalement et obstinément cette direction, n'é- 
coutèrent aucun avertissement, ils allèrent se 
livrer; les autres se pelotonnèrent, et l'on resta de 
part et d'autre à se considérer. Mais bientôt quel- 
ques officiers survinrent ; ils mirent quelque or- 
dre dans ces hommes débandés, et sept à huit 
tirailleurs qu'ils lancèrent suffirent pour percer ce 
rideau si menaçant. 

Les Français souriaient de l'audace d'une si 
vaine démonstration, quand tout-à-coup, des hau- 
teurs à leur gauche, une batterie ennemie éclata. 
Ses boulets traversaient la route : en même temps 
trente escadrons se montrèrent du même côté : 
ils menacèrent le corps westphalien qui s'avan- 
çait, et dont le chef se troublant, ne fit aucune dis- 
position. 

Ce fut un officier blessé, inconnu à ces Al- 
lemands, et que le hasard avait amené là, qui, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. Î45 

d'une voix indignée, s'empara de leur comman- 
dement. 

Ils obéirent ainsi que leur chef. Dans ce dan- 
ger pressant les distances de convention disparu- 
rent. L'homme réellement supérieur s' étant mon- 
tré servit de ralliement à la foule, qui se groupa 
autour de lui, et dans laquelle celui-ci put voir 
le général en chef muet, interdit, recevant doci- 
lement son impulsion, et reconnaissant sa supé- 
riorité, qu'après le danger il contesta, mais dont 
il ne chercha pas, comme il arrive trop souvent, 
à se venger. 

Cet officier blessé était Excelmans! Dans cette 
action il fut tout, général, officier, soldat, artil- 
leur même, car il se saisit d'une pièce abandon- 
née, la chargea, la pointa, et la fit servir encore 
une fois contre nos ennemis. Quant au chef des 
Westphaliens, depuis cette campagne, sa fin fu- 
neste et prématurée fit présumer que déjà d'ex- 
cessives fatigues et les suites de cruelles blessures 
l'avaient frappé mortellement. 

L'ennemi voyant cette tête de colonne marcher 
en bon ordre n'osa l'attaquer que par ses boulets : 
ils furent méprisés, et bientôt on les laissa der- 
rière soi. Quand ce fut aux grenadiers de la vieille 
garde à passer au travers de ce feu, ils se resser- 
rèrent autour de Napoléon, comme une forteresse 
mobile, fiers d'avoir à le protéger. Leur musique 



246 HISTOIRE DE NAPOLEON 

exprima cet orgueil. Au plus fort du danger elle 
lui fit entendre cet air dont les paroles sont si 
connues : « Où peut-on être mieux qu'au sein de 
« sa famille ! » Mais l'empereur, qui ne négligeait 
rien, l'interrompit en s' écriant : « Dites plutôt : 
« Veillons au salut de l'empire! » Paroles plus 
convenables à sa préoccupation et à la position 
de tous. 

En même temps, les feux de l'ennemi deve- 
nant importuns, il les envoya éteindre, et deux 
heures après il atteignit Krasnoé. Le seul aspect 
de Sébastiani et des premiers grenadiers qui le 
devançaient avait suffi pour en repousser l'infan- 
terie ennemie. Napoléon y entra inquiet, igno- 
rant à qui il avait eu affaire, et avec une cavalerie 
trop faible pour qu'il pût se faire éclairer par 
elle hors de portée du grand chemin. Il laissa 
Mortier et la jeune garde à une lieue derrière lui, 
tendant ainsi de trop loin une main trop faible à 
son armée, et décidé à l'attendre. 

Le passage de sa colonne n'avait pas été san- 
glant, mais elle n'avait pu vaincre le terrain 
comme les hommes; la route était montueuse, 
chaque éminence retint des canons, qu'on n'en- 
cloua pas, et des bagages qu'on pilla avant de les 
abandonner. Les Russes, de leurs collines, vi- 
rent tout l'intérieur de l'armée, ses faiblesses, ses 
difformités, ses parties les plus honteuses, enfin 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 247 

tout ce que d'ordinaire on cache avec le plus de 
soin. 

Néanmoins il semblait que, du haut de sa po- 
sition, Miloradowitch se fût contenté d'insulter 
au passage de l'empereur et de cette vieille garde 
depuis si long-temps l'effroi de l'Europe. Il n'osa 
ramasser ses débris que lorsqu'elle se fut écoulée ; 
mais alors il s'enhardit, resserra ses forces, et 
descendant de ses hauteurs, il s'établit fortement 
avec vingt mille hommes en travers de la grande 
route ; par ce mouvement il séparait de l'empe- 
reur, Eugène, Davout et Ney, et fermait à ces 
trois chefs le chemin de l'Europe. 



MS HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE IV. 



Pendant qu'il se préparait ainsi, Eugène s'ef- 
forçait de réunir dans Smolensk ses troupes dis- 
persées : il les arracha avec peine du pillage des 
magasins, et ne réussit à rallier huit mille hom- 
mes que lorsque la journée du i5 fut avancée. Il 
fallut qu'il leur promît des vivres, et qu'il leur 
montrât la Lithuanie, pour les décider à se re- 
mettre en route. La nuit arrêta ce prince à trois 
lieues de Smolensk; déjà la moitié de ses soldats 
avaient quitté leurs rangs. Le lendemain il con- 
tinua sa route avec ceux que le froid de la nuit 
et de la mort n'avait pas fixés autour de leurs bi- 
vouacs. 

Le bruit du canon qu'on avait entendu la veille 
avait cessé; la colonne royale s'avançait pénible- 
ment, ajoutant ses débris à ceux qu'elle rencon- 
trait. A sa tête, le vice-roi et son chef d'état-ma- 
jor, abîmés dans leurs tristes pensées, laissaient 
leurs chevaux marcher en liberté. Ils se détachè- 
rent insensiblement de leur troupe sans s'aperce- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 249 

voir de leur isolement ; car la route était parsemée 
de traîneurs et d'hommes marchant à volonté, 
qu'on avait renoncé à maintenir en ordre. 

Ils continuèrent ainsi jusqu'à deux lieues de 
Krasnoé; mais alors un mouvement singulier qui 
se passait devant eux fixa leurs regards distraits. 
Plusieurs des hommes débandés s'étaient arrêtés 
subitement. Ceux qui les suivaient, les atteignant, 
se groupaient avec eux ; d'autres, déjà plus avan- 
cés, reculaient sur les premiers, ils s'attroupaient; 
bientôt ce fut une masse. Alors le vice-roi, sur- 
pris, regarde autour de lui ; il s'aperçoit qu'il a 
devancé d'une heure de marche son corps d'ar- 
mée, qu'il n'a près de lui qu'environ quinze cents 
hommes de tous grades, de toutes nations, sans 
organisation, sans chefs, sans ordre, sans armes 
prêtes ou propres pour un combat, et qu'il est 
sommé de se rendre. 

Cette sommation vient d'être repoussée par une 
exclamation générale d'indignation ! Mais le par- 
lementaire russe, qui s'est présenté seul, a in- 
sisté : « Napoléon et sa garde, a-t-il dit, sont bat- 
« tus ; vingt mille Russes vous environnent ; vous 
« n'avez plus de salut que dans des conditions 
« honorables, et Miioradowitch vous les pro- 
« pose I » 

A ces mots, Guyon, l'un de ces généraux dont 
tous les soldats étaient morts ou dispersés, s'est 



260 HISTOIRE DE NAPOLEON 

élancé de la foule, et d'une voix forte s'est écrié : 
« Retournez promptement d'où vous venez; al- 
« lez , dites à celui qui vous envoie que, s'il a 
« vingt mille hommes , nous en avons quatre- 
« vingt mille ! » et le Russe interdit s'est retiré. 

Un instant avait suffi pour cet événement, et 
déjà des collines à gauche de la route jaillissaient 
des éclairs et des tourbillons de fumée ; une grêle 
d'obus et de mitraille balayait le grand chemin, 
et des têtes de colonnes menaçantes montraient 
leurs baïonnettes. 

Le vice-roi eut un moment d'hésitation. Il lui 
répugnait de quitter cette malheureuse troupe : 
mais enfin, lui laissant son chef d'état-major, il 
retourna à ses divisions pour les amener au com- 
bat, pour leur faire dépasser l'obstacle avant qu'il 
devînt insurmontable, ou pour périr : car ce n'é- 
tait pas avec l'orgueil d'une couronne et de tant 
de victoires qu'on pouvait songer à se rendre. 

Cependant Guilleminot appelle à lui les offi- 
ciers qui, dans cet attroupement, se trouvent mê- 
lés avec les soldats. Plusieurs généraux, des co- 
lonels, un grand nombre d'officiers, en sortent et 
l'entourent: ils se concertent, et, le proclamant 
leur chef, ils se partagent en pelotons tous ces 
hommes jusque-là confondus en une seule masse, 
et qu'il était impossible de remuer. 

Celte organisation se fit sous un feu violcnl. 






ET DE LA GRANDE ARMEE. 251 

Des officiers supérieurs allèrent se placer fière- 
ment, dans les rangs et redevinrent soldats. Par 
une autre fierté, quelques marins de la garde ne 
Voulurent pour chef qu'un de leurs officiers, tan- 
dis que chacun des autres pelotons était com- 
mandé par un général. Jusque-là ils n'avaient eu 
que l'empereur pour colonel ; près de périr, ils 
soutenaient leur privilège, que rien ne leur faisait 
oublier, et qu'on respecta. 

Tous ces braves gens, ainsi disposés, continuè- 
rent leur marche vers Krasnoé ; et déjà ils avaient 
dépassé les batteries de Miloradowitch, quand 
celui-ci, lançant ses colonnes sur leurs flancs, les 
serra de si près qu'il les força de faire volte-face, 
et de choisir une position pour se défendre. Il 
faut le dire pour l'éternelle gloire de ces guer- 
riers, ces- quinze cents Français et Italiens, un 
contre dix, et n'ayant pour eux qu'une conte- 
nance décidée et quelques armes en état de faire 
feu, tinrent leurs ennemis en respect pendant une 
heure. 

Mais le vice-roi et les restes de ses divisions 
ne paraissaient pas. Une plus longue résistance 
devenait impossible. Les sommations de mettre 
bas les armes se multipliaient. Pendant ces cour- 
tes suspensions on entendait le canon gronder au 
loin devant et derrière soi. Ainsi « toute l'armée 
« était attaquée à la fois ; et de Smolensk a Kras- 



252 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« noé ce n'était qu'une bataille! Si l'on voulait 
« du secours, il n'y en avait donc pas à attendre ; 
« il fallait l'aller chercher : mais de quel côté ? 
« Yers Krasnoé cela était impossible ; on en était 
« trop loin ; tout portait à croire qu'on s'y battait. 
« Il faudrait d'ailleurs se remettre en retraite ; et 
« ces Russes de Miloradowitch, qui de leurs rangs 
« criaient de mettre bas les armes, on en était 
« trop près pour oser leur tourner le dos. Il valait 
« donc bien mieux, puisqu'on regardait Smolcnsk, 
« puisque le prince Eugène était de ce côté, se 
« serrer en une seule masse, bien lier tous ses 
« mouvemens, et, marchant tête baissée, rentrer 
« en Russie au travers de ces Russes, rejoindre 
«le vice-roi, puis tous ensemble revenir, ren- 
« verser Miloradowitch, et gagner enfin Kras- 
« noé. » 

A cette proposition de leur chef, on répondit 
par un cri d'assentiment unanime. Aussitôt la co- 
lonne serrée en masse se précipita au travers de 
dix mille fusils et canons ennemis ; et d'abord ces 
Russes, saisis d'étonnement, s'ouvrent et laissent 
ce petit nombre de guerriers presque désarmés 
s'avancer jusqu'au milieu d'eux. Puis, quand ils 
comprennent leur résolution, soit admiration ou 
pitié, des deux côtés de la route que bordent les 
bataillons ennemis, ils crient aux nôtres de s'ar- 
rêter, ils les piient, ils les conjurent de se rendre; 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 25 i 

mais on ne leur répond que par une marche dé- 
cidée, un silence farouche et la pointe des armes. 
Alors tous les feux russes éclatent à la fois, à bout 
portant, et la moitié de la colonne héroïque tombe 
blessée ou morte. 

Le reste continua sans qu'un seul quittât le 
gros de sa troupe, qu'aucun Moscovite n'osa ap- 
procher. Peu de ces infortunés revirent le vice- 
roi et leurs divisions qui s'avançaient. Alors seu- 
lement ils se désunirent. Ils coururent pour se 
jeter dans ces faibles rangs, qui s'ouvrirent pour 
les recevoir et les protéger. 

Depuis une heure le canon des Russes les éclair- 
cissait. En même temps qu'une moitié de leurs 
forces avait poursuivi Guilleminot, et l'avait con- 
traint de rétrograder, Miloradowitch, à la tête de 
l'autre moitié, avait arrêté le prince Eugène. Sa 
droite était appuyée à un bois que protégeaient 
des hauteurs toutes garnies de canons ; sa gauche 
touchait à la grande route, mais plus en arrière, 
timidement, et en se refusant. Cette disposition 
avait dicté celle d'Eugène. La colonne royale, à 
mesure qu'elle était arrivée, s'était déployée à 
droite de cette route, sa droite plus en avant que 
sa gauche. Le prince mettait ainsi obliquement, 
entre lui et l'ennemi, le grand chemin qu'on se 
disputait. Chacune des deux armées l'occupait 
par sa gauche. 



$M HISTOIRE DE NAPOLEON 

Les Russes, placés dans une position si offen- 
sive, s'y dépendaient; leurs boulets seuls atta- 
quaient Eugène. Une canonnade, foudroyante de 
leur côté, et presque nulle du nôtre, était engagée. 
Eugène, fatigué de leurs feux, se décide ; il ap- 
pelle la 14 e division française, la dispose à gau- 
che du grand chemin, et lui montre la hauteur 
boisée où s'appuie l'ennemi, et qui fait sa princi- 
pale force : c'est le point décisif, le nœud de l'ac- 
tion, et, pour faire tomber le reste, il faut l'en- 
lever. Il ne l'espérait pas ; mais cet effort fixerait 
de ce côté l'attention et les forces de l'ennemi, la 
droite de la grande route pourrait rester libre, et 
l'on essaierait d'en profiter. 

Trois cents soldats, formés en trois troupes, 
furent les seuls qu'on put décider à monter à cet 
assaut. On vit ces hommes dévoués s'avancer ré- 
solument contre des milliers d'ennemis, sur une 
position formidable. Une batterie de la garde ita- 
lienne s'avança pour les protéger; mais d'abord 
les batteries russes la brisèrent, et leur cavalerie 
s'en empara. 

Cependant les trois cents Français, que déchire 
la mitraille, persévèrent; et déjà ils atteignaient 
la position ennemie, quand soudain, des deux 
côtés du bois, débouchent au galop deux masses 
de cavalerie qui fondent sur eux, les écrasent, et 
les massacrent. Tous périrent, emportant avec eux 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 255 

tout ce qui restait de discipline et de courage 
dans leur division. 

Ce fut alors que reparut le général Guillemi- 
not. Dans une position si critique, que le prince 
Eugène, avec quatre milliers d'hommes affaiblis, 
restes de plus de quarante-deux mille, n'ait point 
désespéré, qu'il ait encore montre une conte- 
nance audacieuse, on le conçoit de ce chef; mais 
que la vue de notre désastre et l'ardeur du succès 
n'aient inspiré aux Russes que des efforts indécis, 
et qu'enfin ils aient laissé la nuit terminer le com- 
bat, c'est ce qui fait encore aujourd'hui le sujet 
de notre étonnement. La victoire était si nouvelle 
pour eux, que, la tenant dans leurs mains, ils ne 
surent point en profiter; ils remirent au lende- 
main pour achever. 

Mais le vice-roi s'apercevait que la plupart de 
ces Moscovites, attirés par ses démonstrations, 
s'étaient portés à la gauche de la route, et il at- 
tendait que la nuit, cette alliée du plus faible, eût 
enchaîné tous leurs mouvements. Alors, laissant 
des feux de ce côté pour tromper l'ennemi, il 
s'en écarte, et, tout au travers des champs, il 
tourne, il dépasse en silence la gauche de la po- 
sition de Miloradowitch, pendant que, trop sûr 
de son succès, ce général y rêvait à la gloire 
de recevoir le lendemain Tépée du fils de Na- 
poléon. 



25G HISTOIRE DE NAPOLEON 

Au milieu de cette marche hasardeuse il y eut 
un moment terrible. Dans l'instant le plus criti- 
que, quand ces hommes, restes de tant de com- 
bats, s'écoulaient, en retenant leur haleine et le 
bruit de leurs pas, le long de l'armée russe ; quand 
tout pour eux dépendait d'un regard ou d'un cri 
d'alarme, tout-à-coup la lune, sortant brillante 
d'un nuage épais, vint éclairer leurs mouvemens. 
En même temps, une voix russe éclate, leur crie 
d'arrêter, et leur demande qui ils sont. Ils se cru- 
rent perdus! mais Klisky, un Polonais, court à 
ce Russe, et, lui parlant dans sa langue, sans se 
troubler : « Tais-toi, malheureux ! lui dit-il à voix 
« basse. Ne vois-tu pas que nous sommes du corps 
« d'Quwarof, et que nous allons en expédition se- 
« crête ? » Le Russe trompé se tut. 

Mais des Cosaks accouraient à tous momens 
sur les flancs de la colonne, comme pour la re- 
connaître, puis ils retournaient au gros de leur 
troupe. Plusieurs fois leurs escadrons s'avancè- 
rent comme pour charger; mais ils s'en tinrent 
toujours là, soit incertitude sur ce qu'ils voyaient, 
car on les trompa encore, soit prudence, car on 
s'arrêtait souvent en leur montrant un front dé- 
terminé. 

Enfin, après deux heures d'une marche cruelle, 
on rejoignit la grande route ; et le vice-roi était 
déjà dans Krasnoé quand, le 17 novembre. Mi- 






ET DE LA GRANDE ARMEE. 257 

loradowitch, descendant de ses hauteurs pour le 
saisir, ne trouvait plus sur le champ de bataille 
que des traîne urs qu'aucun effort n'avait pu dé- 
terminer la veille à quitter leurs feux. 



HISTOIRE LE HAPOLEON. II, IT 



?68 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE V. 



De son côté, l'empereur, pendant toute la jour- 
née précédente, avait attendu le vice-roi. Le bruit 
de son combat l'avait ému. Un effort rétrograde 
pour percer jusqu'à lui avait été inutile, et la nuit, 
arrivant sans ce prince, avait augmenté l'inquié- 
tude de son père adoptif. « Eugène et l'armée 
« d'Italie, et ce long jour d'une attente à tous mo- 
« mens trompée, avaient-ils donc fini à la fois? » 
Un seul espoir restait à Napoléon : c'est que le 
vice-roi, repoussé sur Smolensk, s'y serait réuni 
à Davout et à Ney, et que le lendemain tous les 
trois ensemble tenteraient un effort décisif. 

Dans son anxiété , l'empereur rassemble les 
maréchaux qui lui restent. C'étaient Berthier, 
Bessières, Mortier, Lcfebvre : eux sont sauvés; ils 
ont franchi l'obstacle ; la Lithuanie leur est ou- 
verte : ils n'ont qu'à continuer leur retraite ; mais 
abandonneront-ils leurs compagnons au milieu 
de l'armée russe? non sans doute ; et ils se déci- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 259 

dent à rentier dans cette Russie pour les en sau- 
ver ou pour y succomber avec eux. 

Cette détermination prise, Napoléon en pré- 
para froidement les dispositions. De grands mou- 
vemens qui se manifestaient autour de lui ne 
Tébranlèrent point. Ils lui montraient Kutusof 
s'avançant pour l'envelopper et le saisir lui-même 
dans Krasnoé. Déjà même, dès la nuit précédente, 
celle du i5 au 16, il avait appris qu'Ojarowski, 
avec une avant-garde d'infanterie russe, l'avait 
dépassé, et qu'elle s'était établie à Maliewo, dans 
un village en arrière de sa gauche 

Le malheur l'irritant au lieu de l'abattre , il 
avait appelé Rapp, et s'était écrié » qu'il fallait 
« partir sur-le-champ, et, tout au travers de l'obs- 
«curité, courir attaquer cette infanterie à la 
« baïonnette ; que c'était la première fois qu'elle 
« montrait tant d'audace, et qu'il voulait l'en faire 
« repentir de manière à ce qu'elle n'osât plus ap- 
« procher de si près de son quartier-général. » 
Puis, rappelant aussitôt son aide-de-camp, « mais 
« non, avait-il repris. Que Roguet et sa division 
« marchent seuls! Toi, reste; je ne veux pas que 
«tu sois tué ici; j'aurai besoin de toi dans 
« Dantzick. » 

Rapp, en allant porter cet ordre à Roguet, s'é- 
tonna de ce que son chef, entouré de quatre-vingt 
mille ennemis qu'il allait attaquer le lendemain 



2fiO HISTOIRE DE NAPOLEON 

avec neuf mille hommes, doutât assez peu de son 
salut pour songer à ce qu'il aurait à faire à Dant- 
y.ick, dans une ville dont l'hiver, deux autres ar- 
mées ennemies, la famine, et cent quatre-vingts 
lieues le séparaient. 

L'attaque nocturne de Chirkowa et Maliewo 
réussit. Roguet jugea de la position des ennemis 
par la direction de leurs feux; ils occupaient deux 
villages liés par un plateau que défendait un ra- 
vin. Ce général dispose sa troupe en trois colon- 
nes d'attaque : celles de droite et de gauche s'ap- 
procheront sans bruit, et le plus près possible de 
l'ennemi; puis, au signal de charge, que lui- 
même va leur donner du centre, elles se préci- 
piteront sur les Russes, sans tirer, et à coups de 
baïonnettes. 

Aussitôt les deux ailes de la jeune garde enga- 
gèrent le combat. Pendant que les Russes, sur- 
pris et ne sachant où se défendre, flottaient de 
leur droite à leur gauche, Roguet avec sa colonne 
se rua brusquement sur leur centre et au milieu 
de leur camp, où il entra pêle-mêle avec eux. 
Ceux-ci, divisés et en désordre, n'eurent que le 
temps de jeter la plupart de leurs grosses et peti- 
tes armes dans un lac voisin, et de mettre le feu 
à leurs abris ; mais ces flammes, au lieu de les pré- 
server, ne firent qu'éclairer leur destruction. 

Ce choc arrêta pendant vingt-quatre heures le 



ET DE LA GltANDE ARMEE. 261 

mouvement de l'armée russe, il donna à l'empe- 
reur la possibilité de séjourner à Krasnoé, et au 
prince Eugène celle de l'y rejoindre pendant !a 
nuit suivante. Napoléon reçut ce prince avec une 
joie vive ; mais bientôt il retomba dans une in- 
quiétude d'autant plus grande pour Ney et Da- 
vout. 

Autour de nous le camp des Russes offrait un 
spectacle semblable à ceux de Yinkowo, de Malo- 
laroslawetz et de Viazma. Chaque soir, auprès 
de la tente du général, les reliques des saints mos- 
covites, environnées d'un nombre infini de cier- 
ges, étaient exposées à l'adoration des soldats. 
Pendant que, suivant leur usage, chacun d'eux 
témoignait sa dévotion par une suite de signes 
de croix et de génuflexions mille fois répétées, 
des prêtres fanatisaient ces recrues par des exhor- 
tations qui paraîtraient ridicules et barbares à nos 
peuples civilisés. 

Toutefois, malgré la puissance de ces moyens, 
le nombre des Russes et notre faiblesse, pendant 
qu'Eugène s'était brisé contre Miloradowitch, Ku- 
tusof, à deux lieues de ce combat, était resté im- 
mobile. Dans la nuit suivante, Beningsen, qu'é- 
chauffait l'ardent Wilson , excita vainement le 
vieillard russe. Lui, se faisant des vertus des dé- 
fauts de son âge, sa lenteur, son étrange cir- 
conspection, il les appelait sagesse, humanité. 



262 HISTOIRE DE NAPOLEON 

prudence; voulant finir comme il avait com- 
mencé. Car, si l'on peut comparer les petits ob- 
jets aux grands, sa renommée avait un principe 
tout opposé à celle de Napoléon, la fortune ayant 
fait l'un, et l'autre ayant fait sa fortune. 

Il se vantait « de n'avancer qu'à petites jour- 
« nées ; de faire reposer ses soldats tous les trois 
« jours : il rougirait, il s'arrêterait aussitôt, si le 
« pain ou l'eau-de-vie leur manquait un seul ins- 
« tant. » Puis, s'applaudissant, il prétendait « que, 
« depuis Viazma, il escortait l'armée française, sa 
« prisonnière, la châtiant dès qu'elle voulait s'ar- 
« rêter ou s'éloigner de la grande route ; qu'il 
« était inutile de se compromettre avec des cap- 
a tifs ; que des Cosaks, une avant-garde, et une 
« armée de canons suffisaient pour les achever et 
« les faire passer successivement sous le joug ; 
« qu'en cela, Napoléon le secondait admirable- 
« ment. Pourquoi vouloir acheter à la fortune ce 
u qu'elle donnait si généreusement ! Le terme de 
« la destinée de Napoléon n'était-il pas irrévoca- 
« blement marqué? C'était dans les marais de la 
« Bérézina que s'éteindrait ce météore, que s'af- 
« faisserait le colosse, au milieu de Wittgenstein, 
« de Tchitchakof, et de lui, en présence de toutes 
«les armées russes. Lui le leur aurait livré af- 
c< faibli, désarmé, mourant; c'était assez pour sa 
« gloire. » 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 2tf3 

A. ces discours, l'officier anglais, toujours plus 
actif et plus acharné, ne répondait qu'en sup- 
pliant le feld-maréchal « de sortir quelques ins- 
« tans de son quartier-général, de s'avancer sur 
« les hauteurs : là il verrait que le dernier mo- 
« ment de Napoléon était venu. Lui laissera-t-il 
« dépasser cette frontière de la vieille Russie, qui 
« réclame cette grande victime? Il n'y a plus qu'à 
« frapper ; qu'il ordonne, une charge suffira, et 
« dans deux heures la face de l'Europe sera 
« changée. » 

Puis s'échauffant de la froideur avec laquelle 
Kutusof l'écoute, Wilson le menace pour la troi- 
sième fois de l'indignation universelle. « Déjà 
« dans son armée, à la vue de cette colonne traî- 
« nante, mutilée, mourante, qui lui échappe, on 
« entend les Cosaks s'écrier, que c'est une honte 
« de laisser ces squelettes sortir ainsi de leur 
« tombeau! » Mais Kutusof, que la vieillesse, ce 
malheur sans espoir, avait rendu indifférent, s'ir- 
rita des efforts qu'on faisait pour l'émouvoir, et, 
par une réponse courte et violente, il ferma la 
bouche à l'Anglais indigné. 

On assure que le rapport d'un espion lui avait 
dépeint Krasnoé rempli d'une masse énorme de 
garde impériale, et que le vieux maréchal craignit 
de compromettre contre elle sa réputation. Mais 
le spectacle de notre détresse enhardit Bening- 



264 HISTOIRE DE NAPOLEON 

sen : ce chef d'état-major décida Strogonof, Gal- 
litzin, et Miloradowilch, plus de cinquante mille 
Russes avec cent pièces de canon , à oser à la 
pointe du jour attaquer, malgré Kutusof, qua- 
torze mille Français et Italiens affamés, affaiblis, 
et à demi gelés. 

C'était là le danger dont Napoléon comprenait 
toute Timminence. Il pouvait s'y soustraire; le 
jour n'était point encore venu. Il était libre d'é- 
viter ce funeste combat, de gagner rapidement, 
avec Eugène et sa garde, Orcha et Borizof : là 
il se rallierait aux trente mille Français de Vic- 
tor et d'Oudinot, à Dombrowski, à Régnier, à 
Schwartzemberg, à tous ses dépôts, et il pour- 
rait encore, l'année suivante, reparaître redou- 
table. 

Le 17, avant le jour, il envoie ses ordres, il 
s'arme, il sort, et lui-même à pied, à la tête de sa 
vieille garde , il la met en mouvement. Mais ce 
n'est point vers la Pologne, son alliée, qu'il mar- 
che, ni vers cette France où il se retrouverait en- 
core le chef d'une dynastie naissante et l'empereur 
de l'Occident. Il a dit, en saisissant son épée : 
« J'ai assez fait l'empereur , il est temps que je 
« fasse le général. » Et c'est au milieu de quatre- 
vingt mille ennemis qu'il retourne, qu'il s'enfonce 
pour attirer sur lui tous leurs efforts, pour les dé- 
tourner de Davout et de Ncy, et arracher ces 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 265 

deux chefs du sein de cette Russie qui s'était re- 
fermée sur eux. 

Le jour parut alors, montrant d'un côte les ba- 
taillons et les batteries russes qui, de trois côtés, 
devant, à droite et derrière nous, bordaient l'ho- 
rizon; et de l'autre, Napoléon et ses six mille gar- 
des s'avançant d'un pas ferme, et s'allant placer 
au milieu de cetle terrible enceinte. En même 
temps Mortier, à quelques pas devant son empe- 
reur, développe en face de toute la grande armée 
russe les cinq mille hommes qui lui restent. 

Leur but était de défendre le flanc droit de la 
grande route, depuis Krasnoé jusqu'au grand ra- 
vin, dans la direction de Stachowa. Un bataillon 
des chasseurs de la vieille garde, placé en carré 
comme un fort, auprès du grand chemin, servit 
d'appui à la gauche de nos jeunes soldats. A leur 
droite, dans les plaines de neige qui environnent 
Krasnoé, les restes de la cavalerie de la garde, 
quelques canons, et les douze cents chevaux de 
Latour-Maubourg, car depuis Smolensk le froid 
lui en avait tué ou dispersé cinq cents, tinrent la 
place des bataillons et des batteries qui manquaient 
à l'armée française. 

L'artillerie du duc de Trévise fut renforcée par 
une batterie commandée par Drouot, l'un de ces 
hommes doués de toute la force de la vertu, qui 
pensent que le devoir embrasse tout, et capables 



260 HISTOIRE DE N \POLEON 

de faire simplement et sans efforts les plus nobles 
sacrifices. 

Claparède resta dans Krasnoé ; il y défendit, 
avec quelques soldats, les blessés, les bagages et 
la retraite. Le prince Eugène continua à se retirer 
vers Lyadi. Son combat de la veille et sa marche 
nocturne avaient achevé son corps d'armée : ses 
divisions avaient encore quelque ensemble, mais 
pour se traîner, pour mourir et non pour com- 
battre. 

Cependant Roguet avait été rappelé de Ma- 
liewo sur le champ de bataille. L'ennemi poussait 
des colonnes au travers de ce village, et s'éten- 
dait de plus en plus au-delà de notre droite pour 
nous environner. La bataille s'engage alors ! Mais 
quelle bataille? Il n'y avait plus là pour l'empe- 
reur d'illuminations soudaines, d'inspirations su- 
bites, d'éclairs , ni rien de ces grands coups si 
imprévus par leur hardiesse, qui ravissent la for- 
lune, arrachent la victoire, et dont il avait tant 
de fois décontenancé, étourdi, écrasé ses enne- 
mis : tous leurs pas étaient libres, tous les nôtres 
enchaînés, et ce génie de l'attaque était réduit à 
se défendre. 

Aussi est-ce là qu'on a bien vu que la renom- 
mée n'est point une ombre vaine, que c'est une 
force réelle et doublement puissante par l'inflexi- 
ble fierté qu'elle porte à ses favoris, et par les li- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 261 

mides précautions qu'elle suggère à ceux qui osent 
l'attaquer. Les Russes n'avaient qu'à marcher en 
avant, sans manœuvres, sans feux même ; leur 
masse suffisait ; ils en eussent écrasé Napoléon et 
sa faible troupe ; mais ils n'osèrent l'aborder ! 
l'aspect du conquérant de l'Egypte et de l'Europe 
leur imposa. Les Pyramides, Marengo, Austerlitz, 
Friedland, une armée de victoires, semblèrent 
s'élever entre lui et tous ces Russes : on eût pu 
croire que, pour ces peuples soumis et supersti- 
tieux, une renommée si extraordinaire avait quel- 
que chose de surnaturel ; qu'ils la jugeaient hors 
de leur portée, et qu'ils croyaient ne devoir l'at- 
taquer et ne pouvoir l'atteindre que de loin; 
qu'enfin, contre cette vieille garde, contre cette 
forteresse vivante, contre cette colonne de granit, 
comme son chef l'avait appelée, les hommes 
étaient impuissans, et que des canons pouvaient 
seuls la démolir. 

Ils firent des brèches larges et profondes dans 
les rangs de Roguet et de la jeune garde ; mais ils 
tuèrent sans vaincre. Ces soldats nouveaux, dont 
la moitié n'avait point encore combattu, reçurent 
la mort pendant trois heures sans reculer d'un 
pas, sans faire un mouvement pour l'éviter, et 
sans pouvoir la rendre, leurs canons ayant été 
brisés, et les Russes se tenant hors de portée de 
leurs fusils 



268 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Mais chaque instant renforçait l'ennemi et af- 
faiblissait Napoléon. Le bruit du canon et Clapa- 
rède l'avertissaient qu'en arrière de lui et de Kras- 
noé, Beningsen se rendait maître de la route de 
Lyadi et de sa retraite. L'est, le sud, l'ouest étin- 
celaient de feux ennemis; on ne respirait que 
d'un seul côté, qui restait encore libre, celui du 
nord et du Dnieper, vers une éminence, au pied 
de laquelle étaient le grand chemin et l'empe- 
reur. On crut alors s'apercevoir qu'elle se cou- 
vrait de canons. Ils étaient là sur la tête de Napo- 
léon ; ils l'auraient écrasé à bout portant ; on l'en 
avertit ; il y jeta un moment les yeux et dit ces 
seuls mots : «Eh bien, qu'un bataillon de mes 
« chasseurs s'en empare! » Puis aussitôt, sans s'en 
occuper davantage, ses regards et son attention se 
retournèrent vers le péril de Mortier. 

Alors enfin parut Davout au travers d'un nuage 
de Cosaks, qu'il dissipait en marchant précipi- 
tamment. A la vue de Krasnoé, les troupes de ce 
maréchal se débandèrent et coururent à travers 
champs, pour dépasser la droite de la ligne enne- 
mie, par derrière laquelle elles arrivaient. Davout 
et ses généraux ne purent les rallier qu'à Krasnoé. 

Le premier corps était sauvé, mais on appre- 
nait en même temps que notre arrière-garde ne 
pouvait plus se défendre dans Krasnoé ; que Ney 
était peut-être encore dans Smolensk, et qu'il Fal- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 2G0 

lait renoncer à l'attendre. Pourtant Napoléon hé- 
sitait : il ne pouvait se résoudre à ce grand sa- 
crifice. 

Mais enfin, comme tout allait périr, il se dé- 
cide; il appelle Mortier, et lui serrant la main 
avec douleur, il lui dit « qu'il n'a plus un instant 
« à perdre ; que l'ennemi le déborde de toutes 
« parts; que déjà Kutusof peut atteindre Lyadi, 
« Orcha même, et le dernier repli du Borysthènc 
« avant lui : il va donc s'y porter rapidement avec 
«< sa vieille garde pour occuper ce passage. Da- 
te vout relèvera Mortier; mais tous deux doivent 
« s'efforcer de tenir dans Krasnoé jusqu'à la 
« nuit, après quoi ils viendront le rejoindre. » 
Alors, le cœur plein du malheur de Ney, et du dé- 
sespoir de l'abandonner, il s'éloigne lentement du 
champ de bataille, traverse Krasnoé, où il s'ar- 
rête encore, et se fait ensuite jour jusqu'à Lyadi. 

Mortier voulut obéir, mais les Hollandais de la 
garde perdaient en ce moment, avec un tiers des 
leurs, un poste important qu'ils défendaient, et 
l'ennemi avait couvert aussitôt d'artillerie cette 
position qu'il venait de nous enlever. Roguet, se 
sentant écrasé de ses feux, crut pouvoir les étein- 
dre. Un régiment qu'il poussa contre la batterie 
russe fut repoussé. Un second, le i cr de volti- 
geurs, parvint jusqu'au milieu des Russes. Deux 
charges de cavalerie ne l'ébranlèrent point. Il s'a- 



270 HISTOIRE DE NAPOLEON 

vançait encore, lorsque, tout déchiré par la mi- 
traille, une troisième charge l'acheva. Roguel 
n'en put sauver que cinquante soldats et onze of- 
ficiers. 

Ce général avait perdu la moitié des siens. Il 
était deux heures, et pourtant il étonnait encore 
les Russes par une contenance inébranlable, lors- 
qu'enfin, s'enhardissant du départ de l'empereur, 
ceux-ci devinrent si pressans, que la jeune garde, 
serrée de trop près, ne put bientôt plus ni tenir 
ni reculer. 

Heureusement quelques pelotons que rallia Da- 
vout, et l'apparition d'une autre troupe de ses 
traîneurs, attirèrent l'attention des Russes. Mor- 
tier en profite. Il ordonne aux trois mille hommes 
qui lui restent de se retirer pas à pas devant ces 
cinquante mille ennemis. « L'cntendez-vous, sol- 
«dats, s'écrie le général Laborde, le maréchal 
« ordonne le pas ordinaire! au pas ordinaire, sol- 
«datsî » et cette brave et malheureuse troupe, 
entraînant quelques-uns de ses blessés sous une 
grêle de balles et de mitraille, se retire lentement 
sur un champ de carnage, comme sur un champ 
de manœuvre. 



ET DE LA GBANDE ARMEE. 271 



CHAPITRE VI. 



Quand Mortier eut mis Krasnoc entre lui et 
Beningsen il fut sauvé. L'ennemi ne coupait l'in- 
tervalle de cette ville à Lyadi que par le feu de 
ses batteries, qui bordaient le côte' gauche de la 
grande route. Colbert et Latour-Maubourg les 
continrent sur leurs hauteurs. Au milieu de cette 
marche, un accident bizarre fut remarqué. Un 
obus entra dans le corps d'un cheval, il y éclata, 
et le mit en pièces sans blesser son cavalier, qui 
tomba debout, et continua. 

Cependant l'empereur s'était arrêté à Lyadi, à 
quatre lieues du champ de bataille. La nuit venue, 
il apprend que Mortier, qu'il croit derrière lui, Ta 
dépassé. Il s'attriste, s'inquiète, le fait venir, et, 
d'une voix émue, il lui dit « que sans doute , il 
« s'est battu glorieusement ; qu'il a bien souffert : 
« mais pourquoi met-il son empereur entre lui et 
« l'ennemi ? pourquoi l'expose-t-il à être enlevé? » 

Ce maréchal avait dépassé Napoléon sans le sa- 
voir. Il s'expliqua ; il répondit « qu'il avait d'abord 



272 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« laissé Davout dans Krasnoé, cherchant encore à 
« rallier ses troupes; et que lui s'était arrêté non 
« loin de là; mais que le premier corps, renversé 
« sur le sien, l'avait forcé de rétrograder. Qu'au 
«reste Kutusof suivait mollement son succès, et 
« qu'il semblait ne s'être présenté sur notre flanc, 
« avec toute son armée, que pour contempler no- 
« tre misère et ramasser nos débris. » 

Le lendemain on marcha avec hésitation. Les 
traîneurs impatiens prirent les devans; tous dé- 
passèrent Napoléon ; ils le virent à pied, un bâton 
à la main, s'avançant péniblement, avec répu- 
gnance, et s'arrêtant à chaque quart -d'heure, 
comme s'il ne pouvait s'arracher à cette vieille 
Russie, dont alors il dépassait la frontière, et où 
il laissait son malheureux compagnon d'armes. 

Le soir, on atteignit Dombrowna, ville de bois, 
et peuplée comme Lyadi ; spectacle nouveau pour 
celte armée, qui depuis trois mois ne voyait que 
des ruines. On était enfin hors de la vieille Rus- 
sie, hors de ces déserts de neige et de cendres ; 
on entrait dans un pays habité, ami. et dont on 
entendait le langage. En même temps le ciel s'a- 
doucit, le dégel commença, on reçut quelques 
vivres. 

Ainsi Thiver, l'ennemi, la solitude, et même, 
pour quelques-uns , les bivouacs et la famine , 
tout cessait à la fois; mais il était trop tard. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 273 

L'empereur voyait son armée détruite ; à tout 
moment le nom de Ney s'échappait de sa bouche 
avec des exclamations de douleur. Cette nuit sur- 
tout on l'entendit gémir et s'écrier « que la mi- 
« sère de ses pauvres soldats lui déchirait le cœur, 
« et pourtant qu'il ne pouvait les secourir sans se 
« fixer en quelque lieu ; mais où pouvoir se re- 
« poser, sans munitions de guerre ni de bouche, 
« et sans canons ? Il n'était plus assez fort pour 
«s'arrêter; il fallait donc gagner Minsk le plus 
« vite possible. » 

Il parlait ainsi, quand un officier polonais ac- 
courut avec la nouvelle que cette Minsk, son ma- 
gasin, sa retraite, son unique espoir, venait de 
tomber au pouvoir des Russes. Tchitchakof y était 
entré le 16. Napoléon resta d'abord muet et comme 
frappé par ce dernier coup ; puis s' élevant en pro- 
portion de son danger, il reprit froidement: «Eh 
« bien! il ne nous reste plus qu'à nous faire jour 
« avec nos baïonnettes. » 

Mais pour joindre ce nouvel ennemi, qui avait 
échappé à Schwartzemberg, ou que Schwartzem- 
berg avait peut-être laissé passer, car on ignorait 
tout, et pour échapper à Kutusof et à Wittgens- 
tein, il fallait traverser la Bérézina à Borizof : c'est 
pourquoi Napoléon envoie sur-le-champ (le 19 
novembre, de Dombrowna) à Dombrowski, l'or- 
dre de ne plus songer à combattre Tlœrtel, et 

HISTOIRE DE NAPOLEON. II. 18 



274 HISTOIRE DE NAPOLEON 

d'occuper promptement ce passage. Il écrit au 
duc de Reggio de marcher rapidement sur ce 
même point, et de courir reprendre Minsk ; le duc 
de Bellune couvrira sa marche. Ces ordres don- 
nés, son agitation s'apaise, et son esprit, fatigué 
de souffrir, s'affaisse. 

Le jour était encore loin de paraître, lorsqu'un 
bruit singulier le tira de son assoupissement. 
Quelques-uns disent qu'on entendit d'abord quel- 
ques coups de feu, mais qu'ils étaient tirés par les 
nôtres pour faire sortir des maisons ceux qui s'y 
étaient abrités, et pour prendre leur place : d'au- 
tres prétendent que, par un désordre trop fré- 
quent dans nos bivouacs, où l'on s'appelait à 
grands cris, le nom de Hausanrie, d'un grena- 
dier, ayant été tout-à-coup fortement prononcé 
au milieu d'un profond silence, on crut entendre 
le cri d'alerte aux armes, qui annonce une sur- 
prise et l'ennemi. 

Quoi qu'il en soit, tous aussitôt virent ou cru- 
rent voir les Cosaks, et un grand bruit de guerre 
et d'épouvante environna Napoléon. Lui, sans s'é- 
mouvoir, dit à Rapp : « Allez voir, ce sont sans 
u doute quelques misérables Cosaks qui en veu- 
« lent à notre sommeil ! » Mais bientôt ce fut un 
tumulte complet d'hommes qui couraient pour 
combattre ou fuir, et qui, se rencontrant dans les 
ténèbres, se prenaient pour ennemis 






ET DE h\ GRANDE ARMEE. 275 

Napoléon crut un instant à une attaque sérieuse* 
Un cours d'eau encaissé traversait la ville; il de- 
mande si l'artillerie qui lui reste a été placée 
derrière ce ravin. On lui répond que ce soin a été 
négligé : alors il court au pont, et lui-même fait 
passer promptement ses canons au-delà de ce 
défilé. 

Puis il revint à sa vieille garde, et s'arrêtant 
devant chaque bataillon : « Grenadiers, leur dit— 
«il, nous nous retirons sans avoir été vaincus 
« par l'ennemi, ne le soyons pas par nous-mê- 
« mes ! donnons l'exemple à l'armée ! Parmi vou? 
« plusieurs ont déjà abandonné leurs aigles, et 
« même leurs armes. Ce n'est point aux lois mi- 
« litaires que je m'adresserai pour arrêter ce dé- 
« sordre, mais à vous seuls ! Faites-vous justice 
« entre vous ! C'est à votre honneur que je confie 
« votre discipline. » 

Il fit haranguer de même ses autres troupes. Ce 
peu de mots suffirent à ces vieux grenadiers, qui 
peut-être n'en avaient pas besoin. Le reste les re- 
çut avec acclamation; mais une heure après, 
quand on se remit en marche, ils étaient oubliés. 
Quant à son arrière-garde , s'en prenant surtout 
à elle d'une si chaude alarme, il envoya porter à 
Davout des paroles de colère. 

A Orcha on trouva des établissemens de vivres 
assez abondans, un équipage de pont de soixante 

18. 



270 HISTOIRE DE NAPOLEON 

bateaux, avec tous ses agrès qui furent tous brû- 
les, et trente-six canons attelés qui furent distri- 
bués entre Davout, Eugène et Maubourg. 

On revit là, pour la première fois, des officiers 
et des gendarmes chargés d'arrêter, sur les deux 
ponts du Dnieper, la foule des traîneurs , pour 
leur faire rejoindre leurs drapeaux. Mais ces ai- 
gles qui jadis promettaient tout, on les fuyait 
comme de sinistres augures. 

Déjà le désordre avait son organisation : il s'y 
trouvait des hommes qui s'y étaient rendus ha- 
biles. Une foule immense s'amassa, et bientôt des 
misérables crièrent, « Voilà les Cosaks; » leur 
but était de précipiter la marche de ceux qui 
les précédaient, et d'augmenter le tumulte. Ils 
<>n profitaient pour enlever les vivres et les man- 
teaux des hommes qui n'étaient pas sur leurs 
gardes. 

Les gendarmes , qui revoyaient cette armée 
pour la première fois depuis son désastre, éton- 
nés à l'aspect de tant de misère, effrayés d'une si 
grande confusion, se découragèrent. On pénétra 
en tumulte sur cette rive alliée. Elle eût été livrée 
du pillage, sans la garde et quelques centaines 
d'hommes qui restaient au prince Eugène. 

Napoléon entra dans Orcha avec six mille gar- 
des, restes de trente-cinq mille ! Eugène avec dix- 
huit cents soldats, restes de quarante-deux mille! 



ET DE LA GRANDE ABMEE. 277 

Davout avec quatre mille combattans, restes de 
soixante-dix mille ! 

Ce maréchal lui-même avait tout perdu; il était 
sans linge et exténué de faim. Il se jeta sur un 
pain, qu'un de ses compagnons d'armes lui of- 
frit, et le dévora. On lui donna un mouchoir 
pour qu'il pût essuyer sa figure couverte de fri- 
mas. Il s'écriait « que des hommes de fer pou- 
« vaient seuls supporter de pareilles épreuves ; 
« qu'il y avait impossibilité matérielle d'y résis- 
« ter ; que les forces humaines avaient des bor- 
« nés, qu'elles étaienMoutes dépassées. » 

C'était lui qui le premier avait soutenu la re- 
traite jusqu'à Viazma. On le voyait encore, sui- 
vant son habitude, s'arrêter à tous lés défilés, et 
y rester le dernier de son corps d'armée, ren- 
voyant chacun à son rang, et luttant toujours 
contre le désordre. Il poussait ses soldats à insul- 
ter et à dépouiller de leur butin ceux de leurs 
compagnons qui jetaient leurs armes; seul moyen 
de retenir les uns et de punir les autres. Néan- 
moins on a accusé son génie méthodique et sé- 
vère, si déplacé au milieu de cette confusion uni- 
verselle, d'en avoir été trop étonné. 

L'empereur tenta vainement d'arrêter ce dé- 
couragement. Seul, on l'entendait gémir sur les 
souffrances de ses soldats : mais, au-dehors, sur 
cela même, il voulait paraître inflexible. Il fît donc 



278 HISTOIRE DE NAPOLEON 

proclamer « que chacun eût à rentrer dans ses 
«rangs; que sinon il ferait arracher aux chefs 
« leurs grades, et aux soldats leur vie. » 

Cette menace ne produisit ni bon ni mauvais 
effet sur des hommes devenus insensibles ou dé- 
sespére's, fuyant» non le danger, mais la souf- 
france, et craignant moins la mort dont on les 
menaçait que la vie telle qu'on la leur offrait. 

Mais l'assurance de Napoléon croissait avec le 
péril; à ses yeux, et au milieu de ces déserts de 
boue et de glace , cette poignée d'hommes était 
toujours la grande armée, et lui, le conquérant 
de l'Europe! et il n'y avait pas d'aveuglement 
dans cette fermeté : on en fut certain, quand, 
dans cette ville même, on le vit brûler de ses pro- 
pres mains tous ceux de ses effets qui pouvaient 
servir de trophées à l'ennemi, s'il succombait. 

Là furent malheureusement consumés tous les 
papiers qu'il avait rassemblés pour écrire l'his- 
toire de sa vie ; car tel avait été son projet quand 
il partit pour cette funeste guerre. Il était alors 
déterminé à s'arrêter vainqueur et menaçant sur 
cette Diïna et ce Borysthène , qu'aujourd'hui il 
revoyait fuyant et désarmé. Alors l'ennui de six 
mois d'hiver, qui l'aurait retenu sur ces fleuves, 
lui paraissait son plus grand ennemi, et, pour le 
combattre, cet autre César y eût dicté ses Com- 
mentaires, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 270 



CHAPITRE VII. 



Cependant tout était changé : deux armées en- 
nemies lui coupaient sa retraite. Il s'agissait de 
savoir au travers de laquelle il tenterait de se faire 
jour ; et comme ces forêts lithuaniennes où il al- 
lait s'enfoncer lui étaient inconnues, il appela 
ceux des siens qui les avaient traversées pour ar- 
river jusqu'à lui. 

L'empereur commença par leur dire « que le 
« trop d'habitude des grands succès préparait sou- 
« vent de grands revers , mais qu'il n'était pas 
« question de récriminer. » Puis il parla de la 
prise de Minsk ; et, convenant de l'habileté des 
manœuvres persévérantes de Kutusof sur son 
flanc droit, il déclara « qu'il voulait abandonner 
« sa ligne d'opération sur Minsk, se joindre aux 
« ducs de Bellune et de Reggio, passer sur le ven- 
« tre à Wittgenstein, et regagner Vilna en tour- 
« nant la Bérézina par ses sources. » 

Jomini combattit ce projet. Ce général suisse 
allégua la position de Wittgenstein dans de longs 



280 HISTOIRE DE NAPOLEON 

défilés. Sa résistance y pourrait être ou opiniâtre, 
ou flexible, mais assez longue pour consommer 
notre perte. Il ajouta que, dans cette saison, et 
dans un si grand désordre, un changement de 
route achèverait de perdre l'armée; qu'elle s'é- 
garerait dans ces chemins de traverse, au milieu 
de forêts stériles et marécageuses; il soutint que 
la grande route pouvait seule lui conserver quel- 
que ensemble. Borizof et son pont sur la Bérézina 
étaient encore libres ; il suffirait de l'atteindre. 

C'est alors qu'il affirma connaître l'existence 
d'un chemin qui, à la droite de cette ville, s'élève 
sur des ponts de bois, au travers des marais li- 
thuaniens. Selon lui, c'était le seul chemin qui 
pouvait conduire l'armée à Yilna par Zembin et 
Molodetchno, en laissant à gauche, et Minsk, et 
sa route plus longue d'une journée, et les cin- 
quante ponts brisés qui la rendent impraticable , 
et Tchitchakof qui l'occupe. Ainsi l'on passerait 
entre les deux armées ennemies, en les évitant 
toutes deux. 

L'empereur fut ébranlé ; mais comme il répu- 
gnait à sa fierté d'éviter un combat, et qu'il ne 
voulait sortir de la Russie que par une victoire, 
il appelle le général du génie Dode. Du plus 
loin qu'il le voit il lui crie « qu'il s'agit de fuir 
« par Zembin, ou d'aller vaincre Wittgenstein 
« vers Smoliany ; » et, sachant que Dode arrivait 






ET DE LA GRANDE ARMEE. 281 

de cette position, il lui demande si elle est atta- 
quable. 

Celui-ci répondit que Wittgenstein y occupait 
une hauteur qui commandait à toute cette con- 
trée bourbeuse ; qu'il faudrait louvoyer à sa vue 
et à sa portée, en suivant les plis et les replis que 
faisait la route, pour s'élever jusqu'au camp des 
Russes : qu'ainsi notre colonne d'attaque prêterait 
longuement à leurs feux, d'abord son flanc gau- 
che, puis son flanc droit; que cette position était 
donc inabordable de front, et que, pour la tour- 
ner, il faudrait rétrograder vers Vitepsk, et pren- 
dre un trop long circuit. 

Alors Napoléon, vaincu dans cette dernière es- 
pérance de gloire, se décida pour Borizof. Il or- 
donna au général Eblé d'aller, avec huit compa- 
gnies de sapeurs et de pontoniers, assurer son 
passage sur la Bérézina, et à Jomini de lui servir 
de guide. Mais ce fut en disant « qu'il était cruel 
« de se retirer sans combattre, de paraître fuir. 
« Pourquoi n'a-t-il aucun magasin, aucun point 
« d'appui qui lui permette de s'arrêter et de mon- 
te trer à l'Europe qu'il sait toujours combattre et 
« vaincre ? » 

Toutes ses illusions étaient détruites. A Smo- 
lensk, où il était arrivé et d'où il était parti le pre- 
mier, il avait plutôt encore appris que vu son 
désastre. A Krasnoé, où nos misères s'étaient dé- 



2S2 HISTOIRE DE NAPOLEON 

roulées successivement sous ses yeux, le péril avait 
été une distraction; mais à Orcha il put contem- 
pler à la fois et à loisir toute son infortune. 

A Smolensk, trente mille combattans, cent cin- 
quante canons, le trésor, l'espoir de vivre et de 
respirer derrière la Bérézina, restaient encore; ici 
c'étaient à peine dix mille soldats presque sans 
vêtemens, sans chaussure, embarrassés dans une 
foule de mourans, quelques canons et un trésor 
pillé. 

En cinq jours tout s'était aggravé; la destruc- 
tion et la désorganisation avaient fait des progrès 
effrayans ; Minsk était pris. Ce n'était plus le re- 
pos, l'abondance qu'il retrouverait au-delà de la 
Bérézina, mais de nouveaux combats contre une 
armée nouvelle. Enfin la défection de l'Autriche 
semblait s'être déclarée, et peut être était-elle un 
signal donné à toute l'Europe. 

Napoléon ignorait même s'il pourrait atteindre 
à Borizof le nouveau danger que les hésitations 
de Schwartzemberg paraissaient lui avoir pré- 
paré. On a vu qu'une troisième armée russe, celle 
de Wittgenstein, menaçait à sa droite l'intervalle 
qui le séparait de cette ville; qu'il lui avait op- 
posé le duc de Bellune, et avait ordonné à ce ma- 
réchal de retrouver l'occasion manquée le i er no- 
vembre, et de reprendre l'offensive. 

Victor avait obéi, et le 14, le même jour où 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 283 

Napoléon était sorti de Smolensk, ce maréchal et 
le duc de Reggio avaient fait replier les premiers 
postes de Wittgenstein vers Smoliany, préparant 
par ce combat une bataille qu'ils étaient Convenus 
de livrer le lendemain. 

Les Français étaient trente mille contre qua- 
rante mille. Là, comme à Yiazma, c'était assez de 
soldats, s'ils n'avaient pas eu trop de chefs. 

Leurs maréchaux s'entendirent mal. Victor 
voulait manœuvrer sur l'aile gauche ^ennemie , 
déborder Wittgenstein avec les deux corps fran- 
çais, en marchant par Botscheïkowo sur Kamen, 
et de Kamen, par Pouichma, sur Bérésino. Ou- 
dinot désapprouva ce projet avec aigreur, disant 
que ce serait se séparer de la grande armée , qui 
nous appelait à son secours. 

Ainsi l'un des chefs voulant manœuvrer, et 
l'autre attaquer de front, on ne lit ni l'un ni l'au- 
tre. Oudinot se retira pendant la nuit à Czéréïa ; 
et Victor, s'apercevant au point du jour de cette 
retraite, fut obligé de la suivre. 

Il ne s'arrêta qu'à une journée de la Lukolm, 
vers Senno, où Wittgenstein l'inquiéta peu : mais 
enfin le duc de Reggio allait recevoir Tordre daté 
de Dombrowna, qui le dirigeait sur Minsk, et 
Victor allait rester seul devant le général russe. Il 
se pouvait qu'alors celui-ci reconnût sa supério- 
rité; et l'empereur* dans Orcha, où il voit, le 20 



2S4 HISTOIRE DE NAPOLEON 

novembre, son arrière- garde perdue, son flanc 
gauche menacé par Kutusof, et sa tête de colonne 
arrêtée à la Bérézina par l'armée de Volhinie, ap- 
prend que Wittgenstein et quarante mille autres 
ennemis, bien loin d'être battus et repoussés, sont 
prêts à fondre sur sa droite, et qu'il faut qu'il se 
hâte. 

Mais Napoléon se décide lentement à quitter le 
Borysthène. Il lui semble que ce serait abandon- 
ner encore une fois le malheureux Ney, et renon- 
cer pour toujours à cet intrépide compagnon d'ar- 
mes. Là, comme à Lyadi et à Dombrowna, à 
chaque instant du jour et de la nuit, il appelle, il 
envoie demander si l'on n'a rien appris de ce ma- 
réchal ; mais rien de son existence ne transpire au 
travers de l'armée russe ; voilà quatre jours que 
dure ce silence de mort, et pourtant l'empereur 
espère toujours. 

Enfin, forcé le 20 novembre de quitter Orcha, 
il y laisse encore Eugène, Mortier et Davout, et 
s'arrête à deux lieues de là, demandant Ney, l'at- 
tendant encore. C'était une même douleur dans 
toute l'armée, dont alors Orcha contenait les res- 
tes. Dès que les soins les plus pressans laissèrent 
un instant de repos, toutes les pensées, tous les 
regards se tournèrent vers la rive russe. On écou- 
tait si quelque bruit de guerre n'annoncerait pas 
l'arrivée de Ney, ou plutôt ses derniers soupirs ; 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 585 

mais l'on ne voyait que des ennemis, qui déjà 
menaçaient les ponts du Borysthène ! L'un des 
trois chefs voulut alors les détruire ; les autres s'y 
opposèrent : c'eût été se séparer encore plus de 
leur compagnon d'armes, convenir qu'ils déses- 
péraient de le sauver, et, consternés d'une si 
grande infortune, ils ne pouvaient s'y résigner. 

Mais enfin avec cette quatrième journée finit 
l'espoir. La nuit n'amena qu'un repos fatigant. 
On s'accusait du malheur de Ney, comme s'il eût 
été possible d'attendre plus long-temps le troi- 
sième corps dans les plaines de Krasnoé, où il 
eût fallu combattre vingt-huit heures de plus, 
quand il ne restait de forces et de munitions que 
pour une heure. 

Déjà, comme dans toutes les pertes cruelles, on 
s'attachait aux souvenirs. Davout avait quitté le 
dernier l'infortuné maréchal, et Mortier et le 
vice-roi lui demandaient quelles avaient été ses 
dernières paroles ! Dès les premiers coups de ca- 
non tirés le i5 sur Napoléon, Ney avait voulu 
que sur-le-champ on évacuât Smolensk à la suite 
du vice-roi : Davout s'y était refusé, objectant les 
ordres de l'empereur et l'obligation de détruire 
les remparts de la ville. Ces deux chefs s'étaient 
irrités, et Davout persévérant à demeurer jusqu'au 
lendemain, Ney, chargé de fermer la marche, 
avait été forcé de l'attendre. 



28G HISTOIRE DE NAPOLEON 

Il est vrai que, le 16, Davout l'avait fait préve- 
nir de son danger ; mais alors Ney, soit qu'il eût 
changé d'avis, soit irritation contre Davout, lui 
avait fait répondre « que tous les Cosaks de l'uni- 
« vers ne l'empêcheraient pas d'exécuter ses ins- 
« tru étions. » 

Ces souvenirs et toutes les conjectures épui- 
sées, on retombait dans un plus triste silence, 
quand soudain l'on entendit les pas de quelques 
chevaux, puis ce cri de joie : « Le maréchal Ney 
« est sauvé, il reparaît , voici des cavaliers polo- 
« nais qui l'annoncent! » En effet un de ses offi- 
ciers accourait : il apprit que le maréchal s'avan- 
çait par la rive droite du Borysthène, et qu'il 
demandait du secours. 

La nuit commençait; Davout, Eugène et le duc 
de Trévise n'avaient que sa courte durée pour ra- 
nimer et réchauffer leurs soldats, jusque-là tou- 
jours au bivouac. Pour la première fois, depuis 
Moscou, ces malheureux avaient reçu des vivres 
suffisans : ils allaient les préparer et se reposer 
chaudement et à couvert ; comment leur faire 
reprendre leurs armes et les arracher de leurs 
asiles pendant cette nuit de repos, dont ils com- 
mencent à goûter la douceur inexprimable ? Qui 
leur persuadera de l'interrompre pour retourner 
sur leurs pas, et rentrer dans les ténèbres et les 
glaces russes ? 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 287 

Eugène et Mortier se disputèrent ce dévoue- 
ment. Le premier ne l'emporta qu'en se récla- 
mant de son rang suprême. Les abris et les dis- 
tributions avaient produit ce que les menaces 
n'avaient pu faire ; les traîneurs s'étaient ralliés. 
Eugène retrouva quatre mille hommes; au nom 
du danger de Ney tous marchèrent, mais ce fut 
leur dernier effort. 

Ils s'avancèrent dans l'obscurité, par des che- 
mins inconnus, et firent au hasard deux lieues, 
s'arrêtant à chaque moment pour écouter. Déjà 
l'anxiété augmentait. S'était-on égaré ! était-il trop 
tard! leurs malheureux compagnons avaient-ils 
succombé! était-ce l'armée russe triomphante 
qu'on allait rencontrer ! Dans cette incertitude, le 
prince Eugène fit tirer quelques coups de canon. 
On crut alors entendre sur cette mer de neige 
des signaux de détresse; c'étaient ceux du troi- 
sième corps qui, n'ayant plus d'artillerie, répon- 
dait au canon du quatrième par des feux de pe- 
lotons. 

Les deux corps se dirigèrent aussitôt l'un sur 
l'autre. Les premiers qui s'aperçurent furent Ney 
et Eugène; ils accoururent, Eugène plus précipi- 
tamment, et se jetèrent dans les bras î'un de l'au- 
tre. Eugène pleurait, Ney laissait échapper des ac- 
cens de colère. L'un, heureux, attendri, exalté de 
l'héroïsme guerrier que son héroïsme chevaleres- 



288 HISTOIRE DE NAPOLEON 

que venait recueillir; l'autre encore tout échauffé 
du combat, irrité des dangers que l'honneur de 
l'armée avait courus dans sa personne, et s'en 
prenant à Davout, qu'il accusait à tort de l'avoir 
abandonné. 

Quelques heures après, quand celui-ci voulut 
s'en excuser, il n'en put tirer qu'un regard rude 
et ces mots : « Moi, monsieur le maréchal, je ne 
« vous reproche rien : Dieu nous voit et vous 
« juge ! » 

Cependant,, dès que les deux corps s'étaient re- 
connus, ils n'avaient plus gardé de rangs. Soldats, 
officiers, généraux, tous avaient couru les uns 
vers les autres. Ceux d'Eugène serraient les mains 
à ceux de Ney, ils les touchaient avec une joie 
mêlée d'étonnement et de curiosité, et les pres- 
saient contre leur sein avec une tendre pitié. Les 
vivres, l'eau-de-vie qu'ils viennent de recevoir, ils 
les leur prodiguent, ils les accablent de questions. 
Puis tous ensemble, ils marchent vers Orcha, tous 
impatiens, ceux d'Eugène d'entendre, ceux de 
Ney de raconter. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. ÎHU 



CHAPITRE VIII. 



Ils dirent comment, le 17 novembre, ils étaient 
sortis de Smolensk avec douze canons, six mille 
baïonnettes et trois cents chevaux, en y aban- 
donnant cinq mille malades à la discrétion de 
l'ennemi ; et que, sans le bruit du canon de Pla- 
tof et l'explosion des mines, leur maréchal n'eût 
jamais pu arracher aux décombres de cette ville 
sept mille traîneurs sans armes qui s'y étaient 
abrités. Ils racontent quels furent les soins de 
leur chef pour les blessés, pour les femmes, pour 
leurs enfants, et que cette fois encore le plus 
brave a été le plus humain. 

Aux portes de la ville une action infâme les a 
frappés d'une horreur qui dure encore. Une mère 
a abandonné son fils âgé de cinq ans ; malgré ses 
cris et ses pleurs, elle l'a repoussé de son traî- 
neau trop chargé. Elle même criait d'un air égaré 
« qu'il n'avait pas vu la France! qu'il ne la re- 
« gretterait pas ! qu'elle, elle connaissait la France! 
« qu'elle voulait revoir la France ! » Deux fois Ney 

UISTOIRE DE NAPOLEON. II. 19 



290 HISTOIRE DE NAPOLEON 

a fait replacer l'infortuné dans les bras de sa 
mère, deux fois elle l'a rejeté sur la neige glacée. 

Mais ils n'ont point laissé sans punition ce 
crime solitaire au milieu de mille dévouemens 
d'une tendresse sublime. Cette femme dénaturée 
a été abandonnée sur cette même neige, d'où l'on 
a relevé sa victime pour la confier à une autre 
mère ; et ils montraient dans leurs rangs cet or- 
phelin, que depuis on revit encore à la Bérézina, 
puis à Vilna, même à Kowno, et enfin qui échappa 
à toutes les horreurs de la retraite. 

Cependant les officiers d'Eugène pressent ceux 
de Ney de leurs questions, ceux-ci poursuivent ; 
ils se montrent avec leur maréchal, s'avançant 
vers Krasnoé, tout au travers de nos immenses 
débris, traînant après eux une foule désolée, et 
précédés par une autre foule dont la faim hâte 
les pas. 

Us racontent comment ils ont trouvé le fond 
de chaque ravin rempli de casques, de schakos, 
de coffres enfoncés, d'habillemens épars, de voi- 
tures et de canons, les uns renversés, les autres 
encore attelés de chevaux abattus, expirans et à 
demi dévorés ; 

Comment vers Korithnya, à la fin de leur pre- 
mière journée, une violente détonation, et, sur 
leurs têtes, le sifflement de plusieurs boulets leur 
ont fait croire au commencement d'un combat. 



ET DE LÀ GRANDE ARMEE. 291 

Cette décharge partait devant et tout près d'eux, 
sur la route même, et pourtant ils n'apercevaient 
point d'ennemis. Ricard et sa division se sont 
avancés pour les découvrir ; mais ils n'ont trouvé, 
dans un pli de la route, que deux batteries fran- 
çaises abandonnées avec leurs munitions, et, dans 
les champs voisins, une bande de misérables Co- 
saks fuyant, effrayés de l'audace qu'ils avaient 
eue d'y mettre le feu, et du bruit qu'ils avaient 
fait. 

Alors ceux de Ney s'Interrompent pour de- 
mander à leur tour ce qui s'est passé, quel es*t 
donc le découragement universel, et pourquoi 
l'on a abandonné à l'ennemi des armes tout en- 
tières. N'avait-on pas eu le temps d'enclouer les 
pièces, ou du moins de gâter leurs approvision- 
nemens? 

Jusque-là cependant ils n'avaient, disaient-ils, 
rencontré que les traces d'une marche désastreuse. 
Mais le lendemain tout a changé, et ils convien- 
nent de leurs sinistres pressentimens, quand ils 
sont arrivés à cette neige rouge de sang, parse- 
mée d'armes en pièces et de cadavres mutilés. Les 
morts marquaient encore les rangs, les places de 
bataille : ils se les sont montrés réciproquement. 
Là avait été la 14 e division : voilà encore, sur les 
plaques de ses schakos brisés, les numéros de ses 
régimens. Là fut la garde italienne : voilà ses 



19. 



292 HISTOIRE DE NAPOLÉON 

morts, ils en ont reconnu les uniformes. Mais où 
sont ses restes vivans? et ce terrain sanglant, tou- 
tes ces formes inanimées, ce silence immobile et 
glacé du désert et de la mort, ils les ont interro- 
gés vainement, ils n'ont pu pénétrer ni dans le 
sort de leurs compagnons, ni dans celui qui les 
attendait eux-mêmes. 

Ney les a entraînés rapidement par-dessus tou- 
tes ces ruines, et ils se sont avancés sans obstacle 
jusqu'à cet endroit où la route plonge dans un 
profond ravin, d'où elle s'élève ensuite sur un 
large plateau. C'était celui de Katova, et ce même 
champ de bataille, où, trois mois plus tôt, dans 
leur marche triomphale, ils avaient vaincu Newe- 
rowskoï, et salué Napoléon avec les canons con- 
quis la veille sur les ennemis. Ils ont, disent-ils, 
reconnu ce terrain , malgré la neige qui le défi- 
gurait. 

Alors ceux de Mortier s'écrient « que c'était 
« donc aussi cette même position où l'empereur 
u et eux les avaient attendus le 17 en combat- 
ce tant! » Eh bien, reprennent ceux de Ney, Ku- 
tusof, ou plutôt Miloradowitch , avait pris la 
place de Napoléon, car le vieillard russe n'avait 
point encore quitté Dobroé. 

Déjà leurs hommes débandés rétrogradaient en 
leur montrant ces plaines de neige toutes noires 
d'ennemis, quand un Russe, se détachant des 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 293 

siens, a descendu la colline : il s'est présenté seul 
devant leur maréchal, et, soit affectation de civi- 
lisation , soit respect pour le malheur de leur 
chef, ou crainte de son désespoir, il a enveloppé 
de termes adulateurs l'injonction de se rendre. 

C'est Kutusof qui l'a envoyé. « Ce feld-maré- 
« chai n'oserait faire une si cruelle proposition à 
« un si grand général, à un guerrier si renommé, 
« s'il lui restait une seule chance de salut. Mais 
« quatre-vingt mille Russes sont devant et au- 
« tour de lui, et, s'il en doute, Kutusof lui offre 
« d'envoyer parcourir ses rangs et compter ses 
« forces. » 

Le Russe n'avait point achevé, que tout-à-coup 
quarante décharges de mitraille, partant de la 
droite de son armée, viennent, en déchirant l'air 
et nos rangs, l'interdire et lui couper la parole. 
En même temps un officier français s'élance sur 
lui, comme sur un traître, pour le tuer, et tout à 
la fois Ney, qui retient ce transport, se livrant au 
sien, lui crie : « Un maréchal ne se rend point ; 
h on ne parlemente pas sous le feu ; vous êtes 
« mon prisonnier! » Et le malheureux officier dé- 
sarmé est resté exposé aux coups des siens. Il n'a 
été relâché qu'à Kowno, après vingt-six jours, 
ayant partagé toutes nos douleurs, libre d'y échap- 
per, mais enchaîné par sa parole. 

En même temps l'ennemi redouble ses feux, et 



29+ HISTOIRE DE NAPOLEON 

ils disent qu'alors toutes ces collines, il n'y a qu'un 
instant froides et silencieuses, sont devenues des 
volcans en éruption, mais que Ney s'en est «exalté ; 
puis, s'enthousiasmant chaque fois que le nom 
de leur maréchal revient dans leurs discours, ils 
ajoutent qu'au milieu de tous ces feux, cet homme 
de feu semblait être dans l'élément qui lui était 
propre, 

Kutusof ne l'a point trompé. On voit, d'un 
côté, quatre-vingt mille hommes, des rangs en- 
tiers, pleins, profonds, bien nourris, des lignes 
redoublées, de nombreux escadrons, une artille- 
rie immense sur une position formidable, enfin 
tout, et la fortune, qui, à elle seule tient lieu de 
tout; de l'autre côté, cinq mille soldats, une co- 
lonne traînante, morcelée, une marche incer- 
taine, languissante, des armes incomplètes, sales, 
la plupart muettes et chancelantes dans des mains 
affaiblies. 

Et cependant le général français n'a songé ni à 
se rendre, ni même à mourir, mais à percer, à se 
faire jour, et cela sans penser qu'il tente un effort 
sublime. Seul, et ne s'appuyant sur rien, quand 
tout s'appuyait sur lui, il a suivi l'impulsion de 
sa nature forte, et cet orgueil d'un vainqueur à 
qui l'habitude des succès invraisemblables a fait 
croire tout possible. 

Ce qui les étonnait le plus, c'est qu'ils eussent 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 29.S 

été si dociles; car tous ont été dignes de lui, et 
ils ajoutent que c'est là qu'ils ont bien vu que 
ce ne sont pas seulement les grandes opiniâtretés, 
les grands desseins, les grandes témérités qui font 
le grand homme, mais surtout cette puissance d'y 
entraîner et d'y soutenir les autres. 

Ricard et ses quinze cents soldats étaient en 
léte, Ney les lance contre l'armée ennemie, et 
dispose le reste pour les suivre. Cette division 
plonge avec la route dans le ravin , en ressort 
avec elle, et y retombe écrasée par la première 
ligne russe. 

Le maréchal, sans s'étonner ni permettre qu'on 
s'étonne, en rassemble les restes, les forme en 
réserve et s'avance à leur place; Ledru, Razout 
et Marchand le secondent. Il ordonne à quatre 
cents Illyriens de prendre en flanc gauche Parmée 
ennemie ; et lui-même, avec trois mille hommes , 
il monte de front à cet assaut. Il n'a point haran- 
gué ; il marche , donnant l'exemple , qui , dans un 
héros, est de tous les mouvemens oratoires le plus 
éloquent , et de tous les ordres le plus impérieux. 
Tous l'ont suivi. Ils ont abordé , enfoncé , ren- 
versé la première ligne russe , et , sans s'arrêter , 
ils se précipitaient sur la seconde ; mais , avant de 
l'atteindre , une pluie de fer et de plomb est venue 
les assaillir. En un instant Ney a vu tous ses gé- 
néraux blessés, la plupart de ses soldats morts; 



296 HISTOIRE DE NAPOLEON 

leurs rangs sont vides , leur colonne déformée 
tourbillonne; elle chancelle, recule, et l'entraîne. 

Ney reconnaît qu'il a tenté l'impossible, et il 
attend que la fuite des siens ait mis entre eux et 
l'ennemi le ravin qui désormais est sa seule res- 
source : là , sans espoir et sans crainte , il les 
arrête et les reforme. Il range deux mille hommes 
contre quatre-vingt mille ; il répond au feu de 
deux cents bouches avec six canons, et fait honte 
à la fortune d'avoir pu trahir un si grand courage. 

Mais alors ce fut elle sans doute qui frappa Ku- 
tusof d'inertie. A leur extrême surprise, ils ont vu 
ce Fabius russe, outré comme l'imitation, s'obsti- 
nant dans ce qu'il appelait son humanité , sa pru- 
dence, rester sur ses hauteurs avec ses vertus 
pompeuses , sans se laisser , sans oser vaincre , et 
comme étonné de sa supériorité. Il voyait Napo- 
léon vaincu par sa témérité , et il fuyait ce défaut 
jusqu'au vice contraire. 

Il ne fallait pourtant qu'un emportement d'in- 
dignation d'un seul des corps russes pour en finir; 
mais tous ont craint de faire un mouvement dé- 
cisif : ils sont restés attachés à leur glèbe avec une 
immobilité d'esclaves , comme s'ils n'avaient eu 
d'audace que dans leur consigne, et d'énergie que 
dans leur obéissance. Cette discipline , qui fit leur 
gloire dans leur retraite , a fait leur honte dans la 
nôtre. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 2 97 

Us avaient été long-temps incertains , ignorant 
quel ennemi ils combattaient; car ils avaient cru 
que de Smolensk Ney avait fui par la rive droite 
du Dnieper, et ils se trompaient, comme il arrive 
souvent, parce qu'ils supposaient que leur enne- 
mi avait fait ce qu'il aurait dû faire. 

En même temps les Iilyriens étaient revenus 
tout en désordre; ils avaient eu un étrange mo- 
ment. Ces quatre cents hommes, en s'avançantsur 
le flanc gauche de la position ennemie, avaient 
rencontré cinq mille Russes qui revenaient d'un 
combat partiel avec une aigle française et plusieurs 
de nos soldats prisonniers. 

Ces deux troupes ennemies, l'une retournant à 
sa position, l'autre allant l'attaquer, s'avançaient 
dans la même direction et se côtoyaient , en se 
mesurant des yeux, sans qu'aucune d'elles osât 
commencer le combat. Elles marchaient si près 
l'une de l'autre que , du milieu des rangs russes, 
les Français prisonniers tendaient les mains aux 
leurs en les conjurant de venir les délivrer. Ceux- 
ci leur criaient de venir à eux, qu'ils les recevraient 
et les défendraient; mais personne ne fit le pre- 
mier pas. Ce fut alors que Ney , culbuté , entraîna 
tout. 

Cependant Kutusof , plus confiant dans ses ca- 
nons que dans ses soldats , ne cherchait à vaincre 
que de loin. Ses feux couvraient tellement tout U* 



298 HISTOIRE DE NAPOLEON 

terrain occupé par les Français , que le même 
boulet qui renversait un homme du premier rang, 
allait tuer sur les dernières voitures les femmes 
fugitives de Moscou. 

Sous celte grêle meurtrière, les soldats de Ney 
étonnés, immobiles, regardaient leur chef, atten- 
dant sa décision pour se croire perdus, espérant 
sans savoir pourquoi, ou plutôt, suivant la remar- 
que d'un de leurs officiers, parce qu'au milieu de 
ce péril extrême ils voyaient son aine tranquille 
et calme comme une chose à sa place. Sa figure 
était devenue silencieuse et recueillie ; il observait 
l'armée ennemie, qui, défiante depuis la ruse du 
prince Eugène , s'étendait au loin sur ses flancs 
pour lui fermer toute voie de salut. 

La nuit commençait à confondre les objets; 
l'hiver, en cela seulement favorable à notre re- 
traite, l'amenait alors promptement. Ney l'avait 
attendue, mais il ne profite de ce sursis que pour 
donner l'ordre aux siens de retourner vers Smo- 
lensk. Tous disent qu'à ces mots ils sont demeurés 
glacés d'étonnement. Son aide-de-camp lui-même 
nen a pu croire ses oreilles; il est resté muet, ne 
comprenant pas, et fixant son chef d'un air inter- 
dit. Mais le maréchal a répété le même ordre : à 
son accent bref et impérieux , ils ont reconnu une 
résolution prise, une ressource trouvée, cette 
confiance en soi qui en inspire aux autres, et, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 299 

quelque forte que soit sa position , un esprit qui 
la domine. Alors ils ont obéi , et, sans hésiter, 
ils ont tourné le dos à leur armée, à Napoléon , 
à la France ! ils sont rentrés dans cette funeste 
Russie. Leur marche rétrograde a duré une heure ; 
ils ont revu le champ de bataille marqué par les 
restes de l'armée d'Italie : là ils se sont arrêtés, et 
leur maréchal , resté seul à l'arrière-garde , les a 
rejoints. 

Ils suivaient des yeux tous ses mouvements. 
Qu'allait-il faire? et , quel que soit son dessin , 
où dirigera-t-il ses pas, sans guide, dans un pays 
inconnu? Mais lui, av£c cet instinct guerrier,, 
s'est arrêté au bord d'un ravin assez considérable 
pour qu'un ruisseau en dût marquer le fond. Il en 
fait écarter la neige et briser la glace : alors, con- 
sultant son cours, il s'écrie « que c'est un affluent 
« du Dnieper! que voilà notre guide! qu'il fautle 
« suivre ! qu'il va nous mener au fleuve , et nous le 
« franchirons ! notre salut est sur son autre rive ! » 
Il marche aussitôt dans cette direction. 

Toutefois, à peu de distance du grand chemin 
qu'il vient d'abandonner, il s'arrête encore dans 
un village. Son nom , ils l'ignorent : ils croient 
que ce fut Fomina , ou plutôt Danikowa ; là il a 
rallié ses troupes et fait allumer des feux comme 
pour s'y établir. Des Cosaks qui le suivaient l'en 
ont cru sur parole, et sans doute qu'ils ont en- 



300 HISTOIRE DE NAPOLEON 

voyé avertir Kutusof du lieu où le lendemain un 
maréchal français lui rendrait ses armes, car 
bientôt leur canon s'est fait entendre. 

Ncy a écoute : « Est-ce enfin Davout , s'est-il 
« écrié, qui se souvient de moi ! » et il écoute en- 
core. Mais des intervalles égaux séparaient les 
coups ; c'était une salve. Alors, persuadé que dans 
le camp des Russes on triomphe d'avance de sa 
captivité, il jure de faire mentir leur joie, et se 
remet en marche. 

En même temps ses Polonais fouillaient tout le 
pays. Un paysan boiteux fut le seul habitant qu'ils 
purent découvrir; ce fut un bonheur inespéré. Il 
annonça que le Dnieper n'était qu'à une lieue , 
mais qu'il n'était point guéable et ne devait pas 
être gelé. «.< Il le sera, » répond le maréchal ; et 
sur ce qu'on lui objectait le dégel qui commen- 
çait, il ajouta « qu'il n'importait, qu'on passerait , 
« parce qu'il n'y avait que cette ressource. » 

Enfin , vers huit heures, on traversa un village, 
le ravin finit, et le mougik boiteux, qui marchait 
en tête, s'arrêta en montrant le fleuve. Ils supposent 
que ce fut entre Syrokorénie etGusinoé. Ney et les 
premiers qui le suivaient accoururent. Le fleuve 
était pris, il portait : le cours des glaçons que jus- 
que-là il charriait, contrarié par un brusque contour 
de ses rives, s'était suspendu; l'hiver avait achevé 
de le glacer, et c'était sur ce point seulement; au- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 301 

dessus et au-dessous sa surface était mobile 
encore. 

Cette observation fit succéder au premier mou- 
vement de bonheur , de l'inquiétude. Le fleuve 
ennemi pouvait n'offrir qu'une perfide apparence. 
Un officier se dévoua : on le vit arriver difficile- 
ment à l'autre bord. Il revint annoncer que les 
hommes, et peut-être quelques chevaux, passe- 
raient, qu'il faudrait abandonner le reste, et se 
presser, la glace commençant à se dissoudre par 
le dégel. 

Mais dans ce mouvement nocturne, silencieux, 
à travers champs , d'une colonne composée 
d'hommes affaiblis , de blessés et de femmes avec 
leurs enfants , on n'avait pu marcher assez serré 
pour ne pas se distendre , se désunir , et perdre 
dans l'obscurité la trace les uns des autres. Ney 
s'aperçut qu'il n'avait avec lui qu'une partie des 
siens : néanmoins il pouvait toujours passer 
l'obstacle, assurer par-là son salut, et attendre à 
l'autre rive. L'idée ne lui en vint pas; quelqu'un 
l'eut pour lui , il la repoussa. Il donna trois heures 
au ralliement; et, sans se laisser agiter par l'im- 
patience et le péril de l'attente, on le vit s'enve- 
lopper de son manteau , et ces trois heures si 
dangereuses, les passer à dormir profondément 
sur le bord du fleuve : tant il avait ce tempérament 



302 HISTOIRE DE NAPOLEON 

des grands hommes, une ame forte dans un corps 
robuste , et cette santé vigoureuse sans laquelle il 
n'y a guère de héros. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 303 



CHAPITRE IX, 



Enfin, vers minuit, le passage a commencé; 
mais les premiers qui s'éloignent du bord avertis- 
sent que la glace plie sous eux , qu'elle s'enfonce, 
qu'ils marchent dans l'eau jusqu'aux genoux ; et 
bientôt on entend ce frêle appui se fendre avec 
des craquements effroyables qui se prolongent au 
loin comme dans une débâcle. Tous s'arrêtent 
consternés. 

Ney ordonne de ne passer qu'un à un , et l'on 
s'avance avec précaution, ne sachant quelquefois, 
dans l'obscurité , si l'on va poser le pied sur les 
glaçons ou dans quelque intervalle ; car il y eut 
des endroits où il fallut franchir de larges cre- 
vasses , et sauter d'une glace à l'autre, au risque 
de tomber entre deux , et de disparaître pour 
jamais. Les premiers hésitèrent, mais on leur 
cria par-derrière de se hâter. 

Lorsqu'enfin, après plusieurs de ces cruelles 
douleurs, on atteignit l'autre bord et qu'on se 
crut sauvé, un escarpement à pic, tout couvert 



304 HISTOIRE DE NAPOLEON 

de verglas, s'opposa à ce qu'on prît terre. Beau- 
coup furent rejetés sur la glace qu'ils brisèrent en 
tombant, ou dont ils furent brisés. A les entendre, 
ce fleuve et cette rive russes semblaient ne s'être 
prêtés qu'à regret, par surprise, et comme forcé- 
ment à leur salut. 

Mais ce qu'ils redisaient avec horreur, c'était 
le trouble et l'égarement des femmes et des ma- 
lades, quand il fallut abandonner dans les baga- 
ges les restes de leur fortune, leurs vivres, enfin 
toutes leurs ressources contre le présent et l'ave- 
nir : ils les ont vus se pillant eux-mêmes, choisir, 
rejeter, reprendre, et tomber d'épuisement et de 
douleur sur la rive glacée du fleuve; ils frémis- 
saient encore au souvenir du cruel spectacle de 
tant d'hommes épars sur cet abîme, du retentisse- 
ment continuel des chutes, des cris de ceux qui 
s'enfonçaient, et surtout des pleurs et du déses- 
poir des blessés qui, de leurs chariots, qu'on n'o- 
sait risquer sur ce frêle appui, tendaient les mains 
à leurs compagnons, en les suppliant de ne pas 
les abandonner. 

Leur chef voulut alors tenter le passage de 
quelques voitures chargées de ces malheureux; 
mais, au milieu du fleuve, la glace s'affaissa et 
s'entr'ouvrit. On entendit de l'autre bord sortir du 
gouffre, d'abord des cris d'angoisse déchirans 
et prolongés, puis des gémissemens entrecoupés 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 30. f > 

et affaiblis, puis un affreux silence. Tout avait 
disparu. 

Ney fixait l'abîme d'un regard consterné , 
quand, au travers des ombres, il crut voir un 
objet remuer encore ; c'était un de ces infortu- 
nés, un officier nommé Briqueville, qu'une pro- 
fonde blessure à l'aine empêchait de se redresser. 
Un plateau de glace l'avait soulevé. Bientôt on 
l'aperçut distinctement, qui, de glaçons en gla- 
çons, se traînait sur les genoux et sur les mains 
et se rapprochait. Ney lui-même le recueillit et le 
sauva. 

Depuis la veille, quatre mille traîneurs et trois 
mille soldats étaient ou morts ou égarés : les ca- 
nons et tous les bagages perdus ; à peine restait- 
il à Ney trois mille combattans et autant d'hom- 
mes débandés. Enfin, quand tous ces sacrifices 
ont été consommés, et tout ce qui avait pu pas- 
ser réuni, ils ont marché, et le fleuve dompté est 
devenu leur allié et leur guide. 

On s'avançait au hasard et avec incertitude, 
lorsque l'un d'eux, en tombant, reconnut une 
route frayée. Elle ne l'était que trop, car ceux qui 
étaient en tête, se baissant, et ajoutant à leurs re- 
gards leurs mains, s'arrêtèrent effrayés, s'écriant 
« qu'ils voyaient des traces toutes fraîches d'une 
« grande quantité de canons et de chevaux. » Ils 
n'avaient donc évité une armée ennemie que 

HISTOIRE DE NAPOLEON. II. 20 



306 HISTOIRE DE NAPOLEON 

pour tomber au milieu d'une autre; lorsqu'à 
peine ils peuvent marcher ; il faudra donc encore 
combattre ! la guerre est donc partout ! Mais Ney 
les poussa en avant, et, sans s'émouvoir, il se li- 
vra à ces traces menaçantes. 

Elles le conduisirent à un village, celui de 
Gusinoé, où ils entrèrent brusquement; tout y fut 
saisi : on y trouva tout ce qui manquait depuis 
Moscou, habitans, vivres, repos, demeures chau- 
des, et une centaine de Cosaks, qui se réveillèrent 
prisonniers. Leurs rapports et la nécessité de se 
refaire pour continuer, y arrêtèrent Ney quelques 
instans. 

Yers dix heures, on avait atteint deux autres 
villages et l'on s'y reposait, quand soudain l'on 
vit les forêts environnantes se remplir de mouve- 
mens. Pendant qu'on s'appelle, qu'on regarde, et 
qu'on se concentre dans celui de ces deux ha- 
meaux qui était le plus près du Borysthène, des 
milliers de Cosaks sortent d'entre tous les arbres, 
et entourent la malheureuse troupe de leurs lan- 
ces et de leurs canons. 

C'était Platof et toutes ses hordes, qui suivaient 
la rive droite du Dnieper. Ils pouvaient brûler ce 
village, mettre la faiblesse de Ney à découvert et 
l'achever : mais ils sont restés trois heures immo- 
biles, sans même tirer ; on ignore pourquoi. Ils 
ont dit qu'ils n'avaient point eu d'ordre; qu'en ce 



ET DE LA GRANDE ARMEE. .101 

moment leur chef était hors d'état d'en donner, 
et qu'en Russie Ton n'ose rien prendre sur soi. 

La contenance de Ney les contint. Lui et quel- 
ques soldats suffirent ; il ordonna même au reste 
des siens de continuer leur repas jusqu'à la nuit. 
Alors il a fait circuler l'ordre de décamper sans 
bruit, de s'avertir mutuellement et à voix basse, 
et de marcher serrés. Puis, tous ensemble se sont 
mis en mouvement : mais leur premier pas a été 
comme un signal pour l'ennemi : toutes ses pièces 
ont fait feu, tous ses escadrons se sont ébranlés à 
la fois. 

A ce bruit, les traîneurs désarmés, encore au 
nombre de trois ou quatre mille, prirent l'épou- 
vante. Ce troupeau d'hommes errait çà et là ; leur 
foule flottait égarée, incertaine, se ruant dans les 
rangs des soldats, qui les repoussaient. Ney sut 
les maintenir entre lui et les Russes, dont ces 
hommes inutiles absorbèrent les feux. Ainsi, les 
plus découragés servirent à préserver les plus 
braves. 

En même temps que sur son flanc droit le ma- 
réchal se fait un rempart de ces malheureux, il a 
regagné les bords du Dnieper, dont il couvre son 
flanc gauche, et il marche entre deux, s'avançant 
ainsi de bois en bois, de plis de terrain en plis de 
terrain, profitant de toutes les sinuosités, des 
moindres accidens du sol. Mais souvent il est 

20. 



308 HISTOIRE DE NAPOLEON 

obligé de s'éloigner du fleuve; alors Platof l'envi- 
ronne de toutes parts. 

C'est ainsi que pendant deux jours et vingt 
lieues, six mille Cosaks ont voltigé sans cesse sur 
les flancs de leur colonne, réduite à quinze cents 
hommes armés, la tenant comme assiégée, dispa- 
raissant devant ses sorties pour reparaître aussi- 
tôt, comme les Scythes leurs ancêtres ; mais avec 
cette funeste différence, qu'ils maniaient leurs 
canons montés sur des traîneaux, et lançaient en 
fuyant leurs boulets, avec la même agilité que ja- 
dis leurs pères maniaient leurs arcs et lançaient 
leurs flèches. 

La nuit apporta quelque soulagement, et d'a- 
bord on s'enfonça dans les ténèbres avec quelque 
joie; mais alors, si l'on s'arrêtait un instant aux 
derniers adieux de ceux qui tombaient faibles ou 
blessés, on perdait la trace les uns des autres. Il 
y eut là beaucoup de cruels momens, bien des 
instans de désespoir; cependant l'ennemi lâcha 
prise. 

La malheureuse colonne, plus tranquille, s'a- 
vançait comme à tâtons dans un bois épais, quand 
tout-à-coup, à quelques pas devant elle, une vive 
lueur et plusieurs coups de canon éclatent dans 
la figure des hommes du premier rang. Saisis de 
frayeur, ils croient que c'en est fait, qu'ils sont 
coupés, que voilà leur terme, et ils tombent ter- 



ET DE LA GRANDE ARMÏE. 30?) 

riiiés ; Je reste, derrière eux, se mêle et se culbute. 
Ney, qui voit tout perdu, se précipite ; il fait bat- 
tre Ja charge, et comme s'il eût prévu cette atta- 
que, il s'écrie : « Compagnons, voilà l'instant, en 
« avant ! Ils sont à nous ! » A ces paroles, ses sol- 
dats consternés, et qui se croyaient surpris, croient 
surprendre; de vaincus qu'ils étaient, ils se relè- 
vent vainqueurs ; ils courent sur l'ennemi, qu'ils 
ne trouvent déjà plus, et dont ils entendent, au 
travers des forets, la fuite précipitée. 

On s'écoula vite ; mais vers dix heures du soir, 
o nrencontra une petite rivière encaissée dans un 
profond ravin ; il fallut la passer un à un comme 
le Dnieper. Les Cosaks, acharnés sur ces infortu- 
nés, les épiaient encore. Ils profitèrent de ce mo- 
ment; mais Ney et quelques coups de feules re- 
poussèrent. On franchit péniblement cet obstacle, 
et une heure après, la faim et l'épuisement arrê- 
tèrent pendant deux heures dans un grand village. 

Le lendemain 19 novembre, depuis minuit jus- 
qu'à dix heures du matin, on marcha sans ren- 
contrer d'autre ennemi qu'un terrain montueux ; 
mais alors les colonnes de Platof ont reparu, et 
Ney leur a fait face en se servant de la lisière 
d'une foret. Tant qu'a duré le jour, il a fallu que 
ses soldats se résignassent à voir les boulets enne- 
mis renverser les arbres qui les abritaient et sil- 
lonner leurs bivouacs; car on n'avait plus que de 



310 HISTOIRE DE NAPOLEON 

petites armes qui ne pouvaient maintenir l'artille- 
rie des Gosaks à une distance suffisante. 

La nuit revenue, le maréchal a donné le signal, 
et l'on s'est remis en marche vers Orcha. Déjà, 
pendant le jour précédent, Pchébendowski et cin- 
quante chevaux y avaient été envoyés pour de- 
mander du secours : ils devaient y être arrivés, si 
toutefois l'ennemi n'occupait pas déjà cette ville. 

Les officiers de Ney finirent en disant que quant 
au reste de leur route, et quoiqu'ils eussent en- 
core rencontré des obstacles cruels, ils n'étaient 
pas dignes d'être racontés. Toutefois ils s'exal- 
taient toujours au nom de leur maréchal, et fai- 
saient partager leur admiration , car ses égaux 
eux-mêmes ne songèrent point à en être jaloux. 
On l'avait trop regretté, on avait trop besoin de 
douces émotions pour se livrer à l'envie : Ney s'é- 
tait d'ailleurs mis hors de sa portée. Pour lui, 
dans tout cet héroïsme, il était si peu sorti de son 
naturel, que, sans l'éclat de sa gloire dans les 
yeux, dans les gestes et dans les acclamations de 
tous, il ne se serait point aperçu qu'il avait fait 
une action sublime 

Et ce n'était pas un enthousiasme de surprise. 
Chacun de ces derniers jours avait eu ses hommes 
remarquables; entre autres celui du 16, Eugène, 
celui du 17 , Mortier; mais dès-lors tous procla- 
mèrent Ney le héros de la retraite. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 311 

Cinq marches séparent à peine Orcha de Smo- 
lensk. Dans ce court trajet que de gloire recueillie ! 
qu'il faut peu d'espace et de temps pour une re- 
nommée immortelle ! et de quelle nature sont donc 
ces grandes inspirations, ce germe invisible, impal- 
pable des grands dévouements , produits de 
quelques instants, issus d'un seul cœur, et qui 
doivent remplir les temps et l'immensité ? 

Quand, à deux lieues de là, Napoléon apprit 
que Ney venait de reparaître, il bondit de joie, il 
en poussa des cris, il s'écria : « J'ai donc sauvé 
« mes aigles ! j'aurais donné trois cents millions 
« de mon trésor pour racheter la perte d'un tel 
« homme. » 



iivtc ouzièmc. 



CHAPITRE I. 



Ainsi l'armée avait repassé pour la troisième et 
dernière fois le Dnieper , fleuve à demi russe et 
à demi lithuanien, mais d'origine moscovite. Il 
coule de l'est à l'ouest jusqu'à Orcha, où il se 
présente pour pénétrer en Pologne ; mais là des 
hauteurs lithuaniennes s' opposant à cette invasion 
le forcent de se détourner brusquement vers le 
sud, et de servir de frontière aux deux pays. 

Les quatre-vingt mille Russes de Kutusof s'ar- 
rêtèrent devant ce faible obstacle. Jusque-là ils 
avaient été plutôt spectateurs qu'auteurs de notre 
désastre. Nous ne les revîmes plus; l'armée fut 
délivrée du supplice de leur joie. 

Dans cette guerre , et comme il arrive toujours , 
le caractère de Kutusof le servit plus que ses 
talents. Tant qu'il fallut tromper et temporiser , 
son esprit astucieux , sa paresse , son grand âge , 
agirent d'eux-mêmes ; il se trouva l'homme de la 
circonstance , ce qu'il ne fut plus ensuite dès qu'il 



314 HISTOIRE DE NAPOLEON 

fallut marcher rapidement, poursuivre , prévenir, 
attaquer. 

Mais depuis Smolensk, Platof avait passé le 
flanc droit de la route , comme pour se joindre à 
Wittgenstein. Toute la guerre se porta de ce 
côté. 

Le 22 on marcha péniblement d'Orcha vers 
Borizof , sur un large chemin bordé d'un double 
rang de grands bouleaux, dans une neige fondue et 
au travers d'une boue profonde et liquide. Les plus 
faibles s'y noyèrent; elle retint et livra aux Cosaks 
tous ceux des blessés qui , croyant la gelée établie 
pour toujours , avaient , à Smolensk , changé leurs 
voitures contre des traîneaux. 

Au milieu de ce dépérissement il se passa une 
action d'une énergie antique. Deux marins de la 
garde venaient d'être coupés de leur colonne par 
une bande de Tartares qui s'acharnaient sur eux. 
L'un perdit courage et voulut se rendre; l'autre , 
tout en combattant, lui cria que s'il commettait 
cette lâcheté il le tuerait; et en effet, voyant son 
compagnon jeter son fusil et tendre les bras à l'en- 
nemi , il l'abattit d'un coup de feu entre les mains 
des Cosaks, puis, profitant de leur étonnement, 
il rechargea promptement son arme , dont il me- 
naça les plus hardis. Ainsi il les contint, et d'arbre 
en arbre il recula, gagna du terrain, et parvint à 
rejoindre sa troupe. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 31.» 

Ce fut dans ces premiers jours démarche vers 
Borizof, que le bruit de la prise de Minsk se ré- 
pandit dans l'armée. Alors les chefs eux-mêmes 
portèrent autour d'eux des regards consternés; 
leur imagination, blessée par une si longue suite 
de spectacles affreux, entrevit un avenir plus si- 
nistre encore. Dans leurs entretiens particuliers 
plusieurs s'écriaient que, « comme Charles XII, 
« dans l'Ukraine, Napoléon avait mené son armée 
« se perdre dans Moscou. » 

Mais d'autres n'attribuaient pas à cette incur- 
sion nos malheurs actuels. Sans vouloir excuser 
les sacrifices auxquels on s'était résigné dans l'es- 
poir de terminer la guerre en une seule campagne, 
ils assuraient « que cet espoir avait été fondé ; 
« qu'en poussant sa ligne d'opération jusqu'à 
« Moscou , Napoléon avait donné à cette colonne 
« si alongée une base suffisamment large et solide. 
« Ils montraient, depuis Riga jusqu'à Bobruisk, 
« laDiina, le Dnieper, l'Ula et la Bérézina qui 
« en marquaient la trace ; ils disaient que Macdo- 
« nald, Saint-Cyr, et de Wrede, que Victor et 
« Dombrowski les y avaient attendus ; c'étaient , 
« en y joignant Schwartzemberg , et même Auge- 
« reau qui gardait l'intervalle de l'Elbe au Niémen 
« avec cinquante mille hommes, près de deux 
« cent quatre- vingt mille soldats sur la défensive, 
« qui du nord au midi, avaient appuyé l'agression 



31 fi HISTOIRE DE NAPOLEON 

« contre l'Orient de cent cinquante mille hom- 
« mes : et ils concluaient de là que cette pointe 
« sur Moscou , quelque aventureuse qu'elle parût 
« être , avait été , et suffisamment préparée , et 
« digne du génie de Napoléon, et que son succès 
« avait été possible : aussi n'avait-elle manqué que 
« par des fautes de détail. » 

Alors ils rappelaient nos pertes inutiles devant 
Srnolensk, l'inaction de Junot à Valoutina, et ils 
soutenaient « que néanmoins la Russie eût été 
« tout entière conquise sur le champ de bataille 
« de la Moskwa , si l'on y eût profité des premiers 
« succès du maréchal Ney. 

« Mais qu'enfin l'entreprise manquée militairc- 
« ment par cette indécision , et politiquement par 
« l'incendie de Moscou , l'armée en aurait encore 
« pu revenir saine et sauve. Depuis notre entrée 
« dans cette capitale , le général et l'hiver mosco 
« vite ne nous avaient-ils pas laissé , l'une qua- 
« rante jours, l'autre cinquante jours pour nous 
« refaire et nous retirer? » 

Déplorant alors la téméraire obstination des 
jours de Moscou, et la funeste hésitation de ceux 
deMalo-Iaroslavetz , ils comptent leurs malheurs. 
Ils ont perdu depuis Moscou tous leurs bagages, 
cinq cents canons , trente et une aigles , vingt-sept 
généraux, quarante mille prisonniers, soixante 
mille morts : il ne leur reste que quarante mille 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 317 

traîneurs sans armes et huit mille combattants. 

Mais enfin quand leur colonne d'attaque est 
de'truite, ils demandent « par quelle fatalité ses 
« restes, en se réunissant à sa base, qui s'est vi- 
ce goureusement maintenue , ne savent plus où 
« s'arrêter , où reprendre haleine ? Pourquoi ils ne 
« peuvent pas même se concentrer à Minsk et à 
« Yilna, derrière les marais de la Bérézina, y 
« arrêter l'ennemi, du moins pour quelque temps, 
« mettre l'hiver de leur parti , et s'y refaire. 

« Mais non , tout est perdu par un autre côté et 
« par une faute , celle d'avoir confié la garde des 
« magasins et de la retraite de toutes ces braves 
« armées à un Autrichien , et de n'avoir point pla- 
ce ce à Yilna ou à Minsk un chef militaire , et une 
« force qui pût ou suppléer l'insuffisance de 
« l'armée autrichienne devant les deux armées de 
« Moldavie et de Volhinie réunies , ou prévenir 
« sa trahison. » 

Ceux qui se plaignaient ainsi n'ignoraient pas 
la présence du duc de Bassano à Yilna; mais 
malgré les talents de ce ministre , et la haute con- 
fiance que l'empereur avait en lui, ils jugeaient 
qu'étranger à l'art de la guerre, et surchargé des 
soins d'une grande administration et de toute la 
politique , on n'avait pu lui laisser la direction des 
affaires militaires. Au reste, telles étaient les 
plaintes de ceux à qui leurs souffrances laissaient 



31 S HISTOIRE DE NAPOLEON 

le loisir d'observer. Qu'une faute eût été faite , il 
était impossible d'en douter ; mais de dire com- 
ment on eût pu l'éviter , de peser la valeur des 
motifs qui y entraînèrent, dans une si grande cir- 
constance et devant un si grand homme, c'est ce 
qu'on n'ose décider : on sait d'ailleurs que, dans 
ces entreprises aventureuses et gigantesques, tout 
devient faute quand le but en est manqué. 

Toutefois la trahison de Schwartzemberg n'était 
point aussi évidente, et pourtant, si l'on en excepte 
les trois généraux français qui se trouvaient avec 
cet Autrichien, la grande armée tout entière l'accu- 
sait. « Elle disait que Walpole n'était à Vienne 
« qu'un agent secret de l'Angleterre ; que lui et 
« Metternich composaient entre eux de perfides 
« instructions que recevait Schwartzemberg. Voilà 
« pourquoi , depuis le 20 septembre , jour où l'ar- 
ec rivée de Tchitchakof et le combat de Lutsk, sur 
« le Styr, terminèrent la marche victorieuse de 
« Schwartzemberg, ce maréchal a repassé le Bug 
« et couvert Varsovie en découvrant Minsk; 
« pourquoi il a persévéré dans cette fausse ma- 
« nœuvre, et pourquoi, après un faible effort vers 
« Brezck-Litowsky, le 10 octobre, loin de profiter 
« de la stagnation de Tchitchakof pour s'interpo- 
« ser entre lui et Minsk, il a perdu ce temps en 
« promenades militaires, en marches insignifiantes 
« vers Briansk , Byalistock et Volkowilz. 






ET DE LA GRANDE ARMEE. 319 

« Il avait donc laissé l'amiral reposer, rallier ses 
« soixante mille hommes, les partager en deux, 
« lui opposer Sacken avec une moitié, et partir 
«le 27 octobre avec l'autre pour s'emparer de 
« Minsk , de Borizof , du magasin , du passage de 
« Napoléon et de ses quartiers d'hiver. Alors 
« seulement Schwartzemberg s'était mis à la suite 
« de ce mouvement hostile , qu'il avait eu l'ordre 
« de prévenir , laissant Régnier devant Sacken et 
« marchant si lourdement que, dès les premiers 
« jours , il s'était laissé devancer de cinq marches 
« par l'amiral. 

« Le 14 novembre, à Volkowitz, Sacken a joint 
« Régnier, il l'a séparé de l'Autrichien, et l'a 
« pressé si vivement qu'il l'a forcé d'appeler 
« Schwartzemberg à son secours. Aussitôt celui - 
« ci , comme s'il s'y fût attendu , a rétrogradé en 
« abandonnant Minsk. Il est vrai qu'il dégage 
« Régnier, qu'il bat Sacken et qu'il le poursuit 
« jusque sur le Bug, que même il lui détruit la 
« moitié de son armée ; mais le jour même de son 
« succès, le 16 novembre, Minsk a été pris par 
« Tchitchakof : c'est une double victoire pour 
« l'Autriche. Ainsi toutes les apparences sont con- 
« servées ; le nouveau feld-maréchal a satisfait aux 
« vœux de son gouvernement , également ennemi 
« des Russes qu'il vient d'affaiblir d'un côté, et 
« de Napoléon que de l'autre il leur a livré. » 



320 HISTOIRE DE NAPOLEON 

Tel fut le cri de la grande-armée presque en- 
tière ; son chef garda le silence , soit qu'il ne 
s'attendît pas à plus de zèle de la part d'un allié, 
soit politique , ou qu'il crût que Schwartzemberg 
avait assez satisfait à l'honneur par cette espèce 
d'avertissement que six semaines plus tôt il lui 
avait fait parvenir à Moscou. 

Toutefois il adressa des reproches au feld-ma- 
réchal. Mais celui-ci lui répondit par une plainte 
amère , d'abord sur cette double instruction con- 
tradictoire qu'il avait reçue de couvrir à-la-fois 
Varsovie et Minsk, puis sur les fausses nouvelles 
que lui avait transmises le duc de Bassano. 

« Ce ministre lui avait, disait-il, constamment 
« représenté la grande-armée se retirant saine et 
« sauve, en bon ordre, et toujours formidable. 
« Pourquoi l'avait-on joué par des bulletins faits 
« pour tromper les oisifs de la capitale ? S'il n'a- 
« vait pas fait plus d'efforts pour se joindre à la 
« grande-armée , c'est qu'il avait cru qu'elle se 
« suffisait à elle-même. 

« Il alléguait ensuite sa propre faiblesse. Com- 
tf ment exiger qu'avec vingt-huit mille hommes , 
« il en contînt aussi long-temps soixante mille? 
« Dans cette position, si Tchitchakof lui a dérobé 
« quelques marches, doit-on s'en étonner? A-t-il 
« alors hésité à le suivre , à se séparer de la Gal- 
et licie, de son point de départ , de ses magasins, 



£T DE LA GRANDE ARMEE. 321 

« de son dépôt? S'il n'a point continué, c'est que 
« Régnier et Durutte , deux généraux français, 
« l'ont rappelé à grands cris à leur secours. Eux 
« et lui ont dû espérer que Maret , Oudinot, ou 
« Victor pourvoiraient au salut de Minsk. » 



HISTOIRE DE NAPOLÉON. II. 



21 



822 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE II. 



En effet, on n'était guère en droit; d'en accuser 
d'autres de trahison, lorsqu'on s'était trahi soi- 
même, car tous s'étaient manques au besoin. 

A Vilna, on paraissait être resté sans défiance, 
et quand, de la Bérézina à la Yistule, les garni- 
sons, les dépôts, les bataillons de marche, et les 
divisions Durutte, Loison et Dombrowski, pou- 
vaient, sans le secours des Autrichiens, former à 
Minsk une armée de trente mille hommes, un gé- 
néral peu connu et trois mille soldats avaient été 
les seules forces qui s'y étaient trouvées pour ar- 
rêter Tchitchakof. On savait même que cette poi- 
gnée de jeunes soldats avait été exposée devant 
une rivière, où l'amiral les avait précipités, tan- 
dis que cet obstacle les aurait défendus quelques 
instans, s'ils eussent été placés derrière. 

Car, ainsi qu'il arrive souvent, les fautes d'en- 
semble avaient entraîné les fautes de détail. Le 
gouverneur de Minsk avait été choisi négligem- 
ment. C'était, dit-on, un de ces hommes qui se 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 823 

chargent de tout, qui répondent de tout, et qui 
manquent à tout. Le 16 novembre, il avait perdu 
cette capitale et avec elle quatre mille sept cents 
malades, des munitions de guerre et deux mil- 
lions de rations de vivres. Il y avait cinq jours que 
le bruit en était venu à Dombrowna, et Ton allait 
apprendre un plus grand malheur. 

Ce même gouverneur s'était retiré sur Borizof. 
Là il ne sut ni avertir Oudinot, qui était à deux 
marches, de venir à son secours; ni soutenir 
Dombrowski, qui accourait de Bobruisk et d'Igu- 
men. Dombrowski n'arriva, dans la nuit du 20 
au 21, à la tète du pont qu'après l'ennemi; pour- 
tant il en chassa l'avant-garde de Tchitchakof, il 
s'y établit, et s'y défendit vaillamment jusqu'au 
soir du 21 ; mais alors, écrasé par l'artillerie russe, 
qui le prit en flanc, il fut attaqué par des forces 
doubles des siennes, et culbuté au-delà de la ri- 
vière et de la ville jusque sur le chemin de Mos- 
cou. 

Napoléon ne s'attendait pas à ce désastre ; il 
croyait l'avoir prévenu par ses instructions adres- 
sées de Moscou à Victor le 6 octobre. « Elles sup- 
« posaient une vive attaque de Wittgenstcin ou de 
« Tchitchakof : elles recommandaient à Victor 
« de se tenir à portée de Polotsk et de Minsk ; 
« d'avoir un officier sage, discret et intelligent 
« près de Schwartzemberg ; d'entretenir une coi - 

2 1. 



324 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« respondance réglée avec Minsk, et d'envoyer 
« d'autres agens sur plusieurs directions. » 

Mais Wittgenstein ayant attaqué avant Tchit- 
chakof, le danger le plus proche et le plus pres- 
sant avait attiré toute l'attention ; les sages instruc- 
tions du 6 octobre n'avaient point été renouvelées 
par Napoléon. Elles parurent oubliées par son 
lieutenant. Enfin, lorsqu'à Dombrowna l'empe- 
reur apprit la perte de Minsk, lui-même ne jugea 
pas Borizof dans un aussi pressant danger, puis- 
qu'en passant le lendemain à Orcha, il fit brûler 
tous ses équipages de pont. 

D'ailleurs sa correspondance du 20 novembre 
avec Victor prouve sa confiance : elle supposait 
qu'Oudinot serait près d'arriver le 25 dans Bori- 
zof, tandis que, dès le 21, cette ville devait tom- 
ber au pouvoir de Tchitchakof. 

Ce fut le lendemain de cette fatale journée, à 
trois marches de Borizof et sur la grande route, 
qu'un officier vint annoncer à Napoléon cette 
nouvelle désastreuse. L'empereur, irappant la 
terre de son bâton, lança au ciel un regard fu- 
rieux avec ces mots : « Il est donc écrit là-haut 
« que nous ne ferons plus que des fautes. » 

Cependant le marchai Oudinot, déjà en mar- 
che pour Minsk, et ne se doutant de rien, s'était 
arrêté le 21, entre Bobr et Kroupki, lorsqu'au 
milieu de la nuit le général Krownikowski accou- 



ET DE LA GRANDE AKMEE. 325 

rut pour lui annoncer sa défaite, celle de Dom- 
browski, la prise de Borizof et que les Russes le 
suivaient de près. 

Le 22, le maréchal marcha à leur rencontre et 
rallia les restes de Dombrowski. 

Le 23, il se heurta, à trois lieues en avant de 
Borizof, contre l'avant-garde russe, qu'il ren- 
versa, à laquelle il prit neuf cents hommes, quinze 
cents voitures, et qu'il ramena à grands coups de 
canon, de sabre et de baïonnette jusque sur la 
Bérézina: mais les débris de Lambert, en repas- 
sant Borizof et cette rivière, en détruisirent le 
pont. 

Napoléon était alors dans Toloczine ; il se fai- 
sait décrire la position de Borizof. On lui confirme 
que, sur ce point, la Bérézina n'est pas seulement 
une rivière, mais un lac de glaçons mouvans; 
que son pont a trois cents toises de longueur : 
que sa destruction est irréparable, et le passage 
désormais impossible. 

Un général du génie arrivait en ce moment; il 
revenait du corps du duc de Bellune. Napoléon 
l'interpelle : le général déclare « quil ne voit plus 
« de salut qu'au travers de l'armée de Wittgens- 
« tein. L'empereur répond « qu'il lui faut une di- 
« rection dans laquelle il tourne le dos à tout le 
« monde, à Kutusof, à Wittgenstein, à Tchit- 
« chakof ; » et il montre du doigt sur sa carie le 



3*6 HISTOIRE DE NAPOLEON 

cours de la Bérézina au-dessous de Borizof : c'est 
là qu'il veut traverser cette rivière. Mais le gêné' 
rai lui objecte la présence de Tchitchakof sur la 
rive droite ; et l'empereur désigne un autre point 
de passage au-dessous du premier, puis un troi- 
sième plus près encore du Dnieper. Alors, sen- 
tant qu'il s'approche du pays des Cosaks, il s'ar- 
rête et s'écrie : « Ah, oui! Pultawa! c'est comme 
« Charles XII! » 

En effet, tout ce que Napoléon pouvait prévoir 
de malheurs était arrivé : aussi la triste confor- 
mité de sa situation avec celle du conquérant sué- 
dois le jeta-t-elle dans une si grande contention 
d'esprit, que sa santé en fut ébranlée plus encore 
qu'à Malo - Iaroslavetz. Dans les paroles qu'a- 
lors il laissa entendre, on remarqua ces mots : 
« Yoilà donc ce qui arrive quand on entasse fau- 
« tes sur fautes! » 

Néanmoins ces premiers mouvemens furent les 
seuls qui lui échappèrent, et le valet de chambre 
qui le secourut fut le seul qui s'aperçut de son 
agitation. Duroc, Daru, Berthier, ont dit qu'ils 
l'ignorèrent, qu'ils le virent inébranlable; ce qui 
était vrai, humainement pariant, puisqu'il restait 
assez maître de lui pour contenir son anxiété, et 
que la force de l'homme ne consiste le plus sou- 
vent qu'à cacher sa faiblesse. 

Au resle, un entretien digne de remarque, 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 327 

qu'on entendit cette même nuit, montrera tout ce 
qu'avait de critique sa position, et comment il la 
supportait. La nuit s'avançait : Napoléon était 
couché. Duroc et Daru, encore dans sa chambre, 
se livraient à voix basse aux plus sinistres con- 
jectures, croyant leur chef endormi ; mais lui les 
écoutait, et le mot de « prisonnier d'état » venant 
à frapper son oreille: «Comment, s'écria-t-il , 
« vous croyez qu'ils l'oseraient ! » 

Daru, d'abord surpris, répondit bientôt « que 
« si l'on était forcé de se rendre, il faudrait s'at- 
« tendre à tout ; qu'il ne se fiait pas à la généro- 
« site d'un ennemi ; qu'on savait assez que la 
" grande politique se croyait elle-même la mo- 
« raie, et ne suivait aucune loi. — Mais la France! 
«reprit l'empereur; et que dirait la France? — 
« Oh, pour la France, continua Daru, on peut 
«faire sur elle mille conjectures plus ou moins 
« fâcheuses, mais nul de nous ne peut savoir ce 
« qui s'y passerait. » 

Et alors il ajoute « que pour les premiers offi- 
« ciers de l'empereur, comme pour l'empereur 
« lui-même, le plus heureux serait, que par les 
« airs ou autrement, puisque la terre était fermée, 
« il pût gagner la France, d'où il les sauverait 
*< plus sûrement qu'en restant au milieu d'eux î 
« — Ainsi donc je vous embarrasse, reprit lern- 
« pereur en souriant. — Oui, sire. — Et vous ne 



328 HISTOIRE DE NAPOLEON 

« voulez pas être prisonnier d'état? » — Daru ré- 
pondit sur le même ton, « qu'il lui suffirait d'être 
« prisonnier de guerre. » Sur quoi l'empereur 
resta quelque temps dans un profond silence : 
puis, d'un air plus sérieux : « Tous les rapports 
« de mes ministres sont-ils brûlés? — Sire, jus- 
te ques ici vous ne l'avez pas voulu permettre. — 
« Eh bien, allez les détruire ; car, il faut en con- 
« venir, nous sommes dans une triste position ! » 
Ce fut là le seul aveu qu'elle lui arracha , et sur 
cette pensée il s'endormit, sachant, quand il le 
fallait, tout remettre au lendemain. 

On vit dans ses ordres la même fermeté. Ou- 
dinot vient de lui annoncer sa résolution de cul- 
buter Lambert; il l'approuve, et il le presse de se 
rendre maître d'un passage, soit au-dessus, soit 
au-dessous de Borizof. Il veut que le 24, le choix 
de ce passage soit fait, les préparatifs commen- 
cés, et qu'il en soit averti pour y conformer sa 
marche. Loin de penser à s'échapper du milieu de 
ces trois armées ennemies, il ne songe plus qu'à 
vaincre Tchitchakof, et à reprendre Minsk. 

Il est vrai que huit heures après, dans une se- 
conde lettre au duc de Reggio, il se résigne à 
franchir la Bérézina vers Veselowo, et à se retirer 
directement sur Vilna par Viléika, en évitant l'a- 
miral russe. 

Mais le 24, il apprend qu'il ne pourra tenter 



ET DE LA GRANDE ARMÉE. 329 

ce passage que vers Studzianka ; qu'en cet endroit 
le fleuve a cinquante -quatre toises de largeur, six 
pieds de profondeur; qu'on abordera sur l'autre 
rive, dans un marais, sous le feu d'une position 
dominante fortement occupée par l'ennemi. 



{<* HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE III. 



L'espoir de passer entre les armées russes était 
donc perdu : poussé par celles de Kutusof et de 
Wittgenstein contre la Bérézina, il fallait traver- 
ser cette rivière, en dépit de l'armée de Tchit- 
chakof qui la bordait. 

Dès le 23, Napoléon s'y prépara comme pour 
une action désespérée. Et d'abord il se fit appor- 
ter les aigles de tous les corps et les brûla. Il ral- 
lia en deux bataillons dix -huit cents cavaliers 
démontés de sa garde, dont onze cent cinquante- 
quatre seulement étaient armés de fusils et de ca- 
rabines. 

La cavalerie de l'armée de Moscou était telle- 
ment détruite, qu'il ne restait plus à Latour-Mau- 
bourg que cent cinquante hommes à cheval. 
L'empereur rassembla autour de lui tous les offi- 
ciers de cette arme encore montés : il appela cette 
troupe d'environ cinq cents maîtres, son escadron 
sacré. Grouchy o\ Sébasliani en eurent le corn- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 331 

mandement ; des généraux de division y servirent 
comme capitaines. 

Napoléon ordonne encore que toutes les voitu- 
res inutiles soient brûlées, qu'aucun officier n'en 
conserve plus d'une, qu'on brûle la moitié des 
fourgons et des voitures de tous les corps, et qu'on 
en donne les chevaux à l'artillerie de la garde. 
Les officiers de cette arme ont Tordre de s'empa- 
rer de toutes les bêtes de trait qu'ils trouveront à 
leur portée, même des chevaux de l'empereur, 
plutôt que d'abandonner un canon ou un caisson. 

En même temps, il s'enfonçait précipitamment 
dans cette obscure et immense forêt de Minsk, 
où quelques bourgs et de misérables habitations se 
sont fait à peine quelques éclaircies. Le bruit du 
canon de Wittgenstein la remplissait de ses éclats. 
Ce Russe accourait sur le flanc droit de notre 
colonne mourante , descendant du nord , et nous 
rapportant l'hiver qui nous avait quittés avec Ku- 
tusof ; ce bruit si menaçant hâtait nos pas. Quarante 
à cinquante mille hommes, femmes et enfans, 
s'écoulaient au travers de ces bois, aussi préci- 
pitamment que le permettaient leur faiblesse et le 
verglas qui se reformait. 

Ces marches forcées, commencées avant le 
jour, et qui ne finissaient pas avec lui, dispersè- 
rent tout ce qui était resté ensemble. On se perdit 
dans tes ténèbres do ces grandes forêts et de ce* 



332 HISTOIRE DE NAPOLEON 

longues nuits. Le soir on s'arrêtait , le matin on se 
remettait en route dans l'obscurité , au hasard, et 
sans entendre le signal ; les restes des corps ache- 
vèrent alors de se dissoudre ; tout se mêla et se 
confondit. 

Dans ce dernier degré de faiblesse et de confu- 
sion , et comme on approchait de Borizof , on en- 
tendit devant soi de grands cris. Quelques uns y 
coururent , croyant à une attaque. C'était l'armée 
de Victor , que Wittgenstein avait poussée mol- 
lement jusque sur le côté droit de notre route. 
Elle y attendait le passage de Napoléon. Tout 
entière encore et toute vive , elle revoyait son 
empereur , qu'elle recevait avec ces acclamations 
d'usage , depuis long-temps oubliées. 

Elle ignorait nos désastres : on les avait cachés 
soigneusement, même à ses chefs. Aussi, quand, 
au lieu de cette grande colonne conquérante de 
Moscou, elle n'aperçut derrière Napoléon qu'une 
traînée de spectres couverts de lambeaux, de pe- 
lisses de femmes , de morceaux de tapis , ou de 
sales manteaux roussis et troués par les feux , et 
dont les pieds étaient enveloppés de haillons de 
toute espèce, elle demeura consternée. Elle regar- 
dait avec effroi dénier ces malheureux soldats 
décharnés, le visage terreux et hérissé d'une 
barbe hideuse, sans armes, sans honte, marchant 
confusément, la tête basse, les yeux fixés vers la 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 333 

terre , et en silence , comme un troupeau de 
captifs. 

Ce qui l'étonnait le plus, c'était la vue de cette 
quantité de colonels et de généraux épars , isolés , 
qui ne s'occupaient plus que d'eux-mêmes , ne 
songeant qu'à sauver ou leurs débris ou leur per- 
sonne ; ils marchaient pêle-mêle avec les soldats, 
qui ne les apercevaient pas , auxquels ils n'avaient 
plus rien à commander , de qui ils ne pouvaient 
plus rien attendre , tous les liens étant rompus , 
tous les rangs effacés par la misère. 

Les soldats de Victor et d'Oudinot n'en pou- 
vaient croire leurs regards. Leurs officiers, émus 
de pitié , les larmes aux yeux , retenaient ceux de 
leurs compagnons que dans cette foule ils recon- 
naissaient. Ils les secouraient de leurs vivres 
et de leurs vêtemens , puis ils leur demandaient 
où étaient donc leurs corps d'armée. Et quand 
ceux-ci les leur montraient, n'apercevant, au 
lieu de tant de milliers d'hommes, qu'un fai- 
ble peloton d'officiers et de sous-officiers autour 
d'un chef, ils les cherchaient encore. 

L'aspect d'un si grand désastre ébranla, dès le 
premier jour, les deuxième et neuvième corps. 
Le désordre T de tous les maux le plus contagieux , 
les gagna ; car il semble que l'ordre soit un effort 
contre la nature. 

Et cependant les désarmés, les mourans mêmes, 



W HrSTOIRE DE NAPOLEON 

quoiqu'ils n'ignorassent plus qu'il fallait se faire 
jour au travers d'une rivière et d'un nouvel enne- 
mi , ne doutèrent pas de la victoire. 

Ce n'était plus que l'ombre d'une armée , mais 
c'était l'ombre de la grande-armée. Elle ne se 
sentait vaincue que par la nature. La vue de son 
empereur la rassurait. Depuis long-temps elle 
était accoutumée à ne plus compter sur lui pour 
la faire vivre, mais pour la faire vaincre. C'était la 
première campagne malheureuse, et il y en avait 
eu tant d'heureuses! il ne fallait que pouvoir le 
suivre : lui seul qui avait pu élever si haut ses 
soldats et les précipiter ainsi , pourrait seul les 
sauver. Il était donc encore au milieu de son 
armée comme l'espérance au milieu du cœur de 
l'homme. 

Aussi, parmi tant d'êtres qui pouvaient lui 
reprocher leur malheur, marchait-il sans crainte, 
parlant aux uns et aux autres sans affectation , sûr 
d'être respecté tant qu'on respecterait la gloire, 
sachant bien qu'il nous appartenait autant que nous 
lui appartenions, sa renommée étant comme une 
propriété nationale. On aurait plutôt tourné ses 
armes contre soi-même, ce qui arriva à plusieurs, 
et c'était un moindre suicide. 

Quelques uns venaient tomber et mourir à ses 
pieds, et, quoique dans un délire effrayant, leur 
douleur priait et ne reprochait pas. Et en effet, ne 



ET DE LA GRANDE ARMEli. 335 

partageait-il pas le danger commun? Qui deux 
tous risquait autant que lui? Qui perdait plus à ce 
de'sastre? 

S'il y eut des imprécations, ce ne fut point en sa 
présence; il semblait que de tant de maux le plus 
grand fût encore celui de lui déplaire : tant la con- 
fiance et la soumission étaient invétérées pour cet 
homme, qui leur avait soumis le monde ; dont le 
génie i jusque-là toujours victorieux et infaillible, 
s'était mis à la place de leur libre arbitre , et qui 
pendant si long-temps, ayant tenu le grand-livre 
des pensions, celui des rangs, et celui de l'histoire, 
avait eu de quoi satisfaire, non seulement les es- 
prits avides, mais aussi tous les cœurs généreux. 



330 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE IV 



On approchait ainsi du moment le plus critique : 
Victor en arrière avec quinze mille hommes ; Ou- 
dinot en avant avec cinq mille , et déjà sur la Bé- 
rézina; l'empereur entre deux avec sept mille hom- 
mes, quarante mille traîneurs et une masse énorme 
de bagages et d'artillerie, dont la plus grande partie 
appartenait aux deuxième et neuvième corps. 

Le 25 , comme il allait atteindre la Bérézina , 
on aperçut de l'hésitation dans sa marche. Il s'ar- 
rêtait à chaque instant sur la grande route , atten- 
dant la nuit pour cacher son arrivée à l'ennemi, et 
donner le temps au duc de Reggio d'évacuer 
Borizof. 

En entrant le 23 dans cette ville , ce maréchal 
avait vu un pont de trois cents toises de longueur, 
détruit sur trois points et que la présence de l'en- 
nemi rendait impossible à rétablir. Il avait appris 
qu'à sa gauche , et après avoir descendu le fleuve 
pendant deux milles, on trouverait près d'Ouko- 
holda un gué profond et peu sûr; qu'à un mille 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 317 

au-dessus de Borizof, Stadhof marquait un autre 
gué, mais peu abordable.il savait enfin, depuis 
deux jours, que Studzianka, à deux lieues au- 
dessus de Stadhof, était un troisième point de 
passage. 

Il en devait la connaissance à la brigade Gorbi- 
neau. C'était elle que de Wrede avait enlevée au 
deuxième corps vers Smoliani. Ce général bavarois 
l'avait gardée jusqu'à Dokszitzi, d'où il l'avait 
renvoyée au deuxième corps par Borizof. Mais 
Corbineau trouva l'armée russe de Tchitchakof 
maîtresse de cette ville. Forcé de rétrograder en 
remontant laBérézina, de se cacher dans les forets 
qui la bordent, et ne sachant sur quel point pas- 
ser ce fleuve , il avait aperçu un paysan lithuanien, 
dont le cheval, encore mouillé, paraissait en sor- 
tir. Il s'était saisi de cet homme, s'en était fait 
un guide, derrière lequel il avait traversé la rivière 
à un gué, en face de Studzianka. Ce général avait 
ensuite rejoint Oudinot, en lui indiquant cette 
voie de salut. 

L'intention de Napoléon étant de se retirer di- 
rectement sur Vilna , le maréchal comprit facile- 
ment que ce passage était le plus direct et le moins 
dangereux.il était d'ailleurs reconnu, et quand bien 
même l'infanterie et l'artillerie, trop pressées par 
Wittgenstein et Kutusot, n'auraient pas le temps de 
franchir le fleuve sur des ponts , du moins serait 

HISTOIRE DV. NAPOLEON. 11. 22 



338 HISTOIRE DE NAPOLEON 

on sûr, puisqu'il y avait un gué éprouve, que 
l'empereur et la cavalerie le passeraient; qu alors 
tout ne serait pas perdu , et la paix et la guene , 
comme si Napoléon lui-même restait au pouvoir 
de l'ennemi. 

Aussi le maréchal n'avait-il pas hésité. Dès la 
nuit du 23 au 24, le général d'artillerie, une com- 
pagnie de pontoniers, un régiment d^infantcric et 
Ici brigade Corbincau avait occupé Siudziauka. 

En même temps, les deux autres passages 
avaient été reconnus ; tous avaient été trouvés for- 
tement observés. Il s'agissait donc de tromper et 
de déplacer l'ennemi. La force n'y pouvait rien. 
On essaya la ruse : c'est pourquoi , dès le 24 , trois 
cents hommes et quelques centaines de traîneurs 
turent envoyés vers Oukoholda, avec l'instruction 
d'y ramasser à grand bruit tous les matériaux 
nécessaires à la construction d'un pont: on lit en- 
core défiler pompeusement de ce côté et en vue 
de l'ennemi toute la division des cuirassiers. 

On lit plus, le général chef d'état-major Lorencé 
se lit amener plusieurs juifs: il les interrogea avec 
affectation sur ce gué et sur les chemins qui de là 
conduisaient à Minsk. Puis, montrant une grande 
satisfaction de leurs réponses, et feignant d'être 
convaincu qu'il n'y avait point de meilleur passage, 
il retint comme guides quelques uns de ces traî- 
tres , et fit conduire les autres au-delà de nos avant- 



ET DE LA GRANDE AUMKE. 833 

postes. Mais pour être plus sûr que ceux-ci lui 
manqueraient de foi, il leur fit jurer qu'ils revien- 
draient au-devant de nous, dans la direction de 
Bc'rézino inférieur, pour nous informer des mou- 
vemens de l'ennemi. 

Pendant qu'on s'efforçait ainsi d'attirer à gau- 
che toute l'attention de Tchitchakof , on préparait 
secrètement à Studzianka des moyens de passage. 
Ce ne fut que le 25, à cinq heures du soir, 
qu'Eblé y arriva, suivi seulement de deux forges 
de campagne, de deux voitures de charbon, de 
six caissons d'outils et de clous, et de quelques 
compagnies de pontoniers. A Smolcnsk il avait 
fait prendre à chaque ouvrier un outil et quelques 
clameaux. 

Mais les chevalets qu'on construisait depuis la 
veille, avec les poutres des cabanes polonaises, se 
trouvèrent trop faibles. Il fallut tout recommen- 
cer. Il était désormais impossible d'achever le pont 
pendant la nuit; on ne pouvait l'établir que le 
lendemain 26 , pendant le jour, et sous le feu de 
l'ennemi : mais il n'y avait plus a hésiter. 

Dès les premiers ombres de cette nuit décisive, 
Oudinot cède à Napoléon l'occupation de Borizof, 
et va prendre position avec le reste de son corps 
à Studzianka. On marcha dans une profonde ob- 
scurité, sans bruit, et se recommandant mutuel- 
lement le plus profond silence. 

22. 



U4 HISTOIRE DE NAPOLEON 

A huit heures du soir, Oudinot et Dombrowski 
s'établirent sur les hauteurs dominantes du pas- 
sage , en même temps qu'Eblé en descendait. Ce 
général se plaça sur les bords du fleuve , avec ses 
pontonicrs et un caisson rempli de fers de roues 
abandonnées, dont à tout hasard, il avait fait 
forger des crampons. Il avait tout sacrifié pour 
conserver cette faible ressource : elle sauva 
l'armée. 

A la fin de cette nuit du 25 au 26 , il fit enfon- 
cer un premier chevalet dans le lit fangeux de la 
rivière. Mais, pour comble de malheur, la crue 
des eaux avait fait disparaître le gué. 11 fallut des 
efforts inouïs , et que nos malheureux pontoniers , 
plongés dans les flots jusqu'à la bouche , combat- 
tissent les glaces que charriait le fleuve. Plusieurs 
périrent de froid, ou submergés par ces glaçons 
que poussait un vent violent. 

Ils eurent tout à vaincre, excepté l'ennemi. La 
rigueur de l'atmosphère était au jusle degré qu'il 
fallait pour rendre le passage du fleuve plus diffi- 
cile, sans suspendre son cours, et sans consolider 
assez le terrain mouvant sur lequel nous allions 
aborder. Dans cette circonstance, l'hiver se mon- 
tra plus notre ennemi que les Russes eux-mêmes. 
Ceux-ci manquèrent à leur saison qui ne leur 
manquait pas. 

Les Français travaillèrent toute la nuit à la lueur 






ET DE LA GRANDE A.KMEE. 3Î1 

des feux ennemis qui étincelaient sur la hauteur 
de la rive opposée, à la porle'e du canon et des 
fusils de la division Tchaplitz. Celui-ci ne pouvant 
plus douter de notre dessein en envoya prévenir 
son général en chef. 



342 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE V. 



La présence d'une division ennemie ôtait l'es- 
poir d'avoir trompe l'amiral russe. On s'attendait 
à chaque moment à entendre éclater toute son 
artillerie sur nos travailleurs , et quand même le 
jour seul découvrirait nos efforts, le travail ne de- 
vait pas être alors assez avancé : et la rive oppo- 
sée, basse et marécageuse, était trop soumise aux 
positions de Tchaplitz, pour qu'un passage de 
vive force fût possible. 

Aussi Napoléon, en sortant de Borizof, à dix 
heures du soir, crut-il partir pour un choc déses- 
péré. Il s'établit avec les six mille quatre cents 
gardes qui lui restaient à Staroï-Borizof, dans un 
château appartenant au prince Radziwil, situé sur 
la droite du chemin de Borizof à Studzianka, et à 
une égale distance de ces deux points. 

Il passa le reste de celte nuit décisive debout, 
sortant à tout moment, ou pour écouter, ou pour 
se rendre au passage où son sort s'accomplissait. 
Car la foule de ses anxiétés remplissait tellement 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 3« 

ses heures, qu'à chacune d'elles il croyait la nuit 
achevée. Plusieurs fois ceux qui l'entouraient l'a- 
vertirent de son erreur. 

L'obscurité était à peine dissipée lorsqu'il se 
réunit à Oudinot. La présence du danger le calma, 
comme il arrivait toujours ; mais à la vue des feux 
russes et de leur position, ses généraux les plus 
déterminés, tels que Rapp, Mortier et Ney, s'é- 
crièrent « que si l'empereur sortait de ce péril, il 
«faudrait décidément croire à son étoile! » Mu- 
rat lui-même pensa qu'il était temps de ne plus 
songer qu'à sauver Napoléon. Des Polonais le lui 
proposèrent. 

L'empereur attendait le jour dans l'une des 
maisons qui bordaient la rivière, sur un escarpe- 
ment que couronnait l'artillerie d'Oudinot. Mu- 
rat y pénètre, il déclare à son beau-frère « qu'il 
« regarde le passage comme impraticable : il le 
« presse de sauver sa personne pendant qu'il en 
« est encore temps. Il lui annonce qu'il peut sans 
« danger traverser la Bérézina à quelques lieues 
« au-dessus de Studzianka ; que dans cinq jours il 
«sera dans Yilna; que des Polonais, braves et 
« dévoués, qui connaissent tous les chemins, s'of- 
« frent pour le conduire, et qu'ils répondent de 
« son salut. » 

Mais Napoléon repoussa celle proposition 
comme une voie honteuse, comme une lâche 



?H HISTOIRE DE NAPOLEON 

fuite, s'indignant qu'on eût osé croire qu'il quil - 
ferait son armée tant qu'elle serait en péril. Tou- 
tefois il n'en voulut point à Murât, peut-être 
parce que ce prince lui avait donné lieu de mon- 
trer sa fermeté, ou plutôt parce qu'il ne vit dans 
son offre qu'une marque de dévouement, et que 
la première qualité, aux yeux des souverains, est 
rattachement à leur personne. 

En ce moment le jour faisait pâlir et disparaî- 
tre les feux moscovites. Nos troupes prenaient les 
armes, les artilleurs se plaçaient à leurs pièces, 
les généraux observaient, tous enfin tenaient leurs 
regards fixés sur la rive opposée, dans ce silence 
des grandes attentes et précurseur des grands 
dangers. 

Depuis la veille, chacun des coups de nos pon- 
toniers , retentissant sur ces hauteurs boisées, 
avait dû attirer toute l'attention de l'ennemi. Les 
premières lueurs du 26 allaient donc nous mon- 
trer ses bataillons et son artillerie rangés devant 
le frêle échafaudage qu'Eblé devait encore mettre- 
huit heures à construire. Sans doute ils n'avaient 
attendu le jour que pour mieux diriger leurs 
coups. Il parut : nous vîmes des feux abandonnés, 
une rive déserte, et, sur les hauteurs, trente piè- 
ces d'artillerie en retraite. Un seul de leurs bou- 
lets eût suffi pour anéantir l'unique planche de 
salut qu'on allait jeter pour joindre les deux rives : 



ET DE LA GRANDE ARMEE. Ub 

mais cette artillerie se reployait à mesure que la 
nôtre se mettait en batterie. 

Plus loin on apercevait la queue d'une longue 
colonne qui s'écoulait vers Borizof sans regarder 
derrière elle: cependant un régiment d'infanterie 
et douze canons restaient en présence, mais sans 
prendre position, et l'on voyait une horde de 
Cosaks errer sur la lisière des bois : c'était l'ar- 
rière-garde de la division Tchaplitz, qui, forte de 
six mille hommes, s'éloignait ainsi comme pour 
nous livrer passage. 

Les Français n'en osaient pas croire leurs re- 
gards. Enfin, saisis de joie, ils battent des mains, 
ils en poussent des cris. Rapp et Oudinot entrent 
précipitamment chez l'empereur. « Sire , lui di- 
« rent-ils, l'ennemi vient de lever son camp et de 
« quitter sa position ! — Gela n'est pas possible ! » 
repond l'empereur ; mais Ney et Murât accourent 
et confirment ce rapport. Alors Napoléon s'élance 
hors de son quartier-général; il regarde, il voit 
encore les dernières files de la colonne de Tcha- 
plitz s'éloigner et disparaître dans les bois; et, 
transporté, il s'écrie : « J'ai trompé l'amiral ! » 

Dans ce premier mouvement, deux pièces en- 
nemies reparurent et (irent feu. L'ordre de les 
éloigner à coups de canon fut donné. Une pre- 
mière salve suffit: c'était une imprudence qu'on 
lit cesser promptement de peur qu'elle ne rappe- 



346 HISTOIRE DE NAPOLEON 

lâtTchaplilz; carîe pont était à peine commence: 
il était huit heures, on enfonçait encore ses pre- 
miers chevalets. 

Mais l'empereur, impatient de prendre posses- 
sion de l'autre rive, la montre aux plus hraves. 
Jacqueminot, aidc-de-camp du duc de Reggio, 
et le comte lithuanien Predzieczki, se jetèrent les 
premiers dans le fleuve, et, malgré les glaçons 
qui coupaient et ensanglantaient le poitrail et les 
flancs de leurs chevaux, ils parvinrent au bord op- 
posé. Sourd, chef d'escadron , et cinquante chas- 
seurs du 7% portant en croupe des voltigeurs, les 
suivirent, ainsi que deux faibles radeaux qui trans- 
portèrent quatre cents hommes en vingt voyages. 

L'empereur voulait un prisonnier qu'il pût 
questionner. Jacqueminot avait entendu l'expres- 
sion de ce désir : à peine a-t-il franchi le fleuve, 
qu'il court sur l'un des soldats de Tchaplilz, l'at- 
taque, le désarme, s'en saisit, et, le plaçant sur 
l'arçon de sa selle, l'amène au travers des glaces 
et du fleuve à Napoléon. 

Vers une heure le rivage était nettoyé de Co- 
saks, et le pont pour l'infanterie achevé ; la divi- 
sion Legrand le traversait rapidement avec ses 
canons, aux cris de « vive l'empereur! » et devant 
ce souverain, qui aidait iui-méme au passage de 
l'artillerie, en encourageant ces braves soldats de 
sa voix et de son exemple. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 347 

Il s'écria en les voyant enfin maîtres du bord 
opposé : « Voilà donc encore mon étoile! » car il 
croyait à la fatalité, comme tous les conquérans, 
ceux des hommes qui, ayant eu le plus à compter 
avec la fortune, savent bien tout ce qu'ils lui doi- 
vent, et qui d'ailleurs, sans puissance intermé- 
diaire entre eux et le ciel, se sentent plus immé- 
diatement sous sa main. 



348 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE VI. 



En ce moment un seigneur lithuanien déguisé 
en paysan arriva de Vilna , avec la nouvelle de la 
victoire de Schwartzemberg sur Sacken. Napoléon 
se plut à publier à haute voix ce succès, y ajoutant 
« que Schwartzemberg s'était aussitôt retourné 
« sur la trace de Tchitchakof , et qu'il venait à 
« notre secours. » Conjecture que la disparition 
de Tchaplitz rendait vraisemblable. 

Cependant ce premier pont qu'on venait d'ache- 
ver n'avait été fait que pour l'infanterie. On en 
commença aussitôt un second , à cent toises plus 
haut, pour l'artillerie et les bagages. Il ne fut 
achevé qu'à quatre heures de soir. En même temps, 
le reste du deuxième corps et la division Dom- 
browski suivaient le général Legrand et le duc de 
Reggio : c'étaient environ sept mille hommes. 

Le premier soin du maréchal fut de s'assurer 
de la route de Zembin , par un détachement qui 
en chassa quelques Cosaks; de pousser l'ennemi 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 349 

vers Borizof, et de le contenir le plus loin possible 
du passage de Studzianka. 

Tchaplitz persévéra dans son obéissance pour 
l'amiral jusqu'à Stakhowa, village voisin de Bori- 
zof. Alors il se retourna, et fit tête aux premières 
troupes d'Oudinot, que commandait Albert. On 
s'arrêta des deux côtés. Les Français, se trouvant 
assez loin, ne voulaient que gagner du temps, et 
le général russe attendait des ordres. 

Tchitchakof s'était trouvé dans une de ces cir- 
constances difficiles, où la préoccupation devant 
flotter incertaine sur plusieurs points à-la-fois, i! 
suffit qu'elle se soit d'abord décidée et fixée sur un 
côté pour qu'aussitôt elle se déplace et verse de 
l'autre. 

Sa marche de Minsk sur Borizof en trois co- 
lonnes , non seulement par la grande route , mais 
par les routes d'Antonopolie, de Logoïsk et de 
Zembin, montrait que toute son attention s'était 
d'abord dirigée sur la partie de la Bérézina supé- 
rieure à Borizof. Dès-lors, fort sur sa gauche , il 
ne sentit plus que sa faiblesse sur sa droite, et 
toutes ses inquiétudes se transportèrent de ce côté. 

L'erreur qui l'entraîna dans cette fausse direc- 
tion eut encore d'autres fondemens. Les instruc- 
tions de Kutusof y appelèrent sa responsabilité. 
Hœrtel, qui commandait douze mille hommes 
vers Bobruisk, refusa de sortir de ses cantonne- 



360 HISTOIRE I)h NAPOLEON 

mens, de suivre Dombrowski, et de venir défendre 
cette partie du fleuve: il allégua le danger d'une 
épizootie, prétexte inouï, invraisemblable, mais 
vrai, et que Tcbitchakof lui-même a confirmé. 

Cet amiral ajoute qu'un avis donné par Witt- 
genstein attira encore son anxiété vers Bérézino 
inférieur, ainsi que la supposition, assez naturelle, 
que la présence de ce général sur le ilanc droit de 
la grande-armée , et au-dessus de Borizof, pous- 
serait Napoléon au-dessous de celte ville. 

Le souvenir des passages de Charles XII , et de 
Davout à Bérézino, put encore être uVi de ses 
motifs. En suivant cette direction, Napoléon, non 
seulement éviterait Wittgcnstcin, mais il repren- 
drait Minsk, et se joindrait à Schwarlzcmberg. 
Ceci dut encore être une considération pour 
Tcbitchakof, dont Minsk était la conquête, et 
Schwarlzcmberg le premier adversaire. Enfin, et 
sur tout , les fausses démonstrations d'Oudinot 
vers Ucholoda et vraisemblablement le rapport 
des juifs le déterminèrent. 

L'amiral, complètement trompé, s'était donc 
résolu, le 25 au soir, à descendre la Bérézina, 
dans l'instant même où Napoléon s'était décide à 
la remonter. On eût dit que l'empereur français 
avait dicté au général ennemi sa résolution, l'heure 
où il devait la prendre , l'instant précis et tous les 
détails de son exécution. Tous deux étaient partis 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 3JJ 

en même temps de Borizof : Napoléon pour 
Sludzianka, Tchilchakof pour Szabaszaw'uzy , se 
tournant ainsi le dos comme de concert, et l'a- 
miral rappelant à lui lout ce qu'il avait de troupes 
au-dessus de Borizof, à l' exception d'un faible 
corps d'éclaireurs , et sans même faire rompre les 
cbemins. 

Toutefois à Szabaszawiczy, il n'était qu'à cinq 
ou six lieues du passage qui s'opérait. Dès le 
matin du 26 il devait en être instruit. Le pont de 
Borizof n'était pas à trois heures de marche du 
point d'attaque. Il avait laisse quinze mille hom- 
mes devant ce pont ; il pouvait donc revenir de sa 
personne sur ce point, rejoindre Tchaplilz à Sla- 
chowa , et ce jour-là même attaquer, ou du moins 
se préparer, et le lendemain 27, culbuter avec 
dix-huitmille hommes les sept mille soldats d'Ou- 
dinol et de Dombrowski, enlin reprendre devant 
l'empereur et devant Sludzianka , la position que 
Tchaplilz avait quittée la veille. 

Mais les grandes fautes se réparent rarement 
avec tant de promptitude, soit qu'on se plaise d'a- 
bord à en douter, et qu'on ne se résigne à en 
convenir qu'après une entière certitude ; soit 
qu'elles troublent, et que dans la défianceoù l'on 
tombe de soi-même, on hésite, et que l'on ait be- 
soin de s'appuyer des autres. 

Aussi l'amiral perdit-il le reste du 26 et tout le 



J52 HISTOIRE DE NAPOLEON 

27, en consultations, en tâtonnemens , et en pré- * 
paratifs. La présence de Napoléon et de sa grande- 
armée, dont il lui était difficile de se figurer la 
faiblesse , l'éblouit. Il vit l'empereur par-tout : 
devant sa droite, à cause des simulacres de pas- 
sage ; en face de son centre, à Borizof, parce 
qu'en effet toute notre armée , arrivant successi- 
vement dans cette ville, la remplissait de mou- 
vement: enfin à Studzianka, devant sa gauche, 
où l'empereur était réellement. 

Le 27, il était si peu revenu de son erreur, qu'il fit 
reconnaître et attaquer Borizof par des chasseurs, 
qui passèrent sur les poutres du pont brûlé , et 
qui furent repoussés par les soldats de la division 
Partouneaux. 

Le même jour, et pendant ces tâtonnemens, 
Napoléon , avec environ six mille gardes et le 
corps de Ney , réduit à six cents hommes , passait 
la Bérézina , vers deux heures de l'après-midi : il 
se plaçait en réserve d'Oudinot, et assurait contre 
les efforts à venir de Tchitchakof le débouché des 
ponts. 

Une foule de bagages et de traîneu rsl'avaieiit 
précédé. Beaucoup traversèrent encore le fleuve 
après lui tant que le jour dura. En même temps 
l'armée de Victor remplaçait la garde sur les hau- 
teurs de Studzianka. 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 3*8 



CHAPITRE VIL 



Jusque-là tout allait bien. Mais Victor, en pas- 
sant dans Borizof , y avait laissé Partouneaux et 
sa division. Ce général devait arrêter l'ennemi en 
arrière de cette ville , chasser devant lui les nom- 
breux traîneurs qui s'y étaient abrités , et rejoindre 
Victor avant la fin du jour. Partouneaux voyait 
pour la première fois le désordre de la grande 
armée. Il voulut, comme Davout au commence- 
ment de la retraite , en cacher la trace aux yeux 
des Cosaks de Kutusof , qui le suivaient. Cette 
vaine tentative, les attaques de Platof, par le 
grand chemin d'Orcha, et celles de Tchitchakof 
par le pont brûlé de Borizof, le retinrent dans 
cette ville jusqu'à la fin du jour. 

Il se préparait à en sortir, quand l'ordre lui vint 
d'y passer la nuit. Ce fut l'empereur qui le lui 
envoya. Napoléon crut sans doute par-là fixer 
toute l'attention des trois généraux russes sur Bo- 
rizof, et que Partouneaux les retenant sur ce 

B1ITOIV1 DR NAPOLÉON. II. 23 



354 HISTOIRE DE NAPOLEON 

point lui donnerait le temps d'effectuer tout son 
passage. 

Mais Wittgenstein avait laisse Platof suivre 
l'armée française sur le grand chemin ; lui s'était 
dirigé plus à droite. Il déboucha le même soir les 
hauteurs qui bordent la Bérézina , entre Borizof 
et Studzianka , coupa la route qui joint ces deux 
points, et s'empara de tout ce qui s'y trouvait. 
Une foule de traineurs, en refluant sur Partou- 
neaux , lui apprirent qu'il était séparé du reste de 
l'armée. 

Parlouneaux n'hésita point. Quoiqu'il n'eût 
avec lui que trois canons et trois mille cinq cents 
combattans, il se décida sur-le-champ à se faire 
jour, (it ses dispositions, et se mit en marche. Il 
eut d'abord à s'avancer sur une route glissante , 
encombré de bagages et de fuyards; contre un 
vent violent soufflant en face, et au travers d'une 
nuit obscure et glaciale. Bientôt le feu de plusieurs 
milliers d'ennemis, qui bordaient les hauteurs à 
sa droite , vint s'ajouter à ces obstacles. Tant qu'il 
ne fut attaqué que de côté, il poursuivit; mais 
bientôt ce fut en face, par des troupes nombreu- 
ses, bien postées, et dont les boulets traversaient 
de tête en queue sa colonne. 

Cette malheureuse division se trouvait alors en- 
gagée dans un bas-fond ; une longue file de cinq 
à six cents voitures embarrassait tous ses mouve- 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 355 

mens; sept mille traîneurs effarés, et hurlant de 
terreur et de désespoir , se ruaient dans ses faibles 
lignes. Ils les brisaient, faisaient flotter ses pelo- 
tons , et entraînaient à chaque instant dans leur 
désordre de nouveaux soldats qui se découra- 
geaient. Il fallut rétrograder pour se rallier et re- 
prendre une meilleure position ; mais en reculant 
on rencontra la cavalerie de Platof. 

Déjà la moitié de nos combattans avait suc- 
combé , et les quinze cents soldats qui restaient se 
sentaient entourés par trois armées et un fleuve. 

Dans cette situation , un parlementaire vint, au 
nom de \Vittgenstein et de cinquante mille hom- 
mes , ordonner aux Français de se rendre. Par- 
touneaux repousse cette sommation. Il appelle 
dans ses rangs ses traîneurs encore armés ; il veut 
tenter un dernier effort, et s'ouvrir, vers les ponts 
de Studzianka , une route sanglante : mais ces 
hommes naguère si braves, alors dégradés par la 
misère, ne surent plus faire usage de leurs armes. 
En même temps , le général de son avant-garde 
lui annonce que les ponts de Studzianka sont en 
feu; un aide-de-camp nommé Rochez en avait 
fait le rapport; il prétendait les avoir vus brûler. 
Partouneaux crut à cette fausse nouvelle; car, en 
fait de malheurs , l'infortune est crédule. 

Il se jugea abandonné, livré; et comme la nuit, 
l'encombrement, et la nécessité de faire face de 

23. 



3Ô6 HISTOIRE DE NAPOLEON 

trois côtés, séparaient ses faibles brigades , il fait 
dire à chacune d'elles de tenter de s'écouler, à la 
faveur des ombres, le long des flancs de l'ennemi. 
Pour lui, avec Tune de ces brigades, réduite à 
quatre cents hommes , il s'élève sur les hauteurs 
boisées et à pic qui sont à sa droite, espérant 
traverser dans l'obscurité l'armée de Wittgenstein , 
lui échapper, rejoindre Victor, ou tourner la 
Bérézina par ses sources. 

Mais partout où il se présente il rencontre des 
feux ennemis, et il se détourne encore : il erre au 
hasard , pendant plusieurs heures , dans des 
pleines de neige, au travers d'un ouragan impé- 
tueux. Il voit à chaque pas ses soldats saisis de 
froid, exténués de faim et de fatigue, tomber à 
demi morts dans les mains de la cavalerie russe , 
qui le poursuit sans relâche. 

Cet infortuné général luttait encore contre le 
ciel, contre les hommes et contre son propre 
désespoir, quand il sentit la terre même manquer 
sous ses pieds. En effet trompé par la neige , il 
s'était engagé sur la glace , encore trop faible , 
d'un lac prêt à l'engloutir : alors seulement il 
cède et rend ses armes. 

Pendant que cette catastrophe s'accomplissait , 
ses trois autres brigades de plus en plus resserrées 
sur la route, y perdaient l'usage de leurs mouve- 
mens. Elles retardèrent leur perte jusqu'au len- 



kt m: la c.iïandf. unis e. %m 

demain, d'abord en combattant, puis en parle- 
mentant: mais alors elles succombèrent à leur 
tour : une même infortune les réunit à leur géné- 
ral. 

De toute cette division, un seul bataillon échap- 
pa : il avait été laissé le dernier dans Borizof. Il 
en sortit au travers des Russes de Platof et de 
Tchitchakof, qui opéraient dans cette ville, et 
dans cet instant même, la jonction des armées de 
Moscou et de Moldavie. Ce bataillon semblait 
devoir succomber le premier , étant seul et sépa- 
ré de sa division : ce fut ce qui le sauva. De lon- 
gues files d'équipages et de soldats débandés 
fuyaient vers Studzianka sur plusieurs directions : 
entraîné par l'une de ces foules, se trompant de 
route , et laissant à sa droite le chemin que suivait 
l'armée, le chef de ce bataillon se glisse jusque sur 
les bords du fleuve , se plie à tous ses contours , 
et protégé par le combat de ses compagnons 
moins heureux, par l'obscurité , par les difficul- 
tés mêmes du terrain , il s'écoule en silence , 
échappe à l'ennemi , et vient confirmer à Victor 
la perte de Partouneaux. 

Quand Napoléon apprit cette nouvelle, saisi de 
douleur, il s'écria : « Faut-il donc , lorsque tout 
« semblait sauvé comme par miracle, que celte 
« défection vienne tout gâter ! >> L'expression était 
impropre, mais la douleur la lui arracha, soit 



358 HISTOIRE DE NAPOLEON 

qu'il prévît que Victor affaibli ne pourrait résister 
assez long-temps le lendemain , soit qu'il tînt à 
honneur de n'avoir laissé dans toute sa retraite , 
entre les mains de l'ennemi , que des traîneurs et 
point de corps armé et organisé. En effet cette 
division fut la première et la seule qui mit bas les 
armes. 



ET DE LA GRANDE AftMEE. 369 



CHAPITRE VIII. 



Ce succès encouragea Wittgenstein. En même 
temps, deux jours de tâtonnemens, le rapport 
d'un prisonnier, et surtout la reprise de Borizof 
par Platof , avaient éclaire Tchitchakof. Dès-lors 
les trois armées russes, du nord, de l'est et du 
midi, se sentirent réunies; leurs chefs communi- 
quèrent entre eux. Wittgenstein et Tchitchakof 
étaient jaloux l'un de l'autre, mais ils nous détes- 
taient encore plus ; la haine lut leur lien et non 
l'amitié. Ces généraux se trouvèrent donc prêts à 
attaquer à la fois les ponts de Studzianka par les 
deux rives du fleuve. 

C'était le 28 novembre. La grande armée avait 
eu deux jours et deux nuits pour s'écouler; il de- 
vait être trop tard pour les Russes. Mais le désordre 
régnait chez les Français, et les matériaux avaient 
manqué aux deux ponts : deux fois, dans la nuit 
du 26 au 27 , celui des voitures s'était rompu , 
et le passage en avait été retardé de sept heures : 
il se brisa une troisième fois, le 27 , vers quatre 



:ï ( i HISTOIRE DE NAPOLEON 

heures du soir. D'un autre côté > les Iraîneurs , 
dispersés dans les bois et dans les villages environ- 
nans, n'avaient pas profité de la première nuit; et 
le 27, quand le jour avait reparu, tous s'étaient 
présentés à la fois pour passer les ponts. 

Ce fut surtout quand la garde, sur laquelle ils 
se réglaient, s'ébranla. Son départ fut comme un 
signal : ils accoururent de toutes parts ; ils s'amon- 
celèrent sur la rive. On vit en un instant une 
masse profonde, large et confuse d'hommes, de 
chevaux et de chariots , assiéger l'étroite entrée 
des ponts, qu'elle débordait. Les premiers, 
poussés par ceux qui les suivaient, repoussés par 
les gardes et par les pontoniers , ou arrêtés par- 
le fleuve, étaient écrasés, foulés aux pieds, 
ou précipités dans les glaces que charriait la 
Bérézina. Il s'élevait de cette immense et horrible 
cohue, tantôt un bourdonnement sourd, tantôt 
une grande clameur, mêlée de gémissemens et 
d'affreuses imprécations. 

Les efforts de Napoléon et de ses premiers 
lieutenans pour sauver ces hommes éperdus , en 
rétablissant l'ordre parmi eux, furent long-temps 
inutiles. Le désordre avait été si grand que , vers 
deux heures, quand l'empereur s'était présenté à 
son tour, il avait fallu employer la force pour lui 
ouvrir un passage. Un corps de grenadiers de la 
garde, et Latour-Maubourg , renoncèrent par 



ET !>E LA GRANDE ARMEE. M 

pitié à se faire jour au travers de ces malheureux. 

Le hameau de Zaniwki, situé au milieu des 
bois et à une lieue de Studzianka, reçut le quar- 
tier impérial. Éblé venait alors de faire le dénom- 
brement des bagages dont la rive était couverte. 
Il prévint l'empereur que six jours ne suffiraient 
pas pour que tant de voitures pussent s'écouler. 
Ney était présent : il s'écria « qu'il les fallait donc 
« brûler sur-le-champ. » Mais Berthier, poussé 
parle mauvais génie qui habite les cours, s'y op- 
posa. Iî assura qu'on était loin d'être réduit à 
cette extrémité. L'empereur se plut à le croire par 
entraînement pour lavis qui le flattait le plus, et 
par ménagement pour tant d'hommes, dont il se 
reprochait le malheur, et dont ces voitures ren- 
fermaient les vivres et la fortune. 

Dans la nuit du 27 au 28 le désordre cessa par 
un désordre contraire. Les ponts furent abandon- 
nés, le village de Studzianka attira tous ces traî- 
neurs; en un instant il fut dépecé, il disparut, et 
fut converti en une infinité de bivouacs. Le froid 
et la faim y fixèrent tous ces malheureux. Il fut 
impossible de [es en arracher. Toute cette nuit 
fut encore perdue pour leur passage. 

Cependant Victor avec six mille hommes les 
défendait contre Wittgenstein. Mais dès les pre- 
mières lueurs du 28, quand ils virent ce maré- 
chal se préparer à un combat, lorsqu'ils entendi- 



:*62 HISTOIRE DE NAPOLEON 

rent le canon de Wittgenstein tonner sur leur 
tête, et celui de Tchitchakof gronder en même 
temps sur Paufre rive, alors ils se levèrent tous à 
la fois, ils descendirent, ils se précipitèrent en tu- 
multe, et revinrent assiéger les ponts. 

Leur terreur était fondée. Le dernier jour de 
beaucoup de ces malheureux était venu. Witt- 
genstein et Platof, avec quarante mille Russes de 
l'armée du nord et de l'est, attaquaient les hau- 
teurs de la rive gauche, que Victor, réduit à six 
mille hommes, défendait. En môme temps, sur 
la rive droite, Tchitchakof, avec ses vingt- sept 
mille Russes de l'armée du midi, débouchait de 
Stachowa contre Oudinot, Ncy et Dombrowski. 
Ceux-ci comptaient à peine dans leurs rangs huit 
mille hommes, que soutenaient l'escadron sacré, 
ainsi que la vieille et la jeune garde, alors com- 
posées de trois mille huit cents baïonnettes et de 
neuf cents sabres. 

Les deux armées russes prétendaient se saisir à 
la fois des deux issues des ponts, et tout ce qui 
n'aurait pas pu se jeter au-delà des marais de 
Zembin. Plus de soixante mille hommes, bien 
vêtus, bien nourris et. complètement armés, en as- 
saillaient dix-huit mille à demi nus, mal armés, 
mourant de faim, séparés par une rivière, envi- 
ronnés de marais, enfin embarrassés par plus de 
cinquante mille traîne urs, malades ou blessés, et 



ET DE LÀ GRANDE ARMEE. 363 

par une énorme niasse de bagages. Depuis deux 
jours le froid et la misère étaient tels, que la vieille 
garde avait perdu le tiers de ses combattans, et la 
jeune garde la moitié. 

Ce fait, et le malheur de la division Partou- 
ncaux, expliquent l'effrayante réduction du corps 
de Victor, et cependant ce maréchal contint Witt- 
genstein pendant toute cette journée du 28. Pour 
Tchitchakof, il fut battu. Le maréchal Ney et ses 
huit mille Français, Suisses et Polonais, suffirent 
contre vingt-sept mille Russes. 

L'attaque de l'amiral fut lente et molle. Son ca- 
non balaya la route, mais il n'osa point suivre 
ses boulets, et pénétrer par la trouée qu'ils firent 
dans nos rangs. Pourtant, devant sa droite, la lé- 
gion de la Vistule plia sous l'effort d'une forte 
colonne. Oudinot, Dombrowski et Albert furent 
alors blessés : bientôt Claparède et Kosikowski 
éprouvèrent le même sort ; on devint inquiet. 
Mais Ney accourut ; il lança tout au travers des 
bois et sur le flanc de cette colonne russe. Dou- 
merc et sa cavalerie, qui la défoncèrent, lui pri- 
rent deux mille hommes, sabrèrent le reste, et 
décidèrent par celte charge vigoureuse, du com- 
bat qui traînait indécis. 

Tchitchakof, vaincu par Ney, fut repoussé dans 
Stachowa. La plupart des généraux du deuxième 
corps furent atteints ; car moins ils avaient de 



m HISTOIRE DE NAPOLEON 

troupes, plus il fallait qu'ils payassent de leur per- 
sonne. On vit beaucoup d'officiers prendre les 
fusils et la place de leurs soldats blessés. 

Parmi les pertes de ce jour, celle du jeune 
Noailles, aide-de-camp de Berthier, fut remar- 
quée. Une balle le tua raide. C'était un de ces of- 
ficiers de mérite, mais trop ardens, qui se prodi- 
guent, et qu'on croit avoir assez récompensés en 
les employant. 

Pendant ce combat, Napoléon, à la tète de sa 
garde, resta en réserve à Brilowa, couvrant l'is- 
sue des ponts, entre les deux batailles, mais plus 
près de celle de Victor. Ce maréchal, attaqué dans 
une position très-périlleuse, et par une force qua- 
druple de la sienne, perdait peu de terrain. Son 
corps d'armée, mutilé par la prise de la division 
Partouneaux, avait sa droite appuyée au fleuve. 
Une batterie de l'empereur, placée sur l'autre 
rive, la soutenait. Un ravin protégeait son front, 
sa gauche était en l'air, sans appui, et comme per- 
due dans la plaine haute de Studzianka. 

La première attaque de Wittgenstein ne se fit 
qu'à dix heures du matin, le 28, en travers de la 
route de Borizof et le long de la Bérézina, qu'il 
s'efforçait de remonter jusqu'au passage ; mais 
F aile droite française l'arrêta, et le contint long- 
temps hors de portée des ponts. Alors Wittgens- 
tein, se déployant, étendit le combat sur tout le 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 3<î5 

front de Victor, mais sans succès. Une de ses 
colonnes d'attaque voulut traverser le ravin : elle 
fut assaillie et détruite. 

Enfin, vers le milieu du jour, le Russe s'aper- 
çut de sa supériorité ; il déborda l'aile gauche 
française. Tout alors eût été perdu sans un effort 
mémorable de Fournier et le dévouement de La- 
tour-Maubourg. Ce général passait les ponts avec 
sa cavalerie. H aperçut le danger, et revint aussi- 
tôt sur ses pas. De son côté Fournier s'élance à la 
tête de deux régimens hessois et badois : l'aile 
droite russe, déjà victorieuse, s'arrête ; elle atta- 
quait, il la force à se défendre, et trois fois les 
rangs ennemis sont enfoncés par trois charges 
sanglantes. 

La nuit vint avant que les quarante mille Rus- 
ses de Wittgenstein eussent pu entamer les six 
mille hommes du duc de Bellune. Ce maréchal 
resta maître des hauteurs de Studzianka, préser- 
vant encore les ponts des baïonnettes russes, mais 
ne pouvant les cacher à l'artillerie de leur aile 
gauche. 



300 HISTOIRE DE NAPOLEON 



CHAPITRE IX 



Pendant toute cette journée la position du neu- 
vième corps fut d'autant plus critique, qu'un pont 
frêle et étroit était sa seule retraite : encore les 
bagages et les traîneurs obstruaient-ils ses ave- 
nues. A mesure que le combat s'était échauffé, la 
terreur de ces infortunés avait augmenté leur dé- 
sordre. D'abord les premiers bruits d'un engage- 
ment sérieux causèrent leur épouvante, puis la 
vue des blessés qui en revenaient, et enfin les bat- 
teries de la gauche des Russes, dont les boulets 
vinrent frapper leur masse confuse. 

Déjà tous s'étaient précipités les uns sur les au- 
tres, et cette multitude immense, entassée sur la 
rive, pêle-mêle avec les chevaux et les chariots, 
y formait un épouvantable encombrement/Ce fut 
vers le milieu du jour que les premiers boulets 
ennemis tombèrent au milieu de ce chaos : ils fu- 
rent le signal d'un désespoir universel. 

Alors, comme dans toutes les circonstances 
extrêmes, les cœurs se montrèrent à nu, et l'on 



ET DE LA GRANDE ARMEE. 367 

vit des actions infâmes et des actions sublimes. 
Suivant leurs différens caractères, les uns, déci- 
dés et furieux, s'ouvrirent le sabre à la main un 
horrible passage. Plusieurs frayèrent à leurs voi- 
tures un chemin plus cruel encore ; ils les faisaient 
rouler impitoyablement au travers de cette foule 
d'infortunés qu'elles écrasaient. Dans leur odieuse 
avarice, ils sacrifiaient leurs compagnons de 
malheur au salut de leurs bagages. D'autres, sai- 
sis d'une dégoûtante frayeur, pleurent, supplient 
et succombent, l'épouvante achevant d'épuiser 
leurs forces. On en vit , et c'étaient surtout les 
malades et les blessés, renoncer à la vie, s'écarter 
et s'asseoir résignés, regardant d'un œil fixe cette 
neige qui allait devenir leur tombeau. 

Beaucoup de ceux qui s'étaient lancés les pre- 
miers dans cette foule de désespérés , ayant man- 
qué le pont, voulurent l'escalader par ses côtés: 
mais la plupart furent repoussés dans le fleuve. Ce 
fut là qu'on aperçut des femmes au milieu des 
glaçons, avec leurs enfans dans leurs bras, les 
élevant à mesure qu'elles s'enfonçaient ; déjà sub- 
mergées , leurs bras raidis les tenaient encore au- 
dessus d'elles. 

Au milieu de cet horrible désordre , le pont de 
l'artillerie creva et se rompit. La colonne en- 
gagée sur cet étroit passage voulut en vain rétro- 
grader. Le flot d'hommes qui venait derrière, 



368 HISTOIRE DE NAPOLEON 

ignorant ce malheur , n'écoutant pas les cris des 
premiers, poussèrent devant eux, et les jetèrent 
dans le gouffre , où ils furent précipités à leur 
tour. 

Tout alors se dirigea vers l'autre pont. Une 
multitude de gros caissons , de lourdes voitures 
et de pièces d'artillerie y affluèrent de toutes parts. 
Dirigées par leurs conducteurs, et rapidement 
emportées sur une pente raide et inégale , au 
milieu de cet amas d'hommes , elles broyèrent les 
malheureux qui se trouvèrent surpris entre elles , 
puis, s'entre- choquant, la plupart, violemment 
renversées, assommèrent dans leur chute ceux qui 
les entouraient. Alors des rangs entiers d'hommes 
éperdus poussés sur ces obstacles s'y embarras- 
sent, culbutent, et sont écras